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LES LOIRS

La France possède trois variétés de loirs ; le Loir proprement dit, le Lérot, le Muscardin.

Gentils petits animaux à la mine éveillée, à la queue bien fournie et semblable à celle de l’écureuil, les loirs, trop connus des jardiniers de Montreuil-aux-Pêches, sont les dévastateurs des vergers et des espaliers. Les loirs dorment l’hiver comme l'Ours et la Marmotte, ce qui devrait les dispenser, mais ne les dispense pas de faire des provisions pour passer agréablement la saison de la disette. Afin de justifier cette pratique d’enfouissage qui leur est commune avec l’Écureuil et le Hamster, ils se réveillent au milieu de l’hiver pour piller leurs magasins ; puis après avoir converti leurs denrées en graisse, ils se rendorment de plus belle. C’est pour eux qu’a été inventé le proverbe : Qui dort dîne.

Les loirs sont encore des emblèmes des industriels parasites qui passent les trois quarts de leur temps à ne rien faire, et qui se rattrapent de leur oisiveté sur le travail d’autrui.

Le Loir se rattache à l’Écureuil par ses allures de saltimbanque et par sa queue fourrée. Ses mœurs de cannibale le rapprochent du Rat. Il se repaît avec délices de la chair de ses pareils.

Le Loir niche comme l’Écureuil sur les arbres et acquiert au temps des fruits un embonpoint et une certaine délicatesse de chair qui justifient la haute estime que les Rumains faisaient de ce gibier , qu’ils mangeaient assaisonné avec des confitures, comme les Anglais et les Allemands -mangent aujourd’hui le Lièvre. Je proteste de toutes les forces de mon palais contre cette alliance monstrueuse.

Il attaque l’enfant endormi.

Les oiseaux de nuit partagent le goût des Romains pour la chair du Loir. Les renards et les chiens en sont également très-friands.

Les loirs se marient très-tard, comme les hérissons et les ambitieux qui attendent d’avoir fait fortune pour s’établir d’une façon convenable.

•LA TAUPE

Virgile a défini la taupe sans le vouloir

Monstrum horrendum, informe, ingens, cui lumen ademptum!

Un monstre hideux, informe, colossal , qui ne voit pas clair du tout.

LA TAUPE

Une taupe affamée sauta an jour à la gorge d’une jeune fille.

La Taupe est, en effet, le plus monstrueux de tous les êtres créés. C'est le plus puissant de tous les quadrupèdes pour la force musculaire ; c’est le plus sanguinaire des carnivores. C’est le plus complet de tous les mammifères, sans en excepter 1 homme; c’est le champion le mieux armé pour la guerre, le travail et l’amour.

J’ai beaucoup entendu parler de la force de l’Éléphant, qui porte sur son dos des tours chargées de combattants. Je me suis laissé dire bien des choses sur la puissance de locomotion de la Baleine, qui ne met pas plus de quinze jours à faire le tour du globe. Enfin, on m’a cité le Tigre du Bengale comme un buveur de sang difficile à rafraîchir. Or, les prouesses de 1 Éléphant et celles de la Baleine ne sont que jeux d’enfants en regard

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des tours de force de la Taupe, et le Créateur a dépensé plus de génie mécanique dans la construction de la seule main de la Taupe, que dans la bâtisse de toutes les charpentes des géants de la terre et des eaux. Le Tigre du Bengale est un lézard pour la sobriété et un agneau pour la douceur

comparativement à la Taupe, car le Tigre du Bengale n’a jamais tourné ses

canines contre son propre sang. Envoyez deux tigres à un ami dans une boîte; ils parviendront à leur adresse sans encombre; placez deux taupes dans la même position, elles se seront avalées l’une l’autre avant d’être arrivées à la première étape.

La belle difficulté de se mouvoir, comme l’Éléphant, à la surface du sol, ou comme la Baleine, dans un milieu fluide qui vous fait monter ou descendre, au gré de la compression ou de la dilatation de vos poumons!

Mais, placez voir un peu un Éléphant ou une Baleine à cinquante pieds

sous terre, dans les mêmes circonstances que l’infortuné Dufavel, et voyez à quoi ahoutiront les efforts les plus désespérés du cétacé ou du proboscidien. Hélas ! tous les deux périront à la peine, au bout de quelques minutes, faute de pics pour percer la terre et de muscles assez vigoureux pour les faire mouvoir. Donnez à la taupe la taille de la Baleine, ou seulement celle de l’Éléphant, elle bouleversera le monde!

Il tombe d’ailleurs sous le sens que l’animal destiné à vivre dans un milieu comme le tuf soit armé de moyens de locomotion plus puissants que celui qui doit vivre dans le milieu atmosphérique ou aquatique, dont les molécules se déplacent sans la moindre opposition. La supériorité musculaire de la Taupe sur l’Éléphant est une de ces vérités qui s’énoncent et ne se discutent pas.

La mâchoire de la Taupe est armée de quarante-quatre dents redoutables. Son groin, indice d’une sensualité orageuse, a pris des proportions si démesurées, qu’il a presque complètement obstrué le sens de la vue (sens de charité).

La Taupe remue la tête, et le sol pulvérisé jaillit soudain dans l’air, comme l’onde amère des évents du Cachalot.

Son estomac est une fournaise toujours ardente ou les aliments les plus indigestes se tordent instantanément, se fondent et disparaissent.

Sa faim est de la rage, son amour de l’épilepsie....

L’existence de la Taupe est une orgie de sang continue. Ses accès de rage d’estomac la prennent trois à quatre fois par jour. Elle meurt d’inanition pour dix heures d’abstinence.

La Taupe s’élance sur sa proie d’un bond prodigieux, la saisit sous le ventre, lui plonge son long museau dans les entrailles, élargit la plaie avec ses mains, pour se noyer tout entière dans le sang de sa victime, pour

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LA TAUPE

jouir par tous ses pores. Chacun de ses meurtres est pour elle l’occasion d’une extase voluptueuse. Une taupe affamée sauta un jour à la gorge d’une jeune fille et lui perça le sein, avant qu’on eût eu le temps d’accourir à son aide.

Or, M. de Buffon a fait une peinture édifiante des mœurs pastorales et des vertus de la taupe I Et cette bête vertueuse a de nombreux amis dans la presse agricole. Car la mode est en ce moment à la réhabilitation des laideurs. La canonisation de saint Fabien a mis toutes les imaginations en délire. Rien n’est beau que le laid.

Si les anciens avaient connu la Taupe, il est plus que probable qu’ils l’auraient consacrée à Priape.... dieu des jardins. La Taupe n’infirme pas le dicton si connu, que l’amour est aveugle.

A propos d’amour aveugle, il y a ici une chose très-pénible à dire à l’homme, et surtout excessivement délicate à écrire en français. Je reconnais aujourd’hui pour la première fois que j’ai eu tort de maudire la tendresse de mes auteurs qui condamnèrent mon enfance aux travaux forcés du latin, au lieu de la laisser se développer librement au grand air du vagabondage et des meules de foin parfumées, si favorables aux exercices de la gymnastique. Je regrette sincèrement de ne plus posséder comme autrefois mon Cornélius Nepos , pour me tirer de mon explication, à la manière de M. Dupin le spirituel. Je veux dire que s’il est vrai, comme l’admet la science, que l’attribution spéciale d’mne fonction unique à un organe soit le caractère qui constitue le degré de supériorité relative des êtres dans l’échelle animale, l’homme est forcé de se loger, sur cette échelle, à un degré inférieur à celui qu’occupe la Taupe ; vu que chez l’homme il y a encore des organes qui servent à deux fonctions et chez la Taupe pas. Je demande à ne pas m’expliquer plus clairement sur ce chapitre, et aussi à passer sous silence l’examen déchirant des causes de la résistance désespérée qu’oppose la vertu de la jeune taupe aux brutales sollicitations de ses amants.

M. Flourens l’immortel, le même à qui ses études intéressantes sur la colorisation des os du canard ont ouvert les portes de l’Académie française, a fait sur l’histoire de la Taupe des observations curieuses. Il résulte des

expériences de l’immortel que la Taupe professe pour le régime végétal un

si souverain mépris qu’elle aime mieux se laisser mourir de faim que de toucher de la dent aux légumes les plus savoureux. Je m’inscris hardiment en faux contre ce résultat, et, au nom de l’analogie toute-puissante, je demande que l’académicien renouvelle l’expérience, en prenant soin de substituer la truffe à la carotte, et je parie tout ce qu’on voudra que la taupe se laissera aller à la séduction de la truffe ; car sans cela l’analogie Au groin serait fautive, et alors à quel principe se fier désormais!

On comprend, du reste, qu’une bête comme la Taupe ne puisse être 1 emblème d’un type humain individuel. La Taupe n’est pas, en effet, l’emblème d’un seul caractère, elle est l’emblème de toute une période sociale, la période d’enfantement de l’industrie, la période cyclopéenne, la plus douloureuse et la plus ténébreuse de toutes celles de la phase limbique. La Taupe ne symbolise pas un seul vice, elle les symbolise tous ; elle est 1 expression allégorique la plus complète de la prédominance absolue de la force brutale sur la force intellectuelle. Elle porte sa dominante caractérielle écrite en son groin. Et voyez ici jusqu’où va l’influence irrésistible et fatale du développement exagéré de l’appareil olfactif chez les bêtes. L Éléphant, que j’ai fait marcher naturellement en tête de la catégorie des proboscidiens, est exclusivement hervibore, et il symboliserait volontiers, par sa frugalité et sa réserve, les mœurs innocentes et pudiques de la période paradisiaque. Cependant, parce qu’il porte une trompe, parce qu’il est, à ce titre, parent du Tapir et de la Taupe, l’Éléphant est sujet à des écarts de tempérament qui rendent quelquefois sa société si insupportable, qu on est obligé d’employer le canon pour se séparer de lui. Il est connu également pour se livrer à la boisson sans trouble ni remords, et l’on sait à quelle dégradation morale la passion de l’ivrognerie entraîne les malheureux dont elle

s’est emparée.

La Taupe est le vase d’impureté dont il est fait mention dans l’Écriture sainte. Prenez parties égales de Barbe-Bleue et de Louis XV, de Messaline et de marquis de Sade, broyez le tout dans un mortier, chauffez et distillez, vous obtiendrez la taupe.

Le Titan qui entasse Pélion sur Ossa, l’Encelade dont les convulsions donnent à l’Etna des nausées si terribles et qui lui font vomir des torrents de lave enflammée, c’est la Taupe qui entasse aussi montagne sur monta- / gne, qui remue les entrailles du sol, et multiplie les éruptions terreuses sur la surface des prairies !

La Taupe, c’est le Cyclope borgne, qui laboure les entrailles de la terre, qui fouille les galeries souterraines, qui se nourrit de chair humaine, qui assomme à coups de quartiers de roche les amants de Galatée ; qui trouve fade toute orgie où le sang ne ruisselle pas. Où trouver autre part que chez le hideux cyclope le portrait de la Taupe.... du mâle de la Taupe qui n’obtient la possession de sa femelle qu’ après avoir mis à mort tous ses rivaux.... qui, après les avoir tués, les dévore, et tout souillé de sang, tout fumant de carnage, réclame de la beauté le prix de ses exploits?

Car ces longues galeries souterraines que vous avez parfois suivies de 1 œil dans la prairie ne sont pas toujours ces fameuses galeries de drainage que creuse la taupe pour chercher les larves et les lombrics dont elle fait sa pâ-

LA TAUPE

ture. C est bien souvent l’issue qu’a pratiquée la femelle pour se soustraire aux obsessions redoutables de ses persécuteurs. L’amour parle haut à la sensualité de cette espèce, et chaque femelle est le but des prétentions d une foule de soupirants. La malheureuse n’a un peu de répit que dans les duels acharnés que se livrent ses bourreaux; elle cherche à profiter du conflit pour tenter une évasion. C’est très-bien pour un jour, et tant que dure la tuerie. Mais la lutte est terminée à peine, que le vainqueur, après sa vengeance assouvie, se met en devoir de rattraper la fugitive. Alors c’est un siège dans toutes les règles, où se déploient toutes les combinaisons de la stratégie du mineur : mines et contre-mines, boyaux circulaires à deux fins, tranchées diagonales, stratagèmes Cormontaigne et autres. Il faut bien, néanmoins, que la résistance ait son terme, lorsque le mâle a réussi à acculer sa victime dans une impasse. Il ne reste plus, en effet, d’autre moyen à celle-ci, pour retarder sa défaite, que de gagner au plus vite la surface du sol ; mais 1 éclat du jour l’éblouit, ses forces épuisées trahissent sa pudeur, le sacrifice douloureux s’accomplit. La mère dépensera désormais, pour assurer l’avenir de sa famille, tout le talent que la vierge dépensa autrefois pour défendre sa vertu.

On a vu de ces galeries d’amour qui avaient un kilomètre de longueur. La dimension des galeries de chasse n’est pas moindre. La galerie de chasse est le chemin par lequel la Taupe se rend de son domicile à son cantonnement de pâture. L’art du taupier, inventé en ce siècle par le célèbre Henry Lecourt, cultivateur de Seine-et-Oise, est basé tout entier sur la connaissance de ce passage. Comme la Taupe est obligée, par les exigences de sa voracité, de faire plusieurs fois par jour ce voyage, et notamment le matin et le soir, il est bien facile de lui tendre un piège quand on connaît sa route. L art du taupier a fait de grands progrès depuis quelques années ; mais 1 extermination de la taupe, comme celle des hannetons et des chenilles, ne peut se faire qu’au moyen de mesures unitaires, basées sur le principe de l’association et de la solidarité, et pratiquées sur une échelle immense. Un jour l’agriculture reconnaissante élèvera des statues à Henry Lecourt, qui l’aura délivrée du fléau de la Taupe.

N oublions pas, toutefois, de mentionner avant l’événement une particularité intéressante de 1 histoire de la taupe. Toutes les créatures ont leurs raisons d être ici-bas, la Taupe comme le cyclope. Le Cyclope a forgé des socs pour la charrue, en même temps que des épées pour la tuerie. La Taupe a servi l’agriculture en qualité d’instrument de drainage, avant la découverte de ce procédé merveilleux. Elle assainissait le sous-sol des prairies par des saignées salutaires, si elle en déshonorait la superficie par les dépôts de remblais qu’elle y accumulait sans cesse. Mais n’en disons pas

davantage sur ce sujet. Il est sage d’attendre que les mauvaises bêtes ne soient plus, pour les admettre au bénéfice des circonstances atténuantes.

C’est Henry Lecourt qui a mesuré la rapidité avec laquelle la taupe se meut dans ses galeries souterraines. Il planta dans toute la longueur d’une galerie habitée une certaine quantité de fétus de paille, ornés de banderoles flottantes, et boucha hermétiquement l’orifice du passage, à l’aide du pavillon d’un cornet à piston. Puis quand il vit à l’agitation de la taupinière que l’ennemi était proche, il tira de l’instrument une note épouvantable

qni produisit uue telle impression de terreur sur l’animal, qu’on aperçut soudain tous les petits drapeaux se renverser sur toute la ligne, comme un bataillon de dominos mal assis. Il fut constaté par cette expérience curieuse, répétée plusieurs fois, que la vitesse maxima de la Taupe dans sa galerie égalait celle du cheval au grand trot.

Que ceux qui désirent en savoir plus long sur la taupe interrogent les écrits de M. Geoffroy Saint-Hilaire, le plus grand génie scientifique et zoolo-

gique de ce siècle, le seul savant qui ait su la série , y compris l'analogie matérielle .

Beaucoup d’analogistes estimables et à l’opinion desquels je serais heureux de pouvoir faire une légère concession ne partagent pas complètement ma manière de voir sur la taupe. Ils ne sont pas bien convaincus que Virgile ait voulu faire allusion à cet animal, en écrivant le vers ci-dessus relaté. Ils disent que l’odieux quadrupède cossu, ventru, goulu, est un emblème du fermier général. Ils trouvent qu’il y a ressemblance assez marquée entre les taupes qui bouleversent le sol et percent des voies de communication souterraines, pour poursuivre et atteindre en tout lieu les insectes dont elles se nourrissent — et les monopoleurs de chemins de fer et de messageries qui se mangent les uns les autres ; qui bouleversent toutes les relations commerciales d’un pays et accaparent toutes les voies de transport pour rançonner à merci les voyageurs, leurs victimes; qui utilisent leurs rails-ways en manière de télégraphes électriques, et qui ruinent par leurs manœuvres d’agiotage le vrai travailleur et l’État. Ces analogistes ajoutent que l’extrême sensibilité nerveuse de la Taupe qui redoute la lumière et meurt pour la moindre écorchure, caractérise admirablement l’obscuran tisme obstiné de ces monopoleurs de banque et de transports qui redoutent aussi la lumière, parce qu’ils savent parfaitement que la première réforme industrielle les tuera, en tuant le régime anarchique où se débat l’industrie. Je n’ai jamais nié qu’il y eût du vrai dans ces rapprochements, et un peu de la Taupe chez le concessionnaire de chemins de fer, qui fait un petit bien pour un grand mal, mais je crois l’analogie du Gyclope préférable.

Le Renard est le seul carnassier de nos climats à qui ne répugne pas la

LA TAUPE

taupe ; ce qui fournit au conservateur des forêts un moyen excellent de détruire le Renard, sans compromettre la sécurité du Chien.

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