ESPÈCES FRANÇAISES
Genre Outarde. — Ce genre ne compte réellement que deux espèces en France, la grande et la petite outarde, dite vulgairement Canepetière. L'outarde Iloubara, dont la pairie est l'Afrique, n'apparaît sur notre territoire qu'à la suite de rares accidents. Ce nom d'outarde dérive de deux mots, l'un grec, otis, l'autre latin, tarda, qui signifient à peu près oiseau lourd. Beaucoup de chasseurs français prononcent la Moutarde, comme on dit la onzième, mais cette locution n'est pas pure.
Caractères du genre. — Tridactiles; tarses nus, jambes muscnleuses, plastron largement développé, corps pesant, doigts courts et rectilignes reliés à leur base par une membrane étroite qui se prolonge jusqu'à l'ongle ; col effilé ; bec un peu voûté, mais comprimé et un peu large à la base, et se rapprochant de celui dé l'autruche qui est plat et triangulaire; grands yeux, iris jaunâtre, attitude verticale, ailes arrondies, vol saccadé, sibilant, lourd ; course rapidissime. Les outardes habitent les plaines découvertes et les terrains les plus secs et les plus arides ; leur véritable patrie est le steppe de Russie ou le désert d'Afrique. Leur nourriture se compose de grains, d'herbes, d'insectes, scarabées, grillons. Elles vagabondent plutôt qu'elles n'émigrent, et transhument pendant l'hiver des steppes du Nord à ceux du Midi, ce qui est cause que leur chair est excellente, quoiqu'un peu sèche, et convient surtout au pâté. Ces oiseaux boivent fort peu.
La grande Outarde. — La grande outarde est la plus proche parente de l'autruche en Europe. C'est la plus belle pièce de gibier-plume de France ; c'est le plus gros et le plus pesant de tous les oiseaux que nourrit notre pa-
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trie. Son poids qui est quelquefois de seize kilos, dépas^ft de deux kilos celui du pélican et de quatre celui au cygne; mais cette haute taille et ce poids exorbitant n'appartiennent qu'au mâle.
L'outarde est le plus rapide de tous nos oiseaux coureurs. Par contre, le vol est un exercice très-fatigant pour elle ; aussi, ne s'y livre-t-elle qu'avec une répugnance visible et lorsqu'il y a péril en la demeure. Elle est obligée de courir longtemps sur la pointe des pieds et de s'aider du vent et des ailes, pour prendre l'essor, à la façon des oies privées. La plus légère des avaries dans sa voilure l'expose à de graves désastres. Une fois que des paysans champenois se rendaient de Suippe à Châlons-sur-Marne avant le lever de l'aurore, ils avisèrent à quelque distance de la route un troupeau de bêtes qui semblaient faire d'inutiles efforts pour se détacher du sol -, et, s'en étant approchés pour contempler le phénomène de plus près, ils l'econnurent que les oiseaux empêchés étaient des outardes de la plus grande espèce à qui le verglas de la nuit avait si bien cadenassé les ailes qu'elles ne pouvaient plus s'en servir ni pour le vol, ni pour la course. De laquelle position nos barbares pèlerins abusèrent naturellement, comme nous aurions fait à leur place, pour assommer les malheureuses volatiles dont le marché de Châlons, capitale du pays des outardes, se trouva, par extraordinaire, largement approvisionné ce jour-là. L'outarde est un coup de fusil de vingt francs au bas mot.
La fatigue d'amour produit quelquefois chez le mâle le même résultat que le verglas.
Il existe une variété jaune de la dinde domestique dont la femelle donne une idée assez exacte de l'outarde quant à la taille, aux allures, à la couleur du manteau et à la physionomie générale. La différence entre les deux mon-
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les consiste surtout en ce que chez la dinde la tète est nue et garnie de caroncules et la gorge fanonnée, tandis que chez l'outarde la tôte est parfaitement garnie de plumes et que le mâle remplace avantageusement le fanon de chair rouge par une fraise élégante de plumes barbues et frisées. Pour complément à cette parure de bon goût, empruntée comme toujours au costume des raffinés du Louvre, l'outarde ajoute une riche pèlerine ou plutôt une riche housse de plumes fines d'un, fauve rutilant qui lui retombe gracieusement sur les épaules. Le bec est à peu près semblable à celui du dindon, aux dimensions près de la racine, qui est plus large chez l'oiseau sauvage que chez le domestique ; la mandibule supérieure est aussi moins voûtée. La gorge, la poitrine et l'abdomen sont d'une teinte uniforme blanc jaunâtre ; le dessus de la tête et la partie supérieure du corps, les couvertures des ailes et la (jueue sont striés de barres brunes transversales sur fond jaune. Ces barres transversales, qui ne se continuent pas en ligne droite, mais laissent entre elles des espaces vides, et qui alternent régulièrement dans leur longueur du brun foncé au jaune clair, historient ce manteau d'une maillure élégante. La disposition de ces bandes alternées est absolument semblable à celle qu'on observe chez le dindon. La queue de l'outarde est presque aussi étoffée, mais beaucoup plus courte que celle de ce dernier, dont elle imite les évolutions rotatoires dans les grandes démonstrations de tendresse amoureuse.
Les mâles étant moins nombreux que les femelles dans cette espèce, elle est naturellement régie par la polygamie. Les mâles se constituent un harem à l'instar des coqs d'Jnde et des coqs de bruyère, et jettent successivement le mouchou- à chacune de leurs odalisques, qui se retirent dans la solitude aussitôt qu'elles sont fécondées. Les mâles, éner-
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vés par l'excès des plaisirs, ne tardent pas à suivre leur exemple, et s'en vont de leur côté demander à quelque Thébaïde bien éloignée du monde un refuge contre les orages de la vie. Nous retrouvons ces habitudes chez le dindon sauvage des forêts de l'Ohio.
La femelle niche dans les blés et dans les étoules des grandes plaines. Son nid se compose de quelques coussins d'herbes sèches déposés contre les parois d'une cavité peu profonde. La femelle y pond en avril deux ou trois œufs f~eulement, trois œufs verts. On dit qu'elle les transporte en un autre lieu quand elle soupçonne que son nid est connu. Les petits courent en sortant de l'œuf; mais, comme leurs ailes ont besoin d'un long travail pour se développer complètement, les pauvres petites créatures restent pendant les deux ou trois mois que dure leur croissance à la merci des flâneurs, des renards et des chiens. Aussitôt que les petits sont en état de voler^ les bandes se reforment sous la conduite d'un vieux mâle et restent assemblées tout l'hiver. Les êtres craintifs qui ont des motifs pour se dissimuler parlent peu; l'outarde est un des oiseaux les plus taciturnes que l'on connaisse.
La Champagne pouilleuse, qui était du temps de Bélon si féconde en outardes et si stérile en productions végétales, est encore aujourd'hui la seule contrée de la France où ces oiseaux se plaisent et consentent à nicher. Mais je ne citerai que deux faits pour donner une idée de la rareté de l'espèce. Beaucoup de chasseurs, moi compris, ont chassé des années entières dans la Thébaïde champenoise sans avoir eu l'occasion de tirer une seule outarde, et Chevet, l'illustre marchand de gibier du Palais-Royal, n'en reçoit jamais plus d'une demi-douzaine par hiver depuis nombre d'années. La grande outarde est passée à Tétat de mythe en Artois, en Vendée et en Brenne, et
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jusque dans les craus pierreuses du Midi, où elle avait l'habitude de prendre jadis ses quartiers d'hiver. Son apparition dans ces contrées crédules est considérée aujourd'hui comme l'annonce de graves événements politiques, bien qu'elle se borne généralement à annoncer le Iroid.
Le séjour de prédilection des outardes dans le désert champenois était l'espace compris entre les villes d'Arcissur-Aube et de Châlons-sur-Marne. On la rencontrait fréquemment aussi dans le canton de Suippe et dans les steppes voisins du fameux camp d'Attila, pays peu ombragé, où l'on voit courir un mulot à cinq cents pas de distance. Le camp d'Attila est situé à égale distance à peu près de Ghâlons et de Sainte-Menehould. Les nombreuses plantations de pins que l'industrie agricole a créées dans la patrie des outardes, depuis un demi-siècle, ont cruellement rétréci les limites de leur désert, et n'ont pas peu contribué à leur faire évacuer le territoire national. Dieu veuille que la gelinotte, qui est amie des l'orèts de pins et voisine de la Champagne par les Ardennes, vienne s'établir au moins à la place de l'outarde dans la contrée ingrate ! J'ai dit que la, Russie méridionale, pays de plaines rases , et l'Espagne, hostile aux forêts, avaient hérité des dépouilles opimes de nos steppes. Je verserais encore des larmes abondantes sur cette grande infortune, si mes yeux n'étaient secs d'en avoir tant pleuré.
La chair de l'outarde, riche de sucs, moitié noire et moitié blanche, sans être un morceau d'empereur, est un rôti digne d'estime; les artistes culinaires d'Harmonie en font un cas immense, à raison de la taille énorme et de l'incroyable succulence de chair qu'ils sont parvenus à donner à l'oiseau par le procédé du chaponnage anticipé. Les phalanges d'Harmonie ont été plus heureuses que les Français et les Russes de Civilisation, dont tous les
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elibits pour domestiquer l'outarde ont échoué jusqu'ici.
La Canepetière. — Ce n'est pas l'analogie qui a servi de marraine à la petite outarde, car elle l'eût baptisée autrement, attendu que la petite outarde n'a rien de commun avec la cane. Comme elle l'eût baptisée probablement l'outarde à collier, je propose de l'appeler de ce nom, qui joint à l'avantage de caractériser l'espèce celui de l'aire disparaître du dictionnaire de l'ornithologie française un nom peu poétique. Les braconniers de la Touraine et du Maine, qui appellent la petite outarde canepétrelle, disent que ce nom lui vient de la ressemblance de son vol avec celui du canard et de l'habitude qu'elle a de vivre dans les steppes pierreux ( pétrelle , de j)etra , pierre). Je serais tenté de donner raison à l'érudition de nos braconniers de l'ouest, si l'explication des anciens fauconniers ne me paraissait préférable.
La canepetière, qui couvrait jadis de ses troupes nombreuses toutes les plaines un peu nues de la France, et qui était moins rare que la caille ne l'est aujourd'hui dans les plaines de Genevilliers et de Nanterre, est aussi une magnifique pièce de gibier- plume. On la volait donc avec amour aux beaux temps de la fauconnerie, que nos neveux verront renaître. Or, quand un oiseau lourd se voit en butte àl' attaque d'un faucon, une des premières opérations que lui conseille la peur est de se débarrasser de son lest pour se faire aussi léger que possible. Ainsi fait l'aéronaute qui veut piquer une tète dans le sein de la nue ; ainsi fait le héron à mesure qu'il s'élève : ainsi fait la petite outarde, qui n'a qu'une médiocre confiance dans la rapidité de ses ailes, et qui sait n'avoir pas de temps à perdre pour mettre ses affaires en règle quand le faucon l'attaque. La petite outarde n'attend donc pas, comme le héron, que la densité de la couche d'air qu'elle traverse
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décroisse dans telle ou telle proportion pour alléger son poids. Elle se déleste dès le départ ; mais, comme cette opération ne se fait pas sans trouble et s'accompagne ordinairement d'un bruit qui a reçu un nom dans la langue des hommes, les fauconniers^ témoins auriculaires de la chose, ont appelé l'oiseau canepetière.
La petite outarde est le moule réduit de la grande. Elle lui ressemble autant qu'il est permis à un oiseau d'un à deux kilogrammes de ressembler à un de seize. C'est le même plumage, le même bec, les mêmes pieds, les mômes allures, la même physionomie, la même discrétion et la même défiance ; même manière de vivre, de nicher, d'élever la famille. La grande outarde est plus grosse que le dindon, la petite est de la taille du faisan ; voilà toute la dilïérence. Il y a bien quelques légères dissidences de g-oùt entre les deux espèces en matière de toilette, mais cette diversité de goûts ne constitue que des nuances. Ainsi la canepetière ne porte pas, comme la grande outarde, une fraise à la Henri IV dans la saison d'amour ; mais elle remplace avec avantage cet ornement prétentieux par un magnifique collier de velours noir et- par une belle écharpe de même étoffe. La disparition de cette double écharpe, après la mue d'été, laisse voir une élégante cuirasse maillée de filets noirs sur fond jaune. Sa queue s'épanouit également en éventail sous l'influence de la passion d'amour, et prend cette disposition tectiforme qui est un des caractères distinctifs de la queue du faisan et de celle du coq domestique.
La petite outarde a encore l'aile moins paresseuse que la grande, et ses mœurs sont un peu moins farouches, parce qu'elle a moins besoin de se cacher. Néanmoins on -l'a citée de tout temps pour sa défiance et sa réserve extrêmes, cl du temps de Bélon on disait d'une personne
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d'un abord difficile qu'e//e faisait sa canepetière, comme on dit aujourd'hui qu'elle fait sa chipie.
Le vol de la petite outarde est sibilant comme celui du canard ; elle court pour prendre l'essor, et se laisse approcher par les voitures et surtout par les chevaux. Cette malheureuse confiance dans le porteur de l'homme, qui lui est commune avec la grande outarde, avait été signalée par les anciens veneurs, dès avant l'époque de Pline.
Le temps n'est plus où les innombrables légions de la canepetière obscurcissaient le soleil de la Brie, de la Beauce, du Poitou, du Languedoc. La petite outarde, à l'heure actuelle, est un des oiseaux les plus rares et les plus inconnus de la France, et les braconniers eux-mêmes savent à peine son nom dans les lieux qu'elle habite. Ce coureur des steppes que les paysans de la Touraine appellent canepétrelle n'est autre que l'œdicnème, plus connu du vulgaire sous le nom de courlis.
Les patries de la canepetière étaient celles que nous avons précédemment assignées à l'outarde, les provinces aux grandes plaines. Ses derniers séjours de prédilection sont encore à présent les plaines du Berry et celles de la Vendée, plus la contrée aride et pierreuse qui s'étend à l'ouest de la forêt de Fontainebleau, dans la direction de Milly et de la Ferté-Aleps. La Beauce, l'xVrtois et la Champagne en voient bien apparaître chaque année sur leur soi quelques couples perdus, mais l'oiseau est si rare qu'il n'a pas môme de nom dans ces contrées barbares ; et, comme l'ignorance où l'on est de ses mérites ne permet pas de lui attribuer une valeur vénale, il arrive quelquefois que le braconnier qui le tue le cloue sur un des battants de sa porte cochère comme un oiseau de proie. Si je n'avais été témoin du fait, je ne le dirais pas.
La chair de la canepetière, noire et blanche comme
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celle de l'outarde, mérite de figurer à la meilleure laide. Un chapon d'outarde à collier, engraissé à l'épinette d'après la méthode harmoiiienne, damerait probablement le pion à tous les chapons du Maine et même aux poulardes de Bresse.
L'outarde à collier, si rare en France, est encore un gibier fort commun aujourd'hui dans toutes les plaines arides et caillouteuses des autres Etats voisins de la Méditerranée. Les steppes de l'Adriatique, de l'Espagne et de la Grèce en foisonnent. Les champs brûlés de la Syrie, de la Judée, de l'Egypte, de Tripoli, de Tunis, d'Alger et du Maroc n'ont pas une place nue et plate où la canepetière n'ait le pied. La petite outarde est ce gibier glorieux que nos colons d'Algérie connaissent sous le nom de poule de Carthage ou de faisan d'Afrique, et dont ils disent la chair plus délicate que celle de la bécasse. Les steppes de la Crimée, de la Russie méridionale et de la Tartarie nourrissent à eux seuls plus d'outardes grandes • et petites que toutes les autres contrées du globe réunies.
Le Houbara. — Le houbara, qu'on a tué quelquefois en France, est l'espèce la plus remarquable du genre par le luxe extravagant de ses costumes de noces. Aucune autre espèce volatile, à l'exception du Combattant, ne porte aussi loin que le houbara le culte de la coiffure et de la cravate. Il ne se contente pas de se barder la poitrine d'une double écharpe de velours comme l'outarde , à collier, il éprouve le besoin de surcharger son chef d'une huppe de marabout retombant sur la nuque ; il lui faut de vastes fraises de pareille étoffe qui lui emprisonnent le col de l'oreille à l'épaule, et débordent de droite et de gauche en bossoirs luxuriants. Le houbara est du pays des nègres comme la grue couronnée ; j'ai bien peur qu'il n'ait pris comme elle pour patrons, en matière d'atours,
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les rois de sa patrie. Il vise au majestueux et n'atteint qu'au grotesque. Le vol du Houbara par le faucon est riche d'incidents curieux.
Le groupe des Outardes, brusquement interrompu en France par défaut d'ambigus, se continue parfaitement dans le cadre général par la tribu des Eudromies et des Tinamous d'Amérique, dont quelques nomenclateurs eu- ropéensont eu tort de vouloir faire des perdrix. L'Eudromie, qui est de la taille de la canepetière, est une outarde véritable qui témoigne de son respect pour les traditions de famille en s'habillant des mêmes étoifes que ses parents de l'autre monde. Elle n'a que trois doigts au pied, et son bec ne diffère aucunement de celui des outardes. Les tinamous , tétradactyles , forment un genre intermédaire entre l'outarde, la caille et la perdrix. Je ne connais pas la chair du tinamou, qui doit être la poule de prairie du Texas, mais je désirerais la connaître.
Genre Ganga-Canta. — Espèce unique et rare, exclusive aux déserts caillouteux de la Provence, du Languedoc et des deux versants des Pyrénées. Le ganga-canta tient de l'outarde à collier par le costume et de la caille par la paresse. Il a le bec et les pieds de la même couleur bleue terne que la perdrix grise, le cou court, la tête petite et renfermée dans les épaules comme la pintade, le regard somnolent du crapaud. La partie supérieure du col est teinte de la même nuance que les cailloux brûlés par le soleil, une nuance fauve doré que relèvent de temps à autre des taches écussonnées d'une couleur brune à reflet bleu ou vert. Le ganga, pour signaler sa parenté avec l'outarde, porte un large plastron isabelle, cerclé d'une bordure sombre ; le dessous du corps est gris jaunâtre. Le mâle se distingue de la femelle par deux élégants filets de soie qui terminent les deux pennes médianes de la
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queue, et qui ont fait donner à l'espèce le nom de ganga sétile. Les ailes du ganga sont taillées en pointe comme celles de la caille, car c'est un oiseau voyageur, mais dont la zone de parcours est fort restreinte. Sa taille est celle de la perdrix grise ; mais comme il a les pieds très-courts les ailes quasi-tralnantes etla démarche paresseuse, sa vue rappelle involontairement le souvenir de la tortue et condamne l'esprit de l'observateur à des rapprochements disgracieux. Le ganga, qui habite les craus brûlantes de la Provence, du Languedoc, du Roussillon et de la Catalogne, n'avait guère besoin de se couvrir les jambes par précaution contre le froid. Aussi est-il visible qu'il ne porte un pantalon que pour la forme, si l'on peut donner ce nom de pantalon à l'espèce de jambart à plumes courtes et clair-semées qui lui couvre la partie antérieure du tarse.
Les gangas, que l'on retrouve en Algérie, sont des oiseaux éminemment pacitiques et domesticables. Ils errent en vols peu nombreux dans leurs steppes pierreux, où ils passent la plus grande partie du jour à dormir et à poudroyer au soleil, confondus parmi les cailloux. Ils ne commencent à éprouver le besoin de changer de place que lorsque le soleil décline à l'horizon ; alors ils se rapprochent de la rive des eaux. Ils ne perchent pa'; n'ayant pas besoin de savoir se tenir sur les branches dans un pays où il n'y a point d'arbres. Leur chair est fine et délicate et bicolore comme celle des outardes. L'espèce est aujourd'hui fort rare en France ; un savant chasseur de Marseille, à qui j'avais eu l'imprudence de demander des renseignements sur le ganga-canta de Provence, me demanda à son tour si je ne voulais pas par hasard lui parler de la foulque.
Le Turmx. — Originaire de Sicile et d'Espagne, s'éea-
rant parfois clans les garrigues du Languedoc, Le turnix, que les nomenclateurs officiels appellent tachydrùmc (coureur rapide), est un petit oiseau tout à fait semblable à la caille de volume et de costume, et ne se distinguant de celle-ci que par le nombre de ses doigts et par une tache jaune qu'il porte sur le sternum. J'ai tué quelquefois le turnix dans les broussailles de l'Atlas, parmi les palmiers nains et les lentisques. Il tient l'arrêt comme la caille, court devant le chien comme le râle, et n'aime pas plus que ce dernier à prendre son essor. Le turnix vagabonde d'une contrée à l'autre, mais entre des limites d'émigration fort restreintes, à l'instar des alouettes. C'est un oiseau de mœurs fort belliqueuses, qui a dans la Chine et dans les îles Philippines des parents qu'on dresse au combat comme le coq, et qui servent à amuser la fainéantise des indigènes. C'était le turnix, dit-on, et non la caille, que les Athéniens de la décadence élevaient aussi pour de semblables jeux. Le turnix répond admirablement par la délicatesse de sa chair aux riches promesses de son titie d'ambigu entre la caille et l'outarde.
Genre Caille. — Espèce unique.
Il y a plus de différence à la première vue entre un cailleteau et sa mère qu'entre celle-ci et le turnix. C'est le même plumage, la même taille, le même oiseau enfin, à part les habitudes et le nombre des doigts du pied. La caille est citoyenne du monde, et voyage deux fois par an du cap de Bonne-Espérance au cap Nord, ne s'arrêtant que là où le grain et la terre lui manquent. Le turnix borne ses pérégrinations aux plaines des péninsules de la Méditerranée.
La caille a le corps épais^ le bec court, le tarse nu et couleur de chair, présentant quelquefois les rudiments de la protubérance cornée d'où sortira l'éperon dans les
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moules supérieurs. Le pied est petit, comme chez les coureurs ; les doigts sont réunis à la base par une membrane interdig'itale de faible dimension ; le pouce est inséré trop haut pour aider à la marche. Queue courte^, à pennes égales.
La caille court plus volontiers qu'elle ne vole, et malgré l'ardeur de son tempérament, elle préfère la voie de terre à l'autre pour se rendre à l'appel amoureux de la femelle. On ne connaît pas d"oiseau qui aime autant ses aises et qui prenne de lui-même plus de graisse en sa bonne saison. C'est que la nature, comme je l'ai répété si souvent, a destiné la caille aux voyages de long cours. Elle lui a aussi, pour les mêmes raisons, taillé les ailes en pointe. Ce seul caractère suffirait pour la distinguer parfaitement des espèces contiguës.
Il n'y a peut-être en Europe que le coucou et le martinet chez qui la passion des voyages soit aussi prononcée que chez la caille. La caille prisonnière se casse fréquemment la tête contre les barreaux de sa cage, de dépit de ne pouvoir s'embarquer quand vient la saison des passages.
La caille a les habitudes polygames et horizontales du groupe. Elle paresse avec délices. Le plus grand de ses plaisirs est de poudroyer au soleil, la pUmne ébouriffée, le corps à demi enterré dans la cendre, une jambe étirée et flottant dans le vide. Cette attitude de Sybarite a pour elle tant de charmes que la présence du chien d'arrêt suivi de son chasseur n'a pas toujours puissance de la lui faire quitter aux heures chaudes du jour. Il est vrai que la caille se donne pendant la nuit beaucoup de mouvement.
, Les Chinois portent des cailles en guise de manchon pendant l'hiver pour se préserver de l'onglée. On a dit
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longtemps que les aigles employaient le pigeon de la même manière, etl'épervier le moineau franc. Je n'ajoute pas foi entière à toutes ces histoires de chauffe-main ; mais il est sûr que le moineau franc, le pigeon et la caille doivent avoir le sang chaud.
La caille ne perche pas. Le mâle, dont la voix sonore annonce si agréablement le retour du vrai printemps, ne se distingue pas ostensiblement de la femelle par l'ampleur de la taille, mais bien par la teinte plus foncée de son plumage et par une tache noire qu'il porte sous la gorge, à la manière du moineau franc. Cette double infraction à la règle générale du groupe provient de ce que, dans cette espèce, les mâles sont plus nombreux que les femelles et n'ont pas par conséquent les moyens d'entrenir un harem à l'instar des faisans, des coqs et des tétras. Ce caractère de profusion des mâles veut dire encore bien d'autres choses, et par exemple que l'espèce a été vouée â la broche, car on sait que la nature tient peu à la conservation du sexe masculin.
La caille fait plusieurs couvées par an. La charge de l'éducation de la jeune famille pèse sur la mère seule. Celle-ci se sépare de ses petits aussitôt qu'ils sont assez grands pour voler de leurs propres ailes^ et elle ne perd pas de temps pour faire une nouvelle ponte. Chaque ponte est d'une douzaine d'œufs plus ou moins. La pauvre mère couve avec tant d'ardeur qu'elle se laisse faucher sur son nid. On trouve des nids de caille en France depuis le 1^' mai jusqu'à la mi-octobre. Les petits s'élèvent parfaitement en captivité et même sans le concours de la poule. On fait éclore les œufs dans des cendres chaudes. La caille blanche s'obtient par la nourriture exclusive du chêne vis.
Cette espèce est probablement la plus féconde de toutes
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les espèces volatiles, et il ne lui fallait pas moins que sa fécondité extraordinaire pour résister à la guerre d'extermination que lui ont déclarée tous les peuples civilisés et tous les oiseaux de proie de la terre. On peut se faire une idée du nombre prodigieux de victimes que la seule traversée de la Méditerranée coûte à l'espèce par deux faits bien connus et que tous les auteurs citent.
L'évêque de Capri, qu'on appelle encore l'évêque aux cailles, se faisait un revenu net de vingt-cinq mille francs par an avec ces volatiles. Ces vingt-cinq mille francs écus représentent cent cinquante mille cailles pour le moins en nature. Capri, l'ex-Caprée de Tibère, est un méchant ilôt d'une lieue de long à peine qui gît à l'entrée de la baie de Naples.
Dans certaines îles de l'Archipel et sur certaines côtes du Péloponèse, les habitants,, hommes et femmes, n'ont pas d'autre industrie pendant deux mois de l'année que de ramasser les cailles qui leur pleuvent du ciel, de les plumer, de les vider, de les saler et de les encaquer dans des barils pour les expédier ensuite dans tous les grands centres de consommation du Levant ; c'est-;\-dire que le passage des cailles est pour cette partie de la Grèce ce que le passage des harengs est pour la Hollande et l'Ecosse. Les tendeurs de cailles arrivent sur la plage une quinzaine de jours à l'avance, et numérotent leurs places pour éviter les contestations.
La caille arrive d'Afrique en France aux premiers jours de mai et en repart vers la fin d'août. Le passage dure deux mois et finit en octobre. Les vieilles partent les premières, ainsi que j'ai déjà dit.
La caille habite de préférence les plaines découvertes et fertiles et les prairies herbues. Ses patries de prédilection chez nous sont les provinces du nord, Flandre, Ar-
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tois, Picardie, Normandie, Ile-de-France, Champagne, Lorraine, Alsace, et parmi les provinces du milieu, la Touraine, l'Anjou, le Poitou, le Berri, la Limagne d'Auvergne, la Bourgogne, la Bresse, le Forez. Elle niche peu dans le midi ; elle se plaît surtout dans les terrains calcaires, et déteste les pays boisés et les plaines siliceuses. Elle s'arrête au printemps dans les prés et dans les blés verts, dans les sainfoins, dans les luzernes. On la trovve abondamment en septembre dans les chaumes de froment, les jeunes trèfles, les étoules et les hautes herbes des étangs desséchés. Elle se tient encore dans toutes les récoltes restées debout, céréales, pommes de terre, .sarrasin, navettes d'été, camelines, chanvres. On la rencontre également dans les vignes vers l'arrière-saison ; mais je suis porté à croire que c'est moins le raisin qui l'y attire que le grand nombre de petits escargots jaunes dont ces vignes sont alors peuplées ; car la plupart des cailles tardives qu'on tue dans ce couvert ont le jabot rempli de ces mollusques.
Les départements de France où la destruction de la caille s'opère sur la plus vaste échelle sont nos départements maritimes du Midi, le Var, les Bouches-du-Rhône, le Gard, l'Hérault, l'Aude et les Pyrénées-Orientales, qui sont les stations d'arrivée et de départ de l'immense majorité des cailles appartenant à l'Europe occidentale.
La caille est considérée comme le plus fin et le plus délicat de tous les gibiers plumes par une foule d'autorités respectables, et je ne vois guère, en effet, que deux ou trois espèces qui puissent lui disputer la palme du rôti. J'ai expliqué, au chapitre du voyage des oiseaux, les raisons de cette supériorité d'embonpoint de la caille, je ne me répéterai pas. Je dirai seulement que la fécondité merveilleuse de cette espèce et le fimiet exquis de sa chair
DE LA liP.r.MIl'KDIF. oIT)
suffisent à relever le globe de l'aDathème impie prononcé par Moïse.
La caille n'a été nommée heureusement dans aucune langue que je connaisse; son nom, véritable est Ouin- Ouin.
Ardente, passionnée, sensible à tous les feux et n'arrêtant jamais, la caille symbolise la prêtresse de la Vénus mobile. La déesse avait même autrefois exprimé le désir que son char fût traîné par des cailles ; mais la paresse de celles-ci fut plus forte que leur ambition, et leur fit refuser la position brillante qui leur était offerte.
Genre Perdrix. — Quatre espèces : Perdrix grise, Perdrix rouge, Perdrix de roche, Bartavelle ; une variété : la Rocliassière.
Caractères généraux. — Corps trapu, bec voûté et court ; tarses de hauteur moyenne, nus, présentant chez le mâle adulte la nodosité osseuse et d'apparence cornée que nous avons déjà surprise chez la caille. Ailes arrondies, queue courte à pennes égales ; vol bruyant, lourd, rapide. Oiseaux paresseux à se lever, agiles à la course. Sédentaires et ne s'éloignant jamais qu'à de faibles distances de leur remise habituelle. Vivant toujours à terre ; quelques espèces douées de la faculté de percher, mais n'en usant que dans des circonstances exceptionnelles et graves. Granivores, insectivores et de plus herbivores. Manteaux couleur de muraille ; gorge ou plastron orné de riches colliers ou de fer à cheval ; riches et élégantes maillures sur les flancs. Attitude gracieuse.
La polygamie n'est plus ici le code des relations d'amour. Les perdrix se marient, et leur union dure une année au moins, quelquefois davantage. Le mâle, une fois apparié, reste lidèle à sa compagne et se tient tapi près d'elle sous la verdure tout le temps que dure l'incubation, c'est-
ol() ORNÎTTIOLOniF, PASSTOXNFLLF.
à-dire trois semaines. 11 prend la tutelle de la Camille, aussitôt que cette famille a vu le jour, et ne montre pas moins d'intelligence et de courage que la mère pour la défendre contre les entreprises de ses ennemis naturels, riîomme, le renard, le chien, la pie et le corbeau.
L'esprit de famille est vivace et persistant au cœur de toutes les espèces de ce genre. Les petits ne se séparent pas de leurs parents, comme font les faisandeaux et les cailleteaux, aussitôt qu'ils peuvent se passer d'eux ; ils continuent à vivre en société intime , à se prêter mutuellement secours et assistance dans toutes leurs traverses, partageant fraternellement les bonnes et les mauvaises fortunes. Ces familles se nomment compagnies ; elles ne se dissolvent que vers la fin de l'hiver, à l'époque où les liens de l'hyménée viennent remplacer les liens d'amitié et de famille.
Les mâles dans cette espèce étant plus nombreux que les femelles, il arrive que beaucoup d'entre eux sont condamnés chaque année au célibat forcé et n'acceptent pas avec philosophie la sentence du sort. De là des querelles acharnées, des tentatives d'enlèvement de Sabines, des attaques sans fin contre l'honneur et la tranquillité des biens nantis du voisinage. Ces bruyants démêlés, que le chasseur novice dénoue brutalement quelquefois en tirant sur les mâles et en tuant la femelle, aboutissent fréquemment à de fâcheux résultats. Il n'est pas rare, en effet, de voir un soupirant évincé et réduit à couver dans son cœur des projets de vengeance, s'insinuer traîtreusement dans le domicile conjugal des époux dont le bonheur l'offense et briser impitoyablement leurs œufs. Voilà pourquoi il importe au propriétaire prévoyant et jaloux de son plaisir de purger chaque printemps son territoire de chasse de tous ces postulants d'amour au moyen de la chante-
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relie; voilà pourquoi aussi, la léi^islatioii de mai l8li, qui régit la matière, a eu tort de prohiber ce genre de destruction qui n'atteint (jue des surnuméraires dangereux. Les mâles évincés de chaque canton finissent par se consoler et par se réunir en compagnies de célibataires au mois d'août.
Le genre Perdrix a toujours tenu le premier rang sur la carte du gibier-plume de France à raison de son importance et de son ubicuité. C'est le genre le plus précieux pour nos plaisirs et pour notre industrie culinaire. Il y a mieux que la perdrix pour le gourmand, mais non pour le chasseur.
L'habitude qu'ont les perdrix de vivre en compagnie et de se marier pour une année au moins sont des caractères qui ne permettent pas qu'on les confonde avec les espèces voisines. J'ai signalé la nodosité osseuse du tarse, qui révèle, dans toutes les fractions du groupe une tendance ambitieuse à chausser l'éperon.
La Perdrix grise. — Aucun oiseau n'est plus connu que celui-ci, à part le moineau franc et l'hirondelle de fenêtre, qui habitent nos demeures. La perdrix grise se laisse élever avec la plus grande facilité par la poule domestique et se familiarise avec l'homme au point d'accourir à sa voix. Néanmoins, la jeune perdrix élevée à la basse-cour reconnaît à première audition l'accent de sa vraie mère, et se rend à son appel dès qu'elle peut voler.
La perdrix grise est l'espèce la plus répandue en France, la plus féconde et la plus délicate en même temps. Elle est amie, comme la caille, des terres parfaitement cultivées.
La perdrix grise à la démarche gracieuse, le pied petit et léger, la tête haute, les pectoraux largement développés, les ailes arrondieti, la queue courte, le vol lourd.
ol8 ORNITHOLOGIE PASSIONNELLE.
iiruyant et rapide, le tarse écailleux, dégagé, orné chez ie mâle adulte de la nodosité cornée, l'iris noir, l'œil vif, surmonté d'une bande sourcilière écarlate ; le bec fort et voûté, arqué dès la base, bleuâtre comme le tarse. Le tour du bec et des yeux est coloré d'une belle couleur orangée paie ; le dessus du manteau d'une couleur roux cendré indéfinissable, pointillé et zébré de fines mouchetures rouge-tuile bordées de filets bruns. Les plumes du plastron sont tintées d'une nuance gris de fer très-franche et striées de délicates rayures brunes du plus charmant effet. Ce plastron est décoré à sa partie inférieure d'un magnifique fer à cheval d'un rouge brun tirant sur le noir et dont la couleur s'assombrit avec l'âge. On comprend à l'inspection de ce plumage que la nature a dû dépenser beaucoup de science et d'efforts pour faire à la perdrix une riche toilette sans sortir de la tonique obscure qui devait régir la gamme générale des couleurs d'une espèce destinée à vivre en plein champ, sous le regard inquisitorial d'innombrables ennemis. Ne pouvant faire don à la perdrix d'une robe trop éclatante et qui l'eût compromise, la nature a voulu compenser dans son œuvre le défaut du coloris étincelant par la douceur des nuances et la délicatesse du dessin. La robe de la perdrix grise n'est pas voyante comme celle du faisan, parce qu'elle habite des lieux découverts et qu'elle n'a pas, comme le faisan, la ressource du fourré pour se dérober à sa gloire ; parce qu'elle a besoin, en un mot, que la couleur de son manteau se confonde avec celle du sol. Elle porte son fer à cheval au-dessous du poitrail et le cache en marchant; elle abrite sous ses ailes les plumes de ses flancs où scintillent ses maillures. Elle cèle aux regards tout ce qu'elle a de mieux : la modestie est la vertu des faibles.
L'espèce est monogame pour une saison ; les mâles sont
DE LA UKOMIPÉDIE. ol9
plus nombreux que les femelles, c'est-à-dire que le coq ne se distingue guère de la chanterelle par l'ampleur de la taille et la richesse du costume. L'accentuation épergique du fer à cheval, qui n'est qu'indiqué chez la femelle, et la protubérance cornée du tarse, sont, en effet, les deux seuls caractères qui distinguent les sexes. La bande sourcilière écarlate est aussi plus colorée et plus gorgée de sang chez le coq. Chanterelle est le nom vulgaire de la femelle des perdrix.
La fécondité de la perdrix dépasse toute mesure, comme celle des lapins et des lièvres, tant la nature est attentive à multiplier les espèces utiles au bien-être de l'homme. J'ai trouvé une fois vingt-six œufs dans un nid de perdrix grise libre; mais j'ai vu mieux que cela encore dans un nid de perdrix grise captive... quarante - deux œufs que la mère couva avec acharnement pendant vingt jours, et qu'elle eût fait éclore si le nid n'eût été noyé dans la volière par un orage épouvantable, la veille de l'éclosion. Ce malheur irréparable advint en un castel voisin de la ville de Saint-Omer, au mois de juin de l'an i8i2.
La fécondité de la perdrix était proverbiale chez les Grecs et chez les Egyptiens, qui cependant ne connaissaient guère que la perdrix rouge, la perdrix de roche et la bartavelle, bien moins fécondes que notre perdrix grse . La perdrix, dans le langage hiéroglyphique, signifiait fécondité.
La perdrix grise habite de préférence les pays de plaine et ne perche jamais. Les persécutions acharnées dont elle est partout l'objet l'obligent trop souvent à chercher dans les bois un asile pendant le jour; mais jamais elle n'y passe la nuit par la peur qu'elle a du renard, et cette peur n'est que trop légitime, car la perdrix grise a pour
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ennemis mortels tous les carnivores des airs, des l'orèts, des cités.
La perdrix grise, qui s'apparie dans le nord de la France à la fin de février, ne commence à pondre que vers le commencement de mai et à couver que vers le commencement de juin. Les petits éclosent habituellement à la Saint-Jean d'été, et ne volent guère que vers la fin du mois suivant. Ils maillent en septembre et n'acquièrent tout leur développement qu'après la mue d'octobre. A la Saint-Remy, disent les chasseurs, les perdreaux sont perdrix.
On dit que les perdreaux sont maillés quand ils sont parvenus à remplacer les plumes grises de leur devanture par ces belles plumes barrées de rouge-luile qui leur décorent les flancs et les deux côtés du col. Les perdreaux sont perdrix quand ils ont pris l'auréole orangée de la lace; mais il faut que les mâles attendent la troisième année pour chausser le corps calleux.
Le nid de la perdrix est une cavité hémisphérique creusée en terre et matelassée d'herbes sèches. La mère y étage ses œufs le long des parois dans un ordre parfait et de manière à pouvoir répartir également sur tous la chaleur de son corps. Elle couvre ce nid d'herbes quand elle le quitte pour aller chercher un peu de nourriture. La lièvre d'amour maternel qui s'empare d'elle à la fin de son travail est si forte qu'elle ne voit pas venir le faucheur et se laisse faucher sur son nid comme la caille. Les l^^gyptiens, qui avaient fait de la perdrix l'image de la hîcondité, en auraient pu faire aussi bien l'emblème du dévouement maternel.
L'époque de Tincubation des perdrix coïncide malheureusement avec celle des premières coupes des prairies artificielles, où ces oiseaux aiment à établir leur domicile
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d'amour; et il n'y a pas d'année que les faucheurs de sainfoins et de luzernes ne détruisent involontairement quelques milliers de nids. Heureuses les contrées primitives où n'ont pas encore pénétré ces améliorations déplorables, qui débutent par affamer les hommes sous prétexte d'engraisser les bœufs.
Les patries de prédilection de la perdrix grise de France sont nos provinces du nord les moins boisées, les plus fertiles et les mieux cultivées, la Flandre, la Picardie, l'Artois, la Normandie, la Bretagne, l'Ile-de-France, la Champagne, la Brie, la Beauce, l'Orléanais, la Touraine, l'Anjou, le Maine. L'espèce est moins répandue dans les provinces boisées de l'est, où le braconnier, le collet, l'oiseau de proie, la fouine, ont trop beau jeu à la guetter et à lui tendre des pièges. L'empire de la perdrix grise semble avoir pour limite vers le midi la Loire. On voit ses i^angs se dégarnir à mesure qu'elle approche des rives de ce fleuve, où commence l'empire de la perdrix rouge. Le Berri et la Vendée, qui renferment de grands pays de plaines, font encore exception à la règle générale ; mais elle est rare dans toute la région du midi et presque ^ inconnue dans les craus du Languedoc et de la Provence.
Si les registres de l'octroi pouvaient donner une idée précise de la consommation annuelle de perdrix que fait Paris tout seul, on verrait jusqu'à quelle hauteur s'élève la question au point de vue de Talimentation publique. Le pays se ruine à payer chaque année une prime de six cents francs par tête aux matelots qui se livrent à la pêche du poisson salé de Terre-Neuve, une industrie dont le premier inconvénient est de rendre inhabitables les cités où elle fait sécher ses produits. Quand le gouvernement le désirera, je lui indiquerai un moyen beaucoup plus simple et beaucoup moins coûteux de faire un fonds de
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nourriture populaire deux fois plus imporiant et bien plus parfumé , bien plus fécond surtout en jouissances composées. Tl ne s'agirait que de débarrasser le sol de tous les ennemis de la perdrix grise et de la laisser repeupler tranquillement pendant plusieurs années.
11 n'est guère de vieux chasseur qui n'ait tué une fois dans sa vie, dans une compagnie de perdrix grise, une perdrix blanche ou une perdrix simplement panachée. Si ces perdrix blanches ou panachées se mariaient entre elles et conservaient la nuance anormale, on pourrait les considérer comme des variétés et les classer sous ce titre. Mais le fait n'a pas lieu, et l'albinisme n'est jamais qu'un accident dans l'espèce.
Beaucoup de chasseurs superiiciels, et qui s'en rapportent plus à l'opinion erronée de Buffon qu'à leur propre expérience, ont parlé aussi de la Roquette comme d'une variété de perdrix grise. Je nie formellement l'existence de cette espèce. Ce qu'on m'a fait tuer dix fois dans ma vie pour roquette n'était qu'une perdrix grise. Cette perdrix grise était plus petite que l'ordinaire, parce qu'elle habitait des terres maigres; elle avait l'humeur plus vagabonde, parce qu'elle désirait naturellement changer son ingrate patrie contre une autre. Les perdrix sont comme les poules domestiques et les vaches, dont la taille dépend du régime alimentaire auquel elles sont soumises. C'est même une habitude dans certains pays de France de prendre la taille des perdrix pour thermomètre de la richesse du sol et des progrès de l'agriculture. Dans tous les pays du monde où il y a des perdrix rouges ou grises, on trouve des familles plus cossues, mieux nourries et plus étoifées que leurs voisines. Les cadets d'Albion, qui s'en vont chercher fortune au diable, ont aussi l'abdomen moins préominent que leurs aines, à qui la loi aristocra-
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tique confère l'inique privilège de riiérédité et de l'obésité; mais ils ne sont pas pour autant d'autre race que ceux-ci. Il en est de même des roquettes.
Les roquettes qu'on rencontre dans les collections d'amateurs sont des produits chimiques qui s'obtiennent au moyen d'un liquide astringent dont on imbibe à l'intérieur des peaux de perdrix grises pour les l'aire rétrécir. Je voyais une fois l'opération se pratiquer sous mes yeux ; et comme je n'avais pu m'empêcher de faire reproche au fabricant du mensonge de son industrie : « On voit bien, me répondit-il, que vous êtes étranger au commerce. Eh ! mon Dieu ! moi aussi je disais comme vous dans le principe que la roquette était un mythe éclos dans l'imagination féconde de M. de Buffon, et je refusais d'en vendre ; mais quand j'ai vu que ces refus me nuisaient dans l'estime de mes clients et qu'ils trouvaient chez mes confrères les pièces que je n'avais pas , je commençai à comprendre les dangers de l'observation trop rigoureuse de la véracité en matière commerciale, et je m'améliorai peu à peu. Aujourd'hui j'en suis venu à considérer les amateurs de roquettes comme de grands enfants gâtés dont il serait imprudent de contrarier les désirs ; et attendu que c'est toujours au plus raisonnable à céder, je cède, et toutes les fois qu'on me commande une roquette, je la fais. » Je me retirai sans en demander davantage, suffisamment édifié sur le compte de la roquette et de la morale du commerce.
La caille et la perdrix grise, qui sont les espèces les plus voisines des ïridactyles, sont celles qui conservent avec le plus de fidélité les pures traditions de la Tridactylie. Elles ne perchent jamais.
La Perdrix rouge. — Mêmes allures et même conformation que la précédente. La taille un peu plus forte, le
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corps un peu plus massif, le tarse plus court et plus robuste, le bec, les jambes et les pieds d'une belle couleur rouge-rose. Un élégant bandeau noir, qui part de l'origine du bec, passe au-dessus de l'œil, encadre les joues et la gorge, et dessine sur le devant du cou un riche collier de jais dont les grains retombent sur le plastron comme une pluie de perles noires. Les joues et la gorge sont blanches; le manteau, le dessus de la tête et les couvertures des ailes sont teintés d'une nuance roux cendré uniforme, sans zébrures ; le dessous du corps est coloré d'un jaune-brun orangé d'un ton très-riche ; les plumes qui bordent les flancs et les parties latérales du col audessous du collier portent des mailles d'un beau rouge de brique cuite bordé d'une fine rayure brune. L'iris est noire et brillante, l'œil surmonté d'un léger sourcil écarlate. La perdrix rouge est un des plus jolis oiseaux de France .
Elle a le vol rapide, mais plus lourd et plus bruyant encore que la perdrix grise ; elle est aussi plus difficile à lever et se défend moins bien contre la neige et contre l'oiseau de proie. Elle est également moins féconde. Je n'ai jamais compté plus de seize œufs dans un nid de perdrix rouge ; mais j'ai trouvé une fois un de ces nids où une poule domestique venait pondre chaque jour. Le bon accord régna entre les deux femelles aussi longtemps qu'il ne s'agit que de la ponte, mais la mésintelligence survint aussitôt que la grande question de l'incubation s'éleva. Ce fut naturellement à qui des deux mères accaparerait le privilège de la maternité future que chacune voulait pour elle seule. On commença par l'invective, suivant l'usage, puis de l'invective on passa aux coups de bec. Je terminai le différend en éconduisant la poule domestique et rengageant poliment à aller couver ailleurs.
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ne qu'elle fit. Et. comme j'avais eu soin d'enlever du nid tous les œufs blancs, la perdrix supposa naturellement que c'était sa concurrente qui, cédant aux conseils de la raison et de la justice, avait opéré le déménagement. A.lors elle se livra avec enthousiasme à ses fonctions de couveuse, et ne tarda pas à m'amener une superbe compagnie.
La perdrix rouge ne perche guère, à moins d'y être forcée ; mais le cas arrive quelquefois, et alors la pauvre bête demande son salut aux branches touffues du chêne ou du pin maritime. Une fois branchée, elle se croit en sûreté parfaite et parait s'amuser Ijeaucoup à voir courir les chiens au-dessous d'elle. Elle est souvent distraite de ces récréations par un coup de fusil. Il y a des chasseurs qui ont habité des pays de perdrix rouges pendant des demi-siècles et qui n'ont jamais vu un seul de ces oiseaux branché.
La perdrix rouge, forcée, s'insinue quelquefois dans un terrier de lapin ou dans le creux d'un arbre.
Le mâle se distingue de la femelle, comme dans l'espèce précédente, par l'éclat des couleurs et la protubérance cornée du tarse. La mue des jeunes perdreaux suit les mêmes phases.
Les perdrix rouges vivent parfaitement en captivité. La femelle y pond, mais n'y couve pas. Le mâle y conserve son humeur farouche et indomptable ; il se jette sans provocation aucune à la tête des gens et des chiens. L'éducation des perdreaux rouges présente d'extrêmes difficultés ; c'est la pierre d'achoppement de la faisanderie. La perdrix rouge n'est pas moins difficile à acclimater qu'à élever. Les anciens souverains de France, grands amateurs de vénerie, de fauconnerie et de tir, ont dépensé des millions et fait pendant des siècles de continuels efforts pour
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acclimater dans leurs tirés royaux les perdrix rouges de la Sologne et de la Touraine; mais la forêt de Compiègne et celle de Saint-Germain sont, à ma connaissance, les seules que ces oiseaux n'aient pas complètement désertées. Les faisans, malgré leurs éperons, sont beaucoup plus disciplinables que cette perdrix désarmée.
Toutes ces difficultés d'éducation et d'acclimatation s'évanouiront un jour avec toutes les impossibilités politiques, quand un système d'éducation rationnelle aura remplacé les barbares systèmes aujourd'hui existants, quand l'étude de la faisanderie pratique fera partie obligée de tous les programmes d'enseignement primaire, quand les enfants rentrés dans la voie de nature s'occuperont un peu plus de greffer les rosiers que de décliner 7'osa, la rose. En ce temps-là, il en coûtera dix fois moins pour peupler nos champs, nos jardins et nos basses-cours de faisans dorés, de perdrix rouges et du reste, qu'il ne nous en coûte aujourd'hui pour peupler toutes nos administrations d'incapables et tous nos salons de benêts.
L'amour de la bruyère natale survit chez cette espèce à tous les déplacements, et de même qu'il est à peu près impossible de lui faire adopter de force une patrie, de même il est très-difficile de la bannir à toujours des lieux qu'elle a habités autrefois. Il n'est pas rare de voir des perdrix rouges revenir après quinze et vingt ans d'absence en des pays d'où on les avait crues exilées sans retour. La perdrix rouge se cantonne aussi plus régulièrement que la grise, tant d'hectares pour chaque compagnie, ce qui est cause que le propriétaire qui la ménage ne tire pas grand profit de sa générosité ; ce qui est cause qu'on ne la ménage pas.
Vous voyez que chez les Pulvérateurs comme chez les Ruminants et les hommes, l'amour de la patrie est endé-
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mique au cœur des indigènes des régions IVoides et pauvres, incultes et désolées, et que le mal du pays est siu'tout le mal des enfants des montagnes. J'ai dit souvent pourquoi, parce que la question touche à celle de l'immorlalité de l'àmc.
La perdrix grise chérit les plaines grasses et fertiles aux horizons sans fin et les terrains calcaires ; la rouge préfère le steppe vierge de toute culture, les gorges encaissées, les terrains siliceux. Ces tristes pays de fièvre que Ja charrue respecte, ces arides plateaux au sol imperméable dont l'hiver fait des lacs et Télé des chaussées brûlantes, ces landes monotones où de maigres brebis paissent éternellement la bruyère et le genêt nain épineux, sont surtout les demeures favorites de la perdrix rouge. Lande, brande, gatine, garrigue, bruyère, steppe, ainsi s'appellent dans tous les idiomes de la France les remises de la perdrix rouge. Elle se plait encore aux halliers des ravines, aux versants abrupts des collines rocheuses fourrées de buis, de houx, d'églantiers, de fougères. Son antipathie insurmontable pour les cultures de l'homme cède devant l'attrait de la vigne dont les larges couverts, respectés des chasseurs jusqu'à la saison des vendanges, lui présentent le plus sûr et le plus agréable des refuges. Mais encore a-t-elle grand soin de choisir parmi les vignes qu'elle accepte pour remises les pièces les plus en pente et les plus escarpées, celles ou la négligence du propriétaire laisse végéter avec le plus d'entrain les soucis et les tussilages, et où la main du vigneron a bâti ces monticules de pierre couronnés d'épines noires qu'on appelle murgets en Bourgogne^, perriers ailleurs, et qui servent habituellement de repaire à toutes les mauvaises bétes, belettes, lapins, vipères.
Les landes et les terrains incultes occupent encore en
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France une superficie de cinq à six millions d'hectares. Voilà pourquoi on trouve encore quelques perdrix rouges en France; mais le braconnage, stimulé par la rapidité des communications avec la capitale et la certitude du placement avantageux des produits, ne tardera pas à avoir raison de l'espèce. Aucun gibier n'est plus facile à détruire. Les perdrix rouges ne partent pas en bloc comme les grises, mais bien les unes après les autres, attendant poliment que le chasseur ait rechargé son arme pour prendre leur essor.
Une pratique agricole nouvelle, et qui va se propageant avec rapidité, est en train de porter le coup de mort à la perdrix rouge; c'est le mouillage des semences de froment par le sulfate de cuivre (coui)erose bleue). De nombreuses compagnies de perdrix rouges qui avaient l'habitude de gaspiller les semailles à l'automne, et qui ne peuvent pas comprendre que l'homme empoisonne de lui-même les grains dont il entend se nourrir, périssent chaque jour victimes de leur confiance dans ce blé empoisonné. L'empoisonnement des perdrix rouges n'est pas le seul inconvénient du procédé en question, car le sulfate de cuivre dont on mouille le grain pour le purifier se retrouve dans le pain et passe de là dans l'homme.
La Sologne et le Gatinais, qui sont des pays de fièvre aussi mal cultivés que possible, sont les séjours de prédilection de la perdrix rouge de France. La Sologne est ce long plateau qui s'étend du Cher à la Loire et sépare le bassin de ces deux rivières. Le Gatinais est le plateau qui sépare les eaux de la Loire de celles de la Seine et que traverse le canal du Loing. La ville de Gien, qui a un pied dans chacune de ces deux régions, peut être considérée comme la capitale de l'empire des perdrix rouges, bien que les perdreaux rouges du Mans tiennent le haut du
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pavé sur le marché de la capitale, ('el empire, qui s'étend des rives de la forêt de Fontainebleau aux plages de la mer du Midi, ne comprend qu'un très-petit nombre de provinces au nord de la Loire, et entre autres l'Orléanais, la Touraine, l'Anjou, le Maine et la Bretagne. Le INivernais, la Bourgogne et la Champagne en font également partie. La perdrix rouge est presque inconnue dans toutes les autres provinces d'en deçà du fleuve , excepté aux portes de Paris ; elle ne va pas plus loin que les collines d'Kpcrnay.à l'est, et n'a jamais franchi la vallée de la Meuse.
La perdrix rouge est plus estimée du chasseur que la grise; c'est l'inverse pour le gastrosophe, qui tient moins à la rareté de l'espèce et à la beauté du plumage qu'à la finesse de la chair; ce qui n'empêche pas que le perdreau rouce de viane, tué aux environs de la Toussaint et attendu à son point, ne soit un morceau d'élite infiniment préférable à tous les produits des épinettes de la Bresse et du Maine.
La perdrix grise et la perdrix rouge sont, avec la caille et la bécasse, les gibiers que le chien couchant chasse avec le plus d'enthousiasme et qui tiennent le mieux l'arrêt. Les perdrix sont le vrai fond de la chasse de plaine en France.
La Bartavelle. — Le monde est plein de gens qui s'imaginent avoir occis des centaines de bartavelles et qui n'en ont jamais vu voler une seule. La bartavelle est un des oiseaux de France les plus rares ; elle s'empaille et ne se mange pas, et on ne la tue plus que dans quelques localités exceptionnelles si connues et si rares qu'on pourrait les marquer toutes sur la carte de France avec une demi-plumée d'encre. Je ne passe guère de jour sans visiter la montre de Chevet, au Palais-Boyal, quand je suis I. u
."■)3n OnXITHOI.OlilF. PASSKiXNEI.LE.
i\ Paris dans la saison de chasse ; j'ai été des hivers sans y apercevoir une seule hartavelle,
La bartavelle, plus grosse et plus ramassée que la perdrix rouge, diffère encore de celle-ci par deux caractères essentiels. Elle porte un collier noir comme l'autre, mais ce collier ne s'égrène pas comme celui de la perdrix rouge : c'est un large ruban sans broderies ni franges. Les maillures des flancs sont d'une teinte plus sombre, et la belle couleur jaune du ventre de la perdrix rouge passe chez la bartavelle au gris ardoisé du ramier. La couleur rouge du bec et du tarse est également plus sombre.
La perdrix grise habite les plaines basses, la perdrix rouge les plateaux et les premiers gradins des montagnes; la bartavelle établit son domicile aux étages supérieurs, s'élevant quelquefois jusqu'aux extrêmes confins de la région des neiges, patrie du lagopède. Il y a des pays en France, par exemple celui des montagnes qui bordent la vallée de l'Isère, où le partage des gradins entre les quatre espèces pourrait être constaté par un procès- verbal.
La bartavelle est exclusive aux montagnes les plus élevées de la France, les Yosges exceptées. Elle a été assez commune autrefois dans les gorges rocheuses de la Cûted'Or et du Morvan ; on ne l'y retrouve plus que par des chances extraordinaires. Le Jura, le Cantal, la Lozère, les Alpes dauphinoises, la chaîne des Pyrénées, l'île de Corse, en possèdent encore quelques échantillons. Elle n'est pas tout à fait inconnue dans les vignobles escarpés qui serrent de droite et de gauche les flancs du Rhône, et où l'amour de la vendange et des escargots jaunes la fait très-souvent descendre. Comme elle ne quitte pas le couvert et comme elle a l'aile paresseuse de tous les oiseaux de sa race, elle tient encore mieux l'arrêt que la perdrix grise ; il est plus difficile par conséquent de la
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joindre que de la tuer. La bartavelle choisit ordinairement pour remise un fortin de broussailles épaisses bien défendu par un rempart de roches et suspendu à la cime de quelque colline escarpée. Elle plonge au départ, pique une tête dans Tabime, s'abat au pied du mont, et remonte au grand galop la hauteur sans perdre une seconde, désespérant chiens et chasseurs parla rapidité de ses évolutions pédestres. La bartavelle, comme la perdrix rouge, cherche parfois son salut sur les arbres.
L'éducation de la bartavelle présente encore plus de difficultés que celle de la perdrix rouge ; la première difficulté de l'entreprise consiste à se procurer des œufs. C'est une espèce magnifique, aussi douce aux yeux qu'au palais, que Dieu avait créée pour être la parure et l'ornement des sols déshérités, et qui va périr en nos mains si l'administration n'y prend garde. Mais, hélas ! pour avoir le temps de s'occuper des bêtes, il faudrait que l'administration commençât par s'occuper un peu moins des hommes.
Le peu qu'on mange de bartavelles à Paris vient de Grenoble et de la Lozère.
Perdrix de roche. — Taille de la perdrix rouge, habitante des rochers à pic qui surplombent l'abime, exclusive à la Corse et aux revers de cette partie des Alpes françaises qui regardent la Savoie. La perdrix de roche, qui est l'espèce la plus conmiune en Algérie, ne diffère de la rouge que par la couleur de son collier ou de son chapelet, dont les grains ne sont plus noirs mais roux. La teinte générale du manteau tire davantage aussi sur cette dernière couleur. La perdrix de roche est plus rare encore que la bartavelle et un peu moins délicate que les espèces précédentes. Elle perche plus volontiers que les deux espèces qui précèdent; mais encore faut-il qu'on l'y force.
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La PiociiASSiÈRE. — C'est une perdrix rouge do roche. Elle a le plumage de la perdrix roiig-e et les habitudes de la perdrix de roche. On ne la trouve en France que dans les environs de Grenoble. Cette espèce ne peut être considérée que comme une simple variété de la rouge.
Ainsi, sur les quatre espèces dont le genre Perdrix se compose, une est trop rare pour faire nombre, et une autre est en voie de disparition totale. C'est triste. Les perdrix ont perdu beaucoup à ce que je n'aie pas été gouvernement pendant une dizaine d'années ; mais les renards et toutes les mauvaises bètes y ont beaucoup gagné.
J'ai dit l'emblème de la perdrix après les Egyptiens : Fécondité et tendresse maternelle.
La Pintade. — La pintade est un des oiseaux les plus anciennement ralliés à l'homme. Elle est originaire d'Afrique, d'où elle fut apportée de très-bonne heure en Italie, en Grèce et dans les Gaules. Les Grecs en avaient fait l'emblème de l'attachement fraternel. Les taches blanches et rondes qui perlent en si grand nombre sur le manteau gris-bleu de la pintade étaient l'empreinte des larmes que les sœurs de Méléagre avaient versées sur le corps de leur frère. Par les contes religieux se révèle l'ancienneté des relations établies entre l'homme et les bètes.
Ces relations que la Home des consuls et des Césars avait cultivées avec bonheur cessèrent tout à coup vers l'époque de l'invasion des Barbares, et la pintade fut perdue pour l'Europe tout entière pendant près de mille ans. L'histoire ne signale sa réapparition en France que vers le milieu du xvi^ siècle. La pintade, malgré sa fécondité extrême, e^t encore assez rare en France. La monotonie assourdissante de ses réclames et son amour de la bataille et du vagabondage rendent sa société tellement incom-
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mode que l'immense majorité des ménagères a renoncé à son éducation. C'est grand dommage, car la chair de la pintade, convenablement attendrie et préparée, est, comme celle du paon et du faisan, un mets de haute saveur, et ses œufs, dont elle n'est pas plus avare que la poule et qui sont excellents, pourraient accroître énormément les ressources de l'alimentation publique. Un jour, quand il n'y aura plus de braconniers ni de renards, quand tous les coteaux de la France seront plantés de vignes et toutes les cimes couvertes de forêts d'arbres fruitiers, le chasseur ne pourra faire un pas dans ces couverts sans lever un faisan, un paon, une pintade. En ce temps-là, on aura des vignobles exclusivement consacrés à la nourriture du gibier-plume, et qui seront entrecoupés de champs de millet, de sarrasin et de fraises, et les pierrailles les plus stériles donneront des revenus doubles et triples de ceux de la Limagne d'aujourd'hui.
La pintade est un oiseau tout rond, qui a la tète petite, le bec court, le cou court, les ailes courtes, les tarses courts, la queue courte. Le sommet de la tète est nu comme le cou, mais protégé contre la nudité par un armet osseux taillé en forme de casque ou de mitre d'une couleur bleuâtre qui vire au rouge par places. Le bec, court et renflé, est entouré à sa base d'une memljrane qui ligure la cire de l'oiseau de proie ; deux barbillons charnus semblables à ceux du coq, mais à peine teintés de rouge, s'échappent de la mandibule inférieure et retomlient sur la gorge. Les ailes sont si convexes que l'oiseau, quand il court, ressemble complètement à une boule qui roule. De pareilles allures annoncent un oiseau qui préfère la locomotion pédestre à la locomotion aérienne et quitte rarement le sol. Cependant la pintade qui habite le couvert perche plus volontiers que toutes les espèces voisines. En
o'Si ORMTHOJ.OGIE PASSlOiNiNEJJ.E.
Afrique, où elle vit en bandes nombreuses à Fétal libre^ elle a l'habitude de se brancher à la moindre apparence de péril, et comme elle se croit parfaitement invisible une fois qu'elle est juchée sur un arbre, elle se laisse approcher et tuer avec un stoïcisme égal à celui du faisan. On a cru remarquer que la pintade était de tous les oiseaux de la basse-cour le seul qui ne jalousât pas le paon à cause de sa beauté suprême, et qui lui vînt en aide en ses mauvais quarts d'heure.
Les mâles, dans cette espèce, sont moins nombreux que les femelles. Chacun d'eux possède un harem dont il est occupé sans cesse à rassembler le personnel sans pouvoir jamais réussir dans cette opération. Les soucis de l'amour jaloux le font sécher sur pied. La poule se recèle comme la paonne et s'éloigne à de grandes distances de l'habitation pour pondre, ce qui cause la destruction de la plupart des couvées.
Il existe deux variétés de cette espèce : la pintade blanche, produit de la domesticité ; une autre, la pintade aux barbillons bleus, exclusive à la haute Egypte et à l'Abyssinie. Celle-ci est le véritable oiseau consacré à Méléagre.
Fourier a fait de cette espèce acariâtre, importune, mal mise, et qui combat en fuyant à la manière des Parthes, l'emblème des gens communs.
Genre Lagopède. — Nous venons d'esquisser successivement l'histoire des Pulvérateurs du steppe, de la colline, de la montagne, passons à celle du Pulvérateur des neiges, habitant des zones glaciales et compatriote du cliamois.
Le lagopède, dont le nom expressif veut dire pied de lièvre, est un bel oiseau plus blanc que neige, et qui ressemble à s'y méprendre à ces gros pigeons blancs pattus
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qui ornent nos basses-cours. C'est la perdrix blanche des chasseurs, beaucoup moins rare dans nos hautes montagnes de Test et dans les Pyrénées que les espèces précédentes.
Le lagopède a l'œil surmonté d'une bande sourcilière écarlate, comme le coq de bruyère. Sa robe n'est pas complètement blanche, même dans son uniforme de petite tenue ou d'hiver. Le mâle a les joues sillonnées d'un trait . noir qui part de la naissance du bec pour aboutir à l'œil, et qui s'étend quelquefois jusqu'à l'ouverture des ouïes. Les rémiges les plus externes, dont la tige est noire, semblent pour cette cause bordées d'un filet de cette nuance. Enfin, sur les quatorze rectrices, douze sont noires et simplement frangées de blanc à leur extrémité ; les deux pennes les plus externes font exception à la règle générale et sont blanches dès leur racine.
Les oiseaux les plus paltus que nous ayons inspectés jusqu'ici n'ont les tarses couverts que jusqu'à l'origine des doigts. La garniture de duvet descend, chez le lagopède, jusqu'à la naissance des ongles, et elle ne couvre pas simplement la partie supérieure des doigts, comme chez les hiboux, elle en tapisse la partie inférieure, comme chez le lièvre, ce qui lui a fait donner par Pline l'excellent nom qu'il pcy:'te.
J'ai expliqué jadis, au chapitre du lièvre blanc et de l'hermine, pourquoi la fourrure blanche était l'attribut des espèces destinées à vivre dans la neige. La nature, en donnant des gants fourrés et une robe blanche au lagopède, lui a assigné pour patrie les dernières régions de la zone habitable, et lui a fait des attractions proportionnelles à sa destinée. Beaucoup d'oiseaux redoutent la froidure ; le lagopède semble, au contraire, la chérir pardessus toutes choses et ne craindre que les rayons du
o'S'Ô OKNiTJlOJ-UdlE l'ASSlU.N.NELLl..
soleil. Jl sourit de pitié aux récits qu'on lui lait des délices des contrées heureuses où l'eau reste toujours lluide, où les arbres sont toujours en fleurs; il ne comprend pas le bonheur dans un autre milieu que la neige, et meurt immédiatement de nostalgie quand on l'arrache à ses déserts de glace pour lui faire un sort plus tranquille dans un séjour plus doux.
Encore une vingtième preuve que l'amour de la patrie est en raison directe de la pauvreté de cette patrie et de . la rigueur de son climat, comme l'attachement pour la vie en raison de ses misères. C'est pour cela que ces malheureux civilisés ont une si grande frayeur de la mort, et que le parti de la peur est constamment, hélas ! le parti politique qui compte le plus grand nombre d'adhérents. Le lagopède a d'ailleurs ses motifs pour adorer la neige et pour plaindre les habitants des zones que nous appelons fortunées. C'est ce blanc manteau des hauts pics dont la couleur se confond avec celle de sa robe qui le dérobe à l'œil de tous ses ennemis. C'est la neige qui lui conserve tendres et succulents les gramens dont il vit pendant l'hiver, et qui lui fournit en cette rude saison le vivre et le couvert ; car le lagopède a le pied muni d'un ongle tranchant et canaliculé (celui du doigt médian), à l'aide duquel il sait se creuser de chaudes retraites au sein même de cette couche de frimas éternels, dite en style poétique le linceul funéraire des champs. VA puis c'est là qu'il aime, c'est là par conséquent que la nature a dû déployer toutes ses splendeurs et ses m-ignificences. La preuve sans réplique que l'existence n'a rien d'amer pour le lagopède est dans la bonté de sa chair, qui ne tenterait pas les rapaces ni l'homme, s'il avait le moins du monde à souffrir du froid ou de la faim.
Le lagopède dont nous venons de parler est le lagopède
d'hiver, la perdrix blanche des chasseurs ; mais le lagopède du printemps n'est plus le même oiseau. Quand souffle, vers ^équino^e de mars, le vent de la molle Italie qui fait crever les cataractes des monts helvétiens, descelle les avalanches et emplit par-dessus les bords les profonds déversoirs des glaciers, le Pô, le Rhin, le Rhône ; quand la neige jaunit et s'affaisse et laisse pointer de toutes parts les ilôts de verdure à travers son manteau troué ; quand l'accenteur des Alpes a retrouvé sa voix, sa voix mélodieuse qui retentit par delà les confins du règne de la vie, et force les échos de la région de mort à redire des chants d'allégresse et d'amour; quand la terre change de robe et s'habille de gazons et de fleurs pour les fêtes du printemps... le lagopède éprouve aussi le besoin de changer de langage, de régime et de costume pour mettre sa tonique d'accord avec l'universelle dominante.
Cependant le costume de noces du lagopède est moins riche à mon sens que sa tenue d'hiver, et je préfère de beaucoup ce dernier uniforme blanc pur qu'accentuent si gracieusement les filets noirs des rémiges et la rouge encadrure de l'œil, au manteau panaché de gris, de brun, de roussàtre, qui va recouvrir les épaules, la tète, le cou et le devant de la poitrine. La couleur de ce manteau est analogue à celle des bécasses, des faisanes et des poules de l)ruyère; la nature y a négligé le dessin et l'opposition des nuances, et de cette négligence est résultée une confusion fâcheuse qui ne charme plus le regard. Tout le plumage change, à l'exception des places où il y avait du noir; le noir est toujours bon teint dans les étoffes dont les oiseaux s'habillent : que n'en peut-on dire autant de celles dont l'homme fait usage, voire du drap de Sedan.
Le lagopède, qui est très-voisin du pigeon blanc pattu par la taille, la couleur et la garniture des pieds, s'en rap-
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proche encore du côté des façons amoureuses. Il persécute sa femelle de salamalecs et de révérences sans fin, et plane en tournoyant au-dessus d'elle, l'invitant chaleureusement à céder à ses feux par un langage bizarre qui tient de l'aboiement enroué du chien et du roucoulement du biset.
Le lagopède, qui fut chargé par Dieu d'embellir et de peupler les frimas, conjointement avec le chamois et le bouquetin, n'a pas été pétri, plus que ces derniers moules, des quatre semences froides. Aucun oiseau n'a le sang plus abondant, plus rouge et plus chaud que le lagopède ; sa chair a la couleur et le goût de celle du lièvre, et se corrompt très-vite.
Le lagopède terre et ne perche pas, puisqu'il n'y a pas d'arbres dans les régions qu'il habite. Il a le pied plus plat et l'ongle du pouce plus long et moins crochu que la gelinotte et l'auerhan.
Le lagopède des Alpes est probablement le même que celui qui habite les extrémités septentrionales des deux continents; car c'est bien plus l'isothermie que la configuration du sol qui fait les pays ressemblants. Tel lagopède, natif des hautes Alpes, ne se trouvera pas dépaysé aux rivages bas et plats de la baie d'IIudson, qui succombera à la nostalgie au bout de quelques jours sur la crête des monts du Brésil.
Est-il bien sûr que le tétras des saules ne soii pas le même que notre lagopède? Dans le doute, abstiens-loi de classifîer, dit le sage. Docile à ce conseil, je m'abstiens.
Le (Jraus d'Ecosse, qui est le Pulvérateur pattu des hautes bruyères, est encore une espèce précieuse de lagopède que Dieu a refusée à la France pour en doter l'Angleterre, ce qui est une injustice. L'Ecosse doit à sa position de tête de pont et de promontoire avancé vers le pôle le privilège fructueux de servir de patrie à une foule in-
I>K l,A HKOiMll'ÉDlE. 539
nombrable d'oiseaux et de poissons délicats. Je comprends que le tableau des richesses ornilhologiques et ichthyologiques de cette île fasse naître de vagues désirs de conquête et d'envahissement dans l'imagination des chasseurs et des pécheurs de ce côté-ci de la Manche. Jl y aurait largement à tailler en Ecosse une demi-douzaine de départements français qui pourraient s'appeler du Graus, du Saumon, de la Truite, du Pingouin, du Hareng.
Genre tétras. — Deux espèces.
On n'a jamais bien pu savoir pour quelle raison Aristote, Pline et les modernes ont donné le nom de tétras^ qui veut dire quatre, à divers genres d'une famille dont le principal caractère est de gratter le sol et de porter des pantalons de duvet en place de culottes courtes. Mille fois mon esprit s'est perdu en conjectures absurdes pour deviner les rapports qui pouvaient exister entre ce nom de tétras et les oiseaux qu'il sert à désigner ; mais à la fin j'ai dû jeter ma langue aux chiens et renoncer à la tâche. Je suis sûr néanmoins que j'aurais encore eu la lâcheté d'adopter ce terme insignifiant de Tétras pour désignation du groupe important de Pulvérateurs à l'histoire duquel nous voici arrivés, si, pour ne pas se départir de ses vieilles habitudes, la nomenclature officielle ne s'était pas amusée à confondre indignement toutes les espèces de l'ordre et à faire entrer pêlemêle dans ce genre Tétras^ les perdrix et les cailles qui ont le tarse nu et calleux, avec les coqs de bruyère et les gelinottes qui l'ont garni de plumes, et avec les lagopèdes eux-mêmes qui portent des gants fourrés. Cette confusion incroyable à laquelle ils ont tous mis la main, depuis Aristote et Pline jusqu'à BufTon et Cuvier, est la seule qui m'ait l'ait expulser de ma classification le vocable tétras, que j'aime pour sa simplesse et sa brièveté. On doit
s'estimer si heureux quand les noms adoptés par les maîtres ne sont qu'insignifiants comme tétras et non dangereux OU ridicules comme méléagride, Jiœmatojms ou poule cl eau de genêts !
M. Yalmontde Bomare, auteur d'un dictionnaire d'histoire naturelle tombé en désuétude, après avoir affirmé dans ce gros livre que le paon était le seul oiseau qui eût la propriété de faire la roue^ a admis une exception en faveur du dindon. Le naïf compilateur eût pu joindre hardiment à son exception celle de cinquante autres espèces, et notamment une exception en faveur de tous les individus de l'ordre des Coureurs, à commencer par l'outarde et à finir par la gelinotte ; car cette faculté singulière d'étaler sa queue en éventail pour se faire admirer des belles est dans les habitudes galantes de tous les pulvérateurs. Et non-seulement les pulvérateurs pattus font la roue comme le dindon, malgré le peu de développement de leur queue, mais ils ajoutent à ces façons d'agir des agréments d'un autre ordre ; ils accompagnent leur mimique passionnée de fioritures musicales analogues à la circonstance : tel coq imite la scie, tel autre le flageolet; celui-ci bat la grosse caisse, celui-là parle du ventre ; chacun enfin semble posséder à fond l'art de la mise en scène du giand drame d'amour. C'est-à-dire que le talent des évolutions caudales est si bien caractéristique de l'ordre entier que je l'aurais volontiers intitulé l'ordre des Rotateurs^ si j'avais trouvé pour exprimer la figure un substantif plus heureux. Je regrette quelquefois de n'avoir pas hasardé le nom de Pavoniens.
Il y a deux coqs de bruyère en France, le grand et le petit : le grand qui approche de la taille du dindon et pèse douze livres, le petit qui n'est pas plus gros que le faisan. L'histoire de ces deux moules est à peu près la môme.
DE r.A rtnoMiPKniF, nil
Commençons par déclarer que coq de bruyère est un nom tout aussi absurde que celui de tétras ou de faisan bruyant donné à cette espèce. D'abord, les deux oiseaux dont il s'agit sont autochthones, c'est-à-dire indigènes des forêts de la Gaule, et puisqu'ils ont deux ou trois mille ans de séjour en ce pays de plus que le coq d'Asie, qui ne s'y est acclimaté qu'à la longue, je ne comprends pas cju'on ait pu attendre la venue de l'étranger pour baptiser de son nom l'indigène.
Le nom de coq appliqué à un oiseau français est toujours un anachronisme; celui de faisan bruyant est vicié de la même impropriété. Quant au qualificatif ^/e bruyère, il est insuffisant et trompeur, car je connais en France dévastes étendues de terrain que couvre la bruyère et où les coqs de bruyère n'ont jamais mis le pied ; et, par contre, la bruyère végète à peine dans les hautes localités où se trouvent aujourd'hui confinées ces espèces. Si l'on voulait donner à ces deux bêtes un nom convenable tiré du milieu qu'elles habitent, il fallait appeler le grand coq le Pnlvérateur des sapins, et le petit le Pulvérateur des bouleaux.
Les Allemands, qui sont encore plus barbares que les Français en fait de nomenclature , étant plus savants qu'eux, désignent le grand coq de bruyère sous le nom (ÏAuerhaii, qui veut dire coq sauvage, ce qui ne signifie pas grand'chose ; ils appellent le petit Birhlian, ou coq des bouleaux, ce qui est plus hardi. Une perdrix, en allemand, s'appelle un coq de champ. Il est humiliant pour la métaphysique et pour la philosophie de songer que tous ces malheureux savants de Germanie et de Gaule, qui n'ont jamais été capables de baptiser convenablement un oiseau, soient tous néanmoins de force à écrire d'odieux volumes sur l'essence des rapports du moi et du non-moi. En ornithologie passionnelle, les coqs de bruyère por-
o42 ORNITHOLOGIE PASSIONNELLE.
teiit un nom élégant d'une seule pièce qui veut dire fou d amour. Il parait que ces mêmes Allemands, que j'invectivais tout à l'heure pour vice de maladresse en matière de nomenclature, ont découvert la véritable dominante caractérielle de leur auerhan, puisqu'ils ont fait de ce nom un sobriquet et une épigramme à l'usage des amoureux que leur passion aveugle. Mais alors, mes braves gens, leur dirai-je, pourquoi ne pas traiter d'amoureux fou votre auerhan, puisque vous traitez d'auerhans tous les amoureux fous? Il faut, en vérité, que le cerveau de tout ce monde soit affecté d'une forte dépression à l'endroit de la logique. Toute l'histoire des coqs de bruyère est contenue dans ces deux mots : fou d'amour.
Le grand tétras est, après la grande outarde, la plus belle espèce de gibier-plume d'Europe. Il fut longtemps l'honneur des monts et des bois de la France ; il avait un nom propre dans vingt de nos patois avant l'invention de la poudre. L'espèce est confinée aujourd'hui dans quelques localités sauvages de quelques départements montagneux, Haut-Rhin, Bas-Rhin, Vosges, Jura, Isère, Alpes et Pyrénées, où l'on compte une compagnie de coqs de bruyère environ par arrondissement. Elle a disparu complètement des forêts de l'Auvergne depuis le commencement du siècle. La fixation du nombre des coqs de bruyère qui foulent encore, à l'heure qu'il est, le sol inhospitalier de la France, de leur pied léger et pattu, n'exigerait donc pas de longs calculs. Mettons une centaine de têtes, deux cents, si vous voulez, mais n'allons pas plus loin. Hélas! ce chiffre est peut-être supérieur encore à celui des existences de la grande outarde et du daim.
J'ai besoin de beaucoup de philosophie pour ne pas me laisser aller à l'attendrissement et au désespoir quand j'ai à consigner dans un chapitre quelqu'un de ces navrants
DE LA TiROMIPKDIE, o43
détails. Je devrais me faire une raison cependant et me dire que nous sommes tous mortels, hommes comme bêtes, et que la Terre finira comme a fini la Lune, et le Soleil comme la Terre, et qu'alors, puisqu'il faut que tout le monde saute le pas un peu plus tôt un peu plus tard, il est puéril de s'apitoyer sur le sort de ceux qui s'en vont les premiers. Tout cela est fort censé peut être, mais ne n'empêche pas de regretter qu'on n'ait pas servi à la mort les races du renard, de la fouine, du corbeau et de la vipère, avant celles de l'outarde, du coq de bruyère et du daim.
.l'ai dit le poids du grand tétras, du mâle adulte. Ce poids est celui du dindon ordinaire, cinq à six kilogrammes. La poule ne pèse guère que moitié du vieux coq. Il y a entre ce dernier et le dindon de grandes ressemblances de taille, de couleur et d'habitudes sylvestres et amoureuses, et je m'étonne fréquemment que les nomenclateurs ordinaires de la Faculté n'aient pas profité de l'importation du coq d'Inde en Europe pour débaptiser ce tétras et l'appeler le dindon des sapins ou le dindon des Alpes. Assurément que le nom nouveau aurait pu jouter pour l'absurdité avec le premier venu, puisqu'il eût voulu dire coq d'Inde des Alpes ; mais il eût toujours valu infiniment mieux pour l'expression et la couleur que celui de coq de bruyère, qui n'est pas moins affecté d'ailleurs du contre-sens étymologique, puisque le coq est un oiseau d'Asie qui n'avait pas plus de droits qu'un oiseau d'Amérique à servir de parrain à un oiseau d'Europe. Les habitants des plaines de l'ouest ont donné à la grande outarde le nom de dinde sauvage.
Cependant, bien que l'affinité consanguine soit plus manifeste entre le coq de bruyère et le dindon qu'en Ire le coq de bruyère et le coq domestique, il sulfit de mettre
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,les deux premiers moules en regard sur une table pour reconnaître à première vue que les deux espèces ne sont encore parentes qu'à des degrés fort éloignés.
En efîet, le dindon a la tète petite et dégarnie de plumes, le cou long et chauve comme la tête, la face historiée d'une fraise de verrues, le bec long et quasi rectiligne, couvert d'une espèce d'étui de chair flasque, la gorge fanonnée, l'œil stupide.
Le coq de bruyère a la tête forte et garnie d'une épaisse chevelure, le cou court, le bec robuste à mandibules tranchantes et arqué dès sa base, comme celui des oiseaux de proie. Il a plus de tendance à coiffer la huppe et à porter le collier de barbe qu'à avoir le front chauve. Son regard est plein de fen, d'expression, d'énergie.
Le dindon est monté sur de hautes jambes à tarses nus etéperonnés; le coq de bruyère a les jambes courtes et les tarses couverts de duvet jusqu'à l'origine des doigts ; il regarde l'éperon comme un meuble inutile. On ne se ressemble réellement plus quand on diffère par des caractères aussi essentiels, eût-on d'ailleurs un manteau de môme nuance, la même corpulence et les mômes façons d'aimer.
Le grand coq de bruyère est donc un magnifique oiseau noir à manteau lustré, de la taille de deux bons chapons, (je manteau noir a des reflets verts ou bleus comme celui des coqs russes ; il est coupé d'une tache blanche sur l'aile. Epais de corsage, bas sur jambes, richement étoffé des pieds jusqu'à la tête, muni d'un bec tranchant, de doigts pectines et robustes, cet oiseau porte gravés sur tous les traits de sa physionomie les indices d'une constitution vigoureuse et d'un tempérament orageux. L'accentuation énergique et belliqueuse de cette physionomie lui vient surtout d'une bande sourcilière du plus vif écar-
DE LA DROMIPEDIE. OiO
late qui fait briller son œil comme un charbon ardent.
Le costume de la poule est si différent de celui du coq, qu'il est difficile de ne pas considérer à priori la femelle comme appartenante une espèce distincte. Cette femelle, dont la taille, comme je l'ai déjà dit, est inférieure de moitié à celle du coq, porte la livrée générale des poules des pulvérateurs, le manteau jaune terreux de la poule domestique ou de la faisane. Seulement les nuances de l'uniforme sont ici plus accusées, plus opposées, plus vives et produisent plus d'effet. Inutile d'ajouter, après ce simple détail, que les mâles, dans cette espèce, sont moins nombreux que les femelles, et que la polygamie y est le code des relations des sexes.
Le coq de bruyère est probablement de tous les oiseaux celui dans l'existence duquell'amour tient le plus déplace. Le mâle, dans cette espèce, est affecté tous les ans au printemps d'une érotomanie suraiguë qui dure soixante jours de la fin de février à celle d'avril. Et cette folie amoureuse est caractérisée par une succession d'extases dont les accès se renouvellent périodiquement chaque matin et chaque soir. Pendant tout ce temps-là, la pauvre bète est si fort en proie à Yénus, qu'elle en perd le manger et le boire, et jusqu'à la faculté de voir et d'entendre le péril. L'expression poétique que je viens d'emprunter à Racine me fournit l'occasion de m'é tonner que la reine de Gythère n'ait pas eu la fantaisie de se donner un attelage de coqs de bruyère.
Aussitôt que le coq de bruyère a ressenti les premières atteintes du mal brûlant qui va le consumer, il commence par chercher dans le canton qu'il habite un local et surtout une tribune convenablement disposée pour l'exercice de la parade amoureuse. Cette tribune est généralement un tronc d'arbre renversé et facilement arpentable de l'une 1 . 35
o4() ORNITHOLOGIE PASSIONNELLE.
à l'autre de ses extrémités. Une fois en possession de son théâtre, notre amoureux ne tarde pas à en annoncer l'ouverture. Pour ce faire, il se hisse sur la flèche la plus aiguë du plus haut sapin de la montagne, et adresse de là son appel passionné à toutes les poules des alentours. Cette réclame éloquente, que j'aurais beaucoup de peine à écrire en langue musicale, débute par un violent coup de tamtam assez semblable au gloussement du dindon. Cette note détonnante est immédiatement suivie d'un feu de file d'autres notes grinçantes, stridentes et criardes, douces au tympan comme les gémissements d'une scie qu'on écorche. Après quoi le chanteur s'arrête, pour reprendre haleine d'abord et ensuite pour juger de l'effet de ce premier morceau, et puis il recommence. La durée de chaque séance est d'une heure environ. Celle du matin ouvre avant le lever du soleil; celle du soir se continue un peu après que l'astre est couché. Le même coup de tam-tam qui avait annoncé le commencement des exercices en annonce la clôture.
Pendant qu'il exécute sa cavatine, l'artiste est tellement absorbé par son art et tellement enivré du propre bruit de sa voix, qu'il en oublie l'univers et jusqu'à la méchanceté de l'homme, qui profite de son tapage et de son émotion pour s'approcher de lui traîtreusement et l'occir. Amour, amour, quand tu nous tiens.
La raison que donnent les assassins pour justifier leur crime est que l'oiseau qui veut être empaillé doit être tué dans ses plus beaux atours, dans son costume de noces. J'ai connu des impies et des amoureux fanatiques assez peu soucieux du salut de leur âme pour appeler de leurs désirs une fin semblable à celle de F Auerhan, et demander à être frappés comme lui d'un coup de foudre dans le sein de l'extase.
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Le f^Tand air du coq de bruyère est l)rodé sur ce molil" si connu : que le printemps vient de naître, et que le printemps est la saison d'aimer.
Mais la réclame d'amour a réveillé de leur long sommeil les échos engourdis de la forêt; elle retentit au cœur de la poule attentive qui sort du fourré qu'elle habite, se secoue, bat ses flancs de ses ailes, donne un coup d'œil et un coup de bec à son plumage, et se dirige d'un pas furtif vers l'arbre d'où partent les chants. Elle se croise sur la route avec quelques compagnes empressées comme elle de répondre à l'appel passionné du seigneur de ces lieux. Quand celui-ci, qui les a vues ou les a entendues venir, juge que l'assistance est assez nombreuse, il descend avec calme et majesté les gradins de son arbre, met pied à terre au milieu de ses vassales, les salue courtoisement, et, sans perdre de temps, les conduit vers son estrade, où tout est disposé pour faire valoir ses avantages extérieurs. C'est là seulement, dans la douce retraite qu'il s'est choisie luimême et dans l'intimité de son harem, que l'illustre sultan aime à se révéler dans sa gloire. Il gravit la tribune, la mesure du regard, se hérisse soudain, se huppe, se rengorge, s'ébouriffe, se gonfle, fait feu de toutes ses plumes pour éblouir sa cour. Sa queue s'épanouit en éventail comme celle du paon, ses ailes traînent et balayent le plancher à la façon de celles du dindon ; il multiplie les allées et les venues, c'est-à-dire les passes et contre-passes magnétiques, recueillant avidement les propos flatteurs qu'il excite et y répondant vivement par des regards de feu et des redoublements de grâces.
Ces premières rencontres, néanmoins, se bornent à des présentations et à des cérémonies. Après la réception et la parade, le maître congédie poliment ses esclaves, et leur donne rendez -vous pour la séance du soir ou pour
celle du lendemain. Aucune n'a garde de manquer à sa promesse, car chacune a dans le cœur l'idée fixe d'être promue, par le libre choix du sultan, au rang- de sultane favorite. Au bout de quelques jours, les relations deviennent plus intimes; les poules fascinées, entraînées, enflammées par les mâles attraits et les façons galantes du coq, abrègent son martyre et couronnent ses feux.
La lune de miel passée, le coq, qui s'est usé la voix à trop chanter l'amour, éprouve le besoin d'un peu de calme ; la poule, qui a terminé sa ponte, se retire tout à fait du monde pour se livrer dans la solitude au grand travail de l'incubation et de l'éducation d'une famille nouvelle. Elle choisit habituellement, pour déposer ses œufs, un lit épais de feuilles sèches, tassées par le vent et la pluie au pied des houx et des genièvres, au fond de quelque creux. Le nombre de ses petits dépasse rarement sept à huit; leur éducation est pénible et féconde en angoisses pour le cœur de leur mère. Comme les perdrix et les faisans, les petits, dans le premier âge, portent la livrée grise des mères, et les mâles ne commencent à prendre leurs belles plumes noires lustrées qu'à l'automne. Le noir est d'autant plus profond, le reflet d'autant plus bleuâtre que l'oiseau est plus vieux et qu'il a moins souffert. Il faut trois ans au coq pour atteindre à l'état parfait.
Mais l'histoire que je viens de raconter est l'histoire du coq de bruyère de la Laponie, de la Souabe, de la Sibérie, de la Bohême, etc., et non celle du coq de bruyère de France, réduit â la continence par la misère des temps, et â qui sa pauvreté ne permet pas d'entretenir le nombre d'épouses légitimes que sa loi autorise. Le coq de bruyère des Vosges s'estime quelquefois heureux de trouver une poule qui réponde à sa voix. On en a vu qui ont prêché
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des semaines entières dans le désert, et qui sont morts à la peine avant même d'avoir fait leurs frais.
J'ai omis à dessein, en parlant du grand tétras de France, de narrer les combats sanglants que les coqs se livraient entre eux pour l'exploitation théâtrale des cantons les plus avantagés sous le rapport de la population féminine. II faut être plusieurs pour se disputer et se battre.
Les coqs de bruyère sont à peu près omnivores comme tous leurs congénères. Ils vivent dMnsectes au printemps, de fruits rouges l'été, de baies de myrtille pendant l'automne, et pendant l'hiver d'herbes, de chatons de bouleau, de graines de sapin. Le fruit du myrtille, qu'ils préfèrent sagement, ainsi que les gelinottes, est l'ordinaire qui leur convient le mieux et qui donne le plus de qualité à leur chair. Cette chair est noire, pesante et un peu sèche. Elle a besoin de beaucoup attendre pour arriver à son point. Le régime exclusif de genièvre lui communique un fumet peu agréable qui est particulier à tous les gibiersplumes qui aiment trop les baies de cet arbuste, et que cependant une foule de barbares ne craignent pas de proclamer délicieux.
On a dit du coq de bruyère que l'amour de la liberté était si puissant chez lui qu'il se faisait mourir dans la volière en avalant sa langue. Ce procédé de suicide n'est pas plus dans les habitudes de cet oiseau que dans celles des tribus d'esclaves noirs auxquelles on l'a également attribué. Le coq de bruyère n'avale pas sa langue pour mourir, mais sa langue, quand il est mort, se retire au fond de son gosier, ce qui est une raison pour qu'on ne la retrouve plus dans son bec. Du reste, le coq de bruyère, en sa qualité d'indigène des montagnes, doit être plus sujet à la nostalgie que la plupart de ses congénères des pays chauds et des plaines.
Le petit COQ de bruyère. — Tout ce qui vient d'être dit du grand coq de bruyère s'applique exactement au petit. Ce sont les mêmes mœurs amoureuses, les mêmes habitudes, le même régime alimentaire, et presque le même uniforme. Les deux espèces ne diffèrent entre elles que par le volume du corps et la conformation de la queue. Elles habitent les mêmes pays, puisqu'elles vivent de la même nourriture.
Le petit coq de bruyère est un superbe oiseau de la taille du faisan, qui porte aussi son manteau noir lustré à reflets bleuâtres et dont le regard jette des flammes. La poule, beaucoup moins forte que le coq, est vêtue d'une robe régulièrement striée comme celle de la faisane dorée, mais dont la couleur est plus sombre. Le caractère le plus distinctif de l'espèce est la forme de la queue, dont les rectrices extérieures sont plus longues que les médianes et se recourbent à leur extrémité, de manière à figurer une sorte de lyre évasée d'une extrême élégance. La partie inférieure de cette queue est blanche. La belle couleur noir-bleuâtre de la robe semble plus intense chez le tétras à queue fourchue que chez le grand tétras; la bande sourcilière est également plus colorée et plus large, et les taches blanches des joues et de la gorge plus nettes et plus accusées. La chair de cette seconde espèce passe aussi pour plus tendre et plus délicate que celle de la première.
Le petit coq de bruyère n'est plus connu que dans deux ou trois localités de la France : dans les montagnes du Jura, du Bugey et dans les Alpes du Dauphiné. Je crois que la race a complètement disparu des Pyrénées et de l'Auvergne. C'est l'oiseau que les Francs-Comtois de certains districts appellent le faisan de la montagne.
Les grands coqs de bruyère qui parent la montre de
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Chevet, au Palais-Royal, proviennent presque tous de Russie, de Suède ou d'Allemagne, où l'on en trouve encore dans les forêts de la Souabe, de la Silésie, de la Moravie, de la Bohême. Quelques-uns arrivent du Piémont.
Les tétras à queue fourchue sont très-communs dans certains gouvernements de Russie et de Pologne, comme en Suède. On les retrouve aussi dans le nord de l'Angleterre, d'où nous vient le très-petit nombre de ceux qui se mangent à Paris.
Genre Gelinotte. — Une espèce.
La gelinotte est plus connue des gourmands que des chasseurs ; elle habite cette région moyenne des montagnes où le noir sapin commence à disputer avec avantage la possession du sol aux chênes et aux hêtres. On la rencontre en France dans les grandes forêts des Ardennes et des Vosges, qui sont ses demeures favorites. On retrouve, pour ainsi dire , l'espèce étendue en cordon sur toute la ceinture de nos frontières de l'est, d'où quelques rares familles ont bien pu s'échapper pour gagner les forêts d'arbres verts du Cantal et celles des Pyrénées. Le prix de la gelinotte démontre assez clairement sa rareté. Cet oiseau , qui n'est pas plus gros que la perdrix rouge, coûte plus cher que le faisan, et ne se vend guère que chez Chevet, où je le vois payer communément huit et dix francs la pièce; mais il est juste de dire que l'excellence de la chair de la gelinotte est à la hauteur de son prix. Le nom hongrois de cet oiseau signifie morceau d'empereur, et c'est le seul oiseau, au dire de Gessner, qu'on puisse faire apparaître sous deux espèces sur la table des rois.
La gelinotte tient un peu par le plumage et par la taille de la perdrix rouge et de la bécasse , mais elle ressemble
aOZ UUMTHuLOLilE PASSIONNELLE.
bien plus au colin d'Amérique qu'à aucune autre espèce. Elle porte sur les épaules et sur le dos un riche manteau de couleur feuille-morte comme la bécasse, et toute la devanture de sa rol)e est d'un blanc sale relevé par de larges mouchetures d'un brun rougeàtre. Le sommet de la tête est noir ; les plumes de l'occiput affectent , par leur disposition, une tendance à la huppe. Le mâle se distingue de la femelle, comme dans les espèces du moineau franc et de la caille par une belle tache noire sous la gorge. Les gelinottes ont, comme les coqs de bruyère, l'œil surmonté d'une bande sourcilière écarlate dont la couleur est plus vive chez le mâle que chez la femelle, surtout vers le temps des amours. Elles ont les tarses garnis de plumes courtes, mais seulement par devant; leur pantalon ne descend que jusqu'à la cheville. Les doigts sont remarquables par un caractère particulier qui aurait pu servir encore à spécifier la famille; ils sont pectines, c'est-à-dire garnis des deux côtés d'une dentelure cornée analogue à celle du peigne [pecten, pectinipèdcs); le doigt du milieu est tranchant, pour aider l'oiseau des montagnes à fouiller la terre durcie par la gelée et à se creuser des souterrains sous la neige. Le pouce a pris une force et une dimension convenables; on comprend à l'inspection du pied que la gelinotte doit percher fréquemment. En effet, la gelinotte, qui vit â terre comme tous les pulvérateurs, est un oiseau craintif qui a l'habitude de chercher un refuge dans l'intérieur des sapins les puis touiï'us, à la moindre apparition de chien ou d'oiseau de proie. Elle se blottit là pendant des heures entières sans faire un mouvement, et comme la cachette des branches épaisses de l'arbre vert est pour ainsi dire inaccessible au regard de l'homme et de l'oiseau, il s'ensuit que les colleteurs , race infâme, détruisent beaucoup plus de
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gelinottes que les chasseurs, qui ne peuvent guère tirer ces oiseaux qu'au départ, ou bien en les faisant venir à l'appeau. L'appeau de la gelinotte est un instrument qui imite le sifflet sonore de la femelle, et par conséquent ne fait tuer que des mâles, comme chez les perdrix et les cailles; mais ces détails ressortent de la question de chasse.
La gelinotte, qui s'est appelée longtemps la poule des coudriers, n'est pas exclusive à ces noires forêts où le vent murmure toujours et qui jamais ne se dépouillent de leur sombre manteau. Elle s'égare volontiers dans les bois de hêtres, de bouleaux, de chênes qui couvrent le pied des monts et s'étendent dans les plaines. Le territoire des Ardennes, qui sépare le plat pays de Champagne du plat pays de Belgique, n'est qu'une série de collines peu élevées où l'arbre résineux est une essence à peu près inconnue. Tout porte donc à croire que la gelinotte ne recherche la société du sapin aux branches ténébreuses que pour des motifs de prudence, et qu'elle serait heureuse de peupler une foule de forêts où elle n'a pas encore mis le pied, pour peu que le gouvernement fit quelque chose pour elle.
Je sais de science certaine que la gelinotte qui peuple en la présente année 1858 une foule de localités boisées de la Haute-Marne et de la Haute-Saône, était complètement inconnue dans ces parages, il n'y a pas vingt ans. Ce qu'il y a à faire pour la gelinotte est d'interdire pendant trois ans le tir et la vente de ce gibier, et de détruire, une bonne îoispoitr toutes, le renard, ie colleteur et la fouine. Si j'avais un grand parc à moi dans les environs de Plombières et que la fantaisie me prit d'y attirer une nombreuse société de gelinottes , je commencerais par y créer une forêt dont les principales essences se-
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raient le pommier sauvage, le coudrier, l'alisier et le sorbier.
La gelinotte est frugivore, baccivore, herlîivore et insectivore. Elle mange du grain en cage, mais le mets qu'elle préfère à tous les autres est la baie du myrtille, et l'on peut considérer tous les bois où croit cette plante comme des patries naturelles de la gelinotte et même des coqs de bruyère. Elle adore encore la mûre de ronce, les sorbes, les alises, les feuilles du pommier sauvage ; et quand le fruit pulpeux devient rare et commence à s'enterrer sous la feuille ou sous la neige, elle se rabat philosophiquement sur les chatons de bouleau et de coudrier et sur les baies de genièvre, qui constituent le fond de sa nourriture d'hiver, comme les larves de fourmis, les scarabées, les vers, le fond de sa nourriture de printemps et d'été. J'ai déjà dit que la nature prévoyante, qui a destiné ces espèces à être croquées par d'autres, avait varié à l'infini leurs appétits et leurs goûts , pour qu'elles pussent en tout temps trouver un régime alimentaire convenable et se maintenir en bon point. Si je reviens souvent à cette considération de destinée providentielle, c'est que je désire la graver solidement dans l'esprit de mes lecteurs.
La fécondité de la gelinotte égalerait celle de la perdrix grise si tous les œufs qu'elle pond venaient à bien ; malheureusement les deux tiers de ces œufs sont ordinairement clairs, et la compagnie ne dépasse guère sept à huit membres. Les gelinottes se marient, et les noces sont chez cette espèce, comme chez les voisines et chez l'homjne, l'occasion de fêtes très-bruyantes et de grandes dépenses de costumes et de galanterie. Le mâle redresse sa queue et l'étalé en éventail à la façon du dindon , et la bordure foncée qui termine chacune des pennes caudales décrit sur cet éventail un arc de velours noir du plus char-
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mant effet. Le père et la mère se conduisent parfaitement avec leurs petits pendant leur tendre enfance, mais les associations familiales ne durent guère en forêt, et à peine les petits se croient-ils en état de se passer des conseils et des soins de leurs auteurs, qu'ils s'en séparent pour toujours et cherchent à s'établir pour leur compte. La saison d'amour commence de très-bonne heure pour les gelinottes, et elles n'attendent pas la venue des beaux jours pour aimer. La nature devait bien une compensation de ce genre à la malheureuse espèce qui ne rencontre en ce monde que des persécuteurs acharnés à sa perte , ou des amis trompeurs , pires que des ennemis. J'ai fait dans ma vie beaucoup de comparaisons d'existences d'oiseau, afin de bien savoir lequel je voudrais être. Le sort de la gelinotte est peut-être celui de tous qui m'a paru le plus amer et le moins enviable.
Cependant M. de Butfon a oublié de s'attendrir sur la gelinotte ; le même M. de Buffon , qui a si cruellement abusé jadis de ma sensibilité en me faisant répandre de véritables larmes sur les prétendues infortunes du pivert, que j'ai su depuis être un oiseau éminemment espiègle, facétieux et loustic ; M. de Buffon , enfin, qui a trouvé un sujet de gémissements et de lamentations jusque dans l'histoire de la grive de vigne, emblème du franc buveur et du gai chansonnier !
Genre Faisan. —Quatre espèces: Faisan doré, argenté, à collier. — Faisan commun. Une variété blanche et plusieurs panachées.
Caractères, généraux. — Eperon; huppe fuyante; couleurs fulgurantes, reflet métallique ; queue tectiforme horizontale dont les quatre pennes médianes atteignent des proportions démesurées (plus d'un mètre quelquefois) . Bec fort, voûté, tranchant, à mandibule supérieure fortement
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infléchie ; face nue et verruqueuso, injectée de vermillon; ailes arrondies et paresseuses. Vol bruyant, saccadé et lourd; marche rapide, tarse écailleux, robuste, nu, dégagé. Mâles moins nombreux que les femelles, beaucoup plus forts de taille et plus richement vêtus. Mœurs polygames. Moins de tendresse maternelle et d'ardeur pour l'incubation chez les poules faisanes que chez les poules de perdrix et chez les poules domestiques. Tous les faisans sont originaires d'Asie, se plaisent dans les fourrés et les herbes épaisses qui leur rappellent les jungles de la contrée natale; tous se branchent pour passer la nuit. Granivores, insectivores, frugivores, baccivores, mais suTÏoui for mivo7'es dans le jeune âge.
Le FAISAN DORÉ. — Le faisan doré, originaire de la Chine, n'a été introduit et domestiqué en Europe que dans le cours du siècle dernier. Aux Anglais appartient l'honneur de la conquête à laquelle le nom de Ilans Sloane demeure glorieusement attaché. Le faisan doré se reproduit parfaitement en domesticité et même à l'état sauvage dans les parcs; c'est celui dont l'éducation coûte le moins de peine et de frais. Seulement, comme la mère est mauvaise couveuse, il importe de lui retirer l'administration de ses œufs et de les confier à une poule domestique.
Le faisan doré n'est guère plus gros que la bartavelle; c'est le plus petit de tous les faisans, ce qui ne l'empêche pas de prendre femme dans toutes les espèces du genre et même de se marier avec la poule domestique. Les métis qui naissent de ces mariages forcés sont généralement stériles et plus remarquables par la délicatesse de leur chair que par l'éclat de leurs couleurs.
Le faisan doré est une de ces créatures merveilleuses pour lesquelles la nature semble avoir épuisé toutes ses munificences, empruntant au prisme solaire toutes les no-
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tes de sa gamme et à toutes les pierres précieuses le scintillement de leurs feux. Longtemps on ne l'a connu en Europe que par les peintures des Chinois, et alors tout le monde le prenait pour un oiseau fantastique éclos dans le pays des rêves, ou pour la pourtraiture impossible d'un phénix quelconque d'Arabie. En effet, le faisan doré est un oiseau hors ligne, une sorte d'écrin vivant qui ne peut se mouvoir sans faire jouer de toutes parts les rubis, les topazes, les émeraudes, les saphirs dont sa robe est semée. On remarquait à la première exposition universelle de Londres un perroquet de diamant estimé sept millions. Ce perroquet artificiel, que je n'ai pas voulu voir, n'était qu'un moule informe et terne en regard du faisan doré vivant, qui ne vaut qu'une guinée.
Il porte sur la tête une huppe dorée et relevée en forme d'arc dont les filets soyeux retombent gracieusement sur la nuque et s'y fondent avec un charmant camail mobile à fond aurore zébré de stries noirâtres, et échancré sur la gorge dans toute sa hauteur. Au-dessous de cette fraise mobile et impatiente qui s'agite et se gonfle comme la crinière d'un étalon arabe, s'étend une large zone d'un vert sombre à reflets cuivreux qui couvre toute la partie supérieure du corps jusqu'à la naissance des ailes. Le dos, le plastron et l'abdomen sont coloriés d'un rouge vif plus éclatant que celui du prisme, et qui fait avec la note verte contiguë un accord parfait de couleur. Les rémiges sont ourlées à l'extérieur d'un liséré jaune clair; les grandes couvertures des ailes sont nuancées de noir indigo ; le croupion doré comme la crête.
L'élégance de la taille et la vivacité de la physionomie sont à l'avenant de la richesse éblouissante du costume chez le faisan doré. La forme elliptique du corps, l'admirable proportion des jambes qui le portent, la longueur
incommensurable des pennes de la queue que relève une délicate marbrure de filets noirs et de gouttelettes de vermillon alternant sur fond isabelle, l'animation du regard, la prestesse des mouvements, la grâce des attitudes, tout concourt à faire de ce moule un des cliefs-d'œuvre les mieux réussis de la création dernière. Le paon et le dindon font la roue avec leur queue, le coq avec ses ailes, le faisan doré joue de la cravate et de la queue pour emprisonner sa femelle dans le cercle magnétique.
Beaucoup de gens estiment que le paon, le couroucou et l'oiseau-mouclie ne peuvent disputer au faisan doré le prix de la beauté. Ils disent que le paon n'a pas de rouge, que le couroucou est exclusivement vert et or, et que l'oiseau-mouche n'est qu'une adorable miniature bonne à monter sur bague, mais qui vole trop vite pour qu'on ait le temps de l'admirer. J'ai entendu d'autre part de timides coloristes se plaindre de l'excessive énergie des tons du faisan pourpre. Ce reproche est injuste et dicté par l'impuissance ; car aucun de ces tons n'est criard dans sa mâle énergie. Chaque note a sa complémentaire pour la plus grande satisfaction des yeux. Ce braconnier de ma connaissance était plus juste, qui refusa de tireF<|.sur un faisan doré de la ChinC; de peur de l'abîmer^ et qui eût assassiné sans vergogne une perdrix sur ses œufs et fait de ceux-ci une omelette.
La femelle du faisan doré, un peu plus exiguë de taille que son mari , est un oiseau élégant qu'on citerait avec éloge pour la riche zébrure de sa robe isabelle dans toute autre tribu que celle des faisans. Cette zébrure régulière de barres brunes sur fond jaune terreux est analogue à celle qu'on admire sur le manteau de la bécasse, de l'épervier, de l'autour. J'ai dit que cette espèce était une de celles où l'on voyait s'opérer le plus fréquemment ces
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incroyables métamorphoses de sexe qui confondent l'imagination et font mentir Blackstone. J'ai dit encore que, s'il était permis aux femelles de se travestir en mâles au gré de leurs caprices, la réciproque était interdite aux mâles, attendu que le féminin est plus noble que le masculin, et que si celui qui peut le plus peut le moins, il ne s'ensuit pas que celui qui peut le moins puisse le plus. On croit que je suis heureux de répéter cette histoire jusqu'à saturation; c'est à tort. Il m'est toujours douloureux, au contraire, de voir des individus du sexe supérieur pousser l'oubli de leurs devoirs jusqu'à répudier le titre de mère, et je n'accepte jamais pour ces résolutions désespérées d'autre excuse que la maladie, force majeure. Je voudrais même jeter le voile sur ces tristes écarts que l'analogie explique, mais qu'elle déplore amèrement, et pour me consoler de la faiblesse de certaines mères coupables, j'ai besoin de songer qu'il est d'autres poules, dans les espèces même les plus voisines de la faisane ■dorée, qui n'ont jamais donné dans de pareils travers, ni excipé de leurs souffrances pour colorer le scandale de leurs métamorphoses. Tous les jours vous rencontrez jusqu'aux portes des grandes villes de pauvres perdrix grises à qui l'oiseleur inhumain a ravi leur couvée et percé le cœur de sept flèches, mais vous ne m'en citerez jamais une à qui le désespoir ait pris toute sa raison et insinué l'idée de se faire coq.
Les faisanes dorées objectent, pour atténuer leurs torts, que tout n'est pas rose dans le métier de mère, et qu'elles ont beaucoup à faire pour résister aux persécutions de leurs amants, qui, au lieu de les seconder dans leur tâche familiale, cherchent constamment à les détourner de leurs fonctions de couveuses et d'éducatrices, violent souvent leur domicile à main armée et brisent
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tout ce qui s'y trouve. Ces excuses ne manquent pas de valeur; le coq, clans cette espèce, est en effet le plus grand ennemi de la famille qui existe. J'en ai vu qui, après avoir assassiné de sang-froid douze à quinze faisandeaux en moins d'une demi-heure, n'avaient pas honte de réclamer de la propre mère des victimes le prix de leur forfait. Que des mères qui ont suhi de pareils assauts redoutent de s'exposer à la récidive, on le comprend sans peine ; on conçoit même que la folie s'empare d'elles à la suite de tels accidents, et que cette folie les porte à renoncer pour toujours aux joies de la maternité et à changer de sexe. Alors le moyen de parer à toutes ces éventualités est celui que j'ai dit, de ravir à la faisane dorée aussitôt qu'elle a pondu l'administration de ses biens.
Les jeunes faisans dorés ressemblent naturellement à leur mère dans le premier âge. Ce n'est qu'après la première mue d'octobre cjue les coquelets (jeunes mâles) commencent â piquer la maille ; mais il leur faut trois ans pour parfaire leur plumage.
Le faisan argenté. — Taille double de celle du précédent, le plus grand de tous les faisans acclimatés en France. Tarse nu et dégagé, démarche fière jusqu'à l'insolence ; rapière formidable, affilée comme une dague ; mœurs difficiles; mauvais coucheur dans toute l'acception du terme.
Le faisan argenté est originaire, comme le faisan doré, des forêts du Céleste-Empire, et sa domestication remonte, comme toutes les institutions de la Chine, â des âges antéhistoriques. L'éducation des petits de cette espèce ne présente aucune difficulté, et il n'est pas rare de voir des couvées entières réussir. Le faisan argenté adulte brave avec une rusticité sans égale les frimas les
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plus rigoureux. Il se reproduit dans nos forêts aussi facilement que le faisan commun ; j'en ai vu tuer par centaines en 1830 dans les forêts royales de Saint-Germain, de Versailles et de Vincennes. La chair du faisan argenté est aussi délicate que celle du faisan commun.
Les hommes qui ont le sang brûlé par la soif de l'or, et qui ne savent rien de plus beau que ce métal avec lequel tout s'achète en civilisation , ont donné au faisan pourpre le nom de faisan doré. Pour faire pendant à ce nom mal choisi, et parce qu'après l'or ils ne connaissent rien d'aussi beau que l'argent, ils ont donné au faisan noir et blanc le nom de faisan argenté.
La nature ayant dépensé follement toutes les couleurs du prisme à peindre le manteau du premier, il ne lui restait plus pour habiller convenablement le second que le blanc et le noir, qui sont en dehors de la gamme. Mais elle a su tirer de ces faibles ressources un parti si avantageux, qu'elle a réussi à faire du faisan argenté comme de l'autre un parangon merveilleux de beauté. C'est au point que le faisan argenté a ses partisans fanatiques qui le proclament sous tous les rapports supc'^rieur à son rival. Des goûts et des couleurs il ne faut disputer.
Il y a blancs et blancs comme il y a noirs et noirs ; mais le blanc dont la nature a peint la robe du faisan argenté est un blanc comme on n'en voit guère, un blanc de lait à reflets nacrés. Le noir est un noir sombre à reflets indigo. La disposition hardie des couleurs n'a pas moins contribué à l'effet de magnificence de l'ensemble que le ton même des nuances choisies. Le corps de l'animal est divisé en deux compartiments elliptiques, tranchés horizontalement comme ces terrines de faïence qui représentent un lièvre ou un canard. Toute la partie supérieure, à partir du bec jusqu'à la dernière extrémité I. - 36
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de la queue, est blanche, à l'exception du Iront et du sommet de la tête ; toute la partie inférieure, depuis le dessous du bec jusqu'à la naissance de la queue, est noire sans exception. La tête a pour coiffure une huppe noire fuyante, dont les dernières plumes font sailhe sur la nuque. Les nudités de la face, colorées d'un vermillon plus vif que celui de la croix de Jérusalem , font à l'œil un cadre sanglant. La passion d'amour appelle à cette partie du visage un tel afflux de vitalité au printemps, qu'elle y fait déborder la chair en deux plaques luxuriantes, qui retombent et s'arrondissent des deux côtés des joues comme les barbes d'une capuche de velours écarlate. Les poètes et les peintres ne se lasseront jamais d'admirer ce détail. La couleur du bec et des pieds est un rouge rosé tendre qui semble être la sensible du noir sombre du plastron et de l'abdomen. Les couvertures des ailes et la partie du dos la plus voisine du croupion sont vergetées dans le sens longitudinal d'étroits filets noirs parallèles, qui ont l'air d'être mis là pour adoucir le contraste des deux notes principales et les amener à la fusion.
Le costume des femelles ne ressemble en rien à celui des mâles. Le corps est uniformément vêtu par-dessus comme par-dessous d'une robe d'un brun verdâtre obscur strié de filets noirs, dont les détails se perdent. La queue ne s'étend pas comme celle des mâles en longues palmes horizontales, mais se relève seulement en forme de toit ou de chapeau à claque comme celle de la poule domestique. Les petits, comme toujours, portent la livrée de leurs mères dans le premier âge, et les mâles n'endossent la robe virile qu'après la première mue.
Linnœus, qui était poëte, a donné au faisan argenté le nom de ^'yctémère, mot à mot : la nuit et le jour^ pour
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peindre l'opposition tranchée des deux principales nuances de la robe de l'oiseau.
Faisan a collulr. — Ce faisan ne se distingue du faisan commun dont nous allons parler que par un étroit collier blanc qui lui ceint les trois quarts de la périphérie du col. Il vit avec lui dans les bois et ne mérite aucune mention particulière. 11 a été introduit récemment en Europe par les Anglais et vient de Chine.
Faisan commun. — Taille un tant soit peu inférieure à celle du faisan argenié ; le mâle adulte pesant quelquefois un kilogramme et demi. Plumage imbriqué à écailles rutilantes, cerclées de noir et à reflets bleus, les écailles du col ayant le reflet de l'acier brûlé ; nudités de la face écarlates; rudiments d'aigrettes cornues; vol pesant; aile ronde; tarse nu, dégagé, éperonné; queue tectiforme formant un arc immense. Le faisan commun est, comme tous ses congénères, une des plus magnifiques formes de la volatilie.
Le faisan commun , originaire de la Colchide , arrosée parle Phase, est connu en Europe depuis la conquête de la Toison-d'Or par les Argonautes, c'est-à-dire depuis trois à quatre mille ans. Les Athéniens, qui entretenaient des relations commerciales très-suivies avec les habitants des rives de la mer Noire, furent les premiers Européens qui tentèrent d'acclimater chez eux cette espèce exotique aussi précieuse par sa beauté que par la délicatesse de sa chair. Les gourmands de Rome le reçurent des Grecs, mais ne l'apprécièrent pas à sa juste valeur. L'oiseau du Phase n'était guère connu que de nom en Allemagne, en Italie, en Angleterre et en France avant l'époque des Croisades. C'est seulement à partir de cette date mémorable qu'on le voit figurer sur la table de l'Empereur comme sur celle du Pape et remplacer le paon dans son
rôle de rôti d'honneur. L'histoire nous a conservé le cérémonial usité dans les cours d'Orient pour la présentation et le dépècement de cette pièce pivotale. C'est de la pratique des écuyers-tranchants de Constant! nople que nous est venue la singulière habitude de servir le faisan avec sa queue entière et le chef garni de ses plumes. Ainsi la conquête de l'oiseau du Phase par les héros coalisés de l'Europe a été deux fois dans l'histoire , et à quelques milliers d'années de distance, le plus doux fruit, sinon l'unique but , de deux des plus mémorables mouvements d'hommes qui se soient opérés sur la surface du globe. Je veux parler de l'expédition des Argonautes et de celle des Croisades, entreprises grandioses qui ouvrirent tant d'horizons nouveaux à la chasse et aux beaux-arts, à la cuisine , au commerce et à la politique. Le faisan a le droit d'être fier de son illustration historique; car peu de noms réveillent autant de poétiques souvenirs que le sien. Trop heureuse ma patrie , si chacune de ses guerres lui eût rapporté un volatile de ce mérite pour prix de ses sacrifices en hommes et en argent! Mais ma patrie a possédé, hélas ! une partie de l'Inde asiatique, Madagascar et Maurice, le Sénégal, le Canada, la Louisiane, Saint-Domingue, sans qu'aucun de ses hommes d'Etat ait songé à emprunter le moindre Coureur à ces riches colonies, si riches d'espèces domesticables. Elle a reçu le dindon des Espagnols^, le faisan doré des Anglais, etc., elle a pris de toutes mains sans rien rendre à personne. Je ne me console pas de cette position d'infériorité humiliante de mon pays vis-à-vis des autres puissances , et je ne saurais me faire à ce dédain stupide pour le seul genre de conquêtes qui puisse légitimer l'ambition d'un grand [)euple.
Si j'estime la gloire d'Alexandre de Macédoine pardessus toutes les autres, ce n'est pas parce qu'il a fondé
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plus de villes que les autres conquérants n'en ont démoli ou égorgé plus d'hommes que ses rivaux ; c'est avant tout parce qu'il a conquis plus de bêtes qu'aucun de ces grands vainqueurs qui ont marqué d'une longue traînée de sang leur passage sur la terre. La science zoologiquc et la cuisine moderne ne savent pas assez ce qu'elles doivent de reconnaissance à la mémoire d'Alexandre qui entretenait une armée de chasseurs naturalistes tout exprès pour enrichir les collections d'Aristoto de toutes les bêtes de l'Inde et de la Perse, et qui apprit à l'Europe une foule d'animaux et de fruits inconnus. Un tleuron manquera toujours pour moi à la couronne de gloire de l'Empire, qui coûta à la France trois millions de soldats et deux fois autant à l'Europe, parce que je demande vainement à cette gloire le nom du volatile qu'elle nous a rapporté des champs de bataille d'Egypte, de Russie et d'Espagne, pour prix de tant de sang.
Les rois de France, passionnés veneurs et passionnés fauconniers, poussèrent vivement dès l'origine à la propagation du faisan dans les forêts de la couronne. La Noblesse, qui de tout temps se modela sur la cour, n'eut garde de mentir à ses traditions en cette circonstance. Le Clergé, qui sut toujours tempérer les pratiques austères de la vertu et les jeûnes du carême par les récréations innocentes de la table , offrit généreusement l'hospitalité de ses vignobles à l'oiseau réputé la perle des rôtis. Les derniers faisans du Midi appartinrent à des moines ainsi que les derniers serfs, et la première espèce perdit énormément à la disparition des ordres religieux.
L'art de la faisanderie se créa donc de bonne heure en France, et il atteignait déjà sous le règne des Valois à des résultats magnifiques. A cette époque, toutes les foréls du domaine royal , tous les parcs des châteaux du Berry
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et de la Loire , tous les bois, toutes les vignes des riches abbayes, sont peuplés de faisans. Le coq est assuré de l'inviolabililé par son titre de gibier royal de première classe ; des édits très-sévères interdisent formellement le meurtre de la poule. La fortune de l'oiseau s'en va toujours croissant avec celle de la famille des Bourbons, depuis i'avénement de Henri IV jusqu'à la mort de Louis XVL Après avoir atteint son apogée sous ce dernier règne, elle subit une éclipse sous la Révolution, puis se relève sous l'Empire, héroïque période où tous les hommes en état de porter le fusil sont trahies à la gloire de brigade en brigade, où la guerre d'extermination que se font entre eux les peuples procure quelques moments de répit au malheureux gibier. Cette fortune semble même briller d'un éclat plus vif que jamais sous la monarchie restaurée; mais cet éclat, hélas! n'est qu'éphémère. Bientôt l'expédition de Rambouillet a lieu, et l'inviolabilité du faisan disparait dans la catastrophe où sombrèrent tant d'autres inviolabilités, où furent découronnées tant de têtes royales. L'expédition de Rambouillet s'appellera dans l'histoire le Waterloo du faisan , du daim et du dixcors. Ainsi tout fuit, ainsi tout passe.
Le faisan, ne pouvant tenir contre les révolutions politiques dont il sera toujours la première victime, l'espèce est menacée en France d'une disparition prochaine. Déjà l'espace qu'elle occupe est réduit à vine misérable superficie qui n'est pas la trentième partie du territoire national. Le centre de cette province privilégiée est Paris; son rayon n'a pas plus de vingt-cinq lieues et se réduit chaque jour. Les faisans ont disparu des contrées de la Garonne et du Rhône ; deux ou trois parcs murés de la Touraine et du Rerry en conservent encore quelques-uns pour la montre. La race est sur ses fins; le gouvernement et la
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loi laisseront-ils périr entre nos mains cette dernière richesse ?
Je dirai une autre fois le moyen de propager indéfiniment le faisan à l'état libre, en compagnie du paon, du dindon, de la pintade et de dix autres. J'invite dès aujourd'hui l'administration qui tient sous sa dépendance la régie des forêts du domaine à y interdire sévèrement la chasse, et à consacrer exclusivement le million d'hectares qu'elle possède encore à l'acclimatation et à la propagation de toutes les nobles races de fauves et de pul vérateurs tant anciennes que nouvelles ; à encourager par de fortes primes la destruction de tous les animaux nuisibles, loups, renards, blaireaux, fouines, putois, buses, corbeaux, pies. En Harmonie, où les plaisirs de la chasse et l'éducation des bètes tiennent une place immense dans la vie des humains, toutes les forêts, tous les jardins, les plaines, les coteaux, les cimes, sontémaillés de myriades de pulvérateurs dont la personne est sacrée pour chacun, parce que chacun sait que le nombre des individus de chaque espèce est en rapport parfait avec les besoins de l'Etat ou de la commune, parce que la chasse y est l'objet de fêtes solennelles auxquelles toute la population est conviée, et que personne ne voudrait attenter par une jouissance égoïste et individuelle aux jouissances de la masse. L'esprit d'antagonisme universel qui dévore le Civilisé lui fait considérer cet état de choses comme une utopie absurde. Je voudrais être seulement administrateur suprême des eaux et forêts de France pendant une décade pour le faire revenir de son incrédulité. Je tiens même que dans la situation actuelle, avec les seuls moyens de prime dont l'administration dispose et sans moi, il est facile de détruire en un an presque»tous les loups, les renards et les blaireaux de France. Quant à la fouine et au putois, au corbeau, à la
o6(S OT^NFTHOLOfllE PASSIONNELLE.
pie et A la buse, si la destruction de ces méchantes bêtes exigeait quelques années de plus, au moins serait-il aisé d'en supprimer dès la première campagne les trois quarts. Les économistes, qui ont l'air de s'occuper sérieusement des moyens d'augmenter le bien-être universel, ne se font pas une idée de ce que gag-nerait la fortune publique à l'extermination des voleurs et des parasites que je viens de nommer.
Le faisan commun, aujourd'hui parfaitement acclimaté en France, est l'honneur des forêts et la gloire des festins. Sa chair, sans être aussi délicate que celle de la bécasse ou de la caille, acquiert par la faisandaison un fumet supérieur et une tendreté exquise. Aucune espèce de gibier ne le vaut peut-être pour la confection du pâté. Le coulis préparé avec les os du faisan truffé qui a subi la broche enfante des condiments à faire regretter aux élus le séjour de la terre.
Le faisan est un de ces tapageurs éperonnés dont nous savons les mœurs, provocateurs et superbes à la surface, lâches et craintifs au fond, et ne demandant qu'à servir de cible à la mitraille, pourvu qu'on leur assure jusque-là le vivre et le couvert. La femelle, sans être aussi bonne mère que la dinde et la poule domestique, possède néanmoins à un degré éminent la plupart des vertus de son sexe, la fécondité notamment. Aucune espèce n'a donc été plus visiblement destinée par la nature à servir les plaisirs de l'homme en mode composé. Ajoutons que dans cette famille un coq peut suffire à dix poules, et qu'il importe de limiter le nombre de ces sultans pour garantir les couveuses de leurs obsessions. Pour toutes ces causes, la question du faisan doit revêtir aux yeux de tous les hommes d'Etat le caractère le plus prononcé d'utilité publique. Quelle gloire pour un Colbert d'avoir descendu le prix du
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faisan à la portée de toutes les bourses ! Et comme un corps savant qui aurait pour mission spéciale d'accomplir ces grandes choses me semblerait plus utile que l'Académie des inscriptions et belles-lettres l'ondée pour deviner des rébus égyptiens !
Profitons de la circonstance pour rendre un hommage mérité aux services du savant professeur du Collège de France qui vient de doter sa patrie de la féconde industrie de la pisciculture, art nouveau, art sublime, au moyen duquel toutes les eaux de la France seront repeuplées avant peu d'anguilles, de saumons, de truites, de silures, d'huîtres, de turbots, etc. Honneur et gloire à M. Coste, qui a détourné ses regards de la voûte céleste pour les reporter sur la terre; c[ui laisse sommeiller dans leur tombe les générations enterrées pour s'occuper exclusivement du sort de ses contemporains et de celui des générations à venir ! Que l'humanité tout entière lui vote sur ma proposition un millier de statues et de couronnes d'or, pour que la récompense soit digne du bienfait, et pour que les lauriers du nouveau Miltiade suscitent un nouveau Thémistocle qui trouve à son tour le moyen de repeupler indéfiniment de gibier les forêts et les plaines !
Le faisan est ami des fourrés, des taillis, des hautes herbes, des glaïeuls desséchés qui forment la ceinture des mares. Insectivore, granivore, baccivore, frugivore, la nature lui fournit pour chaque saison une nourriture nouvelle,, afin que sa chair soit en tout temps plaisante et salutaire à l'homme. Là où la forêt manque, ainsi qu'en Angleterre, il s'accommode paifaitement du couvert des récoltes, et ne regrette de ses forêts que les œufs de fourmis. Le grain qu'il affectionne par-dessus tout est celui du sarrasin, grain brûlant qui enivre et pousse à la bataille. Le raisin est encore un des fruits de son goût ; le gland
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qu'il déterre sous la neige, et qu'il ouvre en quatre d'un coup de bec, le maintient en bon point pendant l'hiver. Quoique sédentaire par nature, il semble éprouver chaque année pendant quelques semaines le besoin de déplacement qui tourmente tant d'espèces. Cette manie de vagabondage, désastreuse pour l'espèce, coïncide constamment avec la venue des brouillards ; la poule paraît en être plus vivement affectée que le coq. A cette époque, les propriétaires des parcs à faisans qui tiennent à la conservation de leur gibier sont obligés de faire battre une ou deux fois par jour les lisières de leurs taillis pour faire rentrer les vagabonds dans le fort des enceintes. C'est le temps où le braconnier fait le plus aisément sa main sur la rive des bois.
La poule domestique donne avec le faisan commun ce métis remarquable dont j'ai déjà parlé, le coquart, produit d'une haute taille et d'une haute saveur, supérieur de beaucoup à ses auteurs pour la délicatesse de la chair. Le coquart, à qui l'analogie assigne dans l'avenir de hautes destinées culinaires, semble avoir compris sa mission, car il ne cherche même pas à se reproduire. Toutes ses tendances sont féminines ; il n'aspire qu'à couver.
Les variétés sont nombreuses dans l'espèce. La première de ces variétés est la panachée, qui ne tarde pas à passer à la variété blanche, laquelle se conserve et mérite par conséquent de tenir une place dans la nomenclature.
Le faisan, plus distingué de tenue et de costume que le coq domestique, plus jaloux de sa liberté, plus réservé dans ses amours, plus digne dans tous ses actes, est le véritable emblème du raffiné de cour, du gentilhomme ami du faste, toujours prêt à se couper la gorge avec le premier venu pour le plus futile des motifs, mais trop fier cependant pour se donner en spectacle au public. Le fai-
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San nous transporte en pleine Civilisation, en ces règnes de corruption élégante et parée où la convoitise et l'égoïsme cherchent à se dissimuler sous un brillant vernis d'urbanité et de grâce. Le mâle s'adonne à la dissipation et à la débauche; la poule, séduite par les propos galants des beaux diseurs, ne tarde pas à trouver fatigantes les sublimes fonctions de la maternité. Elle commence par se débarrasser des charges de l'éducation de sa famille sur des nourrices étrangères , adopte peu à peu les principes et les allures du mâle, puis finit par se dégrader complètement en empruntant à l'autre sexe son costume et son verbe. Elle y gagne de n'être pas un coq et de n'être plus une poule. Le boulevard et le bois de Boulogne sont pavés de ces espèces-là.
Entre le faisan qui porte un commencement d'aigrette et le paon couronné se glissent plusieurs moules intermédiaires d'une beauté également éblouissante , tous habitant les lies de la Sonde ou l'Asie orientale, tous portant l'éperon, tous excellents de chair autant que riches de parure , tous faciles à domestiquer et destinés à être ralliés par l'x\.nglais avant un quart de siècle. Du nombre de ces royales espèces sont :
i" Le Népaul Tragopan, superbe Coureur de la taille d'un chapon du Mans, porteur d'un manteau roux brun à reflets de cantharide, parsemé de taches blanches, rondes et cerclées de noir. Le Tragopan, dont le chef est orné de deux cornes à Finstar de celui du bouc, est originaire des montagnes de l'Himalaya ;
2° Le Lophophore , moule merveilleux de la même grandeur, espèce de miroir métallique dont l'irisement perpétuel empêche de distinguer les véritables nuances ;
3° L'Eperonnier, c'est-à-dire l'éperonné par excellence, ainsi nommé de la superfétation ridicule d'ergots dont il
Dil ORMTHDLOGJK PASSIONNELLE.
arme sa jambe. L'éperonnier est le moule rédnit on plutôt le précurseur du paon ; il a de l'oiseau de Junon les traits, la physionomie , la couleur générale , et déjà même ses tectrices caudales laissent voir, enchâssées dans leur gangue de plumes grises, quelques-unes de ces ocellations admirables velours pensée, or et azur, dont la profusion inouïe va faire de la queue de l'oiseau royal le plus splendide et le plus éblouissant des écrins. Tous ces magnifiques gibiers-là pourraient être aussi communs avant cent ans dans les forêts de l'Algérie et de la France que la grive et le rouge-gorge aujourd'hui.
Genre Paon.— Espèce unique.
Tl existe deux espèces de paon, indépendamment de l'éperonnier qui devrait être rangé dans ce genre, dont l'ocellation des tectrices caudales est le caractère typique. Ces deux espèces sont : 1" le Paon domestique, dont l'aigrette se compose d'un faisceau de filets déliés terminés par une palette ; ^o le Paon spicil'er ou à épis , dont l'aigrette est composée de plumes allong-ées et barbues dans toute leur longueur. Celte espèce, plus rare que la première et domestiquée à peine, a pour patries Java et le Japon.
Le paon est la merveille des merveilles de la Nature, quant à la richesse du costume. Il est d'autant plus impossible de lui contester le prix de la beauté suprême que la Nature elle-même le lui a décerné en lui posant sur la tête l'aigrette triomphale. Les Grecs, fins connaisseurs en matière d'esthétique, ont consacré cette royauté en faisant de l'oiseau sans rival l'attribut de Junon, la reine acariâtre de l'Olympe. Personne n'est plus convaincu, du reste, que le paon lui-même de la divinité et de la légitimité de ses droits au sceptre de beauté.
Aucun être sur la terre n'est plus vain de ses dons natu-
DE LA DUU.Mll'EDIE.
rels, ne se mire avec plus d'amour dans sa propre splendeur et ne fait chatoyer avec plus de complaisance et d'adresse les pierreries de sa robe. Il suffit qu'une femme, qui passe auprès de lui, s'extasie un peu haut sur l'éclat de sa parure pour qu'il étale aussitôt l'écrin de ses joyaux et les fasse miroiter au soleil comme pour dire : Admirez. Il fait moins de frais pour les hommes.
Ovide comprenait admirablement le mobile de vanité qui fait agir le paon quand il écrivait ce distique :
Laudatas ostendit avis Junonia pennas.
Si tacitus spectes, ipsa recondet opes.
« L'oiseau de Junon aime à déployer ses riches plumes devant ceux qui l'admirent; il les renferme dans leur étui dès qu'on n'applaudit plus. »
C'est pour la même cause que le paon se retire à l'écart par les temps nébuleux, qui sont peu favorables au miroitement des pierreries; car il n'aime à se montrer que sous son jour le plus avantageux. L'oiseau de Junon est de l'avis de toutes les coquettes, qui pensent judicieusement que ce ne serait pas la peine que Dieu les eût faites belles, si personne n'était là pour le voir et le dire.
Lorsque la mue d'été l'a dépouillé de son costume de noces, le paon se considère comme frappé de déchéance et cherche la solitude. Après avoir excité si longtemps l'envie, il craint d'inspirer la pitié. L'-orgueil n'est pas, comme on l'a cru jusqu'ici, son défaut capital, mais bien la vanité, qui est une dominante opposée à l'orgueil; car l'orgueil est la satisfaction de soi-même, la vanité est le besoin de l'approbation d'autrui.
De pauvres observateurs, qui ne se doutaient guère des
57i ORNITHOLOGIE PASSIONNELLE.
secrets desseins de Dieu , ont écrit que ce n'était pas la coquetterie toute seule qui poussait le paon à hisser tous les pavillons de sa beauté à la fois, et que l'éventail de sa queue, lui servait aussi de parasol. Cette opinion est tout simplement absurde. Si la Nature avait eu réellement l'intention de l'aire don à l'oiseau d'un parasol, elle ne lui en aurait pas interdit l'usage pendant les mois les plus caniculaires ; elle n'aurait pas décidé que la saison du printemps, où le soleil est très-tolérable, serait celle où le paon se pavanerait le plus. Quand Dieu fait un oiseau très-beau, c'est pour lui donner les moyens de plaire à sa femelle ou pour qu'il soit un familier de l'homme. La beauté merveilleuse du paon lui a été attribuée pour l'un et l'autre motif.
On a fait courir encore le bruit que la bête avait de vilains pieds, qu'elle ne pouvait les regarder sans rougir, et que la désolation qu'elle éprouvait de cette infirmité était la cause qui lui arrachait de si lamentables plaintes. Aucune de ces sottises, qui sont passées à l'état de préjugés vulgaires, n'a le moindre fondement. Les pieds du paon n'ont rien de disgracieux, et l'oiseau n'a point à cet endroit de mortifications à subir. Ces pieds sont taillés en force comme ceux de tous les Coureurs, mais parfaitement proportionnés au poids et au volume du corps. Plus élancés, ils auraient fait défaut à l'harmonie de l'ensemble, qui exige évidemment un robuste appareil de locomotion pédestre en compensation d'une si lourde queue et de si courtes ailes. D'ailleurs l'oiseau a été créé pour être vu marchant, par conséquent il est impossible qu'il pèche par les pieds. Mais j'avoue volontiers que la clameur du paon agacé par l'orage est l'une des plus détestables criailleries qui se puissent ouïr ; ce qui signifie que cet oiseau n'est pas né pour orner les basses-cours ni pour vivre dans le voisinage immédiat de l'homme.
DE LA DROMIPÉitlK. 575
Ce n'est pas , en effet , pour les salir et les traîner dans la boue fétide des fumiers que la Nature donne aux paons et aux faisans des robes magnifiques et des manteaux à queue brodés de pierreries. Si elle avait voulu faire de ces deux espèces comme du coq domestique des oiseaux de basse-cour, elle leur aurait retroussé la queue comme elle a fait pour le coq, qu'elle a réussi à préserver ainsi de la souillure du milieu où il est destiné à vivre. Le paon ne déchire les oreilles aux gens que pour leur rappeler qu'il a été créé pour l'ornement des parcs et des forêts et non pour l'ornement de l'intérieur ; il ne dégrade les murailles que pour avertir qu'il fait mieux juché sur une branche d'arbre que sur un •)an de mur. On ne peut pas se figurer jusqu'à quel point tous ces jolis oiseaux, qui savent avoir été mis au monde pour poser et pour se faire voir, tiennent à ces minuties d'encadrement et redoutent de perdre un détail. Le paon se plaint de n'être pas assez en vue sur l'arête de la toiture, parce qu'il y a un côté du bâtiment d'où l'on n'aperçoit pas sa queue; il préfère pour perchoir un fût de colonne ou une simple branche de chêne où il fait tableau de n'importe où. Tous les éperonnés, du reste, sont les ornements naturels des arbres des jardins enchantés , et l'homme intelligent qui sait leur mission et leur rôle est tenu de leur faire des séjours, des perchoirs et des perspectives proportionnels à leurs attractions.
Le cri désagréable du paon est même une punition du ciel. Dieu n'ayant accordé les voix mélodieuses qu'aux seuls amants fidèles. Polygamie et mélodie sont deux choses qui s'exclueiit chez les bêtes comme chez les hommes. La musique des mahométans est un charivari infernal. On peut aimer vaillamment sans être un ténor de première classe, mais on ne peut pas être un ténor de
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première classe sans aimer vaillamment. Le merle moqueur d'Amérique, qui passe ])our posséder le plus magnifique gosier du monde, est la perle des amoureux.
Le paon vit donc comme tous ses congénères sous le triste régime delà polygamie ; néanmoins ses laçons amoureuses n'ont rien de l'emportement et de la brutalité de celles du coq domestique. Il ne demande point à la violence la laveur qu'il peut con<[uérir par des moyens plus nobles. Sa tactique innocente consiste à enfermer la poule dans un cercle magique pour l'éblouir par ses magnificences et la fasciner par ses passes. La morale la plus rigoureuse n'a réellement rien à reprendre à ces démonstrations délicates qui témoignent d'une ardeur passionnée en même temps que d'un respect profond des droits de la femelle. Malheureusement la véhémence de la passion conduit ce mâle, comme tous les autres, à rechercher le nid de la poule et à lui casser ses œufs pour la détourner de ses devoirs et la retenir indéfiniment sous le joug des plaisirs. Mais elle, qui sait de quels excès les amoureux trop ardents sont capables, emploie tant de détours et de ruses pour cacher sa retraite, qu'elle finit par dégoûter son persécuteur d'une recherche inutile. Comme il s'en faut cependant de beaucoup que le dévouement maternel de la paonne égale celui de la poule domes.tique, encore moins celui de la dinde, il est prudent de lui retirer ses œufs pour les confier à cette dernière.
On dit que l'ortie, qui est si bienfaisante au dindon et qui l'aide si puissamment à piquer le rouge, est funeste au paon. Il serait curieux de savoir si par contre la digitale pourprée, qui est morielle au dindon, ne serait pas dans certains cas favorable à la santé du paon. L'analogie passionnelle serait heureuse qu'il en fût ainsi ; car le paon symbolise pour elle un valeureux champion d'amour ; le
DE LA DROMIPÉDIE. o77
dindon, au contraire, un amoureux transi. Or, il serait logique que l'ortie, qui doit être un puissant tonique, l'iit bienfaisante au tempérament glacial et funeste au volcanique, et que la digitale, qui est un narcotique, refroidit complètement le transi et calmât l'impétueux.
J'ai dit que le suprême artiste avait mis la beauté de l'argus sur ses pennes secondaires, qu'il avait semées d'yeux comme l'aile du papillon. Ce n'est plus l'aile, c'est le groupe des tectrices caudales et lesrectrices elles-mêmes qui deviennent le champ de l'ocellation chez le paon. Chacune de ces pennes et de ces plumes est composée d'une baguette solide à laquelle s'insèrent des barbules frisées d'une couleur indéfinissable, rouge, brun, vert et or. Le feutrage de ces barbules, lâche vers la naissance de la tige, se resserre à mesure qu'il approche de l'extrémité, où il s'épanouit comme un cœur dont le centre est marqué d'une ocellation réniforme de velours pensée autour de laquelle circule une série d'arcs-en-ciel encadrés les uns dans les autres. Le nombre de ces ocellations, qui figurent des soleils tout aussi bien que des regards humains, doit être en rapport avec celui des planètes de notre tourbillon pour des causes que je sais, mais qu'il est inutile dédire. Les Civilisés ne sont pas encore parvenus à produire avec l'outremer, l'indigo et le prussiate de fer, la teinte d'azur profond qui colore chez le paon la devanture de la poitrine et du col ; mais ils ont trouvé le secret de donner à quelques-unes de leurs étoffes de soie le reflet mordoré des plumes qui couvrent les épaules. Ils imitent aussi quelquefois assez bien dans leurs feux d'artifice, au moyen d'une gerbe de fusées volantes qu'ils appellent le bouquet, cette gerbe d'éclairs éblouissants qui jaillit tout à coup d'une queue de paon qui s'ouvre en éventail.
La beauté radieuse du paon n'est pas son seul mérite.
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Sa chair est excellente rôtie ou à la daube, et n'a besoin, comme celle du faisan et de la bécasse, que de se faire un peu pour acquérir toute la saveur dont elle est susceptible. Il y a dans la pâtisserie française une superbe position à prendre pour un artiste un peu ambitieux, celle de fabricant de pâtés de paon. L'analog-ie m'a tenu sur les propriétés merveilleuses de cette invention désirable des propos enthousiastes, et j'ai vu dans ma pratique des estomacs très-faibles se remonter rapidement sous l'influence de certain coulis fait d'os de paon et de queues d'écrevisse de la Meuse, piles ensemble avec égard et convenablement lessivés de madère. J'éprouve â cette occasion le besoin de déclarer aux pâtissiers de Pithiviers et de Chartres que leurs pâtés de perdrix et d'alouettes non désossées ne sont pas des pâtés, attendu que le vrai pâté doit se trancher à la cuiller comme la terrine de foie gras de Toulouse ou de Strasbourg, et n'admet jamais l'os. La Nature n'a pas fait les os de gibier pour être mangés par l'homme, mais bien pour être convertis en des jus et en des gelées d'une saveur puissante qui doivent servir de gangue et d'enveloppe aux ailes et aux cuisses. Le pâté d'alouettes ou de perdrix non désossées est une mystification coupable et une véritable insulte de la fabrique paresseuse à la consommation trop facile. La révolution est à faire dans le pâté comme partout.
La conquête du paon est une des premières de l'homme et probablement une de celles qui lui ont le moins coûté. Entre l'oiseau désireux de la louange de l'homme et l'homme désireux de la chair de l'oiseau, la connaissance, en effet, ne dut pas tarder kse faire. On ne sait pas au juste depuis combien de mille ans le paon est domestiqué dans l'Inde, sa patrie ; mais il paraît certain que sa domestication a précédé celle du coq, originaire des mêmes con-
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trées que lui. Et pour qu'on lui ait donné place dans l'Olympe, il fallait que sa célébrité fût déjà très-grande, lors de la fondation de cet établissement, qui remonte assez haut.
Les Athéniens, qui étaient des amateurs passionnés d'oiseaux rares, avaient beaucoup entendu parler du paon au temps de la guerre médique ; mais la véritable date de la grande introduction de cet oiseau en Europe, est celle de l'expédition d'Alexandre , dont la mémoire m'est si chère. De la Grèce, où il s'acclimata rapidement, l'oiseau passa en Italie à la suite des triomphes des Flaminius et des Paul Emile. C'était le temps où cette stupide loi Fannia qui proscrivait le chapon et les autres délices de la table n'était plus dans lesmœurs de Rome; c'était l'aurore de la belle époque culinaire latine où Lucullus se montrait plus fier d'avoir conquis la cerise du Pont et la galette de la Cappadoce que d'avoir vaincu Mithridate, l'époque où Métellus Scipion inventait le pâté de Strasbourg. On dit que le premier paon qui fut mangé à Rome le fut à la table d'Hortensius, l'avocat de Verres et le rival de Cicéron. Le succès du nouveau rôti dut être immense, puisque nous voyons à quelque temps de là un certain Aufidius Lurco qui tire de l'engraissement des paons un revenu annuel de 60,000 sesterces (15 à 18,000 francs). Les Romains, qui ne possédaient pas la vingtième partie de nos ressources en matière de préparations culinaires^ et qui n'avaient pas de sucre pour faire les confitures, n'en ont pas moins dépassé de cent coudées les modernes dans l'art d'engraisser les oiseaux et surtout les poissons.
Le rôti de paon régna comme mets d'honnenr sur la table de tous les grands d'Europe pendant mille ans et plus, de l'an 400 à l'an 1 iOO environ. J'ai dit le tort que le faisan de l'Anatolie lui lit vers le milieu du xn' siècle; le
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dindon de rAmérique l'acheva. Je n'hésite pas à considérer la disparition du paon comme une calamité publique. L'éducation du paon n'est pas plus difficile ni plus coûteuse que celle du dindon, et sa chair a des mérites que celle de l'oiseau des jésuites ne possédera jamais. Mais j'oublie que la propagation illimitée d'un oiseau de cette beauté, de ce fumet, de cette taille, ne peut être qu'une utopie chez les Civilisés.
Fourier a fait du paon l'emblème de l'Harmonie sériaire qui s'appuie sur la Civilisation, phase de laideur morale que figure la laideur physique des pieds du paon. Je n'ose pas accepter l'analogie comme parfaite, malgré le respect dû à l'autorité du maître, parce qu'il est évident que Fourier a cédé sans le vouloir à la pression du préjugé populaire qui a calomnié les jambes de l'oiseau, et ensuite parce que je ne puis admettre comme emblème d'Harmonie une bête polygame douée d'un organe criard. Je suis plus disposé à voir dans l'oiseau magnifique, amoureux de sa propre beauté, avide de louanges et heureux du soleil, un glorieux épris de la fausse grandeur. Je retrouverais volontiers encore dans ce paon natif d'Orient, chamarré de pierreries sur toutes les coutures et léger de cervelle, l'image des souverains barbares ses compatriotes. Grands Mogols, Schas, Nababs, dont la robe vaut des royaumes, dont rien n'égale l'orgueil, le faste et l'insolence dans la prospérité, mais qui s'alarment et se désespèrent à la vue du moindre nuage, et ne savent plus oii cacher leur honte quand le vent de l'adversité a soufflé sur leurgloriole etles a dépouillésde leurs vains oripeaux.
Le Coq DoMESTiouE. — Une espèce; un tas innombrable de variétés.
Originaire de l'Inde où on le retrouve encore à l'état libre sous deux ou trois types primitifs , coq de Bantiva,
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coq Lafayette, coq Sonnerat. Le véritable ancêtre du coq de nos basses-cours est le coq de Bantiva, natif de la presqu'île d'au delà du Gange, lequel se reproduit tous les jours sans la moindre altération sous nos yeux. C'est un oiseau un peu plus petit que le faisan commun , assez haut monté sur jambes, éperonné à la première mode, porteur d'un manteau rouge-roux à reflets dorés métalliques. Il a le bec voûté, court et robuste, le sommet de la tête orné d'une crête de chair dentelée , simple et longitudinale, colorée d'un rouge vif, avec un fanon très-court et de même couleur joignant le haut de la gorge au menton, plus deux barbillons écarlates s'échappant de la base de la mandibule inférieure. Son col est couvert d'une housse mobile de plumes rutilantes qui lui retombe sur les épaules et lui couvre la poitrine. Sa queue, inégale, tectiforme, relevée en panache, est remarquable par la dimension et la forme des deux pennes caudales intérieures, qui sont de couleur verte, dépassent considérablement les autres en hauteur et retombent en une courbe gracieuse. Plastron verdàtre à reflets cuivreux. C'est le modèle qui se reproduit le plus fréquemment dans les basses-cours de nos fermes , et il est très-probable que ce costume primitif reprendrait promptement le dessus et redeviendrait rapidement l'uniforme officiel de l'espèce si on la rendait à la liberté. Le coq de Bantiva a considérablement gagné en volume parla domesticité; c'est le contraire de ce qui a eu lieu pour le dindon de l'Amérique. L'oisiveté et l'éducation ont contribué également à développer chez lui la passion du duel, et on l'a vu, sous l'influence de l'excitation de l'homme, chausser une double et une triple paire d'éperons d'une dimension ridicule. Comme si la nature n'avait pas assez richement doté l'animal sous ce rapport, l'homme a cru devoir njouter à la
puissance de son armature en l'enchâssant dans une gaine d'acier tranchante comme un rasoir.
Le coq Lalayette, originaire de Ceylan, a bien pu mêler son sang" à celui de notre race domestique, mais le type ne se reproduit pas obstinément comme celui du coq de Bantiva. Le coq Lafayette a le pennage lancéolé de noir, et parait être plutôt le père de la poule nègre que de la nôtre. La poule nègre, qui a les os noirs , est l'espèce la plus communément répandue sur tous les rivages de l'océan indien. Quant au coq Sonnerai, originaire des iles de la Sonde, il serait très-difficile de prouver ses liens de parenté originelle avec les espèces domestiques.
Il existe encore dans les régions équatoriales de l'Asie une espèce de coq dite de la Cochinchine, remarquable par la grandeur de sa taille et par l'absence de la queue. Cette espèce, naturalisée depuis longtemps dans le reste de l'Asie et en Europe, parait être la souche de nos plus grandes espèces.
Il n'est pas d'espèce domestiquée chez laquelle le régime de la servitude ait introduit plus de moditîcations physiques que chez celle-ci. Les hommes sont parvenus à obtenir du coq qu'il échangeât sa crête de chair vive contre une huppe de plumes. Or, pour se plier â cette fantaisie du maître, il a fallu que la boite osseuse du crâne de l'oiseau subit une dépression énorme par le fait de la radiculation des plumes de la huppe. L'os s'est donc aminci et déprimé à tel point que les racines des plumes semblent implantées dans les méninges. Mais il est à remarquer que le caractère batailleur du coq a perdu à la métamorphose.
Et de même qu'on a forcé le coq à se défaire de sa crête et de sa queue, on a réussi â lui raccourcir les jarrets et à lui faire abandonner l'éperon pour une garniture de
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plumes. On a eu de cette manière le coq pattu de Java. Les Chinois , qui sont nos maîtres dans l'art de rapetisser les êtres et de contrecarrer l'œuvre de la nature , ont fini par créer une espèce grosse comme la caille et qui pond pendant l'hiver au rebours de tous les oiseaux. Enfin nous possédons une variété de coq aux plumes retournées et qui se reproduit parfaitement. L'impossibilité de tenir compte de ces vannétés innombrables m'oblige de réduire la famille à un genre unique, celui qui se reproduirait tout seul du libre amalgame de toutes ces variétés, au bout d'un siècle ou deux.
L'introduction du coq domestique en Europe a une date presque moderne. Le coq ne se trouve ni dans l'Iliade, ni dans l'Odyssée, ni dans la Bible, qui ne sont pas antérieures de plus de douze et quinze cents ans à l'ère chrétienne. Des auteurs classiques que nous connaissons, les tragiques grecs sont les premiers qui en fassent mention; ce qui donnerait à croire que l'oiseau qu'on a appelé depuis le coq gaulois par la plus déplorable des licences poétiques, n'existait pas même dans les Gaules à l'époque où les héros de cette nation firent leur première apparition sur la scène de l'histoire. Cependant il est démontré que les Chinois et les Egyptiens connaissaient les procédés de l'incubation artificielle des œufs de poule dès les âges les plus reculés, et que bien des siècles avant Aristote les Egyptiens faisaient éclore une centaine de millions de poulets chaque année sans le secours des poules. Du reste, le procédé paraît n'avoir été connu des Romains qu'après la conquête de l'Egypte, car Aristote l'ignore complètement et se trompe grossièrement quand il affirme que les Egyptiens se bornent à enfouir les œufs dans le fumier. L'incubation artificielle se pratiquait au moyen de fours exclusivement consacrés à ce senre d'industrie et dont
O'Si OHxrriroLOGiF. passionnelle.
la construction a été pairaitement retrouvée de nos jours.
On sait que le secret du procédé se perdit promptement à Rome par la faute de l'impératrice Livie, qui, ayant réussi à couver un œuf dans son sein, fit abandonner l'ancien système pour ce dernier, lequel ne conserva pas non plus la vogue très-longtemps, en dépit de l'initiative impériale. De grands efforts furent faits dans l'âge moderne pour retrouver le procédé antique, et les rois chasseurs de France, Charles YIII notamment, ne dédaignèrent pas de s'associer par leur puissant concours à ces louables tentatives qui n'aboutirent qu'à des résultats incomplets. Le véritable retrouveur du système égyptien fut l'illustre Réaumur, qui reconstruisit de toutes pièces l'appareil et indiqua la manière de s'en servir. Deux établissements se fondèrent sur ses indications savantes à Auteuil et à Bourg-la -Reine, et l'incubation artificielle y réussit parfaitement ; seulement l'industrie, qui ne put se développer sur une assez large échelle, ne tint pas contre la concurrence du bas prix de la production naturelle. Il est à regretter que l'Etat, qui consacre tant de millions à l'encouragement de l'extermination de la baleine, n'ait pas songé à venir au secours d'une institution utile qui eût pu réaliser un accroissement immense dans la production de toutes les espèces de gibier-plume, perdrix, faisans, paons, pintades, hoccos, pénélopes, népauls, etc. Qui créerait aujourd'hui quelques millions de faisandeaux par année ne serait pas embarrassé d'en trouver le placement à 4 ou 5 francs pièce.
J'ai dit la consommation annuelle de Paris en œufs de poule, dix millions de douzaines environ; demain ce chiffre sera doublé. Le littoral français de la Manche en expédie annuellement pour la seule ville de Londres de
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six à sept millions de douzaines. Je crois rester de beaucoup au-dessous de la vérité en évaluant la production totale des œufs de poule en France au chiffre de deux milliards. Quand la raison sera rentrée dans les conseils du peuple, la statistique de la production nationale enregistrera àcôté de ce chiffre qui triplera, je l'espère, un chiffre égal d'œufs de pintade, et les faisandiers de ma patrie pourront se vanter, à l'instar de leurs devanciers de l'ancienne Egypte, de lancer chaque année dans le torrent de la consommation alimentaire cent millions de faisans.
La poule, dont la fécondité prodigieuse constitue, ainsi qu'on vient de le voir, un des plus puissants éléments de la prospérité des empires, est, sous le rapport moral, le modèle de toutes les vertus. Elle unit la patience à la divScrétion, la sobriété à la sagesse, le dévouement au courage. L'amour de la famille est le seul qu'elle connaisse; mais ce sentiment est tellement développé en elle, qu'on peut impunément abuser de sa confiance pour substituer à ses œufs tous les œufs imaginables, œufs de perdrix, de caille, de faisan, de canard. Tous les jours on trompe sa tendresse en lui donnant à couver des œufs de plâtre. La poule, pour avoir une famille à aimer, à élever, couverait des œufs de crocodile et réchaufferait volontiers des serpents dans son sein. C'est même sur cette facilité extrême avec laquelle elle se charge de l'éducation des familles étrangères que repose principalement l'art de la faisanderie.
On distingue les œufs qui doivent produire des coqs de ceux qui doivent produire des poules par leur forme pointue. Les œufs à poule sont les plus ronds : la rondeur semble un attribut universel de la féminité. Le sexe est également masculin lorsque le vide qu'on observe dans l'œuf occupe l'un des deux bouts. L'importance de
l'œuf comme élément de nourritm^e , et partant l'importance de la poule doivent aller croissant de siècle en siècle, à mesure que l'humanité se rai'finera et se fera plus femme, c'est-à-dire à mesure que l'appétit Carnivore diminuera en elle.
Le grand Buffon , qui ne fut pas assez analogiste pour sa gloire, s'était imaginé qu'il y avait généralement similitude entre la couleur de l'œuf et celle du costume de l'oiseau ; en foi de quoi il a fait de la poule sauvage un oiseau blanc, parce qu'elle pond des œufs de cette nuance. Le fait est matériellement inexact. La poule primitive est un oiseau gris-fauve, d'une couleur approchant de celle de la poule faisane ou de la poule de bruyère ; sa robe, d'une teinte uniforme, est imbriquée d'écussons encadrés d'une bordure plus foncée. Elle porte sur la tête un rudiment de crête, et en bas de chaque joue un essai de barbillon ; sa queue , privée des deux plumes médianes retombantes qui sont apanage masculin, est composée, comme celle du faisan et du coq, de deux plans quasi- verticaux , qui se joignent sous un angle très-aigu, et afiectent la forme d'un pignon de muraille. Ce type se retrouve fréquemment chez nos poules domestiques. La poule pond des œufs blancs parce que cette couleur lui plaît, étant celle de l'unité, et parce que l'albinisme, de quelque façon qu'il se manifeste, indique en général une tendance de ralliement à l'homme. Et puis la couleur de l'œuf est plus en rapport d'identité avec celle du milieu oîi l'oiseau fait son nid qu'avec celle de son plumage. Quand cet œuf est déposé à nu sur le sol, il est toujours de la couleur du sable ou de la terre, témoin ceux de l'œdicnème, de la caille, de la bécasse, etc. ; et quand les œufs sont blancs, c'est presque toujours un signe que le nid de l'oiseau doit être très-caché. C'est ainsi que presque tous
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les oiseaux qui nichent dans des trous d'arbre, dans des trous de muraille ou dans des trous sous terre, où nul regard ennemi ne saurait pénétrer, pondent des œufs blancs. Ceci est vrai des pics, des chouettes, des hirondelles, des martins-pècheurs, de mille autres. La poule, qui a grand soin de dissimuler ses œufs et de les couvrir quand elle les quitte, peut sans inconvénient procéder à • l'instar de ces espèces. Si le système de M. de BufFon était fondé, il donnerait raison à cette opinion puérile qui considère comme une des sept meryeilles du monde la poule noire qui fait des œufs blancs.
La poule est la principale pièce de ce riche mobilier rural qu'on nomme la volaille. Elle réunit au plus degré les deux conditions essentielles de la domesticabilité^ qui sont de pouvoir vivre de tout et partout. La puissance de caléfaction de son estomac est prodigieuse, mais ne va pas cependant, comme le vulgaire le suppose, jusqu'à fondre les métaux. La poule ne digère pas les pièces de cent sous, elle les rogne seulement, et, à force de les user, elle les fait disparaître. L'opération est purement mécanique et nullement chimique; elle se pratique au moyen d'un double frottoir de cailloux, dont la poule a soin de garnir les parois internes de son gésier^, et qui fait l'office de dents chez les pulvérateurs. On sait que le gésier est un estomac musculeux doué d'une force de contraction immense. Je n'hésiterais pas, si j'étais joaiUier, à employer cette force pour polir les diamants.
Maintenant , si la loi de domestication que j'ai posée est vraie, si Dieu nous livre les espèces par les vices des mâles autant que par les vertus des femelles, il est certain qu'aucune famille n'a dû rechercher l'alliance de l'homme avec plus d'empressement que celle du coq domestique ; car si la femelle, dans cette espèce, est le résumé de
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tontes les qualités sociables, le mâle est, en revanche, le résumé de toutes les turpitudes.
C'est l'Orgueil incarné qui marche la poitrine en avant et la tête en arrière, qui fixe effrontément le soleil et se baisse pour passer sous les arcs de triomphe de peur d'en offenser les voûtes ; c'est la Luxure jointe à la Vantardise et à l'Impudicité ; car ce sultan brutal ne comprend que la violence comme procédé d'amour, et sonne la fanfare pour chacun de ses honteux triomphes : c'est la Paresse et la Gourmandise en personne; c'est la Jalousie et l'Envie poussées jusqu'à la soif du sang de tous les siens. Toutes les brillantes qualités que l'habitude et la routine ont prêtées au coq, sa galanterie et sa bravoure notamment, sont des cadeaux immérités, sont de pures inventions. Le coq n'est ni galant ni brave de sa nature. Ce n'est pas être galant que de battre ses femelles pour les contraindre à subir ses caresses ; ce n'est pas être brave que d'assassiner les poussins sans défense et de poursuivre les enfants pour fuir devant l'oiseau de proie. Le coq montre beaucoup moins de courage contre le renard et contre le chien que la poule. Il est poltron comme le conscrit quand on le laisse faire, et n'est brave qu'autant qu'on l'y force. J'ai dit que l'homme civilisé avait exploité odieusement tous les penchants atroces de cette créature; ces deux êtres étaient bien faits pour s'estimer et se comprendre. L'homme a dressé la brute au métier de gladiateur et de machine à meurtre, et non-seulement la brute s'est prêtée complaisamment à la méchanceté de l'homme, mais elle a fini par se complaire en son ignominie.
Le coq de combat porte avec fierté le poignard gallicide dont son maître l'a armé pour égorger ceux de sa race, et une fois qu'il a mordu au carnage et que l'odeiu' du sang l'a grisé, c'est une bête enragée qui
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n'y voit plus que rouge, qui se rue sans rime ni raison, et sans distinction de couleur ni de drapeau, contre tout ce qui se trouve devant elle et retourne même à l'occasion sa fureur contre celui qui l'a dressé. Entre ennemis généreux, la mort éteint la haine; il n'en est pas ainsi entre coqs de combat : leur rage ne s'éteint pas dans le sang de l'ennemi ; le suprême bonheur du vainqueur est d'entonner son chant de victoire sur le cadavre du vaincu. Ce vaincu est quelquefois un père, un cousin germain ou un frère; mais le coq ne s'arrête pas à ces considérations vulgaires ; son rôle est d'égorger, il égorge ; et quant à sa honteuse habitude d'outrager les restes du vaincu , il cite pour se justifier l'exemple de ce misérable Achille, fils de Pelée, qui , après avoir assassiné Hector, traîna le cadavre de ce héros autour des murs de Troie. (Je dis assassiné, parce que le plus brave des Grecs était invulnérable , et qu'un homme qui se bat dans de telles conditions n'est qu'un lâche assassin.) Les coqs se battent avec tant de furie qu'ils ne sentent pas toujours le poignard de l'ennemi leur entrer dans le cœur; et tel entonne son chant de victoire que la mort surprend tout à coup au miUeu de son triomphe. Juste vengeance du ciel.
Les dresseurs de coqs de combat, dont la fortune s'étaye sur l'ardeur de tuerie dont sont animés leurs séides, n'ont pas de paroles assez louangeuses pour célébrer les vertus belliqueuses de ces brutes ; mais moi et l'honnête homme, nous considérons l'extermination entre frères comme un acte barbare et stupide , aussi déshonorant pour l'esclave qui s'y prête que pour le maître qui l'ordonne , et je félicite ma nation de ce que la passion des combats de coqs ne soit pas dans ses mœurs. Soyons sûrs que l'Anglais, le Chinois et l'Espagnol , qui raffolent de ce genre de spectacle ignoble , ne sont pas intentionnellement éloignés de
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suljstituer le combat d'hommes au combat de coqs, et que ce n'est pas la bonne volonté qui manque à ces populations vieillies et dégradées de voir assaisonner leurs tauromachies et leurs boxes de plus de sang- humain.
Une preuve sans réplique que tous les vices du coq sont de son sexe, c'est qu'il suffit de le métamorphoser en chapon pour faire s'attendrir sur-le-champ son moral et sa chair. Qui n'a pas vu le chapon, débarrassé de son principe de mal, revenir à la pratiqvie de toutes les vertus féminines, amener à parfaite éclosion une famille nombreuse, l'élever, la protéger comme la plus attentive des mères, et édifier par sa belle conduite la basse-coiir qu'il eût scandalisée de ses débordements? Le chapon est l'état parfait du coq, je l'ai dit et le répète.
Cependant, comme ce monde est un océan de mensonges, d'ignominies et de ténèbres sur lequel le flambeau de l'analogie passionnelle n'a répandu encore que de faibles clartés, il est arrivé que la nation française a pris un jour pour emblème national le coq, ce moule impur, ce cloaque d'infamie que je viens de stygmatiser. Dieu sauve du remords éternel les pauvres révolutionnaires qui ne rougirent pas de personnifier le génie de ma patrie dans ce vil gladiateur , et qui bénévolement l'amassèrent dans le fumier, pour s'en parer comme d'un attribut glorieux, le sobriquet de gai lus, que Rome la superbe, qui aimait à voir s'égorger nos ancêtres dans ses cirques , leur avait jeté autrefois en signe de mépris, et pour faire allusion à cette funeste passion du duel qui est dans le sang de notre race. L'histoire contemporaine a dit ce qu'il était advenu des trois ou quatre révolutions françaises qui se sont placées sous l'invocation du coq gaulois depuis un demi-siècle. L'une a péri sous l'horreur de l'échafaud ; l'autre s'est engloutie en un instant dans l'abime du mépris universel;
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l'autre a sombré sous voiles par la iaute de l'impéritie et de la timidité des pilotes chargés de la conduire au port. En aucune circonstance le coq n'a tenu contre l'aigle, parce qu'il n'est pas possible qu'un roi de basse -cour tienne contre un roi des airs, et qu'un peuple imbu de chauvinisme et ami de la bataille hésite entre les deux emblèmes, quand il est admis à choisir. Puissent du moins ces tristes leçons de l'expérience profiter aux révolutionnaires à venir !
Pour une nation guerrière, l'attribut le plus glorieux est le gerfaut, type modèle de bravoure, de dévouement et de galanterie ! Mais le peuple supérieur qui aspire au nom de peuple de Dieu, a mieux encore à prendre pour attribut caractéristique dans l'ordre des oiseaux : c'est l'alouette pacifique et amie du laboureur ; l'alouette, qui s'élève en chantant vers le ciel pour reporter à Dieu les bénédictions de la terre. Et cet emblème radieux, hélas! était précisément celui que les Gaulois, nos ancêtres, avaient choisi entre tous ; car la fameuse légion gauloise, qui vainquit avec César à Pharsale, portait une alouette sur ses casques en guise de cimier, et le nom de nos anciens poètes, le mot Barde j était dérivé de Bcarlaiis,. nom celtique dé l'alouette.
Oh! comme Benjamin Franklin , qui ravit la foudre au ciel et le sceptre aux tyrans , et qui découvrit aussi l'efï'et du plâtre sur la luzerne ; comme Benjamin Flanklin, qui est cependant peu connu comme analogiste, comprenait admirablement l'extrême importance du choix de l'emblème national pour un grand peuple ! Que de haute raison, de bon sens, de sagesse, dans la courte protestation qu'on va lire :
c( Pour moi, dit ce grand homme, j'aurais souhaité que l'aigle chauve ne représentât pas mon pays ; c'est un oiseau de vilain caractère, sans dignité morale, et qui gagne
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sa vie d'une manière déshonnête. Voyez-le à la cime de l'arbre mort d'où il surveille le balbusard. Trop paresseux pour pocher lui-même, il guette le moment où ce pêcheur laborieux va porter à sa jeune famille le poisson qu'elle attend, pour le poursuivre et le dépouiller aussitôt. Et cependant, malgré ses iniquités, l'aigle chauve n'est jamais bien dans ses affaires; il est généralement pauvre et souvent même très-gueux, comme il arrive j^amni lesliommes à ceux qui vivent d' escroquerie et de vol. C'est d'ailleurs un vrai poltron, et que V oiseau royal, qui n'est pas plus gros qu'un moineau, attaque avec hardiesse et chasse du district ; un lâche audacieux qui convient parfaitement pour représenter ce que les Français appellent des chevaliers d'industrie j mais qui ne saurait être l'emblème des honnêtes et braves Cincinnatus d'Amérique, qui ont chassé de leur pays tous les oiseaux du roi \ »
Or , l'oiseau contre le choix duquel s'élevait en termes si énergiques le Père de la Révolution dans les deux mondes , cet oiseau est un aigle, et le plus puissant et le plus redouté de tous les dominateurs de l'air. Qu'eût dit Franklin de l'emblème ignominieux du coq, moitié soudard, moitié bourreau !
Quelques naturalistes distingués ont cru devoir tenir compte à quelques espèces de coqs des cinq doigts qu'elles ont au pied, trois à Tavant, deux à l'arrière. C'est bien de
' Ce passige esl exU^ail du livre d'Audubon, le plus fort el le plus inléressaiil de tous les orniiiiologisles de ce temps Le chasseur américain, que l'élude passionnée de rornilliologie entraîne vers l'analogie par une penle naturelle, se joint à Benjamin Franklin pour protester contre le choix de l'aigle à tête blanche comme emblème national de sa patrie. Je protile de la circonstance pour recommander d'avance à Ions les amateurs de zoologie, curieux de s'amuser et de s'instruire, l'excellenle traduction de l'ouvrage d'Audubon par M'" Loreau, qui est sur le point de paraître à la grande librairie Hachette.
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la bonté à eux ; il n'y a pas plus de raison pour créer un genre nouveau d'ovipare en faveur du coq à cinq doigts qu'il n'y en a pour créer une nouvelle espèce humaine en faveur du tambour-major, qui porte aussi trois plumets et cinq plumets sur son colbak au lieu d'un seul. Ce luxe extravagant et monstrueux, qui est identique chez les deux races de bipèdes emplumés, constitue des ridicules et non pas des caractères génériques. Le coq est un oiseau tétradactyle. Si la surabondance de nourriture, le luxe et l'oisiveté qui engendrent tant de vices, le poussent à chausser un ergot de plus que tous ses congénères , la science a le devoir de noter l'accident et même le droit d'en rire comme d'un travers d'esprit; mais ses observations doivent s'arrêter là.
Je crois que Cuvier a classé le coq dans le genre Faisan, en dépit de la disparité des coiffures dans les deux espèces, et bien que le nom latin du coq eût été choisi pour désigner l'ordre entier dit des Gallinacés. Je ne connais pas de pires distributeurs de séries que ces grands hommes de science officielle. Lisez, pour vous édifier à cet égard, les lignes ci- après.
Genre Dindon. — Une espèce. Si l'on eût laissé au premier enfant venu le soin de baptiser le dindon, il est plus que probable que cet oiseau eût été appelé le glouglou, attendu que c'est le nom que lui-même se donne et celui par conséquent qui lui convient le mieux. Mais les choses ne vont pas aussi couramment en histoire naturelle, où les baptêmes sont des cérémonies qui demandent plus de combinaisons, de génie et de temps. Les premiers parrains de la bête, avi.sant qu'elle avait certains rapports éloignés avec le coq domestique, lui donnèrent le nom de Coq d'Inde, pour le distinguer du premier qui venait de l'Inde, remarquez bien, tandis que le nouveau venu avait pour
patrie l'Amérique. Mais comme dans ces temps-là l'Amérique passait pour la continuation de l'Inde asiatique et portait le même nom, le choix vicieux de cette qualification de coq d'Inde ne peut être imputé à l'ignorance de quelques-uns, mais à l'ignorance générale. Puis on supprima le coq, et l'oiseau s'appela peu à peu le dindon , puis le dinde. Les gastrosophes de nos jours disent volontiers dinde truffé.
La confusion en est restée là en français, mais elle a fait mieux en latin. J'ai dit que la Mythologie grecque avait métamorphosé les sœurs de Méléagre en pintades , et que les taches blanches et rondes dont la robe de cet oiseau est semée figuraient les larmes que ces demoiselles avaient versées sur le corps de leur frère. Or, comme le dindon d'Amérique a la tête chauve ainsi que la pintade, l'idée vint à Linnaeus d'appliquer par analogie au dindon ce nom de Me/eagris, qui fait bien en nomenclature ; et la science moderne ayant consacré l'appellation par son adhésion pusillanime, il s'ensuivit que le nom du beau chasseur grec qui avait tué le sanglier de Calydon se trouva ignominieusement apparenté à celui du dindon d'Amérique, oiseau complètement inconnu de l'antiquité. Encore passe si ce nom de meleagris eût été attridué au dindon à raison de sa légèreté à la course, le rapprochement eût été moins barbare.
Le nom de coq-paon , gallopavo^ imaginé par Brisson, était mieux trouvé que celui de méléagride, car le dindon d'Amérique tient en effet de ces deux espèces par des caractères essentiels; il fait la roue comme l'oiseau de Junon, et ses mœurs ne sont pas moins impures que celles de l'oiseau de Mars (coq). La race du dindon est encore une de celles que Dieu nous a livrées par les vices des mâles et par les vertus des femelles.
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J'ai dit la date de l'introduction du dindon en Europe. Cette introduction eut lieu par le fait des Espagnols ; mais c'est à tort qu'on attribue l'honneur de l'importation aux jésuites"; car cette importation est contemporaine de la fondation de l'ordre, et les Anglais possédaient déjà le dindon en 1524, époque où les révérends Pères n'avaient pas encore eu le temps de conquérir des royaumes en Amérique et attendaient patiemment que les Fernand Cortez et les Pizarre leur eussent frayé la voie. Audubon, qui vient de mourir, est le premier historien qui nous ail donné une monographie complète du dindon sauvage, dont les habitudes et les mœurs nous étaient encore inconnues au commencement de ce siècle. Fourier, qui savait tant de choses qu'il n'avait pas apprises, et qui devinait l'histoire d'une espèce par un seul de ses caractères, a fait du dindon l'emblème de l'amoureux transi. L'oiseau possède en effet la plupart des qualités requises pour justifier ce titre. Il foule aux pieds l'amour qui le tue et l'épuisé ; mais cette faiblesse de tempérament n'est qu'un de ses moindres défauts. Le dindon est l'emblème de ce grand parti de la peur qui s'intitule volontiers dans le jargon politique le grand parti de l'ordre , le parti des honnêtes gens. M. de Bulfon, qui a voulu faire du dindon un brave, cite à l'appui de son opinion ce singulier trait de courage, qu'on a vu quelquefois des dindons eyi troupe entourer un lièvre au gite et chercher à le tuer à coups de bec. Une foule de héros du grand parti de la peur sont très-capables aussi de ce genre d'héroïsme.
Le dindon est de bien plus bas titre encore que le coq domestique. C'est un goinfre de la pire espèce, faisant son dieu de son ventre, et qui se sait si bien destiné à la broche qu'il prend la graisse de lui-même et sans qu'il soit besoin d'aider à cette disposition naturelle par aucune opération
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chirurgicale. Sa voracité extrême est cause qu'il s'étouffe souvent en mangeant ; elle lui a fait donner le nom de goulu dans les pays riverains de la Loire. Il porte d'ailleurs tous ses vices écrits sur sa physionomie stupide, et n'a pas l'enseigne menteuse. On dit d'un homme bête et méchant qu'il ressemble au dindon; c'est un portrait flatté, le dindon est mieux que bête et méchant, mieux que goulu et amoureux transi.
Il est chauve comme tous les viveurs ; il a la face, le front, les joues déshonorés par des grappes de verrues et des chapelets d'excroissances charnues vermillonnées par les excès de table. Ces caractères rappellent la physionomie du vautour, dont le dindon se rapproche par la taille, la couleur, la lâcheté et la voracité. Le vautour est un usurier de haut titre, le dindon un épais Mondor, un parvenu de finance ; il devait y avoir parenté physique et morale entre les deux types. Le dindon porte encore au bas du cou un bouquet de crins noirs,.- en témoignage de sa fraternité avec le bouc, emblème de luxure et d'impudicité. Ce modèle des gourmands, des ivrognes et des oisifs, a l'humeur irascible comme tous les riches de fraîche date. Vous l'entendez toujours tempêter, giouglouter ; vous le voyez toujours rouge ou bleu de colère.
Le vautour, image de Gobsek , se pare avec amour de ses grègues en loques; il affiche la misère pour ne pas tenter la cupidité des puissants. Une des manies les plus risibles de Turcaret fut toujours au contraire de singer la Noblesse et de calquer ses travers. Le dindon est superbement vêtu; il s'habille comme le paon et porte l'épée comme le coq. Mais ces travestissements lui coûtent cher ; car le coq, qui saisit avec ardeur l'occasion de dégainer, avisant le lourdaud armé de sa rapière inofîensive , ne manque pas de le provoquer au coml)at et souvent lui
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coupe le cou avant que l'infortuné ait eu le temps de se mettre en garde.
Le pauvre diable n'est pas plus heureux dans ses tentatives obstinées pour éblouir le public et le beau sexe en faisant la roue comme le paon. Il a beau se démener, souffler, se gonfler comme un Ijallon , balayer la terre de ses ailes, et se trémousser des pieds jusqu'à la tête, ses efforts n'aboutissent qu'à faire sortir un peu de vent de l'outre , et ses poses ridicules provoquent les sifflets des gamins, sifflets qui l'exaspèrent jusqu'à la fureur blanche. Les dindons de la finance ont, comme ceux de la bassecour, le double tort de prêter à la raillerie par leurs prétentions ridicules et de ne pas vouloir qu'on les raille.
Comme il est de bon air de solder des impures et de manger sa légitime avec les dames des chœurs, le fermier général, qui n'est ni beau ni jeune, se croit obligé aussi à tenir un grand état de petite maison et à se ruiner en danseuses. Ainsi le dindon, qui voit le paon, le faisan et le coq possesseurs de sérails, mais qui n'a pas les mêmes excuses de tempérament que ceux-ci pour motiver son luxe de maîtresses, se croit tenu d'honneur à singer leurs façons et succombe à la peine. La nature, qui a fait de la digitale un poison mortel pour le dindon, a écrit dans l'analogie de cette plante vénéneuse le châtiment qu'elle réserve aux amoureux hors d'âge.
Les guerres que se font les dindons entre eux pour la possession des femelles se réduisent à des prises de bec innocentes; mais il n'en est pas de même des combats qu'ils se livrent à l'arrière-saison sur la question de nourriture. Il n'est pas rare de voir alors deux goulus, allumés par l'ivresse du sarrasin , se colleter des heures entières avec un acharnement sans égal et tomber morts de fureur, d'asphyxie ou d'épuisement. La vraie dominante du din-
don, sa goinfrerie effrénée, se révèle dans ces luttes. Les mamelons charnus qui couvrent le derrière de la tête sont d'une teinte blanc livide, tandis que ceux qui s'épanouissent sur la gorge sont injectés d'un sang vermeil, pour dire que la vie chez cette bête n'est pas dans le cerveau, mais bien dans l'estomac.
Comme font tous les lâches, les dindons se vengent sur les faibles des avanies que leur font subir les forts. Qu'un coq devenu vieux ou blessé dans un duel se recèle dans un coin retiré de la basse- cour ou sous la haie du champ voisin, les dindons ne tarderont pas à découvrir sa retraite et à frapper la bête désarmée, jusqu'à ce que mort s'ensuive. L'histoire de toutes les guerres civiles fait foi qu'aucun parti ne se montre plus impitoyable dans ses vengeances que le parti de la^ieur. Et cette barbarie se conçoit : la peur est un mal si honteux que ceux qui l'ont subi doivent naturellement chercher à anéantir les témoins de leur honte.
De même que les fermiers généraux, les fournisseurs de vivres et toutes les sangsues publiques qui vivent de l'iniquité , aperçoivent un péril dans chaque idée nouvelle et jettent les hauts cris à chaque annonce de projet de réforme qui menace de couper par la racine les abus dont ils vivent... Ainsi le dindon pousse son cri d'alarme à l'aspect de tout objet nouveau et signale un caillou brillant comme une machine infernale. La couleur rouge est particulièrement désagréable à cet oiseau trembleur et rageur ; il ne peut ni la voir ni en entendre parler sans entrer immédiatement en fureur. On profite dans les campagnes de cette horreur instinctive de l'inconnu qui caractérise la gent dindonnière pour retrouver les couteaux.
Tous les vices des mâles heureusement sont rachetés
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par la délicatesse de leur chair et par les vertus de leurs femelles. La dinde est la plus courageuse et la plus dévouée des mères. La fièvre d'amour maternel est si puissante chez elle qu'elle se laisse quelquefois mourir d'inanition sur ses œufs plutôt que de les quitter. C'est sur elle seule que retombent les soins de l'éducation de la famille , et aucune espèce n'est entourée dans son enfance de plus de dangers que celle-là. Ces dangers sont si grands et si multipliés pour la famille sauvage que la tendresse maternelle est moins forte quelquefois chez les pauvres bêtes que la peur de la responsabilité que le titre de mère leur impose, et qu'on en voit souvent qui renoncent aux joies de la maternité pour vivre à la façon des coqs. Or, comme les ovaires des femelles disparaissent complètement à la suite de cette résolution , il en résulte que la dinde qui a abjuré les devoirs de la maternité s'est métamorphosée d'elle-même en dindarde, et Audubon raconte qu'il a tué de ces dindardes naturelles qui pesaient jusqu'à treize livres (anglaises) et dont la chair surpassait en délicatesse tout ce que l'Amérique du Nord nourrit de plus exquis en fait de volatiles. Le poids ordinaire de ces femelles ne dépasse guère neuf livres. Celui des mâles est à peu près le double. Cependant le même auteur affirme en avoir vu un au marché de Louisville qui pesait trente-six livres.
Le dindon est avide de glands comme le porc, qui est un emblème d'avarice et de goinfrerie, parce que le financier tient volontiers du gourmand et du ladre. La vraie hure de sanglier se fait principalement avec des blancs de dinde richement armoriés de truffes et de pistaches, le tout ayant passé un espace de temps convenable dans un large bain chaud de Pouilly fortement aromatisé. Les dindes de trente-quatre livres (dix-sept kilogrammes) qu'on admire
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chaqiio année en nos expositions sont de création récente et viennent principalement de la Champagne.
L'analogie passionnelle m'inspire mie idée judicieuse à propos du dindon. Cet oiseau, qui habite les grandes forêts de l'Illinois et de l'Ohio dans l'Amérique septentrionale, a de grands rapports de taille, de tempérament et d'allures avec la grande outarde, qui est originaire des steppes de la zone tempérée de l'ancien continent. Les deux espèces sont aussi richement jambées l'une que l'autre et non moins remarquables par leur vélocité, qui est telle qu'on a beaucoup de peine à les forcer à la course avec les chiens courants les plus rapides. Or, il faut savoir que l'outarde est , ainsi que l'autruche , l'emblème de ces grands seigneurs qui doivent leur haute position au hasard de la naissance , mais chez lesquels l'esprit n'est pas à la hauteur de la fortune ; et, attendu qu'il arrive fréquemment aux mâles adultes de cette caste de prendre femme dans la finance, je soupçonne qu'il ne serait pas impossible de rallier l'outarde rebelle en employant pour l'amener à composition les artifices et les séductions de la dinde. On objectera sans doute à cette idée que la distance qui sépare l'oiseau à trois doigts de l'oiseau à quatre doigts est bien grande, et que l'union proposée doit rencontrer de ce chef des difficultés excessives. Je ne nie pas l'immensité des obstacles qui s'opposent à ce mariage ; mais qu'est-ce qu'un obstacle ou même une impossibilité pour l'amour?
Il existe deux variétés dans l'espèce domestique , la blanche et la panachée. L'espèce sauvage est également représentée par deux moules dont l'un, le plus petit, habite le Mexique et l'emporte de beaucoup sur l'autre pour la richesse de son costume.
Ici finit l'histoire de l'ordre des Dromipèdes de France, qui, sur vingt-trois espèces, en compte à peine quinze
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indigènes, dont aucune n'est domestiquée. Sur ce chiffre total d'espèces, dix-huit sont sédentaires, cinq au plus voyageuses (caille, turnix, ganga, outardes). C'est parmi les espèces acclimatées et ralliées que se trouvent les types primitifs des variétés infinies créées par l'homme, coq, dindon, pintade, paon, etc. Chacune des espèces libres est l'objet de cinq ou six chasses spéciales et peut servir d'élément capital à vingt éprouvettes gastrosophiques. Je ne tenterai pas d'énumérer les mérites de la volaille, de crainte de rester au-dessous de ma tâche. J'ai souvent écrit et je répète que j'aimerais mieux voir donner des prix de dix mille francs et plus aux éleveurs de perdrix, de faisans, de bartavelles, de geliiiottes, de coqs de bruyère et d'outardes, qu'aux éleveurs de chevaux de course, qui ne valent rien rôtis et qui sont des animaux à peu près inutiles à l'homme depuis que le ballon et la locomotive les ont si triomphalement distancés.