CHAPITRE XVII
La basse cour. — Ses drames et ses merveilles. — Une buse et une oie. — Olivier de Serres.
Je n'ai pas voulu interrompre cette dernière liste, pour vous raconter quelques détails de mœurs assez curieux , et qui se rattachent à la fois à l'histoire des oiseaux de proie et à celle des palmipèdes lamellirostres.
N'allez pas croire que les naturalistes ne sachent point, quand ils le veulent, se donner le spectacle émouvant de drames bizarres et féconds en surprises, et savamment machinés à rendre jaloux M. Dennery. Un ornithologiste, qui habite près de la forêt de Fontainebleau , vient de me raconter un roman réel, que je veux vous redire, et qui pro-
duira , je le tiens pour certain, un peu de l'émotion que je ressens encore en prenant ma plume.
Cet ornithologiste avait remarqué, tout près d'un petit étang, au plus touffu des rameaux d'un chêne, le nid dune buse. L'oiseau de proie, chaque soir, au moment où paraissait le crépuscule, se mettait en chasse avec sa femelle, s'élevait dans les airs, y virait ou y planait et se laissait tomber tout à coup sur les mulots, les couleuvres et les autres petits animaux qui profitaient eux-mêmes de la tombée du jour pour sortir de leur refuge et se procurer leur souper.
Bientôt le mâle seul se montra au dehors du nid ; la femelle ne l'accompagnait que rarement, et se hâtait de retourner chez elle.
L'ornithologiste en conclut qu'elle avait pondu et qu'elle commençait à couver.
Cette réflexion lui vint tandis qu'il se promenait dans sa basse-cour, au milieu des poules, des canards et des oies.
Tout à coup une pensée bizarre lui passa par l'esprit : il prit quatre œufs d'oie, les enveloppa soigneusement de son mouchoir, arma ses jambes de ces crochets de fer dont les bûcherons se servent pour grimper aux arbres, et se mit à escalader bravement le chêne jusqu'à la hauteur du nid des
buses, qui se trouvaient en ce moment toutes les deux entraînées par la chasse d'une bande de moineaux à trois ou quatre cents mètres de là.
Il prit les œufs blanchâtres et tachetés de jaune, qui reposaient douillettement dans le nid, sur une couche de laine et de plumes, y substitua les œufs d'oie qu'il avait apportés , et se hâta de regagner terre. Il était temps; les deux buses, gorgées de butin, revenaient à tire-d'aile.
Rentré dans sa basse-cour, il plaça les œufs qu'il venait de conquérir dans le coin du poulailler, où une oie avait pondu les œufs qui maintenant se trouvaient dans le nid des buses.
Après quoi il monta sur le toit de sa maison , disposé en observatoire , et braqua un télescope , qui s'y trou ve à demeure , vers le chêne des buses.
Les deux oiseaux parurent d'abord s'apercevoir qu'on avait touché à leur nid. Ils tournoyèrent avec iuquiétude pendant quelques secondes avant que d'y entrer; la femelle la première y pénétra, retourna deux ou trois fois avec son bec les œufs de l'oie , finit par se coucher dessus, et recommença à couver.
Il en fut de même dans la basse-cour. L'oie se mit consciencieusement à la besogne, et couva sans soupçonner la substitution d'œufe dont elle était victime.
Plusieurs fois chaque jour , le naturaliste plaçait son œil droit sur le télescope, et voyait où les choses en étaient sur le chêne et comment elles s'y passaient.
Un matin , jugez de son émotion , il aperçut dans le nid quatre petits oisillons.
Tandis que le mâle veillait sur une branche voisine, la buse femelle s'abattit sur l'étang, y prit dans ses serres une poignée de têtards de grenouilles et les apporta à ses soi-disant petits, qui les arrachèrent à la buse, les froissèrent dans le nid, et, après une courte lutte , engloutirent cette nourriture, appropriée par hasard à leur nature.
Chaque soir et chaque matin, la buse continua le même manège. L'étang s'étendait, pour ainsi dire, au pied du chêne , et foisonnait de têtards et de petites grenouilles; il suffisait à la nourrice de baisser son bec ou d'ouvrir ses serres pour en récolter à foison.
Tout allait donc au mieux, quand, à trois ou quatre jours de là, les oies nouveau-nées commencèrent à éprouver une agitation qui causait à leur mère supposée autant de surprise que d'angoisse. Elles se penchaient sur le bord du nid et poussaient des cris mélancoliques, en remuant les ailes et en tendant le col vers l'étang. Si bien qu'une fois
le plus fort des poussins n'y tint plus, s'élança, ouvrit ses ailes en guise de parachute, s'élança et tomba, un peu étourdi , dans les hautes herbes ; il ne lui fallut pas longtemps pour se remettre. 11 se releva bientôt, courut à l'étang et s'y mit à barboter avec un bonheur ineffable en appelant ses frères par des cris de joie.
En voyant le petit qu'elle avait couvé courir vers l'eau fort profonde de l'étang, la buse s'élança à tire-d'aile et voulut arrêter l'imprudent, qui nageait avec plus de volupté que jamais. Il virait de droite et de gauche; il naviguait la queue auvent et les ailes à demi étendues, sans tenir compte de sa nourrice, qui rasait l'eau, jetait des cris d'alarme et suppliait le nageur de revenir à terre.
Une fois même elle voulut employer l'autorité, et se rua sur le désobéisssant pour le saisir de ses serres, l'enlever et le ramener au nid; mais l'oie plongea, disparut sous l'eau et ne revint se montrer qu'à dix pas de l'endroit où elle avait disparu.
La buse, consternée, retourna à son nid. Hélas! elle y trouva la sédition.
Les frères du fugitif avaient entendu les cris qu'il poussait en se baignant dans la mare. Ces cris éveillaient puissamment en eux l'instinct aquatique. Rassemblés sur le bord du nid, ils canetaient
d'une manière bien humiliante et bien affligeante pour les oreilles de l'oiseau de proie.
Une sorte de lutte s engagea entre les petits révoltés et la buse; puis, la colère et la résistance faisant disparaître la peur qui les retenait encore au logis, ils s'élancèrent tous les trois, arrivèrent et coururent rejoindre leur frère dans la mare.
Alors la douleur de la buse ne connut plus de bornes, et elle s'élança dans l'étang à la poursuite des fugitifs. Elle battait l'eau de ses longues ailes , elle jetait des cris dont l'observateur se sentait ému, tant le désespoir et la maternité y parlaient hautement. A la fin, et après une lutte et des supplications de plus d'une heure, ses pattes s'embarrassèrent au milieu des herbes de l'étang. Brisée par la fatigue, elle s'empêtra de plus en plus dans ces herbes et dans la vase, et elle finit par rester immobile et inanimée à côté des oisillons, qui se mirent insoucieusement à becqueter les plumes de celle qui était morte par amour pour eux.
Cependant l'oie à laquelle on avait confié dans la basse-cour les œufs de la buse, les couvait avec sollicitude et comme s'ils eussent été pondus par elle. Un beau matin , pendant que le naturaliste examinait de sa fenêtre les volailles qui s'ébattaient sur le fumier, autour d'une sorte de petite mare,
il vit la couveuse sortir tout à coup du nid qu'elle s'était construit dans un des angles du mur, qu'abritait un auvent en bois.
Quatre petites buses couvertes d'un duvet blanchâtre ouvraient leurs larges becs jaunes, et poussaient des cris significatifs de bon appétit.
L'oie, en entendant ces cris, s'était élancée de son
nid. Plongée à demi dans la mare, elle appelait les nouveau-nés, et les conviait à venir avec elle prendre les plaisirs du bain. Les buses ne bougeaient point de leur place , par la raison bien simple que leurs pattes se trouvaient encore trop faibles pour supporter leurs corps et qu'elles ne comprenaient rien d'ailleurs aux appels de leur soi-disant mère. L'oie, impatientée, quitta la mare, s'approcha de la nichée et finit par soulever les oisillons à l'aide de son bec.
Ils se prirent à crier de plus belle, mais sans faire un seul pas.
Cependant l'oiseau aquatique, par un coup d'aile, dispersa les petites buses, les flaira de son bec une à une, les tourna, les retourna dans tous les sens, et les examina avec une attention mêlée de surprise.
Quand elle se fut bien convaincue que les poussins qu'elle avait couvés n'appartenaient pas à son espèce, et qu'elle se trouvait victime d'une supercherie, elle se rua sur les quatre pauvrets, les frappa à coups de bec, les écrasa sous ses pattes palmées, les saisit l'un après l'autre, et alla les jeter dans la mare où elle acheva de les tuer.
Après quoi, elle les plongea, les détrempa longtemps dans l'eau , et finit par les dévorer.
Ainsi l'oiseau de proie mourut victime de ses illusions maternelles, et l'oiseau de basse-cour prit brutalement son parti de la déception causée par sa couvée hétérogène.
Ce n'est guère là un plaidoyer bien en faveur de la civilisation des bêtes.
Puisque nous voilà dans la- ferme et dans le poulailler, laissez -nous vous montrer encore les gallinacés, faisant 1»î profit et la gaieté de cette ferme, tels que les dépeint, dans son Théâtre de t agriculture et Mesnage des champs, le seigneur du Pradel, Olivier de Serres.
Il commence par recommander méticuleusement tous les soins qu'exige la poulaiile commune et la façon de son logis, pour employer ses propres expressions.
a Afin que nostre maison contienne non -seulement ses nécessitez, mais aussi quelques délices et voluptez, telles qu'honnestement on les peut souhaiter : après l'auoir fournie du principal bestail, ensuite nous la meublerons de l'autre : dont l'ornement est en augmentation de reuenu, assauoir de toutes espèces de volailles.
« La nourriture de la poulaiile est si vulgaire, qu'il semble estre chose inutile d'en traiter particulièrement, estans doctes en ce gouuernement les plus simples femmelettes, car il n'y a tant pauvre métairie, où la
poulaille ne face la première nourriture. Néantmoins,
ès diuerses obseruations, mieux enlenduôs en vn endroit
qu'en autre, représentées à nostre mere de famille, à laquelle proprement ce négoce appartient; tousjours
apprendra-elle quelque chose, pour rendre ceste sienne nourriture plus fructueuse.
« Est à noter, qu'il y a plusieurs et diuerses races et espèces de poulaille, domestiques et estrangeres, dont se compose ceste nourriture, lesquelles est besoin de discerner pour les gouuerner toutes selon leur particulier naturel. Les poules domestiques ou communes sont celles dont de toule ancienneté la race en est entre nous, différentes néantmoins en quelque chose entre elles, comme en grandeur de corps, en couleur, quantité de pennage ; non pourtant, de diuers naturel, ayant toutes tres-bonnes, ne cedans en délicatesse à nulles autres, et dont les œufs sont les premiers en santé. Touchant les estrangeres, celles d'Inde, appelées Maléagridcs, sont les plus cogneuës, naturalisées en ce Royaume depuis quelque temps, desquelles la conduite s'est rendue aisée par vsage. Après sont les Gelinotes, dites de Numidie, espèces de faisan, puis les poules d'eau, le héron, l'otarde, le hallebran, l'aigrette. Aussi d'autre volaille nourrit-on, comme perdrix, sarcelles, griues, cigoignes, et grues, et semblables, passagères, aquatiques et terrestres ; toutes fois auec difficulté : mais c'est aussi pour grands seigneurs qui regardent plus au plaisir qu'au profit, sans se soucier de la despence. Les cygnes et paons ne seront reietlés, par estre esleuables, diuerse-
ment néantmoins, pour la diuersité de leur naturel, car non sans grande peine esleue-on le cygne en lieu qu'il n'ait accouslumé : mais le paon, facilement presque partout. Quant à la volaille aquatique, outre le cygne c'est l'oye et les canes communes et d'Inde , qui y tiennent le principal rang, desquelles deux dernières sort vne
troisiesme bastarde race quant le canard d'Inde et la cane commune s'accouplent ensemble.
« Est nécessaire, pour un préalable, donner logis commode à chacune espèce de ces volailles, sans lequel elles ne profiteront à moitié de leur deuoir : d'autant que ces bestes, petites ou grandes, ne peuuent que mal-aisement subsister parmi l'autre bestial, s'en perdant tousiours quelqu'vne en trépignant et mordant, le fort opprimant le foible. Les plumes et le fiens de la volaille sont pernicieuses à toute sorte de bestial gros et menu : pour laquelle considération doit-on séparer ces animaux -ci d'auec les autres ; afin que chacun soit logé à l'aise et
à part. Joint que ceste raison s'y adjouste, que les œufs en ce meslange sont subjets à se perdre : d'autant que lesbestes les cassent, les mangent, et les larrons les desrobent, chose notable, pour ne se priver de telle commodité, premier reuenu de la poulaille et de la cane commune.
« Selon l'ordonnance des antiques, nos geliniers ou poulaillers auront leurs principales veués tournées vers l'orient d'hyver, afin que la poulaille soit eschauffée du soleil à son leuer. Et si voulons du tout suiure leur avis, joindrons les poulaillers au four, ou à la cuisine ; en les accommodant de telle sorte, que la fumée en sortant pénètre jusqu'à la poulaille, pour leur santé. Ce conseil n'est receu, pour plusieurs incommoditez que la poulaille apporte en la maison, la salissant de la fiente, et l'importunant pour sa crierie : pour laquelle cause la logerons-nous tant loin qu'il est possible de l'habitation des hommes. Ce sera donques en la prairie des estableries la plus esloignée de la maison que dresserons nos poulaillers ; en lieu toutesfoisle plus chaud que pourrons choisir. Nous en bastirons trois ou quatre contigus et arrangez de suite, l'vn joignant l'autre (et tous ensemble, en l'aspect du ciel cy- dessus noté) c'est assauoir, vn pour chacune espèce de poulaille ; afin que toutes soyent logées selon leur désir. Pour les oyes et canes, vn seul suffira à cause de la sympathie de leurs mœurs : ou ce seroit que la grande quantité qu'auriez de telle volaille aquatique meritast de leur faire un tect à part pour chacune de ses espèces. Des communes et de celles d'Inde,
n'est de mesme, pour la différence de leurs complexions, m al -aisément se compatissans. Très -bien des coqs, chappons, et poules communes, lesquelles se juchent ensemblement, n'estant possible de les séparer la nuict, vivans le jour en compagnie, par estre tous de mesme genre, quoyque de divers sexe. Néantmoins, les chapons prejudicient grandement aux poules, leur empescbant de faire des œufs en abondance : tant en les chauchans, qu'affamans par leur continuelle fréquentation. A quoy le seul remède est la séparation , les faisans vivre en terroirs distincts, et diuerses métairies appartenantes à vn mesme maistre : où sans s'importuner les vns les autres, les chapons à vn costé, et les poules de l'autre, se maintiendront tres-bien : mais ce sera sous tel département, de loger les poules près de la maison, pour le respect des œufs, qui mieux se conserueront, que moins seront esloignez de la mère de famille, laquelle pour la facilité de traicter ses poules de l'œil les fera abondamment fructifier.
« Aucune sujection n'y a-il touchant la figure et capacité des poulaillers, estant en la liberté d'vn chacun de les disposer à son plaisir, pourueu qu'ils n'excèdent en petitesse. De huit ou neuf pieds de quarreure dans œuvre et peu moins de hauteur sera la raisonnable capacité d'un chacun poulailler : lesquels pour le meilleur on voûtera par le dessus, attendu que la poulaille sera plus chaudement en byuer, et plus fraischement en esté, et moins importunée de sourris, belettes, fouines, semblables bestes, sous les voûtes, que sous les planchers,
ne simples couuertures. Des fenestres pour donner jour et entrée à la poulaille dans les geliniers, seront faites et accommodées selon chacune espèce, comme sera monstré. Et particulièrement, en chacun poulailler aura vne porte pour les personnes y allans et venans : laquelle on asserra où le mieux s'accordera, car en cela n'y a aucune sujection, horsmis touchant l'aspect du septentrion, lequel conuient euiter à cause des froidures.
« Les murailles en seront de bonne estoffe, bien basties et maçonnées, proprement blanchies et dehors et dedans. En leur espesseur seront espargnez des trous pour les nids de la volaille : et joignant iceux pressez leurs juschoirs, qu'on disposera selon le particulier désir de chacune espèce ; ainsi qu'on verra cy-après. Outre lesquelles retraites est besoin faire des petits cabinets dedans la maison ou ailleurs, en endroit chaud, pour y mettre couuer les poules et y esleuer les poussins de toutes sortes et espèces ; jusqu'à ce que fortifiez, puissent meslez auec les autres de plus grand aage, et qu'exemps du danger d'estre foulez aux pieds et par les hommes et par les bestes, ou mangez par chiens et pourceaux, selon leur inclination , puissent seurement s'agrandir. Au défaut desquels cabinets, seruiront les grandes cages, à ce proprement accommodées.
« Au logis de ceste sorte poulaille, aura deux ouvertures du costé de l'orient d'hyver ; l'une sera vne fenestre large d'vn pied, et longue de deux, pour esclairer le dedans, à quoy telle mesure suffira. Laquelle fenestre, pour seureté, sera ferrée auec des barreaux de fer mis dans
Tespesseur du mur, et au devant d'iceux plaqué un petit treillis de fer d'archail , fait à la façon de cage, pour empescher l'issue à la poulaille et rentrée aux rats, fouines, bellettes et semblables ennemis des poules. L'autre ouverture servira d'entrée et de sortie à la poulaille, qu'à telle cause l'on fera à la proportion de leur corps, qui pourra estre de huit à neuf poulces en quarreure : pour monter à laquelle, on y accommodera au devant une eschellette portant plusieurs petits degrez, par lesquels la poulaille se rendra aisément dans le gelinier. Telle entrée fermera on à clef tous les soirs, la poulaille estant retirée, et tous les matins ouverte pour l'en faire sortir, et donner les champs pour paistre, auquel temps sera facile de recognoistre ce bestail-là en sortant de rang, et là-dessus faire son compte. Environ six pieds sur la chaussée ou le pavé du dedans, sera posée cesle entrée, qui peut revenir à la hauteur d'un homme depuis terre. Et justement à son niveau, assera on le juschoir sur lequel les poules dès leur entrée se rendront sans monter ne descendre : et de là, par mesme aisance, aux trous et nids, pour aller pondre, qu'à telle cause l'on fera joignant le juschoir. Il sera composé de perches de bois esquarries, pour mieux la poulaille s'y affermir, qu'estant rondes; lesquelles perches ne seront espargnées en cesto œuvre, à ce que le juschoir estant fait bien à profit, contienne toute vostre poulaille:
« Voilà le logis préparé ; reste maintenant à le meubler au meilleur bestail qui sera possible. La plus souhaitable race des poules est celle qui, avec la délicatesse de la
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chair, fournit les œufs en abondance, la pluspart des saisons de Tannée. Telles qualitez se trouvent le plus souvent en celles qui sont de moyenne corpulence, qu'es autres trop grandes ou trop petites, et ès noires et tanées qu'ès blanches, emplumées de couleur claire. Les noires par-dessus les autres sont loués des médecins, pour la qualité de leurs œufs, qui sont fort sains, et de la mesnagere pour l'abondance : attendu que les poules de pennage noir sont plus joyeuses et robustes que celles de blanc. Pour ceste cause aussi sont moins prisées les blanches, qu'elles sont plus sujettes aux oiseaux de proye que les noires , par facilement se descouvrir de loin leur couleur. La creste pendante d'un costé est signe certain de fertilité ; la couleur jaune ès pieds et jambes, de délicatesse et santé de la chair.
« En outre choisirons-nous la poule tenant des qualitez du coq, le plus que que faire se pourra représentées comme s'ensuit :
«Que le coq soit de moyenne taille, toutefois plus grand que petit : de pennage noir ou rouge - obscur : ayant les pieds gros, garnis d'ongles et de griffes, avec les ergots forts et acerez : les jambes fortes, et tout cela de couleur jaune : les cuisses massives et fournies de plumes : la poictrine large : le col eslevé et fort garny de plumes de diverses et variantes couleurs, comme dorées, jaunes, violettes et rouges : la teste grosse et eslevée, la creste rouge comme escarlate, grande, redoublée, crepelûe : le bec gros et court : les yeux noirs et brillans : les aureilles larges et blanches : la barbe
longue et pendante, les aisles fortes et bien fournies de pennage : la queue* grande et haute, la portant redoublée par dessus la teste, si toutefois il a queuë : car des esquenez s*ea trouve de fort bons. Sera aussi le coq eueillé, courageux, remuant, robuste, prompt à chanter, affectionné à défendre ses poules et à les faire manger.
« Ceste est la plus commune poulaille et dont le profit est asseuré, laquelle Ton accompagnera de celle de la grande sorte presque eplumée, pour avoir des grands chapons , comme ceux du Mans et de Laudunois ; de naine et petite aussi, pour l'abondance des œufs ; de frisée et semblables plaisantes à voir, pour la diuersité, et avec ce utiles. »
On ne saurait assurément rien lire de plus charmant, et Buffon lui-même n'atteint pas à la naïveté et au charme du tableau que je viens de mettre sous vos yeux.
« La m ère de famille, continue Olivier de Serres, pour son soulagement, commettra au gouvernement de sa poulaille la plus experte et diligente de ses servantes, se reservant toutefois la principale intelligence de ce négoce. Laquelle servante, par charge expresse , aura le soin de nourrir la poulaille, l'enfermer, l'ouvrir et souvent recognoistre : et en somme sans obmission d'aucun article, concernant telle fatigue, conduira la volaille. Gomme , de retirer les œufs des poules de jour à autre, pour les serrer à part, séparément par journées, sans se
confondre, afin de distinguer les frez d'avec les autres, et employez selon les divers usages qu'on désire. De nettoyer les gelines chacune semaine une fois, sortant les fumiers de tous les endroits d'iceui, jusques aux juchoirs , eschelettes , et montées , afin qu'une saleté n'y séjourne. De les parfumer souvent avec des herbes odorantes; y faisant quelques fois brusler dedans de l'encens, du benjoin, et semblables drogues, pour en chasser le mauvais air et maladie. Tout d'une main, rafreschira les nids de nouvelle paille, avec la vieille, sortant de dehors les puces, poux et autres bestioles nuisibles à la poulaille : ou plustostse servira-elle du foin, par n'estre si sujets engendrer vermine que la paille , et plus qu'elle estre mol et chaud, au soulagement de la poulaille : laquelle par tel ordre sera maintenue en bon estât, pour en tirer le service tel que raisonnablement l'on en espère.
« Les poules ont ceci de commun avec les autres revenus de la terre, que d'avoir gayenaent leur particulière saison de pondre. Les poules de robuste nature, en pays cbaud et tempéré, font des œufs plus longuement que les débiles , en froid. A toutes lesquelles le froid est contraire, cessans de faire des œufs alors que l'hyver se renforce. Il est vray qu'estant en plusieurs choses admirable l'artifice de l'homme; en cet endroit aussi il y a moyen de contraindre les poules à pondre en byver, presque contre le commun ordre. A cela trois choses concourent: la force de la poule, le lieu de la garde, et la viande dont elle est nourrie. Quelque petit nombre de
poules bien marquées et choisies de moyenne corpulence et d'aage, seront enfermées dans une chambre chaude et claire. Là seront grassement nourries avec mangeaille propre à vostre intention. L'orge, bouilly et baillé chaud , y est bon ; l'avoine crouë aussi , la graine et l'herbe appellée esparcet : les miettes venant directement de la table ; toutes sortes de criblures de blez : mais par sur toutes ces choses, la graine de cheneuy est de grande efficace à eschaufler les poules, non pour les en nourrir entièrement (car la viande seraite trop chère) ains pour leur eueiller l'appétit, les en paissans par fois. On se prendra garde qu'elles n'ayent faute da ces viures; que l'eau nette et claire leur abonde aussi ; que le fumier soit souuent osté , et la paille de leurs nids de mesme remuée.
« C'est une trop grande curiosité que de faire esclorre tes œufs de poule , sans les mettre couuer sous aucune volaille. Gela se fait néantmoins en vn petit fourneau , à cela accommodé et eschauffé par le dessous d'vn feu continuel, esgal et non trop fort : duquel les œufs sont eschauffés, et dans dix-huit ou vingt jours les poussins en sortent avec esbahissernent. Le fourneau est de fer ou de cuiure, voûté en rond par le dessus à la manière de ceux à cuire le pain : paué de mesme matière, droitement et sans aucune pente, comme vn plancher. Dessus lequel sont arrengez les œufs , entre-meslez auec de la plume , et couuert* d'vn oreiller de plume bien mollet. Le feu continuel et esgal est donné à tout le fourneau par quatre lampes tousiours allumées, posées de telle
sorte, que leur flamme touche le dessous du dit plancher, qui la communique à tout le fourneau et aux œufs qui sont dedans, lesquels sont aussi chauffez par la re verbe ration dudit fourneau. Pour plus grande aisance, faudra que le dessus du fourneau soit tout d'vne pièce, en form e d'vne cloche en timbre, vn peu platte, ayant vn petit anneau en la sommité du dehors, pour la retirer estant eschauffée, quand on voudra remuer les œufs; ce qu'il faudra faire vn couple de fois durant la couuée... Faudra aussi que le plancher estant de figure ronde, cnuiron d'vn pied de diamètre , aye sur sa circonférence au bord un rehaussement d'vn poulce de haut , et qu'il soit tellement espais, qu'vn petit canal y puisse estre fait, dans lequel on vienne à fourrer le dessus du fourneau iustement de part et d'autre. Ainsi par artifice l'esprit de l'homme supplée à vn besoin au défaut des poules : pouuant par ce moyen faire sans elles en tout temps, ce qu'en un certain seulement Nature nous permet faire auec elles. Les poulets ainsi esclos forcement sont suiets à defluxions et rheumes, et par ainsi difficiles à esleuer; à cause de quoy en faudra auoir beaucoup plus de soin en leur première ieunesse, que des naturels, pour les faire venir en leur parfait accroissement. Gecy ne sera sans merueille. En l'histoire du royaume de la Chine, escrite par Jean Gonçales, Espagnol, est monstrée la façon que les gens du pays tiennent pour auoir des canars sans mere couuant. Ils en mettent des œufs parmi du fumier, et sans autre moyen, dans certain terme retirez de là , sont doucement cassez, l'un après
l'autre : de chacun sort un petit caneton qu'après Ton nourrit et esleue dans des cages. Cela se fait durant l'esté : si c'est en byuer, l'on y aioute le feu , l'accom modant à cela pour fortifier la chaleur du fumier. En Egypte , vers le grand Caire et ès villages tirans de là à la mer Rouge, font esclorre des œufs de poule dans des fours à ce appropriez. On niesle parmy les œufs du fien <le chameau , dont la chaleur auec celle du feu mis au dessous le fourneau, en font sortir des poulets dans vingt iours , qu'ensuite l'on nourrit sans mere. Mais souuentes fois auient , que les poulets naissent difformes , deffectueux ou sur-abondans en membres, iambes, aisles, crestes, ne pouuant toosiours à l'artifice imiter entièrement la Nature.
« Encores peut-on descharger entièrement toutes les poules de lelle conduite, en subrogeant aux chapons , à cela très-propres, y estant dressez vne fois. On choisit vn chapon de grand corps, assez ieune et bien eueillé, on luy plume le ventre, après on le luy frotte auec des orties picquantes : puis le chapon est enyuré avec des souppes au vin , faites de pain blanc et fort vin rouge , dont on luy baille manger tout son saoul. Ce traictement luy est continué par deux ou trois iours , pendant lesquels on le tient emprisonné dans une petite casse de bois, fermée auec son couuercle, mais esuentée par trous et fentes, afin que le chapon n'y estoufTe. De là on le remué dans une cage, en luy donnant pour compagnie , vn couple des poulets ja grandets , lesquels par manger et fréquenter ensemble, le chapon caresse ius-
qu'à les couurir de ses aisles. Et telle approche «les poulets ioignant le ventre plumé du chapon en la cuisson procédante des orties , apporte soulagement au chapon : si que donnant aux poulets son entière guerison, qui allient à la longue, il les prend en amitié; voire telle
qu'il ne les abandonne nullement, craignant que parleur absence son mal reuienne. Ce que voyant on augmentera le nombre des poulets, mais peu à peu, d'heure à autre, iusqu'à ce que toute la bande soit complette, de laquelle on veut que le chapon soit capitaine. Lequel, après vn couple de iours qu'il aura accoustumé ses poulets au logis, les sort en la campagne, où il les conduit auec toute affection et sage dextérité, estant continuelle-
ment aux escouttes, pour les défendre selon les occurrences, et en action pour les faire paictre , les promenant unis ensemble, à ce que mal ne leur aduienne. Et luy dure telle amitié fort longuement : car il ne les abandonne du pied ne dé l'œil iusqu'à qu'ils soient du tout grands, les cochets conuertis en chapons, et les poulettes facent les œufs.
« Or comme la meilleure conduite des poulets appartient au chapon, aussi la plus profitable couuée est deuë à la poule d'Inde : laquelle pour son grand corps comme grande quantité d'œufs de poule commune, par sa grand chaleur, les eschauffe très -bien, et par sa constance, ne les abandonne iamais : si que toutes telles qualitez assemblées causent la naissance de plusieurs poulets à la fois : lesquels par apèrs baillez à conduire au chapon, ne peuuent faillir de faire bonne fin. Ceste estant la quinte-essence du gouvernement de la poulaille commune, pour la faire abonder en la maison , que la poule commune n'estant employée qu'à over, par conséquent rend des œufs en grand abondance , et ensuite la poulaille en procède, comme dit est, parla suffisance de la poule d'Inde et du chapon. »
Je voulais seulement extraire quelques fragments de cet adorable chapitre d'Olivier de Serres sur k poulaille, comme il l'appelle, et voici qu'entraîné par le charme de ce chef-d'œuvre naïf et gracieux,
je le reproduis tout entier, sans pouvoir me résoudre ni à le morceler, ni à l'interrompre.
Je le tiens pour certain. Personne ne s'en plaindra, et moi moins que tout autre.
En effet, j'imite l'hirondelle dont parle Plutarque, qui avait bâti son nid entre les pieds mêmes d'une statue de Minerve.
On épargnait le logis de l'oiseau à cause de la déesse, et peut-être épargnera-t-on mon livre à cause d'Olivier de Serres.