TRISTESSE APRÈS LA FAITE INVOLONTAIRE
Lti Eu /Hui/ana est un célèbre poëme épique de la littérature s:inscrite : lallégorie domine partout en cette œuvre (1). L'auteur établit dnns un épisode, conformément aux croyances de sa nation et de son temps, que le mal causé par une faute involontaire retombe sur celui qui Ta fait. Cette donnée morale est le sujet de laventure que Chézy et J.-L. Burnouf ont traduite en 1816. Plus que douteuse au point de vue de la justice stricte, une semblable thèse reste vraie pratiquement. Quel homme ne porte le poids d'une douleur qu'il a provoquée sans le vouloir? Peut-être trouvera-t-on dans
(I) Ai.B. W'EDrR, Hiiitoire de la h'itérniure indientir, trad. de l'allemand par A. Saimii's {Paris, 1859, Di rawd).
LA MORALK EN OKIENT 3i7
cette remarque un motif pour admettre ici l'analyse tle cet épisode mélancolique et touchant.
Au moment où les traducteurs prennent le fil du récit, le roi Dasaratha se lamente : son noble lils, Rama, vient de quitter la cour ; condamné, par suite d'un serment fatal de son père, à vivre quatorze années dans Texil, le jeune prince s'éloigne avec un frère, né d'une autre femme de Dasaratha. Éperdu, tourmenté d'affreux pressentiments, le vieillard n'ose plus espérer de revoir son fds : pour verser dans un cœur ami ses larmes et ses craintes, il va trouver la reine Kauralya, la mère de Rama, et lui retrace une aventure lamentable de sa jeunesse. Un jour, raconte-t-il, se trouvant à la chasse des éléphants, il avait lancé une flèche : le trait s'égare derrière le feuillage et va blesser à mort un jeune et pieux ermite, Yadjanadatta, qui puisait en ce moment de l'eau dans le fleuve sacré. Attiré par les cris de Termite, le prince accourt, et reçoit de la victime expirante la mission de consoler un père, une mère, dont elle était le seul appui. Le chasseur se rend à l'ermitage habité par le couple infortuné : les deux vieillards apprennent de sa bouche le malheur qui les frappe, et, tout baignés de larmes, ils se font conduire par le meurtrier auprès du cadavre. Là redoublent leurs sanglots, et le père s'écrie d'une voix déchirante : « 0 mon fils, le jour, quand je serai plongé dans une pieuse méditation, quelle douce voix fera retentir mélodieusement à mes oreilles le chant sacré des saintes Écritures? Au lever de l'aurore, après avoir fait mes ablutions et jeté l'huile consacrée au milieu delà flamme dévorante, quelle main caressera mes pieds désormais
pour leur rendre leur souplesse? Qui donc ira chercher dîins la forêt voisine des racines et des fruits sauvages, pour deux pauvres vieillards tourmentés du besoin de la faim? Et cette chaste compagne de ma vie, ta mère, privée comme moi du don céleste de la vue, comment pourrai-je la secourir?... Mais pourquoi ra'inquiéter de l'avenir, lorsque je sens, ô mon lils, que nous allons te rejoindre? » Cependant tous trois s'apprêtent à répandre une eau pure sur les restes mortels du jeune homme ; mais subitement, revêtu d'une forme divine, Yadjanadatta se lève ; il apprend à ses tristes parents le don que Brahma lui fait de Timmortalité, proclame l'innocence de Dasîiratha, et son fantôme s'élève dans les cieux. Néanmoins, le vieux brahmane, sentant qu'il mourra du coup, annonce au prince l'inévitable expiation qui l'attend : il périra de même par un chagrin violent qu'il éprouvera un jour au sujet de son fils. Peu de temps après, le couple déplorable expirait en nommant Yadjanadatta. — Voilà le souvenir qui poursuit maintenant le vieux Dasaratha : il sent que le moment approche où l'imprécation va s'accomplir. En effet, après ce récit, il meurt entre les bras de la reine, et ses dernières paroles sont : « 0 Rama! ô mon fils ! » (A. M.)
TRISTESSE PÉNITENTE DU PÉCHEUR PSAIME DE DAVID A LA COMMÉMORATION DC SABBAT
1. Seigneur, ne me reprenez pas dans votre fureur et ne me punissez pas dans votre colère.
2. Parce que j'ai été percé de vos flèches et que vous avez appesanti votre main sur moi.
3. A la vue de votre colère, il n'est rien resté de sain dans ma ciiair, et, à la vue de mes j)échés, il n y a j)lus aucune paix dans mes os.
4. Parce que mes ini(|uités se sont élevées jusqu'audessus de ma tête et qu'elles se sont appesanties sur moi comme un fardeau insupportable.
5. La pourriture et la corruption se sont mises dans mes plaies, à cause de ma folie.
6. Je suis devenu misérable et tout courbé ; je marchais accablé de tristesse durant tout le jour.
7. Parce que mes reins ont été remplis d'illusions et qu'il n'y a dans ma chair aucune partie qui soit saine.
8. J'ai été affligé et je suis tombé dans la dernière humiliation ; le gémissement de mon cœur me faisait pousser des rugissements.
9. Seigneur, tout mon désir est exposé à vos yeux, et mon gémissement ne vous est point caché.
10. Mon cœur est rempli de trouble; toute ma force m'a quitté , et même la lumière de mes yeux n'est plus avec moi.
11. Mes amis et mes parents se sont élevés et se sont déclarés contre moi. Ceux qui étaient proche de moi s'en sont tenus éloignés.
12. Et ceux qui cherchaient à m'ôter la vie usaient de violence contre moi. Ceux qui cherchaient à m'ac câbler de maux tenaient des discours pleins de mensonge et ne pensaient qu'à des tromperies durant tout le jour.
13. Mais, moi, je ne les écoutais non plus que si j'eusse été sourd, et je n'ouvrais non plus la bouche que si j'eusse été muet.
14. Je suis devenu semblable à un homme qui n'entend point et qui n'a rien dans la bouche pour réi)liquer.
15. Parce que j'ai espéré en vous , Seigneur ; c'est vous. Seigneur mon Dieu, qui m'exaucerez.
16. Parce que je vous ai demandé que mes ennemis n'aient point la joie de triompher de moi, eux qui, ayunt vu mes pieds ébranlés, ont parlé avec orgueil contre moi.
17. Parce que je suis préparé à souffrir tous les châtiments et que ma douleur est continuellement devant mes yeux.
18. Parce que je décla»'erai mon iniquité et que je serai toujours occupé de la pensée de mon péché.
19. Cependant mes ennemis sont pleins de vie, et ils se sont fortifiés de plus en plus contre moi, et le nombre de ceux qui me haïssent injustement s'est beaucoup accru.
20. Ceux qui rendent des maux pour les biens qu'ils ont reçus, me déchiraient par leurs médisances à cause que je m'attachais au bien.
21. Ne m'abandonnez pas, Seigneur mon Dieu ; ne vous retirez pas de moi.
22. Hàtez-vous de me secourir, vous, Seigneur, qui aies le Dieu de mon salut. (David, Psaume xxxvii — traduction catholique de la Bible, Liège, 1702)
LA MOBALE EN OUIENT 8«I
TYRAN ET I.KTTUÉS
(fragmk?it historioik)
La dynastie des Tchéou avait été longtemps impuissante à réprimer la multiplication des Etats feudataires; elle contribua même à en augmenter le nombre par de folles libéralités. Un des vassaux, le prince de Tsin, finit par s'élever au-dessus des autres princes ; leur ruine ou leur soumission à son pouvoir lui ouvrirent le chemin du trône. L'année 249 avant notre ère, il déposséda Tempereur régnant et se mit à sa place.
Cette maison nouvelle n est demeurée souveraine que Tespace de quarante-deux ans. Tsin-Chi-Hoang-Ti (le premier empereur auguste de la famille de Tsin) résume en lui toute sa dynastie. C'est, comme on la remarqué avant nous, un Napoléon chinois (1). Vainqueur des partis opposés, conquérant des provinces méridionales, il battit encore les Hioung-Nou (peut-être les Huns), les Joung et autres peuplades tartares ; puis il imagina d'arrêter les incursions de leurs hordes par l'obstacle de cette grande muraille de six cents lieues de long, qui se conserve intacte depuis plus de deux mille ans. Plusieurs millions d'hommes, dit-on, furent employés à cette construction, et quatre cent mille périrent en y travaillant. Il modifia, dans l'intérêt de l'unité du pouvoir, l'organisation intérieure de l'em-
(1) Palthier, r/î!ne. I, 208.
pire, (iésarma et embellit la capitale, ouvrit de larf^cs voies de circulation , établit une statistique générale. Ces améliorations, faciles au pouvoir absolu, furent payées cruellement par les peuples que l'empereur tyrannisa. — Un historien chinois assure avoir vérifié sur de bons mémoires que Tsin-Chi-Hoang-Ti a fait abattre de sang-froid plus d'un million quatre cent mille tètes. Beaucoup de lettrés, insensibles à ses offres de largesse et méprisant ceux de leurs confrères qui les avaient reçues, s'étaient engagés dans une opposition assez vive contre lui : pour les humilier, il fit la chasse aux livres. Des dévouements généreux et le hasard empêchèrent que cette proscription ne réussit tout à fait: quelques exemplaires des plus importants ouvrages furent sauvés du feu. C'est l'éternelle histoire des complots du despotisme contre la pensée (1).
Les révolutions durables ne sont pas celles qui essa3'ent de détruire les monuments de la gloire antérieure d'un pa3'S. Ce sont celles qui égalent ou surpassent le génie des époques précédentes. On n'assure pas la durée du pouvoir en plongeant le peuple dans l'ignorance. L'empereur rencontra dans la classe même des lettrés un ministre, homme de talent, du nom de Li-sse, pour justifier cette mesure barbare avec cette sorte d'esprit qu'un renégat politique puise quelquefois dans le paradoxe, l'ambition et la vanité. Les flatteurs et conseillers du despotisme ont, en général, l'haleine
(l)« Plaisante folie, colle des tyrans qui rsporeni étouffer en son germe, sous le ix)ids de leur autorité présente, la critique qui les londamnera d^ns l'Age suivant: >- (Tacitk. AnnaUs. IV, 35)
courte et peu de verve dans leurs invectives contre les idéologues ; c'est un service à leur rendre que de signaler le rapport de Li-sse à son empereur sur la nécessité d'une immense proscription de livres.
« Plus justement que les empereurs vos prédécesseurs, écrivait Li-sse, vous pouvez vous dire le fondateur de cet État : vos grandes actions vous en donnent le droit. Comme eux, vous avez laissé subsister les lois et les usages qui pouvaient convenir au règne présent ; vous avez abrogé ce qui vous a paru ne plus convenir et vous avez établi tout ce que vous avez cru nécessaire pour l'illustre objet que vous vous proposez, lequel n'est autre, comme tout le monde le sait, que l'établissement solide d'une domination qui doit faire éternellement le bonheur des peuples. Que prétendent donc d'insolents lettrés, en déchirant, comme ils le font à tout propos, un gouvernement qu'ils devraient admirer et qu'ils admireraient sans doute si leurs vues étaient plus larges? Pourquoi affectent-ils tant de blâmer tout ce que vous faites? N'est-ce pas pour indisposer peu à peu les esprits et pour porter ensuite les peuples à une révolte ouverte. Prenez-y garde, seigneur ! ces sortes de gens sont plus à craindre que vous ne le croyez. Pour moi, qui surveille depuis longtemps leur conduite, qui suis au fait de leurs manœuvres et qui les connais va fond, je les regarde comme vos plus dangereux ennemis. On les voit, à toute heure du jour, trainer leur oisiveté de maison en maison, d'un endroit public dans un autre, et répandre partout les bruits les plus injurieux pour Votre Majesté.
)> A les entendre, on ne doit vous regarder que
comme un prodige d'orgueil, un homme qui se préfère sans pudeur ù tous les anciens héros, un caractère futile, inquiet, remuant, un perturbateur de l'ordre général. Si vous publiez quelque édit, ils croient y découvrir de rinjustice, ou, tout au moins, de l'inutilité. Si vous donnez quelque ordre, ils l'éludent, ils en critiquent jusqu'au langage ; ils s'efforcent de le rendre méprisable. Si vous travaillez à quelque ouvrage public, vous grevez le peuple, disent-ils, vous l'opprimez, vous en faites la malheureuse victime de vos caprices. Préparez-vous une entreprise militaire, ils prophétisent votre chute imminente et s'en réjouissent. L'avez-vous ajournée, ils appellent cette mesure de prudence une reculade. La discrétion, ou plutôt le respect que je vous dois me défend d'entrer dans un plus grand détail. Ce peu de mots vous feront comprendre le reste...
B De pareils discours, répétés sans cesse, éteignent dans le cœur de vos sujets toute affection pour vous. Ce sont des semences de révolte qui germent insensiblement, qui poussent de profondes racines, et qui ne tarderont pas, si vous n'y mettez bon ordre, à prendre toute leur croissance. . .
» Oserai -je, seigneur, vous proposer ici, sans dé- .tour, ce qu'il me parait que vous devriez faire? Les voies de douceur et de condescendance n'ont rien qui produise effet jusqu'ici sur ces hommes impatients du joug : tous les égards que l'on a pour eux leur persuadent qu'ils sont redoutables et les rendent plus insolents. Essayons d'autres moyens, ou plutôt, prenons de tous les moyens le seul qui soit efficace pour couper jusqu'à la racine un mal toujours croissant. Aujourd'hui ou
LA MORALE EN ORIKNT iHlj
jamais, il est temps de fermer la bouche à ces calomniateurs. Qu'ils sachent que votre ])uiss:jn('e n'a de bornes que celles que vous voulez bien lui prescrire (1). »
Les lettrés tinrent bon, ce qui est rare ; ils attendirent sans peur que, de la destruction des livres, on passât aux sévices contre les écrivains et n'attendirent pas longtemps. Quatre cent soixante, dans la capitale seulement, furent pris et martyrisés.
Deux ans après, l'empereur mourut. Son tombeau n'était pas fermé, que des intrigues de palais suscitèrent de grands troubles suivis d'effroyables carnages. En 202, la dynastie de Tsin était perdue, exterminée. Bientôt après, une loi réparatrice rendait aux livres la liberté de paraître, et donnait aux lettrés celle déjuger publiquement la mémoire de leur persécuteur. Ils ne s'y épargnèrent pas et la rendirent exécrable. Ces retours sont chose fréquente en histoire, (A. M.)