VAINCUS ET CONQUERANTS
DISCOURS AUX GRANDS DE RACE MAMCHOUE, QUI DEMANDAIENT POUR LEUR NATION DES PRÉROGATIVES SUR LES CHINOIS
Vous voulez être distingués des Chinois par des prérogatives particulières : ignorez-vous que tous les hommes sont également les enfants du Ciel? Le Ciel a créé les Mantchoux , il a créé les Chinois : tous sont égaux devant lui, et les vertus seules obtiennent à ses yeux la préférence.
Le Mantchou est un homme, et le Chinois est un homme. Si vous me parlez de la différence que doivent mettre entre les hommes leurs bonnes et leurs mauvaises
qualités, ne se rencontrent-elles pas dans les inilividus d'une même nation'.' Vous voulez, peut-être, que, dans la distribution des emplois, je ne considère que l'origine des sujetsqui me seront proposés, sans avoir égard à leurs qualités personnelles. Je ne demanderai plus s'ils sont capables ; mais je m'informerai bien exactement s'ils sont ou Chinois ou Mantchoux.
Ainsi je n'emploierai donc que les derniers? Osezvous bien me donner ce conseil ? Ignore-t-on qu'il se trouve entre eux un grand nombre d'ambitieux, d'âmes vénales, d'infracteurs des lois, ne pensant qu'à leurs propres intérêts, et toujours prêts à tromper leur souverain ?
J'ordonne également aux sujets des deux nations qui se trouveront employés ensemijle, de se comporter mutuellement comme des amis, comme des frères, de s'aider de leurs conseils, de régler, de juger les affaires d'un accord unanime et dépouillés de toute passion.
Qu'on ne se dise plus réciproquement : « Je suisMantchou et tu es Chinois. » Il est imposssible à une nation de dépouiller son caractère. Les positions du globe ne sont pastoutesles mêmes; chaque pays est vivifié par un air différent, et les influences du climat impriment à chaque nation un caractère qui lui est propre. Ici régnent certaines coutumes et se remarquent certains penchants : d'autres penchants, d'autres coutumes refînent et se remarquent ailleurs. Les Mantchoux sont habiles à tirer de l'arc, et les Chinois se distinguent dans l'art d'écrire. Les hommes sont adroits et vifs au couchant et au nord; intelligents et spirituels au levant et au midi. La nature les a ainsi foi-més. Qui oserait, qui
LA MOHALE EN OIUEXT 3^
pourrait lui résister 'MJuc servirait (remployer lufoice pour leur ù(er le peneliant et les mœurs tju'elle leur inspire'K) vous (jui vivez sous une même puissance, réunissez vos conseils, vos talents, vos travaux, p<iur le bien de TÉtat.
Ce qui rend les hommes égaux, c'est que tous ont reçu le don de l'intelligence. Servez le souverain, sovezlui lidèles, respectez vos pères, suivez les lois de la justice et de la vérité : voilà ce que la nature prescrit à tous les hommes. S'ils écoutent sa voix, ils ne demanderont pas, avant de se choisir un ami, quelle est son origine, et de quel pays était son père : ils ne loueront pas leurs propres usages pour Ijlàmer ceux des autres; ils ne croiront pas que les mœurs de leur nation sont dignes seules de leur estime, et toutes les autres de leur mépris.
J'ose ici me rendre à moi-même un juste témoignage : en montant sur le trône, je me suis dit que le monde entier n'est qu'une maison ; que tous ses hal)itants ne sont qu'une même famille, et que je devais recevoir les services de tous mes sujets sans m'informer de leur origine. Qu'ils soient zélés et fidèles, qu'ils soient capables de concourir à l'avantage commun, à la prospérité générale; il suffit: C[ue m'importe le reste? Non, je n'admettrai jamais une distinction odieuse entre le Chinois et l'homme de ma nation. Tout sujet vertueux mérite ma confiance, et je rejetterais le malhonnête homme qui serait de mon sang.
Vivez unis, aimez-vous les uns les autres, accordezmoi vos secours avec zèle, comme les pieds et les mains donnent leur secours à Vhomme Alors la maison cornas
iiiuiie poi'tcra siii- des foinlomciits inéhranlubles ; alors rien n'aura le pouvoir d'en altérer la paix. (L'empereur YouNG-TcHiNG ; 1722-1735 — traduit du mantchou par Lkontief et Lévesque)