‹ L'esprit du comte Joseph de MaistreChapitre 14 sur 48 · UKPONSE DU COMTE DE MAISTRE · texte numérisé non relu

UKPONSE DU COMTE DE MAISTRE

« Saint-Pétersbour?, 28 juin 1804.

(( SlRE,

(( L'inestimable conquête que j'ai faite à Rome, en dea venant l'ami de V^otre iMajesté, me procure aujour- (( d'hui un honneur auquel je n'avais nul droit de « m'attendre. Quoiqu'il me soit impossible de répondre « par ce courrier à la lettre qui m'a transmis celle de « Voire Majesté, je ne puis néanmoins tarder un instant « de mettre àses pieds ma vive et respectueuse reconnais- « sance. Oui, sans doute, Sire, l'ami, le frère, le com- « pagnon d'infortune du roi^ mon maître, a toute « sorte de droits sur ma personne ; mais l'honorable « tâche que Votre Majesté veut bien m'imposer présente, (( du moins dans la forme qui me semble prescrite, des « difficultés que je soumettrai incessamment à son «coup d'œil pénétrant (1). Aujourd'hui, je ne puis K exprimer que des actions de grâces.

((Je croyais, Sire, n'avoir plus rien à laisser à mon « fils : je me trompais. Je lui léguerai la lettre de Votre (( Majesté. »

(1) Voir Mémoires politiques, etc., de J. de Maisfre, par A. Hlanc. Cliap. VI. Déclaration de Louis XVUI en 1804 (p. 120 à 136).

Le duc de Blacas, représentant confidentiel du roi à Saint-Pétersbourg, était aussi très lié avec M. de Maistre (1) : une similitude de position, d'infortune et de dévouement avait formé et resserré ces liens.

Quel plus grand, quel plus fidèle ami a jamais eu Fantique race des Bourbons, si ce n'est l'auteur des Considérations sur la France et de tant d'écrits lumineux, où le rôle magnifique de notre pays dans l'histoire de la civilisation et de l'avenir de l'Europe, — du monde entier, — est tracé d'une main si ferme et si assurée, avec Taccent de la plus profonde conviction !

Inflexible sur les vrais et seuls principes en religion et en politique, M. de Maistre était, dans les relations sociales, bienveillant, facile, et d'une grande tolérance : il écoutait avec calme les opinions les plus opposées aux siennes, et les combattait avec sang-froid, courtoisie, et sans la moindre aigreur. Partout où il demeura quelque temps, il laissa des amis : à Lausanne, à Saint- Pétersbourg, aussi bien qu'à Rome et à Florence ; c'est ce qu'attestent de nombreuses et intéressantes lettres publiées tout récemment (2).

On voit — dans la correspondance, à laquelle nous empruntons les traits de cette autobiographie de M. de Maistre, — on voit, dis-je, de quel œil il considérait les succès de Bonaparte, qu'il appelle quelquefois Dœmonium meridionum ; mais le génie et le capitaine furent toujours appréciés par lui à leur haute valeur. 11 s'éton-

(1) Voir les Lettres de M. de Maistre à M. de Blacas dans le t. I des Lettres et Opuscules inédits; passim.

(2) Voir ibidem, t. 1 cl II, passim.

DE J. DE MAISIKE. 59

nait que l'on pût s étonner de rattacheront du soldat français pour celui qui le menait à la victoire.

En passant à Naples en 1802, il s'entretint un jour longuement avec M. Alquier, ambassadeur de la république française : « Après avoir entendu très-attcnti- « vement ce que je lui dis sur les affaires en général et « sur le roi de Sardaigne en particulier, M. Alquier me « dit avec beaucoup de vivacité : — Monsieur le comte, (( qu allez-vous faire à Pétersbourg? Allez à Paris c( dire ces raisons au premier consul y qui ne les a jac( 7nais entendues [\). »

« Cette idée, dit M. Rodolphe de Maistre, avait fait impression sur le comte de Maistre ; car, après la bataille deFriedland et la paix qui la suivit, il demanda une audience à Bonaparte comme simple particulier (2).

Le mémoire qu'il écrivit à cette occasion exprimait en substance le désir de communiquer à l'empereur des Français quelques idées relatives aux intérêts de son souverain (3), et que, s'il voulait l'entendre personnellement sans l'entremise d'aucun ministre, il irait à Paris sans titre et par conséquent sans défense, se remettant absolument entre ses mains pour faire de lui tout ce qui lui plairait.

« Je me demande — écrivait-il, en mai 1808, au <( chevalier de... — s'il n'y aurait pas moyen de tirer

(i) Extrait d'une lettre confidentielle, cité par le comte Rodolphe. Notice, p. 12.

(2) Ibidem.

(;j) Voir la lettre au chevalier de ..., 28 décembre 1807 (p. 164 a 157 dut. 1), et l'autre au même, niai 1808 (p. 179 à 188 du t. 1).

« parti des circonstances en faveur de Sa Majesté ^le c< roi de Sardaigne). Les hommes extraordinaires ont « tous des moments extraordinaires ; il ne s'agit que de « savoir les saisir. Les raisons les plus fortes m'engagent «à croire que, si je pouvais aborder Napoléon, j'aurais « des moyens d'adoucir le lion, et de le rendre plus (( trailable à l'égard de la maison de Savoie (1). »

M. de Maistre donnait sa parole d'honneur que le roi son maître ignorait sa détermination, et, par conséquent, ne l'y avait autorisé en rien. Le général Savary se chargea de faire parvenir ce mémoire à l'empereur, auprès duquel il l'appuya de toutes ses forces. Bonaparte ne répondit pas ; mais les égards singuliers dont M. de Maistre fut l'objet à Saint-Pétersbourg, de la part de l'ambassade française, prouvèrent que sa démarche n'avait pas déplu (2).

Il faut lire tout le détail de cette démarche importante dans les lettres mêmes de M. de Maistre : ce projet fait le plus grand honneur à l'intelligence, à la discrétion, autant qu'au dévouement de son illustre auteur. En suivant pas à pas l'auteur des Considérations sur la France, on remarque deux traits caractéristiques qui ont dirigé toute sa carrière politique : un dévouement à toute épreuve à son souverain, et une espérance, ou plutôt une foi constante dans une restauration inévitable, dont il faisait profession de nignorer que la date.

Veut-on savoir comment cette âme d'élite comprenait la fidélité due au souverain légitime, qu'on l'écoute

(2) Notice [>ar le comte Rodolphe, \>. i'i.

DR J. DE MAISTRK. ♦> 1

prêchant FaHmirable doctrine de l'amour des sujets envers leur prince :

(( Sujets fidèles de toutes les classes et de toutr-s les « provinces, sachez être royalistes. Autrefois c'était un « instinct, aujourd'hui c'est une science. Serrez-vous (( autour du trône, et ne pensez qu'à le soutenir : si (( vous n'aimez le roi qu'à titre de bienfaiteur, et si vous (( n'avez d'autres vertus que celles ([u'on veut bien vous a payer, vous êtes les derniersdes hommes. Elevez-vous « à des idées plus sublimes, et faites tout pour l'ordre « général. La majesté des souverains se compose des res- « pects de chaque sujet. Des crin^es et des imprudences « prolongées ayant porté un coup à ce caractère au- « guste, c'est à nous à rétablir l'opinion, en nous rapa prochant de cette loyauté exaltée de nos ancêtres : la « philosophie a tout glacé, tout rétréci ; elle a diminué (( les dimensions morales de l'homme, et, si nos pères « renaissaient parmi nous, ces géants auraient peine à u nous croire de la même nature. Ranimez dans vos « cœurs l'enthousiasme de la fidélité antique, et cette (( flamme divine qui faisait les grands hommes. Aujouru d'hui on dirait que nous craignons d'aimer, et que « l'alfection solennelle pour le souverain a quelque (( chose de romanesque qui n'est plus de saison : si « l'homme distingué par ces sentiments vient à souffrir « quelque injustice de ce souverain qu'il défend, vous « verrez l'homme au cœur desséché jeter le ridicule « sur le sujet loyal, et quelquefois même celui-ci aura « la faiblesse de rougir; voilà comment la fidélité n'est (( plus qu'une affaire de calcul. Croyez-vous que , du « temps de nos pères, les gouvernements ne commissent

« point de fautes? Vous ne devez point aimer votre sou- « verain parce qu'il est infaillible , car il ne l'est pas ; « ni parce qu'il aura pu répandre sur vous des bience faits, car, s'il vous avait oubliés, vos devoirs seraient «les mêmes. Il est heureux, sans doute, de pouvoir « joindre la reconnaissance individuelle à des sentice ments plus élevés et plus désintéressés; mais, quand (( vous n'auriez pas cet avantage, n'allez pas vous laisser « corrompre par un vil dépit qu'on appelle NOBLE « ORGUEIL. Aimez le souverain comme vous devez ce aimer ïordre^ avec toutes les forces de votre intelli- « gence; s'il vient à se tromper à votre égard , vengezcc vous par de nouveaux services. Est-ce que vous avez ce besoin de lui pour être honnête? ou ne l'êtes-vous ce que pour lui plaire?

ce Le roi n'est pas seulement le souverain, il est Taini ce de la Savoie ; servons-le donc comme ses pères furent ce servis par les nôtres. Vous surtout, membres du prece mier ordre de l'Etat , souvenez-vous de vos hautes ce destinées.

ce Que vous dirai-je? Si l'on vous avait demandé votre ce vie, vous l'auriez offerte sans balancer; eh bien ! la ce patrie demande quelquefois des sacrifices d'un autre ce genre et non moins héroïques, peut-être précisément ce parce qu'ils n'ont rien de solennel et qu'ils ne sont c< pas rendus faciles par les jouissances de l'orgueil, ce Aimer et servir, voilà votre rôle. Souvenez-vous-en et ce oubliez tout le reste. Comment pourriez- vous balance cer? Vos ancêtres ont promis pour vous (I). >)

(I) Lettres d'un ?'orjaliste savoùien à ses compatriotes ; L&usanne, 1793-94.

DE J. DE MAISTRR. 6.1

Ces lip:n(,'S, ([u'on dirait écrites d'hier, tant elles ont d'actualité, tant elles ti'acent nettement leurs devoirs aux vrais amis de la légitimité, sont datées de l'époque néfaste de 1793. M. de Maistre avait trente-neuf ans lorsque son cœur lui dicta ces chaleureuses paroles, dont toute sa vie, ses actions et ses ouvrages furent toujours la constante mise en pratique.

Un an après l'époque où il avait tenté une démarche auprès de Napoléon (1809), M. de Maistre résumait ainsi sa position diplomatique, dans une lettre dont on liraavec intérêt — je n'en doute pas — les citations qui suivent :

«Ma situation, dans ce pays,... est devenue une (( (îspèce de spectacle. Sa Majesté (le roi de Sardaigne) « étant en guerre avec la France , comment puis-je me (( soutenir ici? La chose est si peu probable, que cer- « laines personnes croient que j'ai cessé mes fonctions ; (( et j'ai reçu une lettre de Vienne dont l'adresse portait « bonnement : ci-devant ministre de Sa Majesté « Sarde

« Je suis fort lié avec les plus grands ennemis du « parti français ; je vois beaucoup le comte StrogonofT « et sa belle- fille, la princesse Galitzin-Woldemar, mère « de cette dernière; le comte Grégoire Orloff, etc., etc. « Ces maisons ont levé le masque au point qu'elles ne « reçoivent pas l'ambassadeur de France. Je ne cache « d'ailleurs nullement ma manière de penser (je ne (( m'abstiens que de l'insulte, qui est toujours une sot- K lise) ; cependant cela ne me nuit aucunement auprès (( de la légation française. Tous me font des politesses, (( quoique sans aucune avance de ma part , pas même u celle d'un billet de visite

« Croyez-vous,... que tous ces messieurs se condui- K sissent ainsi à mon égard , s'ils n'avaient point d'in- (( structions? Pour moi, j'en doute...

« Quand je songe que Napoléon a tenu entre ses c( mains, et que la plupart des généraux ont acheté à « Milan la cinquième édition des Considérations sur la « France j que je n'avouais pas , à la vérité , mais que (( tout le monde m'attribuait; qu'il a saisi une lettre de (( Sa Majesté le roi de France, qui me remerciait de ce « livre et me priait de le faire circuler en France par « tous les moyens possibles, croyant aussi que j'en étais c( l'auteur!

(( Quand je pense qu'à l'occasion de la fameuse loi de « 1802 sur les émigrés, et sur ma demande claire et « précise d'être rayé de la liste comme étranger, « n ayant jamais été Français et ne Vêtant pas, ne « voulant jamais l'être et ne pouvant rentrer en « France j j^ ai été rayé de la liste des émigrés et au- « torisé à rentrer en France^ sans obligation de prê- « ter serinent et sans obligation de quitter le service « dît roi!

« Quand j'ajoute à cela tout ce qui se passe à présent, a je tombe dans un étoimement qui tient de la stupeur. « Je vous expose les faits sans y rien comprendre. Je « ne doute pas, au reste, que la tentative que j\ai faite (( l'année dernière pour lui parler (à Napoléon) en face veur de Sa Majesté ne lui ait été agréable. S'il eu (c avait été autrement, il me l'aurait assez fait sentir ici, « où il est maître (1). »

(1) LeUre au conite \\(^ ..., janvier 1809, p. 197 à ÎOO du t. 1 dos Leitres.

r)K J. DK MAISTKK. fi*i

Ces pensées [joliliques, si graves qu'elles lussent, n<' pouvaient entièrement distraire M. de iMaistre du souvenir de sa famille : il y revenait toujours, comme au parfum consolateur de sa vie :

(( Si le ciel , dans sa bonté , me réservait un de ces (( moments si rares dans la vie où le cœur est inondé de (( joie par quelque bonheur extraordinaire et inattendu ; « si une femme, des enfants, des frères séparés de moi « depuis longtemps, et sans espoir de réunion, devaient « tout à coup tomber dans mes bras, je voudrais, oui, tt je voudrais que ce fût dans une de ces belles nuits « d'été, sur les rives de la Neva (1). »

C'est par ce souhait que s'ouvrent les Soirées de Saint-Pétershounj, Ces lignes, pleines de tendresse, terminent le pittoresque tableau d'une promenade sur la Neva, au déclin d'une des plus chaudes journées de juillet 1809:

Aussi fier des succès de salon de son fils que de ses valeureux exploits , il aimait à entretenir ses tilles et son frère, le chevalier, de ces triomphes légers, — augure des sympathies que le noble jeune homme inspirait à l'élite de Taristocratie russe, sa protectrice.

Depuis quelque temps, le jeune Rodolphe était auprès de son père , lorsque celui-ci écrivit à son frère les détails que voici : « Au wiilieu des privations les plus (( fatigantes, je trouve une grande consolation dans le (( chemin que tient Rodolphe : des dames tout à fait H collets-montés l'admettent même dans la société de « leurs filles ; il vient de faire grande figure dans une

(I) ]j'^ Soirées de Saint Pétershourç/, t. 1, p. (•.

fiO ESSAI SUR LA VIE ET LES ECRITS

a fête de famille , chez la comtesse ***, qui s'appelle « Barbe (nom fort à la mode ici). Comme il fallait un « spectacle sans amour , Rodolphe a traduit en vers c( français et totalement purifié une inconcevable farce « du théâtre allemand de Kolzebue, intitulée Antoine « et Cléopâtre. A la fin, il a chanté à la comtesse des « couplets assez bien tournés , qui étaient uniquement « des jeux de mots sur ce mot de Barbe. Lorsqu'il a dit « en finissant : Sans approfondir^ — chacun doit choi- (ç sir — une Barbe sans barbe ^ — le salon a retenti « d'applaudissements (1). »

Et, quelques lignes plus loin, on est navré en lisant les détails de la misérable position de M. de Maistre à cette époque ; je le laisse parler : « Voici le second «hiver que je passe encore sans pelisse ; c'est préci- « sèment comme de n'avoir point de chemise à Ca- « gliari. Au sortir de la cour ou de chez le chancelier « de l'empire, au milieu de toute la pompe asiatique, « un fort vilain laquais me jette sur les épaules un man- (( teau de boutique

(( Le défaut de domestiques dans ce pays et dans ma « position est un des plus singuliers supplices qu'il soit « possible d'imaginer... Cependant,... je ne vois point (( que je sois méprisé , au contraire ; mais ce qui m'a- « muse excessivement, c'est quand on vient se recom- « mander à moi, ce qui arrive souvent (2)

«Souvent le comte de Saint-Julien (ministre d'Au- « triche) vient le soir me chercher, pour aller avec moi « dans le monde. Ses brillants laquais montent mon

(1) p. 249 et 250 du t. 1.

(( escalier en tâtonnant, et nous descendons précédés « d'un paysan qui porte luminare minus ut prœeasef a nocti. Je suis persuadé qu'ils (ont sur moi des chan- « sons en patois autrichien. Pauvres gens! je suis bien « aise qu'ils s'amusent (1). »

On trouvera peut-être que je reviens trop sur ces détails de la gène où vivait M. de Maistre en Russie, et que j'insiste trop sur ces minuties (2) ; mais, rien n'est petit

f2) C'est encore M. de Maistre qui parle :

« Les dépenses me font tourner la tête ; je n'entends rien à l'économie. « De ma vie je n'ai su le prix de rien... L'ordinaire ici est très extraor- « dinaire. La table seule est dévorante; tous les vins, tous les fruits « des pays étrangers sont sur toutes les tables. J'ai mangé un melon '« de six roubles, nn pâté de France de trente, des huîtres d'Angleterre «t à douze roubles le cent. L'autre jour dans un souper en petit comité. « un but une bouteille de Champagne. « Combien vous coùte-t-il, prin- « cesse? » demanda quelqu'un. — A peu près dix francs de France. » « J'avais la bouche ouverte pour dire : « C'est boire assez chèrement, » « lorsqu'une dame s'écria, à côté de moi : « Mais c'est pour rien! » Je « vis que j'avais été sur le point de faire le Savoyard; je;me tus. Au <' reste, voici le résultat : parmi les fortunes énormes, tout le monde « est ruiné, personne ne paye ses dettes, et il n'y a point de justice. » «< Lettre ù M. de Challambert, 5 août 1803, dans les Mémoires poli- « tiques... deJ. de Maistrdy p. 99.

«■ La dépense forcenée de cette ville (Saint-Pétersbourg) ne peut-être « comprise par qui ne la voit pas. Avec mes 6,800 roubles et mon « habit vert, je suis ici comme les trois enfants dans la fournaise : « Mise.ricordia Domini quia non sumus consumpti. Je ne puis sortir " à pied, car je n'ai que la pelisse grossière du carrosse. (Ibidem, loc. « cit. sup., p. 158, et encore p. 159 et suivantes.) Au moment où je « vousécris, je n'ai pu encore me procurer des rideaux à mon lit, ni « un chandelier d'argent pour porter ma lumière, ni un bureau décent « et ostensible pour serrer mes papiers, ni surtout l'apparence d'un «c niénaofe. Lorsque je mange chez moi, la femme d'un soldat qui ne «« sait pas faire une soupe me présente deux plats de domestique suf- « lisants pour exister. C'est là mon luxe. >» {Lettre du 2G février < 1808: /Ait/., p. 312 et 320.) »

08 ESSAr SUR LA VIE ET LES ÉCRITS

dans la biographie d'un homme tel que celui-là. Tout grandit autour de son nom ; et, d'ailleurs, le philosophe chrétien me semble tout aussi admirable — sinon même plus — dans la gaieté de ses aveux, que lorsque sa plume écrit les Considérations su?' la France ou les Soirées de Saint-Pétersbourg , Qui peut en douter un instant? Je remarque surlout la délicatesse de ces confidences , adressées — non pas à une femme, à des enfants, déjà si chagrins de l'exil de leur père, mais à un frère discret. Le cœur a bien de l'esprit et du tact chez les hommes tels que M. de Maistre.

Il aimait — esprit profond et brillant causeur qu'il était — à réunir quelques amis, dignes de lui , et à discuter avec eux sur les plus graves questions de l'ordre moral. Ce fut à la suite de ces soirées si intéressantes qu'il entreprit et termina un de ses plus beaux ouvrages, celui même dontle titre en rappelle la première idée, — les Soii^ées de Saint-Pétersbourg , Laissons-le nous exposer le plan de ces discussions et nous peindre la scène où elles avaient lieu d'ordinaire :

« J'ai grand regret à ces syinposiaques (1), dontl'an- ,u tiquité nous a laissé quelques monuments précieux. «Les dames sont aimables, sans doute; il faut vivre (( avec elles pour ne pas devenir sauvage. Les sociétés « nombreuses ont leur prix; il faut même savoir s'y «prêter de bonne grâce; mais, quand on a satisfait à « tous les devoirs imposés par l'usage, je trouve fort a bon que les hommes s'assemblent quelquefois pour K raisonner, même à table. Je ne sais pourquoi nous

(I) Repas où rentretien roulait sur un sujet (iéterminc — de morale ou (le littérature; du mot grec aua-oai&v, festin.

[)F r. DK MAISTRR. 99

a n'iiiiilons plus les anciens sur ce point. Croyez vouî; « que l'examen d'une question intéressante n'occupât « pas le temps d'un repas d'une manière plus utile et (( plus agréable même que les discours légers ou répré- « hensibles qui animent les nôtres? C'était, à ce qu'il « me semble, une assez belle idée que celle de faire « asseoir Bacchus et Minerve à la même table, pour dé- « fendre à l'un d'être libertin et à l'autre d'être pédante. (( Nous n'avons plus de Bacchus ; . . . mais nous avons une «Minerve bien meilleure que celle des anciens; invi- « tons-la à prendre le thé avec nous : elle est affable et « n'aime pas le bruil ; j'espère qu'elle viendra.

(( Vous voyez cette petite terrasse supportée par

« quatre colonnes chinoises au-dessus de l'entrée de ma « maison (1); mon cabinetde livres ouvre immédiatement « sur cette espèce de belvédère, que vous nommerez, si (( vous voulez, un grand balcon; c'est là qu'assis dans (( un fauteuil antique, j'attends paisiblement le moment ((du sommeil. Frappé deux fois de la foudre, je n'ai « plus de droit à ce qu'on appelle vulgairement hon- (( heur. Je vous avoue même qu'avant de m'êlre affermi « par de salutaires réflexions, il m'est arrivé trop sou- « vent de me demander à moi-même : que me reste-t-il? « Mais la conscience, à force de me répondre MOI, m'a (' fait rougir de ma faiblesse, et depuis longtemps je ne c( suis pas même tenté de me plaindre. C'est là surtout, (( c'est dans mon observatoire que je trouve des mo- (( ments délicieux. Tantôt je m'y livre à de sublimes « méditations. L'état où elles me conduisent par degrés

(1) Maison de campagne où M. de Maislro passait l'été. Voir Les Soiréc.'i di^ Sainf-Péfershourg, t. I, p. 1 et 2.

« lient du ravissement. Tantôt j'évoque, innocent magi- « cien, des ombres vénérables qui furent jadis pour moi (( des divinités terrestres, et que j'invoque aujourd'hui a comme des génies tutélaires (1). Souvent il me semble « qu'elles me font signe; mais lorsque je m'élance vers « elles, de charmants souvenirs me rappellent ce que « je possède encore, et la vie me paraît aussi belle que « si j'étais encore dans l'âge de l'espérance.

« Lorsque mon cœur oppressé me demande du re- « [)os, la lecture vient à mon secours. Tous mes livres « sont là sous ma main : il m'en faut peu, car je suis « depuis longtemps bien convaincu de la parfaite inu- (( tilité d'une foule d'ouvrages qui jouissent encore « d'une grande réputation (2). »

Ce fut en 1812, — à ce que tout me porte à croire,

— qu'il entra en commerce de lettres avec M. de Donald : la lecture de la Législation primitive^ où l'auteur l'avait cité, fut le début de cette correspondance du plus haut intérêt entre deux écrivains si distingués, sous le double rapport des idées et du style. Ce qui les avait frappés et les avait portés l'un vers l'autre, dès le premier abord, c'est cette communion de pensées et de vues, qui, — la manière de les exprimer mise ta part,

— frappera toujours les lecteurs de M. de Maistre et de M. de Donald :

(( Quand on écrit comme vous, il faut s'attendre à a quelques lettres indiscrètes

(c J'ai fait connaissance avec vous, Monsieur, dans les « journaux ; rien n'empôche même que je ne vous cite

(1) Pieux souvenir d'un père et d'une mère adorés!

(2) Les Soirées de Saint-Péterfibonrg,X. I,p. S) i\ il.

DE J. 1)K MAiSTUE. 71

« la phrase qui commença ad invayhirnu de votre « personne et de votre manière. C'est un charmant « coup de sangle donné en passant à Montesquieu « [comme l'a dit j)lalsamment dans V Esprit des Lois « V auteur des Lettres persanes). Je n'ai rien lu de plus «exquis; et certainement, celte phrase ne peut être « oubliée que par un sot

« Malheureusement je ne dois, suivant les apparen- « ces, jamais vous connaître (1). »

M. de Maistre ne croyait pas dire si vrai,....

Cependant, à plusieurs reprises, il s'était bercé de l'espoir bien doux et bien permis de posséder sa l'amille auprès de lui; en 1814, il vit se réaliser ce revêtant caressé et il put embrasser enfin sa fille Constance, alors âgée de vingt et un ans, qu'il n'avait pas vue depuis le jour de sa naissance. Sous l'empire d'une si douce émotion et dans l'attente de sa famille, M. de Maistre écrit ce projet de vie, dont la conception atteste sa gaieté inaltérable au sein même des plus cruelles épreuves de la misère :

« J'attends Rodolphe pour lui céder le grand ma- « niement des affaires, moyennant une pension alimen- « taire et un vêtement honnête, ce qui me paraît juste. « Venez, venez, tous vos emplois sont fixés : Françoise (( (M""^ de Maistre) est ministre de l'intérieur et tréso- « rier général; Rodolphe, ministre au département des «affaires étrangères et payeur en chef; Adèle, secré- «taire en chef pour la politique; et toi (Constance) « pour la philosophie et la littérature, avec des appoin-

(1) Lettre à M. de Bonald, avril 18l2, p. 272 et 273 du t. I.

(( tements égaux et communauté de fonctions pour le « besoin. Moi, je serai le souverain, avec l'obligation de « ne rien faire et la permission de radoter. Si ces con- « ditions sont de votre goût, écrivez : Accorde ; dans le « cas contraire, allez vous promener (1). »

La restauration des maisons de Bourbon et de Savoie, prédite et si vivement désirée par M. de Maistre, s'était accomplie; son cœur tressaillait de joie; déjà il célébrait éloquemment le triomphe de ses convictions (2), lorsque la publication du traité de Paris vint détruire en grande partie son bonheur (3). Adieu encore une fois l'espoir tant bercé de revoir son pays î En philosophe chrétien, M. de Maistre se résigna; mais, dès lors, l'horizon politique se rembrunit plus que jamais à ses yeux, et dès 1814 il prévit 1830 et les suites de 1830, — complément de la trop fameuse révolution de 1789. C'est ce qu'attestent ses lettres à M. de Bonald, à partir de 1814 jusqu'aux derniers moments de sa vie (4). Cependant, un sentiment vivace, irrésistible domine les craintes ou le découragement de ce grand génie, c'est la conviction que la France est toujours à la têle des nations et qu'un jour, — qu'il salue de loin, sans espérer de le voir, — ce grand peuple marchera, suivi de

(1) P. 289 dut. 1.

(l') Lettres et Opuscules ''ncdits, t.' H, p. 344 à 35Î). Discours f/ui devait (Hre prononcé dans l'église catholifjue de Saint-Pétersbourg , (I. l'occasion du service divin céléliré par le ûiiuisire de S. M. le roi de Sardaigne, au iioni des sujets de ce prince, pour rendre grâces à Dieu de l'heureux retour de Sa Majesté dans ses États de terre ferme. 1814.

(3) Voir plus loin l'explication i\c ce passage.

(4) Voir les deux volumes des Lettres et Opuscules inédits, passim.

If

DE J. DE MAISTKE. 73

l*Europe entière, dans les voies glorieuses auxquelles la Providence l'a prédestiné. Cette foi est seule capable de soutenir son courage, ébranlé par la vue de tant de ruines et miné par les épreuves multipliées auxquelles depuis plus de vingt ans il est en proie. Mais, il n'est plus seul ; ses enfants, qu'il désespérait de voir un jour établis dans le monde, suivant leur mérite et leur rang, habitent près de lui, avec lui, à Saint- Pétersbourg, et c'est, pour son cœur, une grande compensation à ses douleurs passées.

Le 14 décembre (1814) il écrivait celte bonne nouvelle à un de ses amis, et il lui disait : « Depuis le 11

« octobre, je suis réuni à ma femme et à mes enfants

« Si vous veniez contempler mon ménage, il serait bien- « tôt pour vous une nouvelle preuve que la fortune « mnd ce quon croit quelle donne. Tant de bonheur « ne pouvait m'étre donné gratis. Cette résurrection « générale, qui a relevé tant de monde, m'enfonce plus « profondément dans l'abîme. Ma malheureuse patrie « est dépecée et perdue (1). Je demeure au milieu du « monde sans biens, et même, dans un certain sens, sans a souverain. Etranger à la France, étranger à la Savoie, « étranger au Piémont, j'ignore mon sort futur (2). »

Et dans une autre lettre, il laisse tomber ces mots touchants, à propos de sa nouvelle vie en famille : « A « présent, nous avons le bonheur d'être malheureux « ensemble (3). »

(1) Allusion au traité de 1814, par lequel la Savoie avait été cédée à la France.

(2) Lettre à l'amiral Tchitchagoiï, p. 315 du t. I. (;i) Lettre à M. de Blacas, p. 3i8.

Toujours fidèle à ses goûts d'études sérieuses et variées, M. de Maistre ne cessa de travailler à divers et importants ouvrages, pendant son séjour en Russie. Lié d'une tendre amitié avec les jésuites de ce pays, il mettait à contribution leur riche bibliothèque, et, se donnant à la théologie, il prenait de temps en temps, avec un de ces savants Religieux, « entre 1 et 9 heures du ma- (( tin y suivant la saison, une tasse de café philosoiiphique ou théologique^ » suivant son expression (1). Cette ardeur au travail, cette sollicitude à profiter de toutes les occasions possibles de s'instruire expliquent la vaste érudition de M. de Maistre, ainsi que la facilité et la solidité avec lesquelles il a pu aborder tant de questions si ardues, sans jamais nous donner le triste spectacle d'erreurs ou de défaillances, si communes dans un grand nombre d'écrits philosophiques ou religieux, modernes.

A l'époque du traité de 1814, le chevalier Nicolas, frère du comte de Maistre, qui, après avoir fait brillamment la guerre, était rentré en Savoie lorsque ses services ne pouvaient plus être utiles à son maître, se dévoua de nouveau, et partit pour Paris avec MM. d'Oncieux et le comte Costa, comme députés de la Savoie, pour demander aux souverains alliés la restitution de leur patrie à ses anciens maîtres. Heureusement la demande fut accueillie, sans quoi il aurait dû, avec ses deux compagnons, émigrer de nouveau et s'exiler volontairement (2).

(l)LeUre au T. R. P. d'Ervelange-Viliy, de la C. de J. ISlo, p. 335.

{2j Notice par le comte Rodolphe, p. 19.

En 1814, le roi de Sardaigne décerna à M. de Maistrc la grand'croix de l'ordre religieux et militaire de Saint-Maurice et Saint-Lazare, comme témoignage de la fidélité et du dévouement à toute épreuve de son vieux serviteur.

Deux ans après (mars 1816), l'Académie royale des sciences, de Turin, nomma l'auteur des Considérations sur la France au nombre des cinq premiers membres nationaux non résidents, qui furent élus alors.

A cette époque, il est plusieurs fois question dans la correspondance de M. de Maistre, des ouvrages qui. devaient faire un nom à son frère, le comte Xavier : « Je (( suis charmé, — dit-il à un ami, — que vous ayez « goûté son Lépreux y dont je suis grand partisan (2)....

« A propos de Voyage autour de ma chambre^ avez- « vous lu la préface de la dernière édition? Elle est de « ma façon, et je serais curieux de savoir si vous trouce vez cette bagatelle écrite en style comme nous. Puisce que vous m'avez fait rire, mon cher marquis, je ne ce veux pas demeurer en reste avec vous. Sachez donc « qu'un censeur de cette capitale (2), en examinant c( pour l'impression le Lépreux de la cité d'Aoste, dit, « en jetant les yeux sur le titre : Hein! on a déjà beauce coup écrit sur cette maladie ! Ce qui signifiait que ce mon frère aurait bien pu se dispenser de se mettre ce sur les rangs. Cela ne vous paraît-il pas joli (3)?» Grâce à ces renseignements précieux, nous appre-

(1) LeUie ù M. Henri de Costa, 1816, p. 409.

(2) Saint-Péteisbourg.

(3) Lettre à M. de la Maisonfort, 1817, p. iG8.

nons que les deux frères s'aidaient mutuellement dans leurs compositions si diverses; et si M. de Maistre écrivit la préface du Voyage autour de ma chambre^ on dit que ce fut son frère Xavier, qui composa le pittoresque tableau d'une promenade sur la Neva, qui ouvre les Soii'ées de Saint-Pétershourq . Aimable échange, douce collaboration , qui fait Féloge de la modestie du grand comte de Maistre, et ajoute un attrait de plus à cette noble et sympathique figure (1) !

Ce fut pendant son long séjour en Russie, qu'il composa leS remarquables et nombreux ouvrages, dont voici les titres : J)es délais de la justice divine ; — Essai sur le principe générateur des institutions humaines ; — du Pape; — de l' Église gallicane ; — les Soii^ées de Saint-Pétersbourg ; — Examen de la philosophie de Bacon. Ces quatre derniers ouvrages ne reçurent les derniers coups de lime qu'après le retour de l'auteur à Turin. Plusieurs opuscules importants sortirent aussi de sa plume dans le même espace de temps : les Deux lettres à mie dame protestante et à une dame 7'usse; — les Lettres sur V Education publique en Russie ; — Lettres sur V Incpàsition espagnole ; — VExamen d'une édition des lettres de madame de Sévigné.

Je remets à parler, en détail, de tous ces ouvrages et autres, à la fm de cet Essai sur la vie et les écrits de M. de Maistre. Je reprends V autobiographie commencée, pour ne plus la quitter jusqu'au dernier jour de celui qui en est l'objet.

(1) Sur Xavier de Maistre, voyez Mémoires politiques^ etc., de J. de Maiftive, par A. Blanc, iiinp. xi. Xavier dr Maisfre{]i. ?32 à 243).

Le renvoides Jésuites de Saint-Pétersbourgelladéfense qu'entreprit en leur faveur M. de Maistro, leur ami et leur digne appréciateur, jetèrent des nuages dans ses relations jusque-là très-affectueuses avec le gouvernement russe, malgré toute la prudence et le respect qu'il avait apportés dans la manifestation de sa pensée à l'égard de cette mesure, selon lui, pleine de périls pour l'avenir politique de la Russie.

« Moi-même, Monseigneur, — écrivait-il, en 1816, à « l'archevêque de Raguse — je me suis trouvé enve- <( loppé dans l'orage par plusieurs raisons. D'abord, « j'étais lié d'amitié avec quelques-unes des personnes « les plus marquantes de la nouvelle Eglise longtemps « avant les derniers événements : et lorsque le moment « du danger est arrivé, j'aurais trouvé indigne de leur (( fermer ma porte. En second lieu, le prince Alexandre (( Golilzin, ministre des cultes et prodigieusement irrité « contre nous, s'était mis, je ne sais pourquoi, à me re- « garder comme l'arc-boutant du fanatisme. Je ne me « suis jamais gêné d'ailleurs pour faire entendre que je (( ne voyais aucun milieu logique entre le catholicisme (( et le déisme. Enfin, Monseigneur, l'empereur a cru (( devoir charger un de ses ministres de me parler des « soupçons qui étaient arrivés jusqu'à lui. J'ai prié ce (( ministre d'assurer Sa Majesté Impériale que jamais je « n^ avais changé la foi d'aucun de ses sujets , 7)iais que c( si quelques-uns deux m'avaient fait par hasardc/uel- (( ques confidences^ ni Vhonneur ni la conscience ne (( ni auraient permis de leur dire qu'ils avaient tort. « Los circonstances m'ont conduit bientôt à répéter « cette déclaration de vive voix à Sa Majesté Impériale

« même. La chose s'est fort bien passée ; cependant, je ne (( voudrais pas répondre qu'il ne restât, au moins pour « quelque temps, encore un peu de rancune dans le (( cœur impérial. J'ai bien connu qu'on lui a fait des (( contes, mais je m'en inquiète peu . 11 ne faut pas, c( comme dit une fable très-vraie^ s'amuser à tueries (( cigales : il faut attendre paisiblement l'hiver (1). »

Dès ce jour, M. de Maistre demanda, avec instance, son rappel en Sardaigne, et il l'obtint (2) : le roi lui donna, à cette époque, le titre et le grade de premier président dans ses cours suprêmes. Au mois de mai 1817, l'empereur Alexandre envoyait dans la Manche une escadre de bâtiments de guerre pour ramener les soldats dont il déchargeait la France : ces vaisseaux partaient dans la plus belle saison pour la navigation : l'empereur permit à M. de Maistre de s'embarquer sur cette escadre avec toute sa famille.

En avril 1817, il écrit au comte de Valaise: « Je ne « sais point encore si l'on prendra terre à Ostende , au c( Havre ou à Cherbourg. Tout cela m'est absolument (( indifférent. Dès que j'aurai le pied en France, je (( croirai être à Turin. Je m'arrêterai à Paris pour (( m'incliner devant le maître, et tout de suite je conti- « nuerai ma route (3). »

Peu après, il disait à M. de Blacas : « Auriez-vous pu (( le croire ? dans deux mois environ, je serai à Paris. . ..

(1) P. 418 et 419.

(2) Lettre à M. de Blacas, décembre 1816, p. 440 et 441 du l. I. — J

« Les intérêts les plus évidents de ma famille ne s'accordant plus avec « mon séjour prolongé dans ce pays, le roi a bien voulu me rappeler, .( sur mes demandes réitérées. »

DE J. DE MAISTRR. 79

« Nous prendrons terre au Havre ou à Cherbourg, et (( vous pensez bien, mon très-cher et excellent comte, « que je ne reverrai point le beau pays ch' Appennin « parte e 7 mar circonda et V Alpi^ sans avoir vu la « grande Lutèce. J'avais tout à fait renoncé à faire con- « naissance avec cette sage, folle, élégante, grossière, « sublime, abominable cité ; et voilà qu'un événement « unique m'y conduit de la manière la plus naturelle. (( Vous avez le temps, M. le comte, de me recommander « dans la grande capitale... Nous ne mettrons guère à (( la voile que dans les premiers jours de juin (1). »

Ce fut le 27 mai que M. de Maistre monta à bord du vaisseau le Hambourg, pour revenir dans aa patrie, après vingt-cinq ans d'absence. 11 arriva à Calais le 20 juin, et le 24 à Paris, oi^i il fut dignement accueilli par l'élite de la société. Reçu par le roi Louis XVUi, il entendit ce prince lui exprimer de nouveau tous les sentiments sympathiques qu'il lui avait jadis témoignés par une lettre, qu'on a lue ci-dessus. A l'Institut, — à l'une des séances duquel M. de Maistre s'était rendu et où, modestement confondu dans la foule, il restait debout, — quatre académiciens l'ayant aperçu lui firent donner un fauteuil dans l'enceinte et voulurent qu'il siégeât avec eux.

Arrivé à Turin, M. de Maistre s'occupa à mettre la dernière main aux ouvrages qu'il avait apportés en portefeuille, de Saint-Pétersbourg

Le roi de Sardaigne en accordant à M. de Maistre le titre, le grade et l'ancienneté de premier président,

(1) P. 465 et 466.

et en le nommant ministre régent de la grande chancellerie par des lettres patentes, dans lesquelles il le loue hautement de son dévouement et de son habileté comme magistrat et comme diplomate, lui imposait de nombreux devoirs. M. de Maistre le comprit ; il se soumit aux ordres de son souverain ; mais , vieux et brisé par les années et par le chagrin, surtout en proie à de vifs soucis pour l'avenir de ses enfants, il épanchait dans ses lettres intimes toutes les peines de son cœur si aimant. Plus d'honneur que de protlt, ainsi pourrait se résumer la situation de M. de Maistre, à son retour de Russie, en Piémont ; et puis, quel effort ne lui fallaitil pas faire, pour renoncera ses travaux littéraires, et se replonger dans le tourbillon de la diplomatie, au moment où il pouvait espérer qu'enfin de nobles loisirs lui seraient accordés — otimn cum dignitate.

Le 6 septembre 1817, il écrit à mademoiselle Constance, sa fille cadette : « La tète me tourne... Les visites, les devoirs de tout genre vont leur train....

« Le dégoût, la défiance, le découragement sont « rentrés dans mon cœur. Une voix intérieure me dit c( une foule de choses que je ne veux pas écrire. Cepen- « dantje ne dis pas que je me refuse à rien de ce qui se « présentera naturellement ; mais je suis sans passion, c( sans désir, sans inspiration, sans espérance. Je ne « vois d'ailleurs, depuis que je suis ici, aucune éclaircie (( dans le lointain, aucun signe de faveur quelconque ; « enfin, rien de ce qui peut encourager un grand cœur

« à se jeter dans le torrent des affaires

c( Avec de certaines dispositions, un certain élan « trompeur vers la renommée, et tout ce qui peut l'ob-

DE J. DE MAISTRK. 81

« tenir légitimement, un bras de fer invisible a toujours « été sur moi comme un effroyable caucbemar qui

« m'empêche de courir et même de respirer En

« attendant, je m'en tiens à mon éternelle maxime, de « supposer toujours le mal, et de me laisser toujours « étonner par le bien (1). »

Secouant bientôt ces pensées pénibles, M. de Maistre trompait ses ennuis , en entretenant sa correspondance avec des hommes éminents, tels que M. de Bonald, l'abbé de Lamennais, etc., et en contribuant, de tout son pouvoir, à la propagande des saines idées, dans sa patrie :

« Il s'est établi à Turin, depuis quelques années, sous « le nom modeste d^Amis catholiques^ une société dontle « but principal est de propager la lecture des bons livres, « en les tenant à un prix très-bas, et souvent même en « les donnant, autant que ses moyens le lui permettent, (( atin de faire circuler la bonne doctrine jusque dans les c( dernières veines de l'Etat... Notre but est précisément <( la contre-partie de la funeste propagande du siècle « dernier, et ... nous sommes parfaitementsûrsde ne pas « nous tromper en faisant précisément pour le bien ce « qu'elle a fait pour le mal avec un si déplorable succès, (c Parmi les livres, nous choisissons surtout ce qu'il y a (( de plus court et de plus à la portée de tout le monde ; (( mais nous tâchons de nous proportionner, autant qu'il « est possible, aux âges, aux caractères et aux capacités c( différentes. Le genre polémique, rhistoricjue et l'asc( cétique occupent alternativement notre pensée, et

« nous varions nos armes suivant les circonstances. Les c( petits traités qui nous occupent principalement n'écarc( tent cependant pas nos yeux des ouvrages capitaux...

(( Notre correspondance s'étend déjà à Rome et dans (( les principales villes d'Italie, à Paris, à Vienne, à (( Genève, etc..

c( Nous avons mis notre société sous l'inspection et <( la présidence immédiate de l'archevêque de Turin. c( Ennemis mortels de V esprit particulier, notre pre- (( mier devoir était de le chasser absolument de chez c( nous (1). »

Qu'on joigne à cela les nombreuses réponses à des lettres scientifiques, les souvenirs donnés à ses amis, et l'on aura une idée de la vie occupée et remplie de M. de Maistre.

Le 17 juin 1819, l'Académie royale des sciences de Turin le nomma membre résidant : c'était un honneur pour elle, et un surcroît de devoirs pour le consciencieux académicien. Sa modestie — modestie simple et vraie — égalait son talent; ses lettres en contiennent plus d'une preuve. L'expression naïve de ce sentiment lui fait trop d'honneur, pour que je puisse résister au désir de quelques citations :

c( Tu me trouveras beaucoup moins disputeur, mon « très-cher et bon frère, sur mes ouvrages — écrivait-il c( en 181 6 au chevalier de Saint-Réal. — - Le doyen (Xa- (( vier de Maistre) m'avait déjà dit un mot sur certaines (( tournures épigrammatiques qui tiennent de la re- « cherche. Je suis fâché de n'avoir point d'avertisseur

(I) Lettre au comte de Stolberg, décembre 1817, p. 480 à 482.

DE J. DE UAISTRE. 83

a à côté de moi, car je suis d'une extrême docilité pour « les corrections. Si tu m'indiquais quelques-uns de ces « concettiy je les condamnerais bien vite, car je ne les « aime pas ; et si tu les as vus dans mes écrits, c'est que « je ne les y ai pas vus moi-même. Au reste, mon cher « ami, tu n'as vu de moi que des opuscules; il me sera tt bien doux de te montrer des ouvrages qui sont tout a. prêts, 11 n'y a pas d'approbation que je préfère à la a tienne; mais je trouve que tu me traites trop frater- (( nellement, — Je m'entends (1). »

Longtemps avant cette époque — en 1794 — le marquis H. de Costa, en remerciant M. de Maistre de l'éloquent éloge funèbre de son fils, lui adressait ces quelques remarques, qui font voir combien il connaissait Pextrême modestie de son ami : a Si vous m'aviez mona tré votre manuscrit, je vous aurais fait quelques oba servations tendant à unir et à simplifier la touche ; tt c'est ce que j'entendais par ce faire antique que je « vous proposais pour modèle. J'aurais barré quelques a épithètes et retranché quelques expressions trop re- {( cherchées, qui ont échappé à votre trop grande faci- « lité et abondance, et qui ôtent, selon moi, un peu de a force au style. Votre amour-propre, cher ami, n'eut « point été blessé de mes observations : on est trop au- « dessus de l'amour-propre quand on est capable de « faire ce que vous avez fait. Mais nous eussions peut- (c être prévenu par là quelques sottes critiques ; tant de i( gens sont plus habiles à découvrir les petites taches c( qu'à sentir les grandes beautés. (2) »

(2) P. 125 et 126 du 1. 11 des Lettres. — La modestie inconteslaMe

Ces observations sont plutôt des éloges que des critiques : je m'explique. Ecrivant comme il pariait, M. de Maistre a dû porter dans tous ses écrits les charmes du dialogue et de la causerie, mais aussi les aimables défauts de ces deux genres. Or, n'est-il pas vrai que certaines incorrections plaisent davantage sous la plume d'un génie heureux, que le purisme rigoriste et sec de tel ou tel médiocre ou nul écrivain? M. de Maistre avait donc les défauts de ses qualités et, — chose rare ! — les qualités de ses défauts : de cette union de qualités et de défauts, résultent une allure, une forme, un style qui captivent le lecteur, l'entraînent et gardent, à chaque fois, une saveur piquante et toujours neuve à ses divers et nombreux écrits. Chez M. de Maistre, le style est vrai- *ment tout l'homme.

Ces concetti^ dont il est le premier à s'accuser, tiennent à sa langue primitive — l'italien — qui affectionne

de M. de Maistre n'allait pas jusqu'à lui ôter le légitime sentiment d'amour paternel que tout écrivain a pour ses ouvrages ; il remerciait ceux qui le citaient dans leurs écrits, et leur en savait un gré infmi. Je trouve des preuves de ce sentiment dans une de ses lettres à M. de Donald (p. 272 du t. I), dans celle-ci à la duchesse des Cars : « C'est « dommage que vous me gâtiez beaucoup, et beaucoup trop en me fai- « sant l'honneur de me citer. Ceci me rappelle un certain dîner, où je « me trouvai un si joli nigaud lorsqu'il vous plut de réciter de mé- « moire, avec une délicieuse emphase, je ne sais quel passage que j'a- « vaisàpeuprèsoublié moi-même,// me semble cependant, ù\'s,?i\?>-](à^?iï\?, « le premier moment et de la meilleure foi du monde, que cela ne m'est « pas nouveau. Un gentil éclat de rire me remit dans la voie. ■ (P. 513.) Enfin, il disait à M. de Marcellus(i8i9) : «< Je n'oublierai jamais, mon- « sieur le comte, que vous êtes le premier Français qui m'ait fait 1 hon- « neur de me citer publiquement. D'autres, bien moins généreux « m'ont copié en silence. » (P. 528.)

Les copistes silencieux se sont bien multipliés depuis : la race des frelons est impérissable.

ces jeux d'esprit, charmes du style d'Ainyot, de Montaigne et de saint François de Sales, et qu'on n'a jamais songé un instant à reprocher à aucun de ces trois merveilleux prosateurs. Je l'ai dit ailleurs et je demande la permission de le redire encore : c( Les hommes de talent (( sans esprit ont toujours été communs ; mais le génie ne « s'est peut-être jamais rencontré sans beaucoup d'es- « prit.

« Ceci est surtout vrai de M. de Maistre. » Infatigable au travail, M. de Maistre — malgré ses nombreuses occupations diplomatiques et autres — avait réuni non-seulement un grand nombre de notes, mais encore il avait ébauché une foule d'opuscules, d'ouvrages même assez considérables — sans compter ceux qui ont été publiés, de son vivant ou après sa mort, — dont ses lettres contiennent de fréquentes mentions : « J'ai de terribles notes sur Genève et sur Calvin (1 ) • » Ailleurs, il disserte longuement et d'une manière intéressante sur la pasigraphie. Je renvoie les érudits et les curieux à ses lettres (2).

En 1818, il dit à M. de Bonald : « Quelques ouvra- « ges importants dorment dans mes portefeuilles (3). » En 1820, il écrit à M. l'abbé Rey : « Le Pape et tout « ce que vous connaissez ne sont que des bluettes,en (c comparaison de tout ce que recèle mon portefeuille. « Je ne sais si je me déciderai ; j'ai deux grands en- « nemis, mes affaires et ma paresse (4). »

(1) Lettre à l'abbé Vuarin, janvier 1818, p. 480 du t. I.

(2) Lettres à M. Dumont, janvier et février 1818, p. 483 à 485, et p. 489 à 492 du t. I.

(4) P. « du t. 11.

Il y a peu de lettres de M. de Maistre qui ne soient le germe de quelque ouvrage ; on y retrouve toutes les grandes pensées qu'il a développées dans ses nombreux écrits.

Cependant les fatigues de l'âme, les travaux de l'esprit, les peines de cœur avaient usé peu à peu une constitution des plus robustes. M, de Maistre perdit, en 1818, son frère André, évêque d'Aoste a ecclésiastique d'une haute distinction par ses talents et son caractère (1) » ; ce fut une immense douleur :

c( Mon excellent frère a emporté avec lui la moitié « de ma vie. Cette plaie est incurable (2).

« Depuis que j'ai perdu l'évêque d'Aoste, mon (( frère ,.... je ne vis plus qu'à demi (3). »

A partir de cette perte cruelle, la santé de M. de Maistre, qui avait résisté au climat de Saint-Pétersbourg, devint chancelante, sa démarche incertaine : sa tête conservait seule toute sa force et sa fraîcheur, et il continuait l'expédition des affaires avec la même assiduité.

Instruit de la gêne profonde où se trouvait son illustre ami, M. de Blacas lui offrit avec une noble déhcatesse une somme assez forte, pour l'aider à se relever : mais, tout en le remerciant avec la plus touchante effusion, M. de Maistre refusa de contracter cette dette, dont il ne prévoyait pas qu'il pût un jour s'acquitter, et il n'accepta que sur les pressantes instances de M. de Blacas. A cette époque (1819), il est plus découragé

(1) Notice par le comte de Rodolphe, p. 21.

(2) LeUre à M. de Donald, 29 mai 1819, p. 169 du t. I.

(3) Lettre à M. de Marcellus, 0 août 1819, p. 527 du t. I.

DE J. i)i: MALSIKE. 87

que jamais, et sa tristesse, sans remède, a quelque chose qui fait du mal :

« Je ne dois plus me faire illusion : il n'y a plus « d'espérance pour moi ; la Fortune est femme, elle

« n'aime que les jeunes gens Seul et sans appui, je

« ne peux vaincre l'opposition sourde qui redoute mes « opinions, et qui est bien plus forte que le roi. Sa (( main vient enfin de signer notre spoliation définitive « en Savoie et à Nice ; le parti qui désirait cette signale ture avec une ardeur toute-puissante l'a obtenue (( enfin sous le voile d'une indemnisation partielle, et (( que je crois tout à fait illusoire : le père commun a (( cru bien faire, c'en est assez pour justifier ses inten- « tiens. Après lui avoir sacrifié nos biens et nos per- ('. sonnes, notre devoir est de lui sacrifier encore les « révoltes du cœur, et de le servir avec un redouble- (( ment de zèle digne de nous, car le roi trompé n'est <( pas moins notre roi. Ce grand procès perdu me rend (( cependant ma chère patrie insupportable ; je resterai c( donc ici (1) si je le puis. Heureux père et heureux « époux, je suis toujours bien chez moi, et c'est un grand « article; ajoutez les livres, vous trouverez que c'est c( assez pour m' acheminer doucement vers le diocèse « de mon pauvre frère. En vivant, comme vous l'avez « vu, c'est-à-dire en capucin bien élevé, j'ai fait quelques « économies : je compte m'en servir pour acheter un « jardin avec une maison au milieu, où je puisse enfin « vivre et mourir même, si je veux, sous un toit qui « m'appartienne; voilà toute mon ambition, mon très-

(1) A Turin.

(( cher comte, et j'espère que vous ne la trouverez pas (( monstrueuse (1). »

Ce qui ajoutait encore aux chagrins de M. de Maistre, c'est qu'il était seul à Turin, depuis son retour de Russie. Sa femme, sa fille cadette et son fils étaient en Savoie ; il n'avait avec lui que sa fille aînée. Le petit chien Biribi, aimable favori et compagnon de voyage, n'avait pas quitté son maître (2).

« Mes dernières années s'éteignent dans le papier (( timbré (3), » écrivait-il en 1819 à madame Des Cars, en faisant allusion à sa besogne de chancelier et peutêtre aussi à la gêne de ses affaires.

« Je ne suis plus au monde ; — dit-il ailleurs — (( adressez désormais vos lettres au feu comte (4). »

Pour lui, ne pouvoir plus lire, étudier et écrire, c'était ne plus exister au nombre des vivants :

« Depuis que je suis attelé au char de la justice, c( tous les jours je vois mieux que je suis déplacé : on « me jette dans les emplois au moment où il en fau- « drait sortir. Je pourrais servir encore la bonne cause c( et jeter dans le monde quelques pages utiles, au lieu « que tout mon temps est employé à signer mon nom, « ce qui n'est pas cependant une brillante affaire. « Malheureusement je ne puis détacher ces chaînes, (( qui sont si précieuses pour ma famille. Hélas ! Dieu (( veuille qu'au prix de toutes les meurtrissures imagi- « nables, je puisse les porter encore longtemps pour me

(1) Lettre à M. de Blacas, 39 mai 18J9, p. 521 et 52S.

(2) Lettre à M. de Karaouloli; juillet 1819, p. 526.

(4) Lettre à M. l'abbé Yuarin, 20 décembre 1819, p. 4 du t. II.

« donner un successeur! L'année 1819 m'anourri d'ah- « sinlhc ; tout s'éteint autour de moi. Que m'importe (( un peu de bruit que je fais ! On écrira sur ma triste « pierre : Periit cum sonitu ; voilà tout. On jalouse « mes titres, mon rang et ceux de mon fils, sans savoir « ce qu'ils coûtent à mon cœur. Je les céderais tous « pour un bon ménage allobroge, tel que je l'ima- « gine

(( Les gens qui jalousent mes emplois, mon rang et c< mon attitude à la cour, ne connaissent pas toutes « mes dignités ; ils ne savent pas que je suis pénitent « noir à Chambéry. Voilà ce qui me reste de ma « patrie. Mon grand-papa me donna mon livre et mon « habit en 1 768 ; mais Dieu sait s'ils ne sont pas égarés ! c( Quoi qu'il en soit, je pourrais être recteur^ et c'est « l'unique emploi à ma portée dans ma chère patrie (1).»

Ce qu'il y a de remarquable dans les lettres de M. de Maistre, et encore plus peut-être dans ses grands ouvrages politiques, polémiques et même religieux, c'est que son inaltérable gaieté — l'àme de son caractère — ne Tabandonne jamais. Parfois, elle se voile ; mais ce n'est pas pour longtemps, le nuage se dissipe et elle brille aussi vive qu'auparavant.

Ainsi, ne dirait-on pas que c'est l'homme le plus heureux du monde et le plus libre de tout souci, qui a écrit ces lignes, adressées à la femme de son fils :

c( Quoique votre galant (le comte Rodophe) me donne « régulièrement de vos nouvelles, cependant je suis « enchanté d'en recevoir de votre main.... Je ne suis c( point en peine du bonheur de Rodolphe : parlez-moi

(r) LeUre à M. l'abbé Rey, 9 février 1820, p. 6 et 7 ilu t. II.

« du vôtre. Etes-vous contente de votre époux ? Ne c( pensez-vous point encore à divorcer ? Expliquez-moi « bien cela, je vous en prie: c'est sur vous que se réunis- « sent toutes les affections de la famille. Nous vous a avons tous épousée, et votre bonheur est notre grande « affaire. ... Je vous recommande mon Rodolphe ; aimez- « le de tout votre cœur, et soyez publiquement sa « maîtresse ; une fois qu'on est bien affichée, on ne (( s'embarrasse plus de rien. Ce mot de maîtresse me « plaît infiniment (1). »

Cependant, M. de Maistre voyait arriver sa dernière heure ; chaque jour le rapprochait du tombeau, et il l'envisageait avec une résignation presque voisine du bonheur. Au commencement de janvier 1821 , ses souffrances le contraignirent à prendre le lit, qu'il ne devait guère plus quitter. Il espérait pourtant encore se relever, et il dicta sa dernière lettre, le 22 janvier de la même année avec cette douce illusion (2), si commune aux malades.

L'amour de son pays acheva de le tuer, a Au commencement de 1821 , lorsque de sourdes rumeurs annonçaient déjà l'ignoble échauffourée révolutionnaire du Piémont, le comte de Maistre assistait au conseil des ministres, où l'on agitait d'importants changements dans la législation. Son avis était que la chose était bonne,

(1) p. 20 et 21 dut. II.

(2) M Aujourd'hui (22 janvier 1821),... je commence à être beaucoup « mieux.... Cette année verra paraître une seconde édition bien perfec-

« tionnée du Pape D'autres années, si Dieu me les accorde, produi-

« ront d'autres choses C'est un tourment pour moi de ne pouvoir

o dévorer les ouvrages de M. de Haller. » il se propose de les lire dès qu'il sera remis, dit-il. (P. 30 et 31 du t. II.)

peut-être même nécessaire, mais que le moment n'était pas opportun. Il s'échaufTa peu à peu et improvisa un véritable discours. Ses derniers mots furent : a Messieurs, la terre tremble, et vous voulez bâtir (1) ! »

A la suite de cette séance les souffrances physiques qui, depuis quelques années, faisaient craindre pour des jours si chers, prirent un caractère des plus alarmants. Sa famille l'entoura de soins dévoués et tendres ; l'illustre malade les repoussa doucement : « Tout cela est inutile : — disait-il — vous ne me tirerez pas d'ici et vous me fatiguerez en vain. »

Chrétien fervent, il appela la religion et ses secours à son lit de mort : la veille, en pleine connaissance, il signa encore plusieurs actes de chancellerie, s'acquittant de ses devoirs jusqu'au bout. Enfin, il expira le 26 février, et le 9 mars la révolution, qu'il avait prédite, éclatait.

Il succomba à une paralysie lente, après une vie de soixante-sept ans de travaux, de souffrance et de dévouement. Son corps repose dans l'église des Jésuites, à Turin. Sa femme et un de ses petits-fils ont déjà été le rejoindre dans la tombe.

« M. de Maistre, en entrant au service à l'âge de dixhuit ans avait une fortune suffisante pour jouir d'une honnête aisance dans sa ville natale. Après avoir servi son roi pendant cinquante ans, il rentra en Piémont dans une honorable et complète pauvreté. Tous ses biens ayant été vendus, il eut part à l'indemnité des émigrés : mais une bonne partie des terres qu'il avait possédées, étant située en France, ne fut point portée en

(1) Notice par le comte Rodolphe, p. 21.

compte. Avec la modeste compensation qui lui fut allouée et un millier de louis que lui prêta le comte de B laças ^ il acheta une terre de cent mille francs environ, seul héritage matériel qu'il légua à ses enfants (1). »

Chétif héritage ! Mais il laissait à sa famille mieux qu'une fortune, il lui léguait un beau nom noblement porté et ses immortels écrits.

Tel fut M. de Maistre, cet homme vraiment antique, à la Plutarque — comme eût dit Paoli ; carré par la base — suivant un mot juste, et qui le peint admirablement, de Napoléon ; un homme vrai dans sa vie, vrai dans ses ouvrages, — que la vieille Rome eût décoré du nom éloquent de Vir!

Et maintenant que nous connaissons l'homme tout entier, l'homme peint par lui-même, — en pied, — il nous reste à étudier l'écrivain, son génie, son style et ses influences.

Des ouvrages de M. de Maistre, la plupart ont été pubhés de son vivant, quelques autres plus ou moins longtemps après sa mort : divers de ses opuscules sont devenus très-rares, introuvables même.

Procédons par l'ordre le plus logique, — celui de la date où furent composés ces ouvrages et opuscules.

1° Éloge de Victor Amédée. Lyon, 1775, in-8°. L'auteur avait vingt-un ans.

2° Discours prononcé par les gens du roi, à la rentrée du sénat de Savoie. 1784, in-8°.

(I) Notice, par le comte Rodolphe, p. 21.

DE J. DE MAISTKE. 93

3" Deux lettres (Tun royaliste savoisien à ses compatriotes. 1793, in-8° (ij.

4" En 1794, M. de Maistre écrivit un touchant opuscule, éloquent discours funèbre dicté par le cœur, et qui a pour titre : Discours à madame la marquise de Costa, sur la vie et la mort de son fils Alexis-Louis- Eugène de Costa^ lieutenant au corps des grenadiers royaux de S. M, le roi de Sardaigne^ né au château de Villars, en Savoie, le 12 av7'il 1778; mort à Turin, le 21 mai 1794, d'une blessure reçue., le 27 avril précédent., à l'attaque du Col- Ardent.

Ce Discours réimprimé dans le second volume des Lettres et Opuscules inédits du comte J. de Maistre (2), est précédé d'une Lettre du ?na)rjuis Henri de Costa., père du jeune héros, à son ami, V auteur du discours :

« Cher ami,

« Je partais au moment où je vous ai écrit la dernière fois, et je ne puis vous dire qu'un mot à compte de tout ce que je vous dois pour votre excellent ouvrage. J'en suis chaque jour plus content, et je ne puis croire qu'il soit du nombre de ceux qui périssent ; il fera, je l'espère, connaître aux âges à venir les charmes et les vertus de mon fils, et les grands talents de mon ami... il

(1) « Peut-être les publierons-nous un jour, dit le comte Rodolphe, « et elles ne manqueraient certainement pas de ce que le néologisme « moderne appelle oc^M«/z7(/. Souvent, à do longs intervalles de temps, « les mêmes erreurs se dressent revêtues de nouveaux sophismes {ea- ^dem mîf/«^a re^vo'^o), et l'invariable vérité apparaît aussitôt pour les « combattie dans son antique et austère beauté. » ( Notice, p. 14, note 1.)

remue tellement mon cœur, que je ne puis croire qu'il n'échauffe et qu'il ne remue pas le cœur des autres. »

Après quelques critiques relativement au style, — critiques qu'on a lues ci-dessus, — M. de Costa ajoute:

« Votre œuvre a des beautés du premier genre et des morceaux d'un abandon sublime; l'idée d'appeler l'âme pure et céleste d'Eugène autour de la demeure de ses tristes parents est ce que j'ai trouvé de plus touchant et de plus heureux (1). L'apostrophe à sa mère, en l'invitant à détourner ses yeux de ce rivage où nous avions vécu heureux pendant tant d'années, est d'un sentiment et d'une simplicité parfaite (2). Le portrait physique de la douce et chère créature est aussi un excellent morceau (3). »

Il n'y a rien à ajouter à cette appréciation, doublement heureuse : M. de Costa était père et de plus un homme de lettres distingué (4).

S"" Jean-Claude Têtu, maire de Montagnole. 1795, in-8^

Brochure politique, aussi piquante qu'ingénieuse, contre certaines dispositions du Directoire français.

6° Cinq paradoxes à madame la marquise de Nav.., Cette boutade amusante, et aussi profonde de sens que spirituelle de forme et de style, fut composée en 1795, à Lausanne, comme l'indique la date de la lettre d'envoi de ces Paradoxes à la dame qui les avait demandés à l'auteur.

(1) p. 161 et 165.

('») Voir, p. 4?5 à 427 du t. I des Lettres^ une leUredc M. de Maislrc à M. Henri de C.osta.

DE J. DE MAISTUE. 95

Le 10 mai 1795, M"' de iNav... écrivait de Turin, à M. de Maistre : « J'ai la tète cassée depuis huit jours par les Paradoxes de Cicéron, que mon fils explique comme il peut. A la fin, la fantaisie m'a pris de savoir de quoi il s'agit, et je me suis recommandée à M. l'abbé Martin... 11 m'a donc expliqué la chose en gros ; et franchement, je trouve tout cela assez plat. Bon Dieu ! A quoi ces graves philosophes s'amusaient-ils? Mais il faut vous dire que ce mot de paradoxes m'a rappelé une de nos charmantes soirées helvétiennes, où vous traitâtes si longuement de V utilité des paradoxes. Vous savez si vous fûtes soutenu ! Et, véritablement, il faut vous l'endre justice j l'approbation générale vous donna tant d'émulation, que pendant huit jours au moins, vous nous dites des choses de l'autre monde. Mais pourquoi, je vous prie, ne me griffonneriez-vous pas quelques paradoxes pour m'amuser? six au moins, par charité, autant que nous en a laissé Gicéron* Aussi bien, il me semble que vous êtes là, en Suisse, les mains dans vos poches, comme un véritable sfacendato et que c'est vousi'endre service que de vcus tirer de votre apathie. Si bien donc, monsieur le comte, que vous me ferez des paradoxes (1). »

M. de Maistre ne tarda pas à satisfaire au désir de M""" de Nav... Le 1*^' août de la même année, — c'està-dire, moins de trois mois après, — cinq paradoxes ( cinq seulement, — un de moins que Cicéron!) parvenaient à l'aimable dame, avec cette lettre :

(1) P. 163 du t. II.

« Lausanne, 1" août 1795.

« Je ne puis rien vous refuser, Madame la marquise, pas même des paradoxes. S'il était en mon pouvoir de disputer avec vous sur quelque chose, ce serait sur l'épithète dont vous honorez un ouvrage de Cicéron. Avec votre permission. Madame la marquise, il n'a rien ïâiide plat Voilà cinq paradoxes bien comptés, Madame ; et si je ne me trompe beaucoup, en les lisant vous louerez ma mémoire. Vous y trouverez une foule de choses que nous avons dites; vous croirez être encore dans cette chaise longue, tenant à la main cet écran qui vous servait de sceptre, et dont vous gesticuliez avectantde grâce toutes les fois qu'il vous plaisait de prendre la parole au milieu d'un petit cercle d'amis sûrs, et d'interrompre par vos charmantes saillies ce que vous appeliez nos extravagances méthodigues.

(( Non, Madame, je ne dédis point ce que je vous dis un jour sur l'utilité des paradoxes. Vous ne le croirez peut-être pas, mais le fait est cependant que ce genre est ce qu'on peut imaginer de plus modeste. En effet, le paradoxe n'affiruie rien, précisément parce qu'il exagère et qu'il s'en vante. Si j'allais dire, par exemple, tout rondement que Locke est un auteur également superficiel et dangereux, il y a tel moderne qui voudrait m'arracher les yeux; mais si je lui dis, Monsieur, cest un paradoxe ^ il n'a plus ni droit ni raison de se fâcher. 11 y a, d'ailleurs, des moments où l'opinion sur certains sujets importants penche trop d'un certain côté. 11 est bon de la traiter alors comme

DE J. DE MAISTHE. 97

a les arbres qui se courbent, et de la tirer avec force du « côte opposé.

« Nous dîmes encore bien d'autres choses à la louange « des paradoxes (1). »

On ne peut mieux définir, avec plus de justesse et avec plus d'esprit ce que c'est que Xa paradoxe : c'est — en un mot — une proposition contraire à l'opinion commune. Ce terme que Ton prend, trop souvent de nos jours, en mauvaise part, n'est dénaturé au point de représenter tout l'opposé de ce qu'il exprime véritablement, que parce qu'on en a perverti le sens, en faisant servir au triomphe du mensonge ou de l'erreur ce puissant auxiliaire de la vérité.

Qu'est-ce le plus ordinairement que cette opinion commune que le paradoxe est destiné à saper et h. détruire, sinon une erreur ou un mensonge, — ou, tout au moins, quelque belle et bonne sottise? La raison n'est pas toujours du côté de la multitude. En vain, invoquet-on le vox populi, vox Dei, le suffi^age universel^ — je demande quels heureux résultats a produits ce dernier, en politique, comme en toute autre chose.

Stultorum numerus infinitas,ai dit le Sage par excellence , ce que je traduirais volontiers par ce vers connu :

Les sots, depuis Adam, sont en majorité.

L'opinion commune — erreur, mensonge, folîe ou niaiserie — a bien le droit d'en vouloir au paradoxe, tout comme le fou au sage, le sot à l'homme d'esprit, l'être dépourvu du sens commun à celui dont le sens le

(\)l\ 104, ihid.

plus droit dicte toutes les paroles et toutes les actions.

D'ailleurs, — pour peu qu'on veuille y réfléchir, — toute vérité pratique n'est-elle pas paradoxale , par le fait même, aux yeux du vulgaire borné ? et ce vulgaire compose ce qu'on décore du beau nom de suffrage universel. Pour ne citer qu'un exemple, la bravoure n'estelle pas un paradoxe aux yeux du lâche?

Mais, c'est assez — si ce n'est déjà trop, — et j'ai bien peur que ces lignes ne semblent autant de propositions paradoxales.

On verra, — lorsque je parlerai de la forme dialogique donnée par M. de Maistre à ses Soirées de Saint- Pétershourg^ — quel parti le vrai philosophe peut tirer du paradoxe pour faire triompher les seuls grands principes. Le paradoxe, bien compris, bien manié, c'est la massue d'IIercule, — c'est la méthode même de Socrate, celle qui procède par le rire pour arriver aux conclusions les plus importantes et les plus inattendues.

Les cinq paradoxes de M. de Maistre sont : 1° Le duel n'est point un crime. — 2° Les femmes sont plus propres que les hommes au gouvernement des États» — 3° La chose la plus utile aux hommes, c'est le jeu. ~ 4° Le beau nest qu'une co?ivention et une habitude. — S*' La 7'éputation des livides ne dépend point de leur mérite.

Ces cinq paradoxes ont paru, pour la première fois, dans le premier volume des Lettres et Opuscules inédits de M. de Maistre (i).

7° Considératioiis sur la France, Lausanne (sous la rubrique de Londres), 1796, in-8\

Telle est la vraie date de la première édition de cette brochure fameuse — qui vaut bien des volumes écrits depuis sur la Révolution française, — et dont l'auteur garda longtemps l'anonyme. Quoique rigoureusement défendu par le méprisable pouvoir qui tyrannisait alors la France, cet ouvrage eut dans la môme année trois éditions, et une quatrième l'année suivante, sans compter les contrefaçons.

Mallet du Pan fut un des éditeurs de cet ouvrage ; c'est lui qui écrivit l'intéressant Avertissement qui le précède.

(( Le hasard — dit-il — a fait tomber entre nos mains le manuscrit de l'ouvrage qu'on va lire. Son auteur nous est inconnu ; mais nous savons qu'il n'est point Français : on s'en apercevra à la lecture de ce livre. Trop d'étrangers, sans doute, surtout en Allemagne, se sont mêlés et se mêlent encore de juger la Révolution, ses causes, sa nature, ses acteurs et ses suites, d'après la lecture de quelques papiers publics. On ne doit point confondre ce fatras avec l'ouvrage ingénieux et instructif que nous publions.

(( Sans adopter toutes les vues de l'auteur ; sans approuver quelques-unes de ses idées qui semblent approcher du paradoxe;... on ne lui disputera ni une grande instruction, ni l'art de la mettre en œuvre, ni des principes d'une incontestable vérité.

<( Il paraît que ce manuscrit, chargé de ratures, n'a pas été revu par l'auteur, et que son travail est incomplet : de là quelques négligences de diction, quelques incohérences, et une précision quelquefois trop sèche dans certains raisonnements trop affirmalifs. Mais ces

imperfections sont rachetées par l'originalité du style, par la force et la justesse des expressions, par nombre de morceaux dignes des meilleurs écrivains, et où une grande étendue d'esprit s'unit à cette pénétration vive et lumineuse, qui au milieu des nuages de la politique polémique, montre des routes et des résultats nouveaux.

« Puisse ce travail être médité par les Français ! il serait pour eux un meilleur guide que cette métaphysique subalterne, absorbée dans le moment qui court, égarée dans les analyses chimériques, et qui croit conduire ou prédire les événements, lorsque les événements l'entraînent à leur suite, sans qu'elle ait même l'esprit de s'en apercevoir. »

Ce jugement fait honneur à Mallet du Pan. Publiciste distingué, protestant de religion et républicain honnête, il eut la confiance des écrivains royalistes, et ce fut sous son couvert que parurent alors bien des brochures, dont celle de Maistre est restée la plus remarquable de toutes.

L'impression que firent les Considérations, au moment où elles parurent, fut vive ; mais leur grande explosion n'eut lieu que vingt ans plus tard, lorsque les événements en eurent vérifié les points les plus mémorables.

Les premières paroles de M. de Maistre retentirent dans l'Europe entière; elles ont laissé un souvenir ineffaçable. « De même quecellesdes prophètes, ces paroles dévoilaient Tavenir, en même temps qu'elles indiquaient aux hommes les moyens de le rendre meilleur.

Ce qu'il avait prédit est arrivé : puisse-t-il être un jour suivi dans ce qu'il a conseillé (1) ! »

11 avait quarante ans lorsfju'il publia ses Considérations sur la France, qui lui valurent une lettre de félicitations de Louis XVIII, où ce prince /e priait de faire circuler ce livre en France par tous les moyens /?055/ô/e5 (2). Cette lettre publiée par le Directoire au nombre des pièces saisies dans l'afîaire du 18 fructidor, ne rendit que plus attrayante encore la lecture des Considérations^ dont le succès était déjà européen.

Napoléon lut, et la plupart de ses généraux achetèrent à Milan la cinquième édition de ce livre, « que je « n'avouais pas, à la vérité, — dit M. de Maistre, qui « nous donne ce curieux détail, — mais que tout le (( monde m'attribuait (3). »

En 1814, au moment de la rentrée des Bourbons en France, il écrivait au comte Potocky ; « Je voudrais « bien que vous relussiez dans ce moment mes Considé- (( rations sur la France, où par un insigne bonheur, (( tout s'est trouvé prophétique, jusqu'au nom des deux « villes qui ont les premières reconnu le roi, Lyon et « Bordeaux ; malheureusement je ne puis plus offrir ce « livre: pendant qu'on le réimprime en France et qu'on « le lit de tout côté, moi-même je ne l'ai plus. Cet ouc( vrage, au reste, et celui que vous venez de lire (Essai t( sur le principe générateur^ etc.), ne sont que despiè-

(1) M. de Saint-Victor, p. 8 et 9 de la remarquable préface qu'il a mise en tète des Soirées de Saint-Pétersbourg, dont il fut le premier éditeur en 1821.

(2) Lettre à M. le comte de..., 10 janvier 1809, p. 199 du t. 1 des Lettres.

(3) Ibid.

i02 ESSAI SUR LA VIE ET LES ÉCRITS

« ces détachées d'un autre ouvrage très-considérable, « qui s'agrandit tous les jours, sans que malheureuse- « ment je puisse voir ou entrevoir- la possibilité de le « publier. Videant posteri[\).)^

L'idée première, la pensée mère des Considérations sur la France, est exposée par leur auteur même, dans ses lettres au baron Vignet des Etoles (2) ; « mais tout « cela exigerait un livre, » conclut-il (3).

Ce livre existe en partie dans les Considérations, et aussi dans mainte autre page de ses lettres et de ses écrits.

A la même époque (7 octobre 1814), M, de Donald écrivait à M. de Maistre : «Toutes les éditions de vos Considérations sont épuisées et on les demande inutilement (4). »

Cédant aux instances de ses amis, l'auteur se décida enfin à donner lui-même une édition de ce bel ouvrage, revue et corrigée de sa main ; cette édition parut en Tannée 1815, avec ce court avis de lui :

« Les Français ayant paru lire avec une certaine (( attention le livre des Considéi^ations sur la France, « on croit faire une chose qui ne leur sera pas désa- « gréable, en publiant une nouvelle édition de cet « ouvrage, expressément avouée par l'auteur, et faite (( même sur un exemplaire apostille de sa main. Au- « cune des nombreuses éditions qui ont précédé n'ayant c( été faite sous ses yeux, il n'est pas étonnant qu'elles (( soient toutes plus ou moins incorrectes ; mais il a

(1) Lettre au comte Potocky, octobre I8i4, p. 295 du t. 1. ^2) P. 25 à 33 du t. \. Ces trois lettres sont à la date de Lau.^anne, (3) P. 33 du t. I.

:4) P. 62 du t II des Lettres.

DE J. DE MAISTKE. 103

(( droit surtout de se plaindre de celle de Paris, publiée « en 1814, in-8% où Ton s'est permis des retranche- « menls et des additions également contraires aux lois (( de la délicatesse ; personne assurément n'ayant le « droit de toucher à l'ouvrage d'un auteur vivant, sans « sa participation. L'édition que nous présentons au- <( jourd'hui au public est faite sur celle de Bâle (1), qui (( commence à devenir rare et contient d'ailleurs, n. comme nous venons de le dire, des corrections qui la « mettent fort au-dessus de toutes les autres. Le temps, « au reste, a prononcé sur ce livre et sur les principes « qu'on y expose. Aujourd'hui il ne s'agit plus de dis- « serter ; il suffit de regarder autour de soi. »

Ce fut M. de Donald, qui, en l'absence de l'auteur, — alors à Saint-Pétersbourg, — se chargea de surveiller cette édition, qu'il avait provoquée un des premiers (2).

Cette édition est précédée d'une lettre de M. 0 ,

général de S. M. l'Empereur de toutes les Russies, à M. le comte de Maistre, en date de Saint-Pétersbourg, du 24 décembre 1814. Cette appréciation remarquable des Considérations mérite que j'en cite quelques-uns des passages les plus saillants :

« Monsieur le comte^

« J'ai l'honneur de vous renvoyer votre ouvrage sur la France. Cette lecture a produit sur moi une

(1) Sous la rubrique de Londres, 1797, in-S», de 25G pages.

(2) P. 62 du t. 11 des Lettres.

sensation si vive, que je ne puis m'empêcher de vous communiquer les idées qu'elle a fait naître

« Ce livre n'est point, comme on me l'a défini avant que je l'aie lu, un bon ouvrage de circonstance , mais ce sont les circonstances qui ont dicté le seul bon ouvrage que j'aie trouvé sur la révolution française.

« Le Moniteur est le développement le plus volumineux de votre livre. C'est là où sont consignés les efforts des hommes en actions et en paroles, et la nullité de ces efforts. S'il y avait un titre philosophique à donner au Moniteur^ je le nommerais volontiers Recueil de la sagesse humaine et preuve de son insuffisance. Votre livre, le Moniteur, l'histoire sont le développement de ce proverbe devenu commun, mais qui renferme en lui la loi la plus féconde en applications et en conséquences : « L'homme propose, et Dieu dispose »

(( Votre éloquent chapitre qui traite de la destruction violente de l'espèce humaine (1), à lui seul, est un ouvrage ; il est digne de la plume de Bossuet.

« La partie prophétique de l'ouvrage m'a également frappé. Voilà ce que c'est que d'étudier d'une manière spéculative en Dieu ; ce qui n'est pour la raison qu'une conséquence obscure, devient révélation. Tout se comprend, tout s'explique quand on remonte à la grande cause. Tout se devine, quand on se base sur elle

« Votre ouvrage est un ouvrage classique qu'on ne saurait trop étudier ; il est classique pour la foule d'idées profondes et grandes qu'il contient. »

En 1819, on s'occupait d'une seconde édition revue

(1) C'est le troisième des Considérations sur la France.

DE J. DE MAISTRE. lOîi

par l'auteur, et on lui demandait une préface, comme il nous l'apprend lui-même; « mais jusqu'à présent — (( dit-il — je n'en ai pas trouvé le temps (i). »

8" Adresse de quelques militaires savoisiens à la nation française. 1796, in-8\

Cette brochure est aussi intitulée ailleurs : Adresse de quelques parents des militaires savoisiens, etc. et Adresse des émigrés à la Convention nationale.

Mallet du Pan fut l'éditeur de cette brochure, oii l'auteur combattait avec beaucoup d'énergie l'application des lois françaises sur l'émigration aux sujets du roi de Sardaigne. Ces pages furent imprimées au-devant d'une édition des Considérations sur la France.

9° Discours du citoyen Cherchemot, commissaii^e du pouvoir exécutif près r administration centrale du M...J le jour de la fête de la souveraineté du peuple.

M. de Maistre, en datant de Venise et de l'année 1799, ce pastiche, — parodie du jt?rtMo5 révolutionnaire, — le fait précéder des quelques lignes que voici :

a Ayant fait un grand amas de phrases révolutionce naires sans aucun but arrêté, j'imaginai depuis de c( les fondre dans un discours imaginaire prononcé par (( quelque personnage civique. Celte idée produisit le (( discours du ciloyen Cherchemot^ qui ferait extrêmece ment rire s'il était imprimé très-exactement, ce qui « serait essentiel à cause des nombreuses et fidèles « citations. »

Ce Discours a paru dans le second volume des Lettres et Opuscules (2) .

(1) Lettre à M. de Marcellus, 19 août 1819, p. 527 du 1. 1 des Lettres.

lO"* Observations critiques sur une édition des Lettres de madame de Sévignè publiées en 1806, chez Bossange,par M. Ph. A. Grouvelle, ancien ministre plénipo tentiaire .

Tout porte à fixer à 1806 même la date de ces Observations : admirateur enthousiaste de madame de Sévignè, dont il rappelle si bien le cœur et le style, dans ses Lettres^ M. de Maistre dut s'empresser de lire cette édition annotée, et sous Tempire du dégoût que lui inspira un si misérable travestissement, il laissa couler de sa plume les pages qui ont attaché pour toujours Fex-régicide, V ex-législateur Grouvelle, au pilori.

Ces Observations ont paru dans le second volume des Lettres et Opuscules (1).

On trouve dans le même volume les opuscules suivants :

11° Lettres à M. le comte Jean Potocki, Quelques m,ots sur la chronologie biblique. Saint-Pétersbourg, novembre 1807 et juin 1810 (2).

L'auteur prouve savamment que la chronologie biblique s'accorde parfaitement avec la métaphysique (c( j'entends la bonne»), avec la théologie, avec la physique et avec la philosophie de l'histoire.

12M une dame protestante, sur la maxime qu'un honnête homme ne change jamais de religion. Saint- Pétersbourg, 9 décembre 1809 (3).

« Cette lettre ayant été lue à une dame russe, sur qui

« elle fit beaucoup d'impression, cette dame demanda « à l'auteur la permission de lui adresser une question « par écrit, ce qu'elle fit bientôt par le billet suivant :

« Saint-Pétersbourg, 29 janvier 1810.

« Monsieur,

« Si une religion ne diffère de l'autre que par deux points très-peu importants, il me semble qu'il n'y a réellement ni schisme ni erreur ; que l'une est aussi bonne que l'autre, ou pour mieux dire, que c'est la même religion professée en deux idiomes différents.

« Vous avez eu la bonté, Monsieur, de me communiquer vos idées, que je crois avoir bien comprises. A mon tour, je vous soumets les miennes. Si ma question n'est point indiscrète, je réclame la promesse que vous m'avez faite, et j'attendrai votre réponse avec beaucoup d'impatience.

« J'ai l'honneur d'être, etc. »

« Cette question — dit M. de Maistre, auteur de la « note qu'on vient de lire — donna lieu à la lettre « suivante :

IS"* Lettre à une dame russe ^ sur la nature et les effets du schisme, et sur l'unité catholique, Saint-Pétersbourg, février 1810 (1).

14" Cinq lettres sur r éducation publique en R^issie^ à M. le comte Rasoumowskij ^ ministre de r instruction publique. Saint-Pétersbourg, juin 1810(2).

(0 lhid.,\).nh à 281.

(2) lbid.,^.2%\ à 340.5

Lumineux et profond travail, qu'on ne saurait trop méditer en Europe, — surtout en France.

Voici en quels termes M. de Maistre apprenait à un de ses amis, comment il avait été amené à traiter cette grande question : «A la prière d'un ami commun, j'ai « complètement analysé et déchiffré un mémoire dia- « bolique écrit en latin avec un art infini, et que les « Russes n'entendaient guère. C'était un plan d'études « excessivement insidieux : j'ai été extrêmement re- (f mercié ; mais le même ministre qui m'avait fait de- « mander cet ouvrage m'a déjà avoué plus d'une fois « qu'il est entraîné comme les autres ; que tout marche « à un bouleversement général, et que celui qui doit y « perdre le plus (l'empereur) est précisément celui qui « le hâte (1). »

1 5° Essai sur le principe générateur des constitutions politiques, et des autres institutions humaines, Saint-Pétersbourg, 1810, in-8°. —Paris, 1814, in-8".

Admirable ouvrage, qui fait suite aux Considérations sur la France, dont il est le développement et dont il généralise les idées fondamentales : on a publié ces deux écrits dans le même volume, notamment en 1814. Paris, in-8°.

Je trouve le germe de cet ouvrage dans ces mots d'une lettre de M. de Maistre, au chevalier de... (1811) : «J'ai « été conduit par mes réflexions... à la découverte, que « je crois incontestable, qu'aucune loi véritablement (( fondamentale et constitutionnelle ne peut être écrite, c( et que si elle est écrite, elle est nulle. Vous prendriez

(1) LeUre au chevalier de..., Saint-Pétersbourg, 18h, p. 256 du 1. 1 des LeHrea

« pcut-etrc ceci pour im paradoxe, monsieur le cheva- « lier ; c'est cependant une vérité, et je l'ai appuyée, « dans un écrit ad hoc, de tant de preuves logirpies et « historiques, que j'ai entièrenrient convaincu de fort (( bons esprits; mais tout cela est dans mon porle- « feuille (1). »

Ailleurs (1815), il dit à l'archevêque de Raguse: «Je prends la liberlé... de mettre sous les yeux de « Votre Excellence un opuscule [V Essai sur le princ( cipe génératew) qui reposait depuis longtemps en « manuscrit dans mon portefeuille avant que je lui « permisse de s'échapper en 1814, sous le voile de « l'anonyme, dans un accès de colère né de la fièvre « constitutionnelle qui travaille TEurope. Je désire que « mes pensées soient du goût de Votre Excellence, et « qu'elle prenne nommément quelque plaisir à voir « Platon, mon philosophe favori, colleter le protestan- « tisme avec tant de vigueur. On a lu cet écrit avec « quelque bonté à Paris, à Londres, et tout nouvelle- <( ment encore en Allemagne. Ici (à Saint-Pétersbourg), (( il a été moins compris, l'esprit philosophique n'ayant « point encore obtenu en Russie le droit de cité, malgré (( le nombre déjà considérable d'individus éclairés « qu'elle possède (2). »

En 1817, il écrivait au R. P. Rozaven, de la compagnie de Jésus : « Les chapitres xxxv etxxxvi de mon... « ouvrage [Essai sur le principe générateur) sont assez « chauds sur votre compte (les Jésuites): le morceau

(I) Août 1811, p. 265 et26GUu 1. 1.

no ESSAI SUR LA VIE ET LES ÉCRITS

ft de Plutarque surtout, tourné en inscription pour le « buste de saint Ignace, a semblé heureux (1). »

M. de Bonald fut, en France, l'éditeur de V Essai sur lepriîicipe générateur. Une de ses lettres à M. deMaistre, en date du 7 octobre 1814, est un accusé de réception d'un exemplaire de cet ouvrage: « Je n'ai pas pu lire encore ce que vous avez eu la bonté de m'envoyer. Un de vos zélés admirateurs, M. de Fontanes, grandmaître de l'Université, me l'a arraché. Très-sûrement, je le ferai imprimer ; mais je le réunirai avec vos Con sidérations, dont toutes les éditions sont épuisées et que Ton demande inutilement. Le volume sera d'une grosseur raisonnable (2). »

Le 16 novembre de la même année, M. de Bonald reprenant et terminant sa lettre, ajoute : « Vous vous étonnerez peut-être. Monsieur, du long intervalle de temps qui sépare cette seconde partie de ma lettre de la première. Votre ouvrage, que j'avais prêté au grand maître avant de le lire moi-même, parce qu'il m'a surpris au moment où je venais de le recevoir, fut par lui prêté à d'autres. J'en avais parlé à mon imprimeur, qui, se trouvant chez moi en mon absence, au moment que l'on venait de me le rapporter, s'en empara pour l'imprimer, ce qui a été fait avec la petite note que vous aviez indiquée, à propos de la déclaration du clergé de France. [On s"* apercevra^ à la lecture de cet ouvrage^ m que r auteur n'est pas né en France.) L'ouvrage est I imprimé ; il l'a même été avant la promulgation de la loi 1 sur la liberté de la presse. Il a fallu cependant le montrer

(2) P. G2 du l. 11 des Lettres

Dli J. DE MAISTRE. il 1

à la consure. I^]n attendant, il circule, à la satisfaction de tons les bons «'sprits ; j'en ai fait à votre intention présent à bien du monde. C'est un livre excellent ; ce sont vos belles Considérations, c'est vous, Monsieur, et vous tout entier... je le répète, c'est un livre d'or. Opiis aureum ! Je ine sers des nnêmes expressions que Leibnitz en parlant de V Exposition de la foi par Bossuet (1)...

(( J'ai voulu vous donner des nouvelles de votre ouvrage. 11 n'est pas encore répandu ; mais, avec les suffrages que je lui connais, il a obtenu tous ceux que vous pouvez désirer dans la cnpilale. C'est avec un extrême plaisir, c'est avec orgueil que je m'en déclare l'éditeur : c'est vous prouver à la fois ma haute considération pour vos talents, et mon respectueux attachement pour votre personne (2). »

L'édition de Paris (1814) est précédée d'une préface de V auteur, où M. de Maistre rattache VEssai sur le principe générateur aux Considé?^ations sur la France, faisant découler VEssai, des Considérations, — comme on l'a déjà vu ci-dessus.

« L'ordre moral — dit l'auteur en terminant sa prête face — a ses lois comme le physique, et la recherche « de ces lois est tout à fait digne d'occuper les médita- « lions du véritable philosophe. Après un siècle entier « de futilités criminelles, il est temps de nous rappeler « ce que nous sommes, et de faire remonter toute « science à sa source. C'est ce qui a déterminé l'auteur « de cet opuscule à lui permettre de s'évader du porte-

(1) P. (>4 etG5 dut. II.

(2) P. 69, ihid.

(( feuille timide qui le retenait depuis cinq ans. On en c< laisse subsister la date, et on le donne mot à mot tel (( qu'il fut écrit à cette époque. L'amilié a provoqué u cette publication, et c'est peut-être tant pis pour Tau- « teur ; car la bonne dame est, dans certaines occasions, « tout aussi aveugle que son frère. Quoi qu'il en soit, « l'esprit qui a dicté l'ouvrage jouit d'un privilège (( connu : il peut sans doute se tromper quelquefois (( sur des points indifférents, il peut exagérer ou parler (( trop haut ; il peut enOn offenser la langue ou le goût, « et dans ce cas, tant mieux pour les malins, si par ha- « sard il s'en trouve; mais toujours il lui restera Tes- « poir le mieux fondé de ne choquer personne, puisqu'il « aime tout le monde ; et, de plus, la certitude parfaite « d'intéresser une classe d'hommes assez nombreuse et « très-estimable, sans pouvoir jamais nuire à un seul : (( cette foi est tout à fait tranquillisante. »

16" Quatre chapitres sur la Russie^ 181 i (publiés par le comte Rodolphe de Maistre. Paris, Vaton, rue du Bac n°50. Une brochure in~8% de VII-197 pages. — 1859.)

Dans un court, mais substantiel et intéressant Avantpropos de l'éditeur (M. le comte Rodolphe de Maistre), on apprend à quelle occasion M. de Maistre écrivit ces pages, qui ont aujourd'hui tant d'actualité, au moment où l'empereur Alexandre il songe à affranchir les nombreux esclaves que renferment ses immenses Etats.

c( Dès les premières années de son séjour en Russie le comte de Maistre rencontrait souvent, chez un ami commun, le comte R (1), personnage d'un esprit

(1) Rasoumowiky.

distingué, d'une érudition rcmarciuable, ot (jui occupait alors une haute position àSaint-Pétorshour^^ La conforniilé des goûts et des sentiments, Tamour du bien et du vrai, et surtout une communauté d'adection pour la Russie et son auguste souverain établirent bientôt entre eux des relations amicales ; les conversations devinrent des conférences suivies, dans lesquelles le comte de Maistre exposait librement ses idées sur des mesures administratives d'une importance majeure pour la prospérité future de l'empire. A la suite de ces entretiens réitérés, le comte R engagea le comte de

Maistre à rédiger par écrit les opinions qu'il avait émises de vive voix, en les classant séparément, suivant les questions spéciales débattues entre eux. Telle fut l'occasion de cet opuscule. Peut-être le personnage qui avait demandé ce travail avait-il l'intention de le mettre sous les yeux de Sa Majesté Impériale. — Mais une chose certaine, c'est qu'en écrivant les quatre chapitres sur la Russie, le comte.de Maistre n'était point dans l'intention de livrera la publicité ces pages entièrement confidentielles. — Après un laps de temps d'un demi-siècle, après la mort de l'auteur et de son ami, la publication de cet écrit ne peut être taxée d'indiscrétion ni oilrir d'inconvénients ; d'autant plus que les questions traitées parle comte de Maistre ne regardent pas toutes exclusivement la Russie et les premières années du dix-neuvième siècle ; il en est plusieurs qui peuvent encore aujourd'hui mériter l'attention des honnnes d'Etat de tous les pays. — La guerre contre la souveraineté et contre la société elle-même dure toujours ou violente ou sournoise ; elle n'est pas resserrée

dans les limites de telle ou telle contrée ; le champ de bataille s'étend du couchant à l'aurore ; les armes, les embûches, les adversaires, les dangers sont les mêmes partout. Pourquoi ne lirait-on pas avec intérêt le rapport d'un combattant, placé il est vrai à une extrémité de la ligne, mais assez bien informé pourtant des opérations de l'ennemi, de ses forces et de ses projets ?

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