‹ L'esprit du comte Joseph de MaistreChapitre 22 sur 48 · DES FEMMES · texte numérisé non relu

DES FEMMES

I. Sur la science des Femmes. — II. I.eur véritable mission. — 111. Les Femmes sont-elles capables de faire tout ce que les hommes font? — IV. Des Femmes qui veulent faire les hommes. — V. Les Femmes font l'homme. — VI. Les droits de la Femme. — VII. Rôle de la Femme dans la civilisation.

Tu as probablement lu dans la Bible ^ ma chère Adèle : « La femme forte entreprend les ouvrages les a plus pénibles^ et ses doigts ont pris le fuseau. » Mais que diras-tu de Fénelon, qui décide avec toute sa douceur : « La femme forte file, se cache^ obéit, et (( se tait (1). » Voici une autorité qui ressemble fort peu aux précédentes, mais qui a bien son prix cependant : c'est celle de Molière, qui a fait une comédie intitulée Les Femmes savantes. Crois-tu que ce grand comique, ce juge infaillible des ridicules, eût traité ce sujet s'il n'avait pas reconnu que le litre de femme savante est

(1) Voir la note A.

en effet nn ridicule? Le plus grand défaut pour une femme, cest dêtre homme. Pour écarter jusqu'à l'idée de celte prétention défavorable, il faut absolument obéir à Salomon, à Fénelon et à Molière ; ce trio est infaillible. Garde-toi bien d'envisager les ouvrages de ton sexe du côté de l'utilité matérielle, qui n'est rien; ils servent à prouver que tu es femme et que tu te tiens pour telle, et c'est beaucoup. 11 y a d'ailleurs dans ce genre d'occupation une coquetterie très-fine et trèsinnocente. En te voyant coudre avec ferveur, on dira : (( Croiriez-vousque cette jeune demoiselle lit Klopstock et le Tasse? » El lorsqu'on te verra lire Klopstock et le Tasse, on dira : « Croiriez-vous que cette demoiselle coud là merveille ? »

Tu penses bien, ma chère Adèle, que je ne suis pas ami de l'ignorance; mais dans toutes les choses il y a un milieu qu'il faut savoir saisir : le goût et l'instruction, voilà le domaine des femmes. Elles ne doivent point chercher à s'élever jusqu'à la science, ni laisser croire qu'elles en ont la prétention (ce qui revient au même quant à l'effet) ; et à l'égard même de l'instruction qui leur appartient, il y a beaucoup de mesures à garder : une dame, et plus encore une demoiselle, peuvent bien la laisser apercevoir, mais jamais la montrer (1).

Tu me demandes, ma chère enfant, après avoir lu mon sermon sur la science des femmes, d'où vient

(1) Lettres et op., etc., de M. de Maistrc, t. I, p. 54 et 65. Lettre à mademoiselle Adèle de Maistre.

DR J. DE MAISIRE. 249

(^11 elles soîit condamnées à la médiocrité? Tu me demandes en cela la raison d'une chose qui n'existe pas et que je n'ai jamais dite. Les femmes ne sont nullement condamnées à la médiocrité ; elles peuvent même prétendre au sublime, mais au sublime féminin. Chaque être doit se tenir à sa place, et ne pas affecter d'autres perfections que celles qui lui appartiennent.

L'erreur de certaines femmes estd'imaginer que, pour être distinguées, elles doivent l'être à la manière des hommes. Il n'y a rien de plus faux.

Comme lu te trompes, mon cher enfant, en me parlant du mérite un peu vulgaire de faire des enfants ! Faire des enfants, ce n'est que de la peine ; mais le grand honneur est de faire des hommes, et c'est ce que les femmes font mieux que nous. Crois-tu que j'aurais beaucoup d'obligations à ta mère, si elle avait composé un roman au lieu de faire ion frère? Mais faire ton frère, ce n'est pas le mettre au monde et le poser dans un berceau; c'est en faire un brave jeune homme, qui croit en Dieu et n'a pas peur du jcanon. Le mérite de la femme est de régler sa maison, de rendre son mari heureux, de le consoler, de l'encourager et d'élever ses enfants, c'est-à-dire de faille des hommes : voilà le grand accouchement, qui n'a pas été maudit comme l'autre. Au reste, ma chère enfant, il ne faut rien exagérer : je crois que les femmes, en général, ne doivent point se livrer à des connaissances qui contrarient leurs devoirs; mais je suis fort éloigné de croire qu'elles doivent être parfaitement ignorantes. Je neveux pas qu'elles croient (pie Pékin est en France, ni qu'Alexandre le Grand de-

manda en mariage une fille de Louis XIV (1). La belle littérature, les moralistes, les grands orateurs, etc., suffisent pour donner aux femmes toute la culture dont elles ont besoin.

Quand tu parles de l'éducation des femmes, qui éteint le génie, tu ne fais pas attention que ce n'est pas l'éducation qui produit la faiblesse, mais que c'est la faiblesse qui souffre cette éducation. S'il y avait un pays d'amhzoncs qui se procurassent une colonie de petits garçons pour les élever comme on élève les femmes, bientôt les hommes prendraient la première place, et donneraient le fouet aux amazones. En un mot, la femme ne peut être supérieure que comme femme; mais dès qu'elle veut émuler Thomme, ce n'est qu'un singe (2).

Voltaire a dit que les femmes sont capables de faire tout ce que font les hommes, etc.; c'est un compliment

(!) C'est la pensée de madame de Maintenon, dans ses Entretiens sur l'éducation des filles, écrits par cette illustre femme, pour l'instruction des demoiselles de Saint-Cyr :

« 11 e^t juste de connaître les princes de sa nation, et d'en savoir suffisamment pour ne pas brouiller la suite de nos rois et leurs personnes avec les princes des autres empires, dont il convient aussi qu'elles aient une légère connaissance, pour ne pas prendre un empereur romain pour un empereur de la Chine ou du Japon, un roi d'Espagne ou d'Angleterre pour un roi de Perse ou de Siam ; mais tout cela sans règles ni méthode , et seulement pour n'être pas plus ignorantes que le commun des honnêtes gens. » (Gùn-rcs co7}iplètes de n7adm7ie de Maintenon, recueillies et publiées pour la première fois, d'après les manuscrits, par M. 'Ih. Lavallée. 1855, p. 2G, lac. cit. sup.)

(2) Lettres et op., etc., t. I, p. 189 à 101. Lettre à mademoiselle Constance de Maistre. Voir la note H.

DK J. DE .MAISTUE. 2îji

fait à quelque jolie femme, ou bien cV3st une des cent mille et mille sottises qu'il a dites dans sa vie. La vérité est précisément le contraire (1). Les femmes n ont fait aucun chef-clœuvre dans aucun fjenre (2). Elles n'ont fait ni l'Iliade, ni l'Enéide, ni la Jérusalem délivrée, ni Phèdre, ni Athalie, ni Rodogune, ni le Misanthrope, ni Tartufe, ni le Joueur, ni le Panthéon, ni rÉiilise de Saint-Pierre, ni la Vénus de Médicis, ni l'Apollon du Belvédère, ni le Persée, ni le livre des Principes, ni le Discours sur l'Histoire universelle, ni Télémaque. Elles n'ont inventé ni l'algèbre ni les télescopes, ni les lunettes achromatiques, ni la pompe à feu, ni le métier à bas, etc.; mais elles font quelque chose de plus grand que tout cela : c'est sur leurs genoux que se forme ce qu'il y a de plus excellent dans le monde : un honnête homme et une honnête femme. Si une demoiselle s'est laissé bien élever, si elle est docile, modeste et pieuse, elle élève des enfants qui lui ressemblent, et c'est le

(1) Voir la noie C.

(2) M. de Maistre semble oublier ce chef-d'œuvre d'une femme, que mieux que personne il était l'ait pour admirer, et dont sa correspondance contient souvent l'éloge, les Lettres de madame de Sévigné. Mais ces Lettres sont moins l'œuvre d'un auteur, que d'une mère tendrement aimante. C'est elle qui eût pu appliquer avec raison à sa fille ces jolis vers de Pradon :

Vous n'écrivez que pour écrire; C'est pour vous un amusement.

Moi qui vous aime teudrcment, Je n'écris que pour vous le dire.

En dehors de madame de Sévigné, on pourrait citer, je croi?, comme femmes auteurs de chefs-d'œuvre , les Lafayette, les Uicioboni, etc.; car il y a des degrés dans tout, il y a place pour tous dans le cercle littéraire. Mais le développement de cette pensée nous entraînerait hors des bornes d'une simple note.

plus grand chef-d'œuvre du monde. Si elle ne se marie pas, son mérite intrinsèque, qui est toujours le même, ne laisse pas aussi que d'être utile autour d'elle d'une manière ou d'une autre. Quant à la science, c'est une chose très-dangereuse pour les femmes. On ne connaît presque pas de femmes savantes qui n'aient été ou malheureuses ou ridicules par la science. Elle les expose habituellement au ^e^zY danger de déplaire aux hommes et aux femmes (pas davantage) : aux hommes, qui ne veulent pas être égalés par les femmes; et aux femmes qui ne veulent pas être surpassées. La science, de sa nature, aime à paraître; car nous sommes tous orgueilleux. Or, voilà le danger; car la femme ne peut être savante impunément qu'à la charge de cacher ce qu'elle sait avec plus d'attention que l'autre sexe n'en met à le montrer (1).

Une coquette est plus aisée à marier qu'une savante; car, pour épouser une savante, il faut être sans orgueil, ce qui est très-rare ; au lieu que pour épouser la coquette, il ne faut qu'être fou, ce qui est très-commun (2).

(1) « Les femmes ne savent jamais qu'à demi, et le peu qu'elles savent les rend communément fiéres, dédaigneuses, causeuses et dégnûtées des choses solides, » (Madame de Maintenon, Entretiens sur l'éducation des filles. Juin 1G96. vm^ Entrelien, p. 22.) (l'est ici le lieu de citer un trait charmant de modestie de l'illustre savante, madame Dacier. Le comte de Kcijnigsmarck, seigneur allemand de grande distinction, la priait un jou de s'inscrire sur l'album où il recueillait les noms des personnages célèbres qu'il rencontrait dans ses voyages. Elle opposa une longue résistance, et, vaincue enfin par les instances réitérées du voyageur, elle écrivit son nom avec un vers de Sophocle, dont le sen^ est que le silence est l'ornement des femmes.

(2) Lettres' et op., t. 1 , p. 194 et 195, Lettre à mademoiselle Constance de Maistre, -- M. de Bonald a dit avec une spirituelle et fine

J'ai dit, et je ne m'en dédis pas, que les femmos qui veulent l'aire les hommes ne sont que des singes (1) : or, c'est vouloir faire l'homme que de vouloir être savante.

N'as-tu jamais entendu réciter l'épitaphe de la fameuse marquise du Châtelet, par Voltaire? En tout cas, la voici :

L'univers a perdu la sublime Emilie;

Elle aima les plaisirs, les arts, la vérité.

Les dieux, en lui donnant leur âme et leur génie,

Ne s'étaient réservé que l'immortalité.

Or , cette femme incomparable , à qui les dieux (puisque les dieux il y a) avaient tout donné, excepté l'immortalité, avait traduit Newton : c'est-à-dire que le chef-d'œuvre des femmes, dans les sciences, est de comprendre ce que font les hommes. Si j'étais femme, je me dépiterais de cet éloge (2).

ironie : « A un homme d'esprit il ne faut qu'une femme de sens : c'est trop de deux esprits dans une maison. » {Pensées, p. 322.)

(1) M. de Maislre semble avoir eu en vue de critiquer les prétentions de madame de Staël, cette femme-homme, dans la société de laquelle il avait vécu quelque temps. Voir dans \^<èŒuvres de madame de StatM : De la littérature considérée dans ses rapports avec les institutioTi'i sociales. — Chap. iv. Des femmes qui cultivent les lettres (Quelle influence les femmes peuvent avoir sur les lumières), p. 301 à 305, édit. Didot,1844. Il y a en germe, dans ces pages, toute la théorie développée si longuement depuis par Georges Sand,sur la perfectibilité in déllnie.

(2) Lettres et op., t. I, p. 204 et 205. Lettre à mademoiselle Constance de Maistre.

C'est à notre sexe sans doute qu'il appartient de former des géomètres, des tacticiens, des chimistes, etc. ; mais ce qu'on appelle Vhomme^ c'est-à-dire l'homme morale est peut-être formé à dix ans ; et s'il ne l'a pas été sur les genoux de sa mère, ce sera toujours un grand malheur. Rien ne peut remplacer cette éducation. Si la mère surtout s'est fait un devoir d'imprimer profondément sur le front de son fils le caractère divin, on peut être à peu près sûr que la main du vice ne l'effacera jamais. Le jeune homme pourra s'écarter sans doute; mais il décrira, si vous voulez me permettre cette expression, une courbe rentrante qui le ramènera au point dont il était parti (1).

Toutes les législations ont pris des précautions plus ou moins sévères contre les femmes ; de nos jours encore elles sont esclaves sous l'Alcoran , et bêtes de somme chez le sauvage : l'Evangile seul a pu les élever au niveau de l'homme en les rendant meilleures ; lui seul a pu proclamer les droits de la femme après les avoir fait naître, et les faire naître en s'établissant dans le cœur de la femme, instrument le plus actif et le plus puissant pour le bien comme pour le mal. Eteignez, affaiblissez seulement jusqu'à un certain point, dans un pays chrétien, Tinlluence de la loi divine, en laissant

(1) Les Soirées de SaintPétcrsbourg , t. I, p. 214 et 215.

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subsister la liberté qui en était la suite pour les l'emincs, bientôt vous verrez cette noble et touchante liberté dégénérer en une licence honteuse. Elles deviendront les instruments funestes d'une corruption universelle qui atteindra en peu de temps les parties vitales de l'État. 11 tombera en pourriture, et sa gangreneuse décrépitude fera à la fois honte et horreur.

Un Turc, un Persan qui assistent à un bal européen, croient rcver ; ils ne comprennent rien à ces femmes,

Compagnes d'un époux et reines en tous lieux, Libres sans déshonneur, fidèles sans contrainte, Et ne devant jamais leurs vertus à la crainte.

C'est qu'ils ignorent la loi qui rend ce tumulte et ce mélange possibles. Celle même qui s'en écarte lui doit sa liberté. S'il pouvait y avoir sur ce point du plus ou du moins, je dirais que les femmes sont plus redevables que nous au christianisme. L'antipathie qu'il a pour l'esclavage (qu'il éteindra toujours doucement et infailliblement partout où il agira librement) tient surtout à elles : sachant trop combien il est aisé d'inspirer le vice, il veut au moins que personne n'ait droit de le commander.

Enfin aucun législateur ne doit oublier cette maxime : Avant d'effacer l'évangile , il faut enferme?' les femmes^ ou les accabler par des lois épouvantables, telles que celles de l'iude (l).

(1) Les Soirées de Saint-Pétersbourg, t. II, p. \2'k à 42G.

256 l'esprit de j. de maistre.

VH

Il faut remarquer aussi que si le christianisme protège la femme, elle, à son tour, a le privilège de protéger la loi protectrice à un point qui mérite beaucoup d'attention. On serait même tenté de croire que celte influence tient à quelque affinité secrète, à quelque loi naturelle. Nous voyons le salut commence^ par une femme annoncée depuis l'origine des choses : *dans toute l'histoire èvangèlique, les femmes jouent un rôle très-remarquable; et dans toutes les conquêtes célèbres du christianisme, faites tant sur les individus que sur les nations, toujours on voit tigurer une femme (1).

(1) Les Soirées de Saint-Pétersbourg y t. II, p. 426, note 1 .

NOTES

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