‹ L'esprit du comte Joseph de MaistreChapitre 24 sur 48 · EDUCATION · texte numérisé non relu

EDUCATION

I. Conditions d'une bonne éducation. — II. Sur les Traités d'éducation. — m. Dangers des collèges. — IV. Accord étroit de la morale avec la religion. — V. Inconvénient d'une éducation puremeni scientifique. — VI. Périls de l'éducation publique. — VII. Les anciens et les nouveaux instituteurs. — VI 11. Du rôle de la religion dans l'éducation. — IX. Cause de la dégradation du dix-huitième siècle.

Il faut beaucoup de sagesse et d'attention pour ne pas gêner la croissance de la plante humaine par des soins mal entendus ; pour écarter d*elle les plantes parasites et vénéneuses qui se hâtent de lui disputer les sucs de la terre et la rosée du ciel; pour ne pas la courber enfin, en cédant mal à propos à l'envie de la diriger.

Peut-être que l'éducation se réduit à cela. Comment se persuader, en effet, que la nature se soit contredite au point de rendre difficile la chose du monde la plus nécessaire? Le bon sens, éclairé par la vertu, suffit pour donner une excellente éducation. Ce qui nous trompe sur ce point, c'est que nous confondons deux éducations absolument différentes : l'éducation morale et l'édu-

cation scientifique. La première seule est nécessaire, et celle-là doit être aisée. On no peut nier, sans doute, l'importance secondaire et les difficultés de la seconde; mais lorsque le décorateur entre dans un hôtel, Tarchitecte s'est retiré.

L'homme moral est formé plus tôt qu'on ne pense ; et que faut-il pour le former? Eloigner l'enfant des mauvais exemples, c'est-à-dire du grand monde; ramener doucement sa volonté lorsqu'elle s'écarte du pôle, et surtout bien agir devant lui.

C'est pour avoir voulu transposer cet ordre, que de faux instituteurs ont fait tant de mal à la génération présente. Au lieu de laisser mûrir le caractère sous le toit paternel, au lieu de le comprimer dans la solitude pour lui donner du ressort, ils ont répandu l'enfance au dehors : ils ont voulu faire des savants avant de faire des hommes; ils ont tout fait pour l'orgueil, et rien pour la vertu; ils ont présenté la morale comme une thèse ^ et non comme un code; ils ont fait mépriser la simplicité antique et l'éducation religieuse. Qu'est-il arrivé? Vous le voyez (1).

Les traités sur l'éducation ont une grande influence sur ce siècle, qui croit si fort aux livres; mais, avant de lire aucune de ces doctes productions, ne faudrait-il pas se demander s'il peut y avoir un système général d'éducation (2)?

(1) Lettres et op., t. II , p, 128 et 129. Cos lignes sont à la date de 1794.

(2) Ihid.^t. n,p. 129.

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Sur ce point an reste, comme sur tant d'autres, on peut tenir un milieu raisonnable qui accorde les partis opposés. Que les parents à qui la Providence a donné tout à la fois les vertus et les talents, la fortune et le loisir; que ces parents, dis-je, conduisent leurs enfants aussi loin qu'ils le pourront; mais pourvu qu'on possède le premier et le plus important de tous ces dons, qu'on ne se hâte pas au moins d'arracher les enfants de la maison paternelle, l'asile du bonheur et le berceau des vertus. Ne soyons point les meurtriers de l'innocence, en la précipitant de si bonne heure au milieu des dangers qu'accompagnent nécessairement tous les rassemblements nombreux. L'œil du sage s'arrête douloureusement sur ces amas de jeunes gens où les vertus sont solées et tous les vices mis en commun (1).

Les charlatans modernes qui ont usurpé et diffamé le titre de philosophe ont travaillé sans relâche à séparer la morale de la religion ; ils ont dit qu'il n'y avait point encore de morale, que cette science était encore au berceau. Ils nous ont recommandé surtout de ne pas livrer aux prêtres les premières années de l'homme. Un d'eux môme est allé j usqu'à soutenir nettement qu'on ne devait point parler' de Dieu aux enfants {^)\ paradoxe

(1) Leth^s et op., t. II, p. 133.

(2) « Je prévois, dit J J. Rousseau, combien de lecteurs seront surpris de me voir laisser pasi^er tout le [iremier âge de mon élève sans

qui s'approche assez près de la démence pour n'exciter que la pitié (1).

Rousseau a soutenu, dans un ouvrage célèbre, que la science avait fait beaucoup de mal au monde. Sans adopter ce qu'il y a de paradoxal dans cet écrit, il ne faut pas croire que tout y soit faux. La science rend l'homme paresseux, inhabile aux affaires et aux grandes entreprises, disputeur, entêté de ses propres opinions et méprisant celles d'autrui, observateur critique du gouvernement, novateur par essence, contempteur de l'autorité et des dogmes nationaux, etc., etc.; aussi Bacon, génie bien autrement sage et profond que Rousseau, a dit que la religion était un aromate nécessaire pour empêcher la science de se corrompre. En effet, la morale est nécessaire pour arrêter l'action dangereuse et très-dangereuse de la science, si on la laisse marcher seule.

C'est ici où l'on s'est cruellement trompé dans le siècle dernier. On a cru que l'éducation scientifique

lui parler de religion. A quinze ans il ne savait s'il avait une âme, et peut-être à dix-huit n'est-il pas encore temps qu'il l'apprenne ; car, s'il l'apprend plus tôt qu'il ne faut, il court risque de ne le savoir jamais, i^ {Emile , liv. IV, t. Vlll, p. 297 de l'édition ùts Œuvres de Rousseau. Genève, 1782, in-S.)

« Le monde civilisé, s'écrie M. de Bonald, aurait dû se soulever d'indignation contre un écrivain atteint d'une folie ausii dangereuse. Funeste puissance des phrases ! ce prodige d'erreur fut accueilli par des hommes corrompus ou distraits, par des femmes beaux-esprits, et une éducation nouvelle fut dirigée sur ces principes inouïs. » {Traités et Discovrs politiques. De l'éducation dans lo société, chap. 111. De l'éducation religieuse, p. 381.)

(1) Lettres et op., \. H, p. 134.

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était réducation, tandis qu'elle n'en est que la partie, sans comparaison, la moins intéressante, et qui n'a de prix qu'autant qu'elle repose sur l'éducation morale. On a tourné tous les esprits vers la science, et l'on a fait de la morale une espèce de hors-d'œuvre, un remplissage de pure convenance (1). Ce système, adopté à la destruction des Jésuites, a produit en moins de trente ans l'épouvantable génération qui a renversé les autels et égorgé le roi de France.

Toutes les nations du monde, poussées par ce seul instinct, qui ne trompe jamais, ont toujours confié l'éducation de la jeunesse aux prêtres ; et ceci n'appartient point seulement aux temps du christianisme. Toutes les nations ont pensé de même. Quelques-unes mêmes dans la haute antiquité, firent de la science elle-même une propriété exclusive du sacerdoce. Ce concert unanime mérite une grande attention, car jamais il n'est arrivé à personne de contredire impunément le bon sens de l'univers (2).

(1) « L'éducation chrétienne, des effets remontait à la cause, et faisait voir dans l'univers physique l'action d'une volonté toute-puissante; et, si cette discussion ne m'entraînait trop loin, je ferais voir combien le livre le plus élémentaire de la religion (le catéchisme) donnait aux enfants de principes féconds, d'idées fixes, de hautes connaissances, et cependant faciles à la raison, parce qu'elles sont naturelles à notre être. L'éducation philosophique commence aussi par les effets, mais aliène va pas plus loin. Elle encombre la mémoire des enfants de vaines et stériles nomenclatures de minéraux, d'animaux, de plantes, qui rétrécissent leur intelligence, qui dessèchent leur cœur, qui énervent même leurs forces, en les habituant à de petites manipulations; et un enfant croit savoir quelque chose, parce qu'il cloue des papillons, colle des plantes ou arrange de petits morceaux de substances métalliques. » (M. de Bonald, loc. cit. sup., p. 381 et 382.)

(2) Lettre-'i et op., t. 11, p. 282 et 283. Cf. M. de Bonald , Mélanges

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Parce qu'un lycée n'est pas un couvent, il ne s'ensuit pas qu'il doive être une maison suspecte ou môme visiblement corrompue, où le père de familhe n'ose point envoyer ses enfants.

Tout a été dit sur le danger des nombreuses réunions déjeunes gens. Le vice est de sa nature si conttigieux, qu'on doit trembler sur les conséquences de ces rassemblements, où il n'y a pas une seule mauvaise pensée qui ne se communique, pas une mauvaise action qui ne soit connue, pas un mauvais livre qui ne passe de main en main, etc. (1).

Retarder un jeune homme, c'est le sauver (2).

VU

Je me représente les anciens et les nouveaux instituteurs sous l'emblème frappant de deux compagnies d'alchimistes dont l'une se vante de faire de l'argent, et en a fait réellement pendant trois siècles à la face de toute l'Europe, au point que toute notre vaisselle en vient en grande partie. L'autre bande arrive, et dit qu'elle sait faire de l'or; que l'ancienne alchimie ne suffit pas aux besoins de l'Etat ; en conséquence elle demande d'être substituée à l'ancienne compagnie, et d'être mise en possession des laboratoires, vases et ustensiles de sa rivale.

litt.y polit, et philos. 1854, t. Il, p. 4C3 à 488. De Védxtcation publique.

(0 Lettres et op., t. II, p. 30i et 305.

(2) Ibid., p. 30G.

La réponse saute aux yeux : a Point de difficulté, messieurs, quand vous aurez fait de Cor; mais c'est de <Iuoi il s'agit : montrez-nous d'abord le culot au fond du creuset, après quoi vous demeurerez seuls en place ; car il est bien certain que l'or vaut mieux que l'argent. »

Les Français, qui aiment les grandes entreprises, firent l'expérience en question en 1762 (1). L'opération, après quelques années, a produit, au lieu d'or, une vapeur pestilentielle qui a suffoqué l'Europe (2).

Que penser d'une génération qui a tout mis en Fair, et jusqu'aux bases mômes de l'édifice social, en rendant l'éducation purement scientifique! Il était impossible de se tromper d'une manière plus terrible; car tout système d'éducation qui ne repose pas sur la religion, tombera en un clin d'œil, ou ne versera que des poisons dans l'État, la religion étant ^ comme l'a dit excellemment Bacon, V aromate qui empêche la science de se corrompre.

Souvent on a demandé : Pourquoi une école de théologie dans toutes les universités? La réponse est aisée : Cest afin que les universités subsistent^ et que renseignement ne se corrompe pas. Primitivement elles ne lurent que des écoles théologiques où les autres facultés vinrent se réunir comme des sujettes autour d'une reine. L'édifice de l'instruction publique, posé sur cette base, avait duré jusqu'à nos jours. Ceux qui l'ont renversé

(1) Voir la note A.

(2) Lettres ef op , [. II. p. 334 et 335,

chez eux s'en repentiront longtemps inutilement. Pour brûler une ville, il ne faut qu'un enfant ou un insensé ; pour la rebâtir, il faut des architectes, des matériaux, des ouvriers, des millions, et surtout du temps (î).

Ceux qui se sont contentés de corrompre les institutions antiques, en conservant les formes extérieures, ont peut-être fait autant de mal au genre humain. Déjà l'influence des universités modernes sur les mœurs et l'esprit national dans une partie considérable du continent de l'Europe, est parfaitement connue.

Enfin, si l'on n'en vient pas aux anciennes maximes, si l'éducation n'est pas rendue aux prêtres, et si la science n'est pas mise partout à la seconde place, les maux qui nous attendent sont incalculables : nous serons abrutis par la science, et c'est le dernier degré de l'abrutissement (2).

La prodigieuse dégradation des caractères dans le dixhuitième siècle (publiée même physiquement, surtout

(1) M. de Bonald a dit, dans le même sens :

« Tous sont propres à détruire, peu à réédifier. Si l'on donnait à une troupe de marmots le château des Tuileries à démolir, les plus petits casseraient les vitres, les autres briseraient les portes ou mettraient le feu aux charpentes, ei l'édifice, malgré sa solidité, serait bientôt en ruine ; mais, si on leur donnait une chaumière à construire, ils ne sauraient comment s'y prendre, parce qu'il faut, pour bâtir, un plan, un ordre de pensées et de travaux , et qu'il ne faut rien de tout cela pour détruire. C'est là l'histoire des révolutions, el la raison du grand nombre des talents révolutionnaires que l'on a trouvés jusque dans les derniers rangs, et que les sots admirent. » {Œuvres. Pensées^ 1847, p. 307.)

(2) Essai sur le principe générateur des constitutions politiques, etc. Édit. Migne, col. 131 et 132.

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en France, par celle des physionomies) n'a pas d'autre cause que l'extinction des sciences morales sous le règne CKclusif de la physique et de la desséchante algèbre (1).

(1) Examen de la philosophie de Bacon, t. II, p. 262 et 263. Voir la note B.

NOTES

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