DU CHAPITRE VIII
Note A, page 369.
Non moins sévère et non moins juste que M. de Maistre^ M. de Bonald a écrit :
« C'est un bien triste legs qu'a fait à la société madame de Staël, que l'ouvrage posthume... publié sous son nom, des Considérations sur les principaux événements de la révolution française...
« C'est encore un roman sur la politique et la société, écrit sous l'influence (1) des affections domestiques et des passions politiques qui ont occupé ou agité l'auteur; c'est encore Delphine et Corinne, qui font de la politique comme elles faisaient de l'amour ou s'exaltaient sur les chefs-d'œuvre des arts, avec leur imagination, et surtout avec leurs émotions, peut-être aussi avec des inspirations; car les femmes, circonscrites par la nature dans le cercle étroit des soins domestiques, ou, la plupart, quand elles en sortent, livrées à la dissipation, ne parlent guère de politique que par ouï-dire.
(1) Allusion au titre d'un des ouvrages do madame de Slael, Tmiië sur l'influence des passiois.
lASFRir DK J. DE MAISTHE. 'ASli
« Je ne crois pas qu'il y eût en Europe un écrivain moins appelé que madame de Sta<;l à considère?' une révolution. H y a toujours eu trop de mouvement dans son esprit, et trop d'agitation dans sa vie, pour qu'elle ait pu observer et décrire ce mouvement violent et désordonné de la société. 11 faut être assis pour dessiner un objet qui fuit; et ici le peintre n'a pas plus posé que le modèle.
(( Madame de Staël a fait en écrivant sur la politique, la môme méprise qu'avait faite M. Necker en gouvernant. M. Necker était un homme d'affaires et un littérateur, et il s'est cru un homme d'Etat...
a La doctrine politique de madame de Staël est toute en illusions, sa doctrine religieuse en préventions ou en préjugés, et sa doctrine littéraire en paradoxes.
« Deux sentiments dominent dans l'ouvrage de madame de Staël : sa tendresse pour son père, son admiration pour l'Angleterre.
« Avec l'éloge de M. Necker, madame de Staël justifie le renversement de l'ancienne constitution de la France; et, avec l'éloge du peuple anglais, l'impulsion vers les institutions anglaises que donna son père (I)
« Madame de Staël eut mieux fait, je crois, pour sa mémoire et pour notre repos, de conserver à son écrit le caractère de ses conversations; ou, s'il n'était qu'une bienséance conmiandée par les égards dus à la société au milieu de laquelle elle vivait,... d'emporter son secret avec elle, et de ne pas le confier à une œuvre posthume qui ne composera jamais la bibliothèque d'un homme
(1) M. de Donald, Observations sur l'ouvrage de madame la IjH' ronne de Staël , ayant pour titn;: Considérations, etc., p. 529 à 531 de ses Mélanycs litt., polit, et philos. ^ 3* édit. 185?.
cFÉtat, pas plus que ses autres ouvrages celle d'un homme de goût (1). »
Note B, page 372.
Je ne sais — je doute même — si M. de Maistre a eu en vue, supposé qu'il l'ait connue, VÉpistre dédicatoire du premier livre que je feray, due à la plume de Furetière, le spirituel auteur du /?omfln bourgeois. C'est dans ceiieÉj^ih^e à très-haut et très-redouté seigneur Jean Guillaume, dit Saint-Aubin, maître des hautes œuvres (ou bourreau) de la ville... de Paris ^ que je trouve en germe l'idée si magnifiquement développée par M. de Maistre, dans son portrait du bourreau.
« Je prends mon bien où je le trouve, » disaient Molière et la Fontaine; il peut donc être de quelque intérêt de savoir comment l'auteur des Soirées de Saint-Pétersbourg a tiré parti de l'idée première de Furetière :
(( Depuis que j'ai vu louer tant de faquins qui ont des équipages de grands seigneurs, et tant de grands seigneurs qui ont des âmes de faquins, il m'a pris envie de vous louer aussi, et certes ce ne sera pas sans y être aussi bien fondé que tous ces flatteurs. Combien y a-t-il de ces gens qu'on vante si hautement, qu'il faudrait mettre entre vos mains afin de leur apprendre à vivre ? Ils ne font pas si bien leur métier comme vous savez faire le vôtre : car il n'y a personne qui exécute plus ponctuellement les ordres de la justice, dont vous êtes le principal arc-boutant...
« Quant à la noblesse de votre emploi, n'y a-t-il pas quelque part en Asie ou en Afrique un roi qui tient à gloire de pendre lui-même ses sujets, et qui est si persuadé que c'est un des plus beaux appcnnages de sa couronne, qu'il
(1) Ibid., § X, Conclusion, p. 588.
punirait comme un attentat celui qui lui voudrait ravir cet hoiuiour? Lorsque les saints Pères ont appelé Attila, Saladin et tant d'autres rois les bouchers de la justice divine, ne vous ont-ils pas donné d'illustres confrères, etc. (I)? »
Croirait-on que le même esprit de parti pris, qui ne veut voir dans iM. de Maistreque l'apologiste du bourreau, a pris, — au dix-septième siècle, — Vépitre de Furetière au sérieux et a soutenu qu'il avait dédié son Roman hour- (jeois à l'exécuteur des h lutes œuvres ! En vérité, l'erreur suit toujours la même marche et tous les moyens lui sont bons en tout temps.
Note C, page 378.
« C'est un trait remarquable et l'un des plus caractéris- « tiques de Port-Royal. Au lieu du modeste anonyme qui « aurait un peu trop comprimé le moi , ses écrivains « avaient adopté une méthode qui met ce moi à l'aise, « en laissant subsister l'apparence d'une certaine pudeur (( littéraire dont ils n'aimaient que l'écorce : c'était la (( méthode pseudonyme. Ils publiaient presque tous leurs « livres sous des noms supposés, et tous, il faut bien l'ob- « server, plus sonores que ceux qu'ils tenaient de mes- (( dames leurs mères, ce qui fait un honneur infini au dis- « cernement de ces humbles solitaires. De cette fabrique « sortirent MM. d'Htouville, de Montalte, de Beuil, de « Royaumontf de Rebeck, de Fresne, etc. Arnauld, que cer- « tains écrivains français appellent encore avec le sérieux « le plus comique le grand Arnauld, faisait mieux encore :
(I) Voyez p. 337 du Roman bourgeois, édit. de la Bibliothèque (^/zerin'cwwdQ. Jannct, 185i.