DB J. DB HA18TRV
pourvu le mieux qu'il put à la sûreté de sa famille : il s'en sépara, abandonna ses biens et sa patrie, et se retira à Lausanne, où il fut bientôt chargé d*une mission confidentielle auprès des autorités locales, pour la protection des sujets du roi, et surtout d'une quantité de jeunes gens du duché de Savoie qui allaient en Piémont s'enrôler dans les régiments provinciaux.
Bonaparte retrouvant la correspondance du comte de
Maistre tout entière dans les archives de V^enise, lut
avec surprise et admiration ces jugements sûrs et ar-
';vrétés, ces prédictions politiques que lui-même avait
■ réalisées.
Madame de Maistre, son fils et sa fille atnée vinrent
successivement rejoindre le comte à Lausanne ; mais sa
fille cadette, trop enfant pour être exposée aux dangers
^* d'une fuite clandestine, demeura chez sa grand'mère.
Pendant son séjour à Lausanne, M. de Maistre eut une correspondance amicale et suivie avec un bon serviteur de son maître qui résidait à Berne, en qualité de ministre du roi, — le baron Vignet des Etoles (1). Dans une lettre, écrite à cette époque, il apprend à son ami que a ses biens sont confisqués, mais qu'il n'en dor- « mira pas moins. » Dans une autre, tout aussi simplement laconique, il s'exprime ainsi : « Tous mes biens sont vendus, je n'ai plus rien. »
Quelle force d'âme dans ce peu de mots !
Ce fut pendant son séjour en Suisse que M. de Maistre publia les Considérations sur la France, les Lettres d'un royaliste savoisien, Y Adresse des émigrés à la Conven-
(l)Voir les lettres de M, de Maistre à M. des Etoles, p. 55 à 33 du 1. 1 des Lettres.
tion nationale^ le Discours à la marquise de Costa^ et Jean-Claude Têtu. II traTaillait aussi à deux autres ouvrages : Tua sur la Souveraineté^ et Tautre intitulé, Bienfaits de la Révolution^ ou la République peinte par elle-même. Ces deux ouvrages n'ont pas été achevés et sont restés à l'état de fragments. Un petit opuscule inédit, publié récemment. Cinq Paradoxes^ à madame la marquise N. , date aussi de cette époque.
Je remets à parler de ces écrits et d'autres du comte de Maistre^ à tt-MÎte de cet essai biographique, afin de ne pas entraver la marche des faits de cette belle vie^^ Apres Phomme, j'étudierai le philosophe catholique.'
Rappelé à Turin, en 1797, M. de Maistre quitta, non sans regret, la ville de Lausanne qui lui avait été si hospitalière, et où des travaux sérieux et la société de l'historien anglais Gibbon, de l'ex-ministre Necker et de sa fille, la célèbre madame de Staël, avaient adouci pour lui les peines de l'exil.
En divers endroits de ses Lettres, il est question de madame de Staël; le passage suivant d'une lettre à madame de Priero nous donne une idée de la nature des relations qui ont pu exister entre ces deux esprits si oppo^ : c< N'ayant étudié ensemble ni en théologie ni (( en politique, nous avons donné en Suisse des scènes c( à mourir de rire, cependant sans nous brouiller ja- « mais. Son père, qui vivait alors, était parent et ami « de gens que j'aime de tout mon cœur, et que, pour a tout au monde, je n'aurais pas voulu chagriner. Je c( laissai donc crier les émigrés qui nous entouraient^ sans « vouloir jamais tirer l'épée. On me sut gré de cette mo- « dération, de manière qu'il y a toujours eu entre cette
in J. M lUISTIB. 15
« famille et moipaix et amUiiy malgré la diflerence des « bannières. Si Tousentretenei quelque correspondance « avec la bellt dame, je tous prie de la remercier de « son souTeoir, etde l'assurer du mien, ah ! pour cela je «ne mens pas; ajoutei... que dans Texil de Sardaigne a je me soutins, il y a trois ou quatre ans, de nos soirées a hehétiques, etque je chargeai ma vieille amie, madame a Hubert, de lui envoyer des assurances formelles. Mal- « heureusement cette lettre se perdit ; mais madame « Hubert m'écrivit que c'était égale^ parce que via ^passion était connue (!)• »
Bladame de Staël qui — pour me servir d'un mot de Voltaire sur Diderot, — « excellait dans le monologue^ « mais ne valait rien pour le dialogue^ » — madame de Staël devait se louer de la modestie de M. de I^Iaistre, qui, né brillant caoseur, lui laissait toujours rhonneur à$ la conversation ; honiAitf "^pMie savait fort bien réclamer d'une manière excla8ive,'en toute circonstance. DeiijpBtour à Turin, M. de Maistre reprit sa place auprès du roi Charles-Emmanuel IV, qui avait succédé à Victor-Âmédée III, et qui lui accorda une pension de 2,000 livres. Pendant le peu de temps qu'il y resta, il continua à surveiller les études de sa fille ainéc, Adèle, à laquelle il faisait faire des extraits de ses lectures et des conjugaisons de verbes. « J'ai été — lui écrit-il, le «3 juin 1797," — très-content du verbe chérir que tu «m*as envoyé. Je feux te donner un petit échantillon « de conjugaison, mais je m'en tiendrai à Vindicatifs a c'est bien assez pour une fois.
(1) Août 1805, p. 91 du 1. 1 des Lettres,
i6 ESSAI SUm LA YIB BT LES tCllTS
(K Je te chéris j ma chère Adèle : tu me chéris anssi, et (K maman te chérit : nous yous chérissons paiement a Rodolphe et toi, parce que vous êtes tous les deux nos « enfants, et que tous nous chérissez aussi également a Tun et Tautre ; mais c'est précisément parce que vos a parents vous chérissent tant, qu'il faut tâcher de le dc mériter tous les jours davantage. Je te chérissais, mon (( enfant» lorsque tu ne me chérissais point encore ; et «ta mère te chérissait peut-être encore plus, parce d que tu lui as coûté davantage. Nous vous chérissions c( tous les deux lorsque vous ne chérissiez encore que a le lait de votre nourrice, et que ceux qui vous chéris- « saient n'avaient point encore le plaisir du retour. K c( je t'ai chérie depuis le berceau, et si tu m'as chéris de- « puis que tu as pu te dire : Mon papa m'a toujours « chéri ; si nous vous avons chéris également, et si vous c( nous avez chéris de même, je crois fermement que (K ceux qui ont tant chéri, ne changeront point de cœur, a Je te chérirai et tu me chérirai toujours, et il ne sera « pas aisé de deviner lequel des deux chérira le plus « l'autre. Nous ne chérirons cependant nos enfants, ni « moi, nr votre maman, que dans le cas où vous ché- « nVez vos devoirs. Mais je ne veux pomt avoir de soucis « sur ce point, et je me tiens pour sûr que votre papa « et votre maman vous chériront toujours.
« Marque-moi, mon enfant, si tu es contente de cette « conjugaison, et si tous les temps* y sont (pour l'india catif). Adieu, mon cœur (1). »
(1) Lettre à mademoiselle Adèle de Maistre, 3 juin 1797, p. 33 à 35 da t. I des Lettres,
tk
DB J. DB MAISTBB. 17
Cette page est délicieuse de sentiment : l'esprit y ré- Tèle le cœur.
Un autre jour, M. de Maistre complimentant sa fille sur son style et sur son orthographe, qui se perfeclionnenty l'engage à lui écrire de temps en temps ; « mais il ce faut laisser courir ta plume et me dire tout ce qui te « passe dans la tête. Tu as toujours quatre chapitres à <x traiter, tes plaisirs, tes ennuis, tes occupations et tes a désirs : avec cela on peut remplir quatre pciges. Pour « moi, il me suffit de quatre mots, en suivant cette a même division : Monplaisir serait d'être avec toi, mon a chagrin est d*en être éloigné, mon occupation est de « trouver les moyens de te rejoindre, et mon désir est c( d'y réussir. Adieu, mon cher enfant (i). »
Enfin, — J'ai peine à quitter ce bon père, — dans une autre lettre de la même année 1797, il recommande instamment à son Adèle, certain cahier de notts, qu'elle lui avait promis de bien tenir : « Est-il bien gros et bien «c riche? Je suis persuadé que tu y mets toujours quelce (|ue jolie chose de temps en temps (2). »
On connaît à présent un nouvel homme dans l'admirable auteur des Soirées de Saint-Pétershourg^ un tyiHî i/îet/e7 jusqu'ici, — qu'on me permette ce mot, — M. de Maistre, père et instituteur de ses enfants. J'y reviendrai encore, dans la suite.
Cependant, le roi, réduit à se^ faibles ressources, après avoir soutenu pendant quatre ans Tefiort de la France, succomba, et fut obligé d'abandonner sa capitale et ses provinces du continent. Les Français occupèrent Turin :
(1) 18 octobre 1797, p. 36 du t. I des Lettres.
(9) 2 décembre 1797, p. 35 et 36 du 1. 1 des Lettres,
M^ "fe Miétti^ itnà émtçvt^ 2 ihiaiù fur. t lÊam JTmm
^^(^^^^. ^îf^ÂÂÂ. q-n ttitarf0xuÀ di «i i \ «st. Le ysAi^jfé ^t^ÂÀÀ ^t^li Vk \AtqiK moàpbt d'ôckrâ^ 4^ k^if^^U; d^iri^ia : il ▼ %«^iit -ie« •lime?, d£<
tib^f ^M 4^ S^(tf:j ; UamU^ an prTëoaors oorap-ikni I m- \h\^%f 4n uWxTH. h%^%A pofjr leur •JomîcîVf' ii^JL Vér^^x tftt*:fu^. ^tir*: à n\ oa trots nH:inbnii^sdafa&- Uf$9^$if tntf^rti U: ï^mAjTH de (lei^oones doot se compo- <:^it U', rri/;rMf;r^ : cet t^\Acc suffisait stricttiDeiit pour y fyff^êé}$â^f ; Ut umif di-n toiles suspcodoes à des cordes Uf9$i%iff',nitU:H fWîr(\nH\^jïi les limites des habitatioDS. Aa fuA'u'H t/'//f$it.i Ufu: (*j}unu: '\) de jouissance commune, ^^#7// iiff \$ru%U',f 4rf$ U'src, où tous les passagers Tenaient t^ f'hHutïé'r i*\ Uirc, U cuisine ; le froid était excessif. Un \t**H ftU'fU^Mtéfiin de f^'il-Ma^giore, le Pô prit pendant l« uuH ; et^ /pioi/p/il fut libre encore vers le milieu* la h/'ir/fue n4*, troura t'MU'smiut d^jne ceinture de glace. Le //^^Mil^' K/fr|i^^(r^ ministre de Russie, descendait aussi le SUt tUm une \mr(\\m plus l/;gere ; il accueillit à son bord l^r v4iiuU*s de M/iisIre, qui put ainsi continuer sonToyage, \t'.% i\i'.u% r\yv.% /;l;inl bord/^^s de postes militaires (2).
( >ii MHivruir«( si tristes ne s^^ffacèrent jamais de la mé- Ufoire et t\\i VAt*MV de M. de Miistre : longtemps après^ il les i\h\um% d/iris \u\i\ page des Soirées de Saint-Pélt*nlKiurti : « Une curUiuw date me rappelle ce moment
(i; VHmmun tU Is proij«) A Is poupe, entre les bancs des rameurs. {1} NuUtm psr U f.omte Kodolphe, p. 6.
DE J. DE MA18TRE. i9
« OÙ sur les bords d^un fleuve étonné de se voir pris par « les glaces, je mangeai avec un évéque français (l'écc vêque de Nancy) un diner que nous avions préparé « nous-mêmes. Ce jour-là j*étais gai ; j'avais la force de « rire doucement avec Texcellenl homme qui m^attend « aujourd'hui dans un meilleur monde ; mais la nuit (( précédente je Tavais passée à l^ancre, sur une barque « découverte, au milieu d'une nuit profonde, sans feu ni a lumière, assis sur des coffres avec toute ma famille, « sans pouvoir nous coucher ni même nous appuyer un « instant, n'entendant que les cris sinistres de quelques a bateliers qui ne cessaient de nous menacer , et ne a pouvant étendre sur des têtes chéries qu'une misé- « rable natte pour les préserver d'une neige fondue qui « tombait sans relâche (1). »
Après le père, laissons parler le fils : <c Depuis la Polisella, — dit M. Rodolphe de Maistre, — la rive gauche du Pô était occupée par les Autrichiens, et la rive droite par les Françiiis. A chaque instant la barque était appelée à obéissance, tantôt sur une rive, tantôt sur l'autre. Les glaçons empêchaient d'arriver, et les menaces de faire feu qui partaient des deux bords alternativement ne facilitaient pas la manœuvre. La voiture de M. de Karpoff était sur le pont, et les deux enfants de M. de Maistre s'y étaient juchés. Tout à coup un poste français appelle, et l'équipage s'efforce d'obéir ; mais les courants et les glaçons retardeni la manœuvre : le poste prend les armes, et, à l'ordinaire couche en joue les matelots. Enûn on aborde avec peine. — Vos passe-
(0 P. 158 et 159 du t. II delà P« édit. (1821).
20 ESSAI SUR LA VIB ET LES iOKITS
ports? — On les présente ; personne ne savait lire. Le chef du poste propose de retenir la barque, et d^envoyer les passe-ports à TofQcier commandant à la prochaine ville ; mais le caporal s'approche du sergent et lui dit : « A quoi cela sert* il ? on dira que tu es une... bête, et voilà tout. » Sur cette observation, on laissa partir la barque ; mais un des soldats apostrophant le comte de Maistre : « Citoyen, vous dites que vous êtes sujet du a roi de Prusse; cependant vous m'avez un accent... Je a suis fâché de n'avoir pas envoyé une balle dans cette « voiture d'aristocrate. » — « Vous auriez fait là une « belle action, y> lui répondit M. de Maistre, « vous aua riez blessé ou tué deux jeunes enfants, et je suis sûr « que cela vous aurait causé du chagrin. » — « Vous a avez bien raison, citoyen, » répliqua le fusilier; «j'en « aurais été plus fâché que la mère (1). »
Arrivés au Papozze, les voyageurs se séparèrent. M. de Maistre, sur un chariot de village avec sa famille, traversa TAdigetto sur la glace, et vint s'embarquer à Chioggia pour Venise.
Sans autres ressources que quelques débris d'argenterie, sans espoir, il voyait ses biens vendus, sa famille dispersée ; la mère de sa femme, vieille et malade, était en prison depuis un an. Le comte de KevenhûUer, qui avait résidé longtemps à Turin et qui était alors à Venise, aux ordres du cabinet autrichien, mit à la disposition de Tillustre exilé tout ce qu'il possédait. M. de Maistre, sensible à cette marque touchante de sympathie , ne voulut accepter qu'une chambre au rez-de-
(1) Notice^ p. 7.
chaussée, — pièce sans feu , où il se retira aycc sa femme, ses enfants, quelques livres et des papiers. Le soir^ près du foyer improvisé* qui, dans le jour, avait servi à cuire le repas de la famille, le comte de Kcvenhuiler, Tabbé Maury, de nombreux émigrés français, "i— tout ce que Venise renfermait de personnages illustres, venaient s'asseoir et discourir des affaires du temps.
Voici quelques lignes des souvenirs du comte de Maistre sur Tabbé Maury ; elles sont curieuses on ce qu'elles constatent la singulière impression que ce personnage lui avait produite : <k Dans mon voyage de Ve- « nise, pendant Thiver de 1799, j'ai fait connaissance <c ayec le célèbre cardinal Maury. A la première visite « que je lui Gs, il me parla avec intérêt de ma position <c embarrassante, et toujours avec le ton d'un homme « qui pouvait la faire cesser. En vain je lui témoignai c< beaucoup d'incrédulité sur le bonheur dont il me flat- « lait : Noits arrangerons cela^ me dit-il.
« Peu de jours après, je le vis chez la baronne de « Juliana, Française émigrée, qui avait une assemblée « chez elle. U me tira à part dans une embrasure de « fenêtre ; je crus qu'il voulait me communiquer quelle que chose qu'il avait imaginé pour me tirer de Tabime K où je suis tombé. — U sortit de sa poche trois pommes, « qu'on venait de lui donner, et dont il me fit présent (X pour mes enfants.
«( Après avoir vu une fois ma femme et mes enfants, « il en fit des éloges si excessifs, qu'il m'embarrassa. Je c n'estime jamais à demi, » me dit-il un jour, en me « parlant de moi. (Je ne comprends pas cependant pour- « quoi l'estime ne serait pas graduée comme le mérite.)
ce Le 16 février (j'ai retenu cette date), il vint me d voir, et passa une grande partie de la matinée avec « moi. Le soir, je le revis encore; nous parlâmes Ion- « guement sur différents sujets, qu'il rasa à tire d'aile ; « j'ai retenu plusieurs de ses idées (1). »
Ces idées assez extraordinaires méritent d'être lues : les rapporter ici serait un hors-d' œuvre. Je me bornerai à celle-ci : « Les langues sont la science des sots (il parce lait, — dit M. de Maistre, de lui-même, — à un a homme qui en sait cinq, et en déchiffre deux autres).» Et pour preuve de cette sottise, qu'il se piquait de ne pas partager, SonEminence citant les derniers mots du pape Clément XIV, au lit de la mort, lui prêta un bel et bon solécisme (2). ce On voit qu'en effet, — ajoute M. de « Maistre, — Son Éminence n'a pas pâli sur Priscien. »
Les armées Austro-Russes ayant chassé les Français d'Italie, M. de Maistre revit sa patrie ; il reçutàPadoue (23 septembre \ 799) le titre de régent de la grande chancellerie du royaume de Sardaigne, une des premières fonctions de l'État. 11 s'y dirigea par Florence, où il vit le roi Charles-Emmanuel ef le poète Alfieri. « Je « l'ai vu deux fois à Florence. La première fois, nous « fûmes sur le point de nous heurter; la seconde, tout (( alla bien, nous nous rapprochâmes singulièrement ; c( et si j'avais passé quelques jours de plus à Flooc rence, nous aurions été fort bons amis (3). »
(1) Lettres et opuscules inédits, t. II, p. 231 et suivantes.
(2) Miserere mei maximo peccatori, au lieu de maximi peccatoris, — Ibidem, p. 232.
(3) Lettre à mademoiselle Adèle de Maistre, 17 janvier 1807, p. 124 et 125 du 1. 1 des Lettres.
DB J. DE MAISTRB. 23
« 11 faut que tu saches, écrivait-il en 1809 à sa Glle « Adèle, — que j'ai vu deux fois ce personnage. La ce première fois, nous nous choquâmes un peu ; il me <( dit des extravagances sur la langue française, qui (( est la mienne plus peut-être que Titalienne n'était la a sienne.... La seconde fois que je vis AIQeri, nous a nous convînmes beaucoup plus; je me rappelle, ente tre autres, une certaine soirée où je m'avançai tout <c à fait dans son esprit. Je l'entrepris sur la politique, <x sur la liberté, etc., etc. Je lui dis : Gageons^ mon- « sieur le comtes que vous ne savez pas quel est le plus « grand avantage de la monarchie héréditaire^ et à a quoi elle sert principalement dans le monde ? Il me « demanda ma pensée ; je lui fis une réponse origic( nale et perçante, que je te dirai un jour. 11 me dit, « en regardant le feu (je le vois encore) : Je crois que « vous avez raison. Bref, je suis persuadé que si j'avais « séjourné à Florence, nous aurions fini par nous « entendre; mais je devais partir le lendemain, et pour « ne plus le revoir (1). »
L'homme qui avait pu vivre en paix avec l'altière madame de Staël et l'impétueux AlGeri n'était certes pas intolérant, comme on s* est trop plu jusqu'ici à nous le représenter.
Le 12 janvier de l'année 1800, M. de Maistre arriva à Cagliari et commença la très-honorable, mais bien rude mission que son maître lui avait confiée. « Pendant les malheureuses années de la guerre, l'administration de la justice s'était affaiblie dans l'île de Sardaigne ; les vengeances s'étaient multipliées, les impôts
(1) LeUre à la même, p. SOî du t. 1 û&& Lettres,
rentraient difficilement ^ et il régnait dans la haute classe une répugnance extrême à payer ses dettes. Le comte de Maistre eut à lutter contre de grandes difficultés, qu'il ne fut pas toujours à même de vaincre ;. malgré cela, son départ fut accompagné des regrets publics d*un pays où sa mémoire fut encore longtemps en vénération (1). »
Pendant les deux années (1800 à 1802) de ce dur labeur, M. de Maistre, chargé de besogne, dut négliger ses études. Cependant, tous les jours après ses repas, il trouvait moyen de consacrer quelques instants à de sa-, vants entretiens sur le grec, l'hébreu, le copte et autres langues, avec un religieux dominicain, de la plus haute érudition, — le pèreHintz, professeur de langues orientales.
À travers ses travaux administratifs et ses études de linguistique, il n'oubliait pas un moment sa chère famille, et s'il y a quelque chose d'admirable chez cette nature d'élite, c'est peut-être encore plus son cœur de père, que son sublime génie même. Qu'on en juge plutôt par cette lettre charmante qu'il écrivait le 13 janvier 1802, à sa fille cadette. Constance, alors âgée de 10 ans, et qu'il ne devait connaître que si tard : « Ma chère « petite Constance, comment donc est-il possible que je « ne te connaisse point encore, que tes jolis petits bras a ne se soient point jetés autour de mon cou, que les c( miens ne t'aient point mise sur mes genoux pour a t'embrasser à mon aise ? Je ne puis me consoler d'être « si loin de toi (2). »
(1) Notice ipsiT le comte Rodolphe, p. 8.
(2) P. 37 da 1. 1 des Lettres.
Voilà un cœur paternel I Puis, veillant déjà et de loin à l'éducation intellectuelle de sa chère petite 611e. il ajoute bientôt : a Je suis bien aise de savoir que tu aimes « beaucoup la lecture et que tu sais ton Télémaque sur « le bout du doigt. Je voudrais bien parler avec toi de «c la grotte de Galypso et de la nymphe Eucharis que « j'aime bien, mais cependant pas autant que toi. Je <c voudrais aussi te demander si tu n'as point eu peur « quand tu as vu Mentor jeter ce pauvre Télémaque « dans l'eau tête première, pour l'empêcher de perdre <c son temps. Âh ! jamais ta tante Nancy n'aurait fait ¥i un coupide cette sorte (1). v>
Cette lettre se termine par ce vœu touchant, qui fut <^lui de la vie entière de son auteur : a Mon Dieu, quand « pourrai-je donc te voir ? »
Quelques mois plus tard, la même année, il écrit à Adèle, sa fille aînée, alors en pension chez madame Eulalie de Maistre, religieuse Ursuline, sœur du comte deMaistre, chassée de son couvent par la démagogie. Cette dame s'était unie à deux de ses anciennes compagnes, et avait établi à Turin une maison d'éducation pour continuer à remplir autant que les circonstances le permettaient les devoirs de leur vocation. Mademoiselle Adèle deMaistre avait été placée momentanément dans cette maison pendant un voyage de sa mère en Savoie (2).
Conseils moraux, conseils littéraires, rien ne manque dans cette lettre : « Je suis fort content de tes let* « très. Le style est bon et fait mine de se perfection- Ci] P. 38 da 1. 1 des Lettres, (2) Note du comte Rodolphe, p. 39 du 1. 1 des Lettres.
d ner... Il faut que madame de F. te prête de nouveau « Marie de Rabutin-Chantal . »
Ce sont les Lettres de madame de Sévigné, que M. de Maistre aimait par-dessus tous les autres chefs-d'œuvre du grand siècle ; et il ajoute avec sa fine bonhomie : « Je le déclare d'avance très-solennellement qu'il me (( suffit que tu écrives comme elle ; je ne suis pas comme « ces gens qui ne sont jamais contents (1). »
Dans celte même année 1802, M. de Maistre reçut du roi l'ordre de se rendre à Saint-Pétersbourg, en qualité d'envoyé extraordinaire et ministre plénipotentiaire. « Ce fut une nouvelle douleur, un nouveau sacrifice, le plus pénible sans doute que son dévouement à son maître pût lui imposer. 11 fallait se séparer de sa femme et de ses enfants sans prévoir un terme à ce cruel veuvage, entreprendre une nouvelle carrière, et des fonctions que le malheur des temps rendait difficiles et dépouillées de tout éclat consolateur (2) . »
Avant de partir, il se rendit à Rome, où il se fit présenter au pape dont il reçut l'accueil le plus affectueux. 11 a consigné dans une lettre datée de la ville éternelle, l'impression qu'il avait ressentie en présence du successeur de saint Pierre :
« Rome, 10 mars 1803. »
« Je n'entreprendrai pas de raconter les belles choses a que j'ai vues ici; il me faudrait plus de temps que je « n'en ai : une fois Rome sera le sujet de nos conversa- « tions, )) dit-il à mademoiselle Adèle de Maistre.
(1) P. 40 du 1. 1 des Lettres.
(2) Notice par le comle Rodolphe, 1. 1, p. 9.
« Avant-hier (8 mars) j'ai vu le pape, dont la bonté (c et la simplicité m'ont fort étonné. 11 est venu à ma c( rencontre, m'a laissé à peine plier un genou, et m'a fait (( asseoir à côté de lui. Nous avons bien jasé une demi- « heure, après quoi il nous a accompagnés (j'étais avec ce le ministre du roi), et il a porté la main sur le bouton c( de la serrure , pour ouvrir la porte. Je t'avoue que a je suis resté de stuc à ces manières si peu souveraic( nés ; j'ai cru voir saint Pierre au lieu de son succes- «seur (1). »
Ce fut sans doute sous l'impression de cette visite à Rome et au Saint-Père, que M. de Maistre conçut l'idée de son beau livre Du Pape.
Cependant, il s'apprêtait à partir pour la Russie : sa résignation fut immense comme le sacrifice que son roi imposait à sa tendresse paternelle et à son dévouement de fidèle serviteur. « Le roi est dans des circonstances bien ce difficiles, — écrivait-il alors à sa fille aînée, — mais <c il fait pour moi et pour ma famille tout ce qu'il peut « faire : ainsi nous n'avons qu'à remercier, et attendre «( en paix l'avenir. Je me garde bien de te direque je suis (( content^ ou du moins heureux j malgré une destina- « tion si brillante. Pour être heureux, il faudrait que ma c( famille fûf autour de moi ; mais c'est précisément « cette tendresse qui medonne des forces pour m'éloigner « de vous. C'est pour vous que je me passe de vous
«(Adieu, ma chère Adèle; je t'emporte dans mon d cœur, afin que tu m'échauffes sous le soixante et d unième degré de latitude (2). »
(1) P. 42 da 1. 1. des Lettres.
(2) P. 41 et 42 du 1. 1 des Lettres,
Après un assez court séjour à Rome, M. de Maistre traversa TAUemagne, et arriva enfia à Saiat-Pélersbourg, le 13 mai 1803 : c^ était au commencement du règne d'Alexandre I®^' .
Le 19 octobre de la même année^ il adressait à mademoiselle Adèle de Maistre les lignes suivantes, qui nous initient plus à ses affections de famille^ qu'au détail de ses nouvelles fonctions politiques, dont il ne dit pas un mot dans cette lettre :
« Tu m'as fait grand plaisir de me faire un détail de <( tes otudes. J'approuve surtout le petit cours de sphère ; a et telle est ma corruption, que je suis prêt à préférer « les fuseaux (1) dont tu me parles à ceux de la femme « tant célébrée par Salomon. »
Toujours le même enjouement dans ses conseils paternels I Puis, pensant à son fils Rodolphe, il ajoute ces mots : c( Je te recommande l'application par>dessus tout. . , ik Je puis attacher ta fortune à la mienne, si tu aimes le a travail; autrement tout est perdu. Dans le naufrage « universel, tu ne peux aborder que sur une feuille de << papier ; c'est ton arche, prends-y garde. Je mets au « premier rang une écriture belle et aisée. L'allemand a est une fort bonne chose, et qui probablement te sera « fort utile. »
Un souvenir affectueux à Constance. termine ces pages délicieuses (2).
« M. de Maistire parut dans la société de Saint-Pétersbourg avec l'humble fierté d'un haut caractère : son amabilité enjouée, son esprit naturel, ses connaissances
(1) Genre de coquilles univalves.
(2) P. 43 à 45 du 1. 1 des Lettres.
DE J. DB MAISTBE. 29
profondes et variées, IMntérêt qui s'attache toujours à un dévouement sans bornes, lui attirèrent cette considération personnelle, apanage du vrai mérite. Il eut, dans les hautes classes de la société de nombreux et véritables amis. Connu bientôt et distingué par l'auguste souverain auprès duquel il était accrédité, l'empereur lui-même daigna lui donner de nombreuses preuves de son estime (1). d
Ainsi s'exprime le comte Rodolphe de Maistre, digne fih de l'auteur des Soirées de Saint-Pétersbourg : ^dimais biographe ne fut mieux à la hauteur de son sujet. Quel dommage pourtant que cette notice soit si courte I Mais par bonheur, nous possédons — grâce aux soins du comte Rodolphe, — les précieusi*s lettres de son illustre père , et nous pouvons y puiser plus d'un renseignement intéressant sur la longue carrière diplomatique de M. deMaisIre en Russie, — de 1803 à 1817.
Son premier souvenir est d'abord , toujours pour ses enfants dont il ne cesse de suivre avec une tendre vigilance les études et les progrès : « J'ai été ence chanté des progrès que tu fais dans le dessin , et ce de ton goût pour les belles choses ; mais j'ai sur « tout cela une terrible nouvelle à te donner. C'est « qu'il faut t'arréter et consacrer une grande partie de c( ton temps à l'oisiveté ; ta santé l'exige absolument. Je «te conjure donc, mon cher enfant, défaire tes efforts <« pour devenir sotte, au moins jusqu'à un certain point. «( llfant te jeter chaque jour dans le fauteuil douillet de « l'ignorance, en répétant, si tu veux, pour t'encou-
(]) Noftcepar le comte Rodolphe, p. 9.
« rager, un adage de notre amie commune, feu madame « la marquise de Sévigné : Bella cosa far niente
« Au milieu de toutes les phases de la nature et de la « politique, je ne cesse de vous regretter, mes bons amis. « Je n'ai qu'une demi-vie, toujours il me manque quelce que chose; mais je ne vous l'aurai jamais assez ré- « pété : C est pour vous que je me passe de vous. Adieu, « mon très-cher enfant, raconte-moi toujours tes pence sées et tes occupations. Soigne ta santé scrupuleusece ment, ne me fais point mal à ta poitrine. Conserve ta ce bête; ton oncle t'a fait comprendre suffisamment Timce portance de cet animal
ce Si tu rencontres ta mère quelque part, dis-lui qu'elle ce a fort bien fait de te faire et, pour sa peine, embrassece la de ma part (1).»
Mais parfois, malgré cet amour de l'étude qui allait jusqu'à compromettre la santé délicate de sa fille, M. de Maistre voyait avec une peine, d'autant plus sensible qu'il le comprenait, l'élan involontaire de sa jeune enfant vers les plaisirs de son âge, et ce sentiment lui dictait ces admirables paroles, écho d'une âme vraiment antique : ce J'espère que ta mère a fait ma commisce sion au sujet des bals. Je sais ce qu'on doit aux circonce stances ; mais jamais tu ne dois danser dans le palais ce du roi, je te le défends expressément, et il en faut ce dire la raison tout haut : Jamais je ne danserai dans ce le palais du roi à qui mon père doit tout. Puisque je ce te l'écris en toutes lettres, je n'ai pas peur qu'on le ce lise à la poste. La délicatesse, la fidélité, l'honneur
(1) P. 51 à 53 du t. I des lettres.
« sont respectés partout. D^ailleurs, si I^OD vous chasse^ « vous savez le chemin de Venise (1).
Encore une citation : a Je suis ravi, — dit-il à Adèle, « — de tous les détails que ta mère m'écrit sur Técluca- « tion des trois enfants. Je vois que vous employez le a temps en conscience, et que vos peines ne sont pas «perdues. Quelles bénédictions vous donnerez un. jour « à cette mère pour avoir su aller son train et laisser « dire ! Cela s'appelle une force d'esprit imperturbable. « Moi, je me serais dégoûté cent fois ; mais si je n'ai « pas le talent de faire, je n'ai pas au moins le défaut de
« ne pas savoir apprécier ceux qui font
« Tu diras à Rodolphe que je l'exhorte à continuer «son travail sur les poètes français : qu'il se les mette « dans la tête, surtout l'inimitable Racine : n'importe
« qu'il ne le comprenne pas encore
« Dis à Constance que j'admire sa belle écriture (2). » J'ai parlé du crédit que ses vertus donnaient à M. de Maistre à la cour de Russie ; il ne s'en servit jamais pour lui- même, toujours pour les autres.
Les officiers piémontais qui se rendirent en Russie pour continuer à servir la cause de leur maître sous les drapeaux de son auguste allié, ressentirent les effets de la faveur personnelle dont le comte de Maistre jouissait. Us furent reçus avec leurs grades et leur ancienneté, et placés honorablement. Parmi ces officiers, il en était un qui après avoir servi en Italie comme officier d'étalmajor dans l'armée de SouwaroÉf, avait accompagné le maréchal dans ^a malheureuse retraite : c'était le frère
f (I) P. 66 et 56 du 1. 1 des Lettres, {i) P. 56 et 57 du t. 1 des Letires,
dâ ESSAI SUR LA VIE ET LES ÉCRITS
de M. dç Maîstre ; il avait quitté le service et s'était retiré à Moscou, charmant son exil par la société d'excellents amis, parla culture des sciences et des beaux-arts. Par une attention délicate, l'empereur Alexandre réunit les deux frères en nommant le comte Xavier lieutenantcolonel directeur de la bibliothèque et du musée de l'Amirauté. Ce fut une grande joie pour M. de Maistre ; j'en trouve l'expression dans deux de ses lettres, — la première, du 14 février 1805, au chevalier Nicolas de Maistre^ la seconde, du 18 avril de la même année, à l'empereur, avec la réponse d'Alexandre lui-même.
En apprenant cette bonne nouvelle au chevalier Nicolas, M. de Maistre lui dit : « Te parler de ma recon- « naissance envers Sa Majesté Impériale serait, je crois, K quelque chose de fort inutile. Il y a longtemps que je (( n'ai pas eu un aussi grand plaisir. Au reste^ les traits a d'auguste délicatesse et de générosité chevaleresque tt sont fréquents à celte cour (1 ). »
Voici la lettre adressée par M. de Maistre à l'empereur.
« SlRE,
« Son Excellence monsieur le Ministre de la marine c( vient de me faire connaître que Votre Majesté avait <( daigné attacher mon frère à son service, en lui con- « fiant la place de directeur de la bibliothèque et du <( Musée de l'Amirauté.
« Votre Majesté Impériale, en me le rendant, me rend «( la vie bien moins amère. C'est un bienfait accordé à « moi autant qu'à lui, j'espère donc cfU'elle me per-
(I) P. 64 du t. I des Lettres,
DB J. DE MAISTRS. 33
« mettra démettre à ses pieds les sentiments dont cette ((faveur m'a pénétré. Si je pouvais oublier les fonc- <( tions que j'ai l'honneur d'exercer auprès de Votre « Majesté Impériale^ j'envierais à mon frère le bonheur <( qu'il aura de lui consacrer toutes ses facultés. Jamais <( au moins il ne me surpassera dans la reconnaissance, « le dévouement sans bornes et le très* profond respect a avec lequel, etc.
(( De Maistre. »
Voici la réponse de l'empereur,
(( Monsieur le comte de Maistre,
(( J'ai lu avec plaisir la lettre que vous m'avez écrite, a à la suite de l'emploi que j'ai confié à votre frère. Il « m'a été agréable d'avoir pu, par ce que j'ai fait pour (( lui, vous donner aussi une preuve de mes dispositions (( à votre égard. Le dévouement sans bornes avec lequel (( vous servez Sa Majesté Sarde est un titre à mon es- ((time particulière, dont j'aime à vous réitérer ici le
(( témoignage certain.
(( Signé, Alexandre.
« Saint-Pétersbourg, ce 19 avril 1805 (1). »
Cependant, d'autres soucis tourmentaient M. de Maistre : le mariage de sa fille aînée, Adèle, et l'avenir de son fils Rodolphe ; il ne pouvait donner la moindre dot à la première. (( Ah ! disait-il à une de ses amies —
(1) P. 60 et 61 da t. Il des Lettres.
3^^ ESSAI fjOM, LA VIE ET LES ÉCRITS
« si quelque homme romanesque voulait se contenter « du bonheur Mais dites-moi donc, madame la Mara quise, vous qui lisez tant de livres (pour moi, je ne lis c< plus), n'auriez- vous pas rencontré une recette pour (( donner une dot à une demoiselle dont le père est « ruiné ? Cela devrait se trouver dans la Clavicule de « Salomon, dans les Secrets d'Albert le Grande ou tout « au moinsdans le Moyen de parvenir; autrement, l'auc( teur est un sot. Si vous découvrez quelque chose, je « me recommande à vous !(!).»
C'est qu'il aimait tant ses enfants, surtout son Adèle ! « C'est l'enfant de mon cœur, dit-il quelque part (2). » D'après ce que je puis deviner, les caractères du père et de la (ille sympathisaient vivement.
Ces légitimes préoccupations n'empêchaient pas M. de Maistre de jeter un coup d'œil prophétique sur la situation des affaires politiques de son temps : ce J'avais promis de ne plus faire de prophéties, écrivait-il en 1805, à l'évêquede Nancy (3); et malgré cq{\b promesse peu après il parlait à la baronne de Pont, de saprophc* tie chérie {i). Un an après, il disait au marquis de la Pierre : « Je ne sais comment je suis destiné au malce heur d'être toujours auprès de vous, ou un triste c( prophète, ou un triste historien (5). »
Ailleurs, il exprime ainsi sa joie d'avoir prédit vrai : « Je voudrais bien que vous relussiez dans ce moment,
(1) Lettre à la marquise de Priero, mars 1805, p. 68 du t. I des Lettres.
(2) Ibidem.
(3) P. 71 dut. I des Lettres.
(4) P. 94, ibid.
(5) P. 105, ibid.
DB J. DE MAISTRB. 35
«(fin de 1814), mes Considérations sur la France^ a où, par un insigne bonheur, tout s'est trouvé pro- (K phétique jusqu'au nom des deux villes qui ont les « premières reconnu le roi, Lyon et Bordeaux (i). »
Dès 1 81 5, il écrivait : « On peut tenir pour certain que <( Fépouvantable révolution dont nous venons d'être les « témoins n'est que la préface d'une autre (2). y>
On sait si cette prédiction s'est largement réalisée : 1830, 1848 et ce qui nous attend encore Tout montré et le démontreront encore davantage par la suite.
Après Taccomplissement des événements prédits par lui, M. de Maistre aimait à rappeler à ses amis, qu'il les leur avait prédits.
En juin 1816, il écrivait à mademoiselle de Tortouval : ce Auriez-vous par hasard la bonté, Mademoiselle, « de vous rappeler un certain billet où je vous donnai « ma parole d'honneur que le gouvernement d^alors « (celui de Napoléon], si bien assis et si foudroyant, ne c( durerait cependant pas plus que ceux qui' l'avaient « précédé ? Pour moi, je me le rappelle comme d'hier. « Vous voyez. Mademoiselle, que je suis homme de « parole (3). »
En 1817, il disait: « Tout est possible, surtout à « l'époque des miracles
(( Il faut se préparer à une grande révolution, dont c( celle qui vient de finir (à ce qu'on dit) n*était que a la préface. Le monde fermente, et l'on verra d'étran-
{i) p. 295, ibtd, — Voyez Considérations sur la France , chapitre IX.
(2) P. 363, ibid.
(3) P 417 du t. I, ibid.
(( ges choses : le spectacle, à la vérité, ne sera ni pour (( TOUS ni pour moi ; mais nous pourrons bien dire « l'un etTautre^ en prenant congé de cette folle place nète (si toutefois il est permis de se rappeler Horace (( dans ce moment] :
Spemhonam cerlamque domum reporto (!).)> Il répétait souvent ce vers de Racine, dans Athalie :
Eh ! quel temps fut jamais plus fertile en miracles P
C'était la devise de sa philosophie, — celle même de la Providence^ à Faction visible de laquelle il croyait en tout, partout et toujours.
Vainement, il s'efforçait de ne pas prophétiser ; sa vocation irrésistible Tentrainait. Ecrivant à la duchesse des Cars, en 1819, il lui disait : <x Nous marchons à « grands pas vers... Âh ! mon Dieu ! quel trou ! la tête « me tourne (2).i»
a Je salue cet avenir que je ne dois pas voir, » ditil ailleurs, plein de confiance en Dieu (3).
Aujourd'hui, entre le souvenir des faits prédits par M. de Maistre et que nous avons vus s'accomplir avec une si terrible fidélité, ne. me sera-t-il pas permis de m'écrier : c< Celui-là est un vrai et un grand prophète ! » C'est le plus lumineux voyant des temps modernes, sur*, tout de cet avenir glorieux que, plus heureuse que lui, notre génération est appelée à voir avant peu.
Après le penchant qui l'entraîne toujours à prophé^
(l)P. 452, ïWrf.
(2) p. 529, ihid.
(3) P. 23 du t. II des Utirts.
DE J. DE SAISTRE. 37
ti^i', M.^e Maistre ne se plaint de rien tant qae du torrent des affaires et des devoirs impérieux de la société, quiTarrachentà ses lectures et à ses études favorites, et lui permettent à peine de répondre aux bonnes lettres de sesamisdecœur.
« Oui, Madame, — écrit-îl à la baronne de Pont, — « j'ai reçu votre lettre; et si je n'ai pas répliqué, c'est « que Texactitude dans le commerce épistolaire est « devenue pour taioi une chose impossible. C'est une (( chanson que je répète à tous mes amis. En vérité, je « suis condamné à l'impolitesse comme on Test, dans la « bonne compagnie, au fouet ou aux galères....
« J'ai beaucoup d'affaires et point de soutiens : la <( délicatesse m'empêche d'en demander. Le grand c( monde me fait perdre beaucoup de temps. D'ailleurs^ « madame la baronne, vous sentez bien qu'il n'y a pas (( moyen de fermer tout à fait les livres. Je me sens même c( brûlé plus que jamais par la fièvre de savoir. C'est « un redoublement que je ne puis vous décrire. Les a livres les plus curieux me poursuivent, et viennent (( d'eux-mêmes se placer sous ma main. Dès que Fineffac( ble diplomatie me laisse respirer un moment, je me « précipite, malgré tous les avertissements de la poli- « tesse, sur cette pâture chérie, sur cette espèce d'ama broisie dont l'esprit n'est jamais rassasié :
« Et voilà ce qui fait qite votre ami est muet. Ce <c qui soit dit cependant sans m'égaler tout à fait à « Sganarelle ; car je prétends que mes raisons valent (( mieux que les siennes (1). »
(1) Lettre du 10 (30) mars 1805, à la baronne de Pont, p. 71 et 72 du t. I des Lettres,
Yeut-on connaître la \ie de M. deMaistre, à Saint- Pétersbourg, — lui-même Ta nous la dire :
c( Si par hasard, madame la comtesse, il vous prend (( fantaisie de savoir ce que je fais et comment je yis, « j'aurai bientôt répondu : c'est ce que vous connais- « sez, c'est le mouvement d'une pendule, tic tac. Hier, ik aujourd'hui, demain, et toujours.... J'ai beaucoup <£ de peine à me traîner hors de chez moi : souvent « même je me refuseaux dîners row/aw/5 dePétersbourg, « pour me donner le plaisir de ne point sortir de tout tt le jour ; je lis, j'écris, je fais mes études; car enfin il «( faut bien savoir quelque chose. Après neuf heures, « j'ordonne qu'on me traîne chez quelque dame, car <« je donne toujours la préférence aux femmes.... Ici <£ donc ou là, je tâche, avant de terminer ma journée, « de retrouver un peu de cette gaîté native qui m'a « conservé jusqu'à présent : je souffle sur ce feu comme « une vieille femme souffle, pour rallumer sa lampe, « sur le tison de la veille. Je tâche de faire trêve aux rêves « de bras coupés et de têtes cassées qui me troublent <£ sans relâche ; puis je soupe comme un jeune homme, « puis je dors comme un enfant, et puis je m'éveille a comme un homme, je veux dire de grand matin; et je « recommence, tournant toujours dans ce cercle, et « mettant constamment le pied à la même place, comme c( un âne qui tourne la meule d'un battoir. Je m'arrête « à cette comparaison sublime (1). »
L'homme qui se plaignait — et il disait vrai, — d'être si accablé d'affaires, ne perdait pas un instant
(1) Lettre à madame de Goltz, mai 1805, p. 80 et 81 du t. 1 des lettres.
DE J. DE MAISTBE. 39
des rares loisirs qu'il paryenaii» à grand'peine^ à se faire. Il lisait beaucoup, et airec ordre, la plume à la main, écrivant^ dans un volume relié posé à côté de lui, les passages qui lui paraissaient remarquables, et les courtes réflexions que ces passages faisaient naître dans son esprit ; lorsque le volume était à sa tin, il le terminait par une table des matières par ordre alphabétique, et il en commençait un autre. « Le premier de ces recueils est de 1774, le dernier de 1818. C'était un arsenal où il puisait les souvenirs les plus variés, les citations les plus heureuses et qui lui fournissait un moyen prompt de retrouver l'auteur, le chapitre et la page, sans perdre de temps en recherches inutiles (1). »
11 écrivait, de Saint-Pétersbourg, en 1805 : « J'ai « d'assez beaux recueils ; mais le temps d'en tirer parti « n'est pas arrivé. »
Sa position en Russie était plus honorable que fortunée ; il s'en plaint à peine, si toutefois on peut appeler murmure cette petite phrase d'une de ses lettres à la même époque : <& Lie chapitre du bonheur n'est malheu- (£ reusement pas saillant, néanmoins il est passable. m On continue à me montrer ici beaucoup de bonté. Le a climat (chose étrange !) me convient extrêmement. « Je suis certainement le seul être humain vivant en « Russie qui ait passé deux hivers sans bottes.et sans « chapeau. Je vis dans une parfaite liberté ; le souvea rain est adorable, non point en style d'épître dédica- <( toire, mais en style de lettre confidentielle (2). Enfin,
(1) Notice par le comte Rodolphe, p. 17.
(2) « L'empereur de Russie n'a que deux idées : paix et économie. Je
a je a'aarais nullement à me plaindre de mon sort, a s'il ne me manquait pas deux petits articles : ma <c famille, et quarante mille roubles de rente (1). d
Pour comble de malheur, M. de Maistre sentait sa vue diécliner; adieu, chères correspondances, sérieuses lectures, travaux aimés ! ce Aveugle moi-n)ême, je dois (c avoir plus qu'un autre compassion des aveugles*. • <c Je ne vois pas bien distinctement si ce qui est là au « bout de ma table est un livre, par exemple, ou une « boUe(2).»
Doucement résigné, M. de Maistre était cependant de plus en plus fort et heureux, fier même (decette fierté qui sied si bien à Thomme d'honneur dont elle est le plus bel apanage), fier du témoignage de sa conscience. Diplomate d'une trop rare espèce, il croyait — avec raison —
« sais que les vertus poussées à l'excès deviennent des défauts ; mais « je vous assure... que je ne puis m'empécher d'adorer cette sagesse « dans un jeune souverain environné de toutes les séductions imagio nables. Ses dépenses sont ûxées à tant par terme de quatre jpois. « SMl n'a plus rien à la fin du terme, il dit sérieusement : a Je n'ai plus « d'argent , » et il emprunte. 11 ne porte aucun bijou , pas une « bague, pas même une montre. 11 n'a point de suite. S'il rencontre « quelqu'un sur un quai, il ne veut pas qu'on descende ; il sufût de sa- « luer. Malheureusement cette popularité , bonne peut-être pour des « yeux méridionaux, qui savent lire la majesté à travers la simplicité, « ne semble pas faire le niême effet sur des organes russes. Laconsi- « dération personnelle a beaucoup baissé. Toutes les nations ne peu- « vent pas supporter toutes les vertus. On doit cependant se proster- « lier devant un tel aniour des hommes et de ses devoirs, b (Lettre de M. de Maistre au comte de..., 17 (29) juillet 1803. {Mémoires politiques et Correspondance diplomatique de /. de Maistre, etc., par Albert Blanc, 2« édition, 1859, p. 97, Voyez encore p. 266 et 266.)
(1) Lettre à la comtesse de Trissino, mars 1805, p. 78 du t. I des Lettres,
(2) Lettre à madame de Goltz,mai 1805, p. 79, ibidem.
f DE J. DE MA18TRB. 41
que la plus grande habileté est de n'en pas avoir, et que la simplicité de la colombe peut s* unir à la prudence du serpent, — pour parler le langage de TÉvangile, cette grande école de Thumanité!
Voici sa profession de foi tout entière ; il ne la démentit jamais un instant de sa vie :
a J'ai, sur l'article de la prudence, des idées partice culières (bonnes ou mauvaises) qui m'ont toujoursdi- « rigé. J'ai vu dans ma vie plus d'affaires perdues par « la finesse que par l'imprudence. Je contemple sur le « grand théâtre du monde, ou sur le théâtre de la so- « ciété, ces grands héros de la dissimulation : en vérité, « je ne voudrais pas de leur succès, pas plus que de a leur moralité. Je fais consister la prudence ou ma « prudence bien moins dans l'art de cacher ses pensées « que dans celui de nettoyer son cœur, de manière à n'y c( laisser aucun sentiment qui puisse perdre à se mon- « trer. Si vous veniez à toucher ma poche par hasard^ « je n'en serais nullement inquiet, car vous ne sentiik riez que mon mouchoir, ma lorgnette et mon purte^ (( feuille : si je portais un poignard ou un pistolet de « poche, il en serait autrement. — Je tiens donc mes « poches nettes, mais je les tourne volontiers
« Je continuerai toujours à dire ce qui me parait bon tt etjuste, sansme gêner le moins du monde. C est par « là que je vaux y si je vaux quelque chose. Un des « membres les plus distingués de notre diplomatie di- « sait un jour : Le comte de Maistre est bien heureux ; « il dit ce qu'il veut y et ne dit pas ^imprudence. Vous (( ne sauriez croire combien j'ai été sensible à cet « éloge....
« Toujours j'ai fait mon chemin à travers les orages, (£ étonnant beaucoup les spectateurs qui me voyaient a dormir tranquille. J'ai dit^ j'ai fait des choses dans « ma vie capables de perdre cinq ou six hommes puce blics. On s'est fâché ;... — et je suis toujours debout, c( n'ayant^ déplus, cessé de monter au milieu des ob- (£ stades qui me froissaient.
« Tout caractère a ses inconvénients. Croyez-vous « que je ne sache pas que je bâille quand on m'ennuie; « qu'un certain sourire mécanique dit quelquefois : « Vous dîtes une bêtise ;qu^i\ y a dans ma manière de « parler quelque chose d'original, de vibrante^ comme « disent les Italiens, et de tranchant, qui, dans les mo- « ments surtout de chaleur ou d'inadvertance, a l'air « d'annoncer un certain despotisme d'opinion auquel K je n'ai pas plus de droit que tout autre homme, etc. ?
« Je sais tout cela : chassez le naturel, il revient au « galop. Tirons donc parti du nôtre, mais ne cherchons « pas à le changer. Ce qui soit dit cependant avec la « réserve nécessaire ; car il est toujours bon de se surce veiller, et/quand on n'éviterait qu*une faute en dix « ans, ce serait quelque chose (1). »
(1) Lettre à la baronne de Pont, 1805, p. 85 à 87 du 1. 1 des Lettres. Le roi s'était un peu étonné de la chaude vivacité du style de M. de Maistre, et le secrétaire d'État avait donné à entendre que Sa Majesté aimait qu'on écrivit avec calme :
« Je sens fort bien ce que vous me dites sur cet article , mais mal- « heureusement je n'y vois pas trop de remède. Lorsque j'écris J'obéis « à une espèce d'inspiration, car je suis réellement transporté. L'expres- « sion qui rend le plus vivement ma pensée est toujours celle qiJfe je « choisis; ou plutôt^ je ne choisis rien, les expressions se précipitent : « Monte decurrens velut amnis. Quand la pièce est terminée, que vou- « lez-vous que je fasse? San? doute, si je devais faire imprimer, je
Voilà un portrait complet et ressemblant de tous points. Portrait non pas en buste^ mais en pied et dans
m prendrais la lime; mais, pour une lettre autographe qui doit être ce- « piée à la presse anglaise et mise incessamment à la poste, que faire? « Effacer, n'est-ce pas? Eh! mon Dieul effacez vous-même. Je vous « donne pour cela toute procuration et toute promesse de rato. Voas « avez de moi des lettres de toute espèce, des traités, des mémoires. « Vous ne voyez guère de ratures que celles qui résultent d'une cer- « taine anticipation d'idées, lorsque la pensée précède la plume. Com- « bien de personnages mielleux auront eu l'honneur d'entretenir Sa « Majesté, en lui disant les plus belles choses du monde , et dont les « pensées l'auraient fait reculer d'horreur, si une puissance surnatu* « relie l'avait fait lire dans leurs cœurs ! Quant à moi , c'est bien di^ « férent. Telle ou telle pensée peut déplaire à Sa Majesté; c'est un « malheur «ans doute, mais elle voit tout, et dans un café de Londres « Je ne dirais rien de plus. Ceci mérite attention, si je ne me trompe; « et ce n'est pas une chose méprisable qu'un homme que le roi « peut employer avec la certitude qu'il n'est pas plus mauvais qu'il « ne parait. »
6 (18) août i 803.
« ..•^. Ne prenez jamais tout ce que contiennent mes lettres que comme des choses hypothétiques, auxquelles je ne tiens que jusqu'au inoment où je sais que Sa Majesté en a jugé autrement. Et, puisque l'occasion s'en présente, il faut que je vous dise deux mots sur mon système d'écriture en général. En fait de lettres importantes et surtout officielles, voici ma manière, ou du moins celle que je voudrais employer : j'écris d*abord dans un livre-registre , je laisse aller ma plume sans me refroidir par le travail de la lime. Comme je conçois les choses vivement et que mon premier mouvement a toujours beaucoup de force, il m'arrive souvent, dans mes lettres, ce qui arrive à un homme qui s'est donné un grand élan : il saute plus loin qu'il n'était nécessaire. C'est pourquoi je reviens de sang-froid sur mon écriture ; je la corrige, je l'abrège presque toujours, et je copie ou je fais copier. Aujourd'hui, malheureusement, vous avez toujours le premier jet ; c'est un assez petit inconvénient, dont il suffit de faire mention une fois pour toutes. Souvenez-vous, d'ailleurs, que> lorsqu'il faut agir, je passe à l'extrême prudence, et même à la timidité. » {Mémoires politiques, etc, de J, de Maistre , par A. Blanc, p. 171 et 172.)
l'attitude naturelle et constante de Toriginal. Individualité rare en nos temps de misérable pastiche, M. de Maistre offre ce type pur, ferme et majestueusement sévère des belles médailles antiques, pour qui leur rouille même est un ornement et un attrait de plus. Mais, qu'ils sont clair-semés ces hommes carrés par la basCy restés vierges au milieu des orgies d'un siècle corrompu, et dont la devise pourrait se résumer dans cette pensée d'un excellent esprit français : « L'honnête homme est un juge supérieur, même dans les choses qui semblent avoir le moins de rapport avec la Tcrtu. Il y a un tact moral, qui tend à tout, et que le méchant n'a point (1). »
Quel homme mérita mieux que M. de Maistre, le beau nom A^ honnête homme ^ dans toute sa plus vaste et plus large étendue !
L'année 1805 devait être heureuse pour M. de Maistre : il revit son fils âgé de seize ans, qu'il avait appelé auprès de lui, et qu'il ne pouvait plus laisser à Turin, exposé par la conscription à servir contre son roi, sa patrie et ses parents. La réunion du père et du fils eut lieu au mois d'août ; et en apprenant cette bonne nouvelle à une de ses amies, le comte de Maistre s'exprimait ainsi : « U m'est arrivé un petit secrétaire, précisément d'aussi « bonne famille que moi, et que je n'avais pas vu depuis (< trois ans. Sa sœur s'appelle Adèle : vous le connais- « sezdonc? Vous voyez d'où vous êtes, madame lamar^ « (|uise, les transports de joie qui ont dû accompagner a cette entrevue (2). »
Un mois après, le roi de Sardaigne accordait au jeune
(1) Desmahis.
(2) Lettre à madame de Priero, août 1805, p. 90 du t. L
homme quatre cents sequins de pension et la croix de Saint-Maurice, avec dispense d'âge et autres, jusqu'à des temps plus heureux (1).
Cependant, la position de M. de Maistre devenait de plus en plus difficile : pauvre et trop noblement fier pour parler de son état de gêne, il le supportait avec cette résignation à la fois gaie et mélancolique, qui caractérise presque toutes ses lettres écrites de Russie : « Mon Dieu ! « mon Dieu ! je pense à la maison de Bourbon, à celle « de Savoie, lorsque je suis tenté de m'affliger sur moi. « Je suis ici dans une situation fort critique, sachant « très-peu ce que je suis aujourd'hui, et point du tout c< ce que je serai demain; mais, au lieu qu'autrefois les <( moralistes disaient continuellement : Regardez au- (( dessotis de vouSy ils doivent dire maintenant : Ae* « gardez au-dessus (2) .
, <c Je viens de congédier mon valet de chambre, pour « me donner un domestique plus simple et moins coû- « teux. Je verrai s'il y a moyen de faire d'autres écono- (( mies ; et tout mon désir est que Sa Majesté soit bien «persuadée... que, dans tout ce que j'ai dit sur ma « situation, jamais je n'ai laissé tomber de ma plume la «plus légère exagération. J'ai soufiTert comme je l'ai dit (( et autant que je l'ai dit, et maintenant encore, comme c( je le dis, je n'ai rien, ce qui s'appelle riea , pas de quoi « me faire enterrer, si je venais à mourir (3). »
Ce n'était pas pour lui que la misère l'eflOrayait, c'était pour sa famille, loin de laquelle il ne pouvait s'ac-
(1) Lettre à madame de Pont, septembre 1805, p. 94, ibidem,
(2) Lettre au comte de Front, 1806, p. 100, ibid.
(â) LeUre au chevalier de ,.., avril ISOG, p. 100, ibid.
coutumer à vivre et que sa mort eût laissée sans la moindre ressource.
« J'ai témoigné, depuis nos derniers malheurs, une « grande envie de posséder ma famille. Je n^ai certaine- <£ ment nulle raison de cacher le sentiment qui m'anime, (( puisquUl est parfaitement d'accord avec tous les prince cipes. Je ne cacherai pas davantage le tourment que (( me fait éprouver cette séparation ; il est tel, que je ne « puis... l'exprimer. Mais je suis déterminé encore par « une autre considération... Tout homme qui ne met pas (( sa mort au rang des événements possibles à chaque « instant, n'a pas fait de grands progrès dans la philoce Sophie. Grâce à Dieu, je n'ensuis pas là. Or, si je ve- « nais à mourir, pendant que ma famille est éloignée de (( moi, elle tomberait dans la plus affreuse indigence. Au c( contraire, si elle se trouvait ici, bien ou mal, d'une ma- <c nière ou d'une autre, avec plus ou moins d'agrément (( ou de désagrément, elle se tirerait d'affaire (1). »
Cependant la présence de son fils le soutenait au milieu de ces épreuves multipliées, d'autant plus rudes, qu'il souffrait pour ceux qu'il chérissait tant au monde, — sa femme et ses enfants. — « Mon fils est venu embel- (c lîr ma solitude ; — écrit-il à une vieille amie, — mais (( vous me comprendrez parfaitement, Madame, vous « qui êtes dit métier ^ lorsque je vous dirai que le pre- « mier effet de cette douce société est de me faire sentir « plus vivement la privation de ce qui me manque...
(c II y a des dissipations inévitables qui tiennent à « l'état : il en est d'autres qui tiennent à la qualité de
(0 Même lettre, p. lOl.
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a père; car, c'est un de mes premiers dogmes, qu'il faut « amuser les jeunes gens, afin qu'ils ne s'amusent pas ; « cependant, comme mon disciple n'est pas du tout exi- <i geanty et que d*ailleurs je veux aussi, et pour cause, c( Taccoutumer à une vie occupée, il me reste assez de « temps libre pour me livrer à mon goût dominant (1) » . Ce goût dominant y cette grande passion de la vie de M. de Maistre, c'était le travail.
Dans une charmante lettre à madame de Saint-Réal^ sa sœur 9 l'entretenant de l'éducation de son fils Rodolphe, M. de Maistre lui dit plaisamment : « Ton neveu apprend « le russe pour tâcher de se combiner avec la fortune, ce «que nul être de sa famille n'a su faire jusqu'à cette «heure présente...
« Je suis fort content de ton ami Rodolphe ; et, ce qui « vaut beaucoup mieux, on en est fort content ici. Il est « d*une sagesse extraordinaire, et va son train sans que (( jem'enméle. Il me suit partout ; et comme il est admis « à Y Ermitage (2), son rang est fixé... 11 n'a pas l'air « d'avoir plus de quinze ans; et quand on lui en don-
(1) LeUreà madame Huber-Alléon» mai 1806, p. 103 du 1. 1.
(2) En parlant des égards distingués dont M. de Maistre était l'objet de la part de la cour de Russie^ M. Albert Blanc dit : « Les réceptions presque intimes de VErmitage admettaient le jeune Rodolphe, Inscrit par la main d'Alexandre sur la liste des élus. Cette faveur fut trouvée inouïe, mais M. de Maistre était fort aimé de Tempereur, qui lui demandait souvent des mémoires sur certaines questions, des critiques de certains ouvrages. Souvent les impératrices, après avoir reçu les révérences du corps diplomatique en parcourant les salons, revenaient sur leurs pas pour causer avec le comte , faveur que l'usage ne permettait cependant d'accorder qu'aux ambassadeurs. L'empereur essaya plusieurs fois d'engager le comte de Maistre à son service, en proposant de faire auprès du roi toutes les démarches exigées par la déli-
a nerait dix-sept, ses manières ne seraient pas moins <( surprenantes, car elles en ont trente. Comme il « n'a jamais vécu avec des enfants, on dirait qu'il ne Ta « jamais été. Il est extrêmement prudent.... Tu penses a bien que je n'aide pas mal à le faire valoir (1). »
J'ai peine àne pas m'arrêter devantcette tendre personnification de la paternité. Cependant^ je ne puis me décider à quitter encore ce sujet, et je crois que l'on me saura gré d'inscrire ici le por Irait remarquable que M. de Maistre a tracé de sa digne femme : a Le contraste entre nous « deux est ce qu'on peut imaginer déplus original. Moi je a suis... le sénateur procurante y et surtout je me gêne « fort peu pour dire ma pensée. Elle^ au contraire, n'af- « firmera jamais avant midi quele soleil est levé, de peur « de se compromettre. Elle sait ce qu'il faut faire ou ne « pas faire le 10 octobre 1808, à dix heures du matin, « pour éviter un inconvénient qui arriverait autrement « dans la nuitdu 15 au 16 mars 1810... Elle est mon « supplément, et il arrive de là que lorsque je suis gara çon, comme a, présent, je souffre ridiculement de me « voir obligé à penser à mes affaires; j'aimerais mieux « couper du bois. Au surplus, j'entends avec un extrême (' plaisir les louanges qu'on lui donne, et qui me sont re- (( venues de plusieurs côtés sur la manière dont elle s'ac- « quitte des devoirs d^ la maternité. Mes enfants doivent a baiser ses pas ; car, pour moi, je n'ai point le talent de
catesse. Il lui offrit une position élevée et opulente auprès de lui. « Je veux vous demander à votre maître, », disait-il. Le comte refusait toujours. (Mémoires politiques ^ etc.^ de J. deMaistre^ p. 221 et note 1.) (I)P. 110 et 111, ibid.
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a l'éducation. Elle en a un que je regarde comme le (( huitième don du Saint-Esprit : c'est celui d'une cera taine persécution amoureuse au moyen de laquelle K il lui est donné de tourmenter ses enfants du matin au « soir pour faire^ s^ abstenir et apprendre^ sans cesser a d'en être tendrement aimée. Gomment fait-elle ? Je ^ l'ai toujours tu sans le comprendre ; pour moi, je « n'y entends rien (1). »
Puis, rcTenant à l'éloge de ses chères filles^ et surtout de son Adèle : a C'est, — dit-il, — une enfant que «(j'aime par delà toute expression... J'en suis fou. Elle a aime passionnément les belles choses dans tous les « genres : elle récite également bien Racine et le Tasse; « elle dessine, elle touche du piano, elle chante fort « joliment ; et comme elle a dans la voix des cordes « basses qui sortent du diapason féminin, elle a de même « dans le caractère certaines qualités graves et fonda-- « mentales qui appartiennent à notre sexe quand il s'en % mêle, et qui régentent fort bien tout le reste.
.a Undes plus grands chagrins de ma position,... c'est «d'être privé de cette enfant (2). »
En parcourant les lettres de M. de Maistre à sa fille Adèle, — où il répond à ses diverses observations, — observations qui décèlent chez cette jeune personne une intelligence d'élite, on comprend la prédilection que son père ressentait pour elle. Si j'ai bien deviné, mademoiselle Adèle de Maistre était un miroir fidèle et sympathique dans la glace duquel l'auteur des Soirées de Saint-Pétersbourg voyait se refléter sa propre indivi-
(1) Lettre à madame Huber-Alléon, p. 113 et 114 du t. I. (tilbid,,^. 114.
dualité, son caractère tout ailier. Aimant sa fille, il aimait son image : douce et bien légitime affection, qu'il n'a jamais entièrement dévoilée, mais qu'on sent partout dans ses lettres ! Et quel père n^aime pas à se retrouver loi-même, — traits, âme, esprit^ — dans son enfant?
Au mîUea de sa gêne^ le penseur devenu homme politique — contre son gré et par dévouement à son prince — était obligé de paraître à la cour et de s'y montrer dans une tenue digne de ses hautes fonctions. Souvent, comme ce berger de je ne sais quel conte (oriental (qui n'est pas tant un conte, qu'il en a l'air), l'ambassadeur regrettait les habits du pâtre, et il écrivait alors ces lignes convaincues, au lendemain d'une '2;^^<»' brillante soirée à la cour, où il avait dû paraître, mais dont son oœur était bien loin : a Jamais je ne me vois en a grande parure au mil^ de toute la pompe asiatique, « sans songer à mes bas gris de Lausanne et à cette a lanterne avec laquelle j'allais vous voir à CouTy y> — dit-il à sa bonne vieille amie, madame Haber-K Aiiéon [l).
Toutes les lettres de M. de Maistre, écrites de Saint- Pétersboui^, à sa famille et à ses amis, sont une longue • et fiévreuse chasse aux souvenirs : en évoquant ces gais et doux fant6mes d'un temps lointain, il essayait de tromperies douleurs de l'absence et de jeter un sourire entre deux larmes. Après une décès résurrections de souvenirs, où son cœur a parlé avec sa vive éloquence^ la plume lui tombe des mains : « Quelle extravagance ! c( s'écrie-t-il. — Cet }K>mme est-il fou î — Ma chère
(I) Lettre à madame Huber-AIIéon, p. USetUG»
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(( tante, si vous saviez pourquoi je ris, tous ne me blà- (( menez pas. — C'est pour ne pas pleurer (1). »
L'empereur Alexandre, digne appréciateur des vertus de M. de Maistre, et respectant la délicatesse de dévouement qui Tempéchait de parler pour lui-même^ voulut du moins reporter sur le fils le témoignage d'intérêt qu'il n'osait déverser sur le père. Il se chargea de Fayenir du jeune Rodolphe. Au mois de décembre 1806, quelques mois après l'arrivée du jeune homme en Russie, il le reçut à son service, comme officier dans le régiment des chevaliers-gardes (2). Peu de jours après, il partait avec son corps pour la campagne de 1807^ suivie de celle de 1 808 en Finlande, et plus tard de celles de 1812, 13 et 14. Les lettres que le comte de Maistre écrivait à son fils, dans ces absences aussi cruelles pour un père que pour une mère, sont vraiment navrantes. Mais ce digne père se soutenait en pensant que son fils faisait son devoir, et qu'il était à la place oii l'appelaient l'honneur et la conscience.
Parcourons rapidement ces lettres remarquables où
{i) Lettre à madame de la Ghayanne, p. 122.
. jp En apprenant cette faveur à M. de Maistre, le Ixaronde Budberg, 'cfiancelier de l'empirejui écrivit ces lignes signlûcailves et flatteuses : « L'emperear me charge de vous dire qu'il agrée, avec le plus grand plaisir, la demande que vous lui avez faite. U accepte votre fils dans le premier corps de sa garde (les chevaliers * gardes), et le reçoit toatde suite au grade de cornette (capitaine dans l'armée)... Sa M^esté impériale... ne peut le traiter mieux que ses propres chambellans, qu'elle ne fait que cornettes. Au reste, vous ne devez pas être en peine d'un jeune homme qui a pour protecteur Alexandre \^. » M. de Maistre ajoute aussitôt avec un senUment d'exquise délicatesse t « Si j'étais « Russe, je me serais évanoui de joie. » {Mémoires politiques , e|c., de J, de Maistre, p. 229 et 230,]
la tendresse, la douleur, la fermeté, la gaité, les avis si sages et si profondément pratiques se succèdent tour à tour, ou s'unissent ensemble. Je crois qu^on pourrait les nommer par excellence r école de V officier :
a Nul ne sait ce que c'est que la guerre, s'il n'y a son a fils! V» — écrit M. de Maistre à un ami (1). Mot touchant et Yrai !
Voici un trait bien simple, presque enfantin, mais qui m'a ému jusqu'aux larmes, dans cette première lettre au comte Rodolphe :
« Ce matin, j'ai éprouvé un grand serrement de cœur « lorsque Biribi (2) est entré en courant, et qu'il est a sauté sur votre lit où vous n'êtes plus. 11 a fort bien « compris son erreur, et il a dit très-clairement à « sa manière : Je me suis trompé ; où est-il donc ? « Quant à moi, j'ai senti tout ce que vous sentirez si
«jamais vous exercez ce grand emploi de père Sou-
« venez-vous que vous êtes toujours devant mes yeux c< comme mes paupières. Si jamais vous avez uneaiguil- « lée de fil, je voudrais bien que vous m'envoyassiez « votre mesure exacte. J'avais cela en tête lorsque vous
(1) Lettre aa comte Deodati, 11 février 1807, p. 127.
(2) Petit chien favori, compagnon de voyage de M. de Maistre, qui parle souvent de ce gentil animal dans ses lettres : « Je possède ici on < chien nommé Biribi, qui fait notre joie. • {Lettre à mademoiselle Constance de Maistre, Saint-Pétersbourg, 1808, p. 189 du 1. 1 des JLe/très,) « Je t'aime presque autant que Biribi, qui a cependant une « réputation immense à Saint-Pétersbourg. > (Même lettre, p. 191.) « A propos, voilà Biribi qui entre dans ma chambre en criant, et se « plaint de ce que je ne vous ai pas fait ses compliments. II a Fhon- « neur de vous lécher les mains. » {Lettre à M, de Karaouloff, Turin, 20 juillet 1819, p. 26.) ^ Quand on parle d'un homme tel que M. de Maistre, aucun détail ne doit paraître petit ou puéril.
(1 partîtes Je yeux dire la Teille. Mais le jour, je u'y «pensai plus (I). i»
Voilà le père : écoutez maintenant le stoïcien chrétien, le gentilhomme : a Je ne veuxpas m'appesantirsur « votre destinée fu ture : il est inutile de communiquer c( des penséesmolles^ telles qu'elles naissent involontairece ment dans le cœur d'un père. Allez bravement votre « chemin, mon cher Rodolphe. Vivent la conscience et <( l'honneur !... Ou cela^ ou sur cela^ disait cette mère
« de Sparte. Elle avait raison. Jamais vous ne trouverez « dans mes lettres ni craintes ni lamentations : c'est un
(( mauvais ton à l'égard d'un soldat. Tout cela sans préce judice de ce qui se passe dans mon cœur, et dont vous « vous doutez sans doute mi peu (2). »
Quelle fermeté tempérée ! Puis, viennent de sages conseils, — un surtout, essentiel, qui se répète souvent dans les lettres de M. de Maistre au comte Rodolphe :
« Apprenez surtout à connaître le pays, et à le des- « siner dans votre tête comme un échiquier. J'ai en « idée que cette science est presque tout le militaire. En « vérité, je voudrais vous savoir pour quelque temps « attaché à un corps de Cosaques, tant j'estime leur génie « topographique y et leur talent pour arriver toujours où (( ils veulent, et savoir toujours où ils sont. Tout homme « sait tirer un coup de fusil ; mais de savoir où il faut a se placer pour le tirer le plus avantageusement possi- « ble, c'est une science qui n'est rien moins que vulc( gaire (3). »
(1) 26 février 1807, p. 127.
(3) P. 191 et 192.
Et plus tard : ((Vous faites la guerre dans un pays « extrêmement difficile, et yousavez d'excellentes cdrtes <c sous la main ; profitez-en pour tous faire un œil « géographique : c'est là tout le militaire. Je ne parle « pas de la valeur, celui qui n*en a pas doit filer ; mais ik TOUS ne sauriez croire combien je suis enticlié de ce ^coup d'œil géographique^ et même topographique; « on je me tromjpe fort, ou c'est lui qui fait les génère raux(l).
a Le jeune militaire qui a vu les deux campagnes «de 1812 et 1813 n'a plus rien à voir. Devenez surtout « géographe militaire. La connaissance du théâtre de « la guerre est le point capital dans votre métier (2) . »
Non content de donner à son fils ces excellents avis, M. de Maistre poursuivait son éducation morale et littéraire dans sa correspondance» et toujours avec ce ton affectueux et enjoué qui lui était naturel , et qui devait être si persuasif : « Je vous recommande de toutes mes « forces l'orthographe, mon cher enfant. Ceci n'est pas « pédanterie paternelle : la connaissance du lalin me <K rend ces fautes inexplicables. Bien entendu que si ja- <c mais vous gagnez des batailles, je n'en parle plus, car c( le maréchal de Villars et cent autres ne savaieâi'{tfis « écrire ; je parle, en attendant. Adieu, mon cher en- « faut ; vous savez si je m'occupe uniquement de vous. « Vale Rodolphule mi mavissime (3). »
Comme son père, alors que jeune homme il étudiait le droit à Turin, le comte Rodolphe ne lut jamais un
(3) P. 192 et 193.
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livre avant de lui en avoir demandé Fautorisâtion. Une lettre de M. de Maistre atteste cette soumission filiale, devenue trop rare de nos jours, et qui fait tant d'honneur aux principes du jeune officier (1).
Mais, comprend-on bien les cruelles angoisses qui, à chaque bataille ou se trouvait son fils, venaient assaillir et broyer ce tendre cœur de père ? Il faut lire les pages où il a déposé le souvenir de ces heures sans nom, et il ne restera plus qu'à s'étonner qu'il ait pu survivre à tant d'émotions. Après la bataille de Friedland — entre autres — il écrivait à sa sœur : a Quels « jours j'ai passés^ ma pauvre amie ! Quelle nuit que «celle du 21 au 22 (juin 1807), que je passai tout enc( tière avec la certitude que mon cher Rodolphe avait c( été tué à Friedland ; seul, du dnoins sans autre coma pagnie qu'un fidèle valet de chambre qui pleurait de- « vant moi, me jetant comme un fou tantôt d'un sopha (( sur mon lit, et tantôt de mon lit sur un sopha, pence sant à la mère, à toi, à tous, à je ne sais qui enfin ! « A neuf heures du matin, mon frère vint m'apprendre « que les chevaliers-gardes n'avaient pas donné. Tu « me diras : oc Et où avais-tu donc pris cette certitude ? » «Je Tavais prise, ma chère, sur le visage de vingt per- « sonnes^qui m'avaient fui évidemment le jour où la « nouvelle arriva : c'était pour ne pas parler de la ba- « taille ; je crus tout autre chose, et je lus sur leurs « fronts la mort de Rodolphe comme tu lis ces lignes. « VoÛà ce que c'est que la puissante imagination pater-
(1) « Je ne vois pa»4e difficulté que vous lisiez ^mt/e, si vous en avez la fantaisie. » (P. 284.)
« nelle. Enfin, mon cœur; je me rappellerai de cette c( nuit (1). »
Pendant son séjour en Russie, M. de Maistre avait conservé des relations amicales avec un fidèle serviteur de Louis XVIII, courtisan de l'exil^ — le comte d'Avaray, (2) comme l'indiquent une lettre autographe de ce prince à M. de Maistre, et la réponse de ce dernier.
Voici ces deux lettres (3), précieuses à reproduire dans une étude sur le caractère public et privé de Fauteur des Soirées de Saint-Pétersbourg :