‹ L'esprit du comte Joseph de Maistre [selections]. Précédé d'un essai sur sa vie et ses écritsChapitre 22 sur 49 · ÉDUCATION · texte numérisé non relu

ÉDUCATION

I. Conditions d'une bonne éducation. — II. Sur les Traités d^éducàtion. — III. Dangers des collèges. -~ IV. Accord étroit de la mo^ raie avec la religion. — Y. Inconvénient d'une éducation purement scientifique. — VI. Périls de l'éducation publique. — Yll. Les ancien^ et les nouveaux instituteurs. — VllI. Du rôle de la religion dans l'éducation. — IX. Cause de la dégradation du divliuitiènoe siècle.

Il faut beaucoup de sagesse et d'attention pour ne pas gêner la croissance de la plante humaine par des soins malentendus; pour écarter d'elle les plantes parasites et vénéneuses qui se hâtent de lui disputer les sucs de la terre et la rosée du ciel ; pour ne pas la courber enfin, en cédant mal à propos à l'envie de la diriger. ,

Peut-être que l'éducation se réduit à cela. Comment se persuader^ en effet, que la nature se soit contredit,ç au point de rendre difficile la chose du monde la plu§ nécessaire? Le bon sens, éclairé par la vertu, suffit pour donner une excellente éducation. Ce qui nous trompe sur ce point, c'est que nous confondons deux éducations absolument différentes : l'éducation morale et l'édu-

cation scientifique. La première seule est nécessaire, et celle-là doit être aisée. On ne peut nier, sans doate, l'importance secondaire et les difficultés de la seconde; mais lorsque le décorateur entre dans un hôtel, Tarcfaîtecte s'est retiré.

L'homme moral est formé plus tôt qu'on ne pense; et que faut-il pour le former? Éloigner l'enfant des mauvais exemples, c'est-à-dire du grand monde; ramener doucement sa volonté lorsqu'elle s'écarte dn pôle, ot surtout bien agir devant lui.

C'est pour avoir voulu transposer cet ordre, que de faux instituteurs ont fait tant de mal à la génération présente. Au lieu de laisser mûrir le caractère sous le toit paternel, au lieu de le comprimer dans la solitude pour lui donner du ressort, ils ont répandu l'enfance au dehors : ils ont voulu faire des savants avant de faire des hommes; ils ont tout fait pour l'orgueil, et rien pour la vertu ; ils ont présenté la morale comme une thèse^ et non comme un code; ils ont fait mépriser la simplicité antique et l'éducation religieuse. Qu'est-il arrivé? Vous le voyez (1).

Les traités sur l'éducation ont une grande influence sur ce siècle, qui croit si fort aux livres; mais, avagt de lire aucune de ces doctes productions, ne faudrait-il pas se demander s'il peut y avoir un système général d'éducation (2)?

(1) Lettres et op., t. H, p. 128 et i29. Ces lignes sont à la date de 1794.

(2) /6M3?..t. II,p. 129.

Sur ce point au reste, comme sur tant d'autres, on peut tenir un milieu raisonnable qui accorde les partis opposés. Que les parents à qui la Providence a donné tout à la fois les vertus et les talents, la fortune et le loisir; que ces parents, dis-je, conduisent leurs enfants aussi loin qu'ils le pourront; mais pourvu qu'on possède le premier et le plus important de tous ces dons, qu'on ne se hâte pas au moins d^arracher les enfants de la maison paternelle, l'asile du bonheur et le berceau des vertus. Ne soyons point les meurtriers de l'innocence, en la précipitant de si bonne heure au milieu des dangers qu'accompagnent nécessairement tous les rassemblements nombreux. L'œil du sage s'arrête douloureusement sur ces amas de jeunes gens où les vertus sont isolées et tous les vices mis en commun (1).

Les charlatans modernes qui ont usurpé et diffamé le titre de philosophe ont travaillé sans relâche à séparer la morale de la religion ; ils ont dit qu'il n'y avait point encore de morale, que cette science était encore ^ berceau. Ils nous ont recommandé surtout de ne pas livrer aux prêtres les premières années de l'homme. Un d'eux même est allé jusqu'à soutenir nettement qu'on ne devait point parler de Dieu aux enfants {^)\ paradoxe

(1) Lettres et op,, t. II, p. 133.

(2) « Je prévois, dit J .J. Rousseau, combien de lecteurs seront surpris de me voir laisser passer tout le premier âge de mon élève sans

qui s'approche assez près de la démence pour n'exciter que la pitié (1).

Rousseau a soutenu, dans un ouvrage célèbre, que la science avait fait beaucoup de mal au monde. Sans adopter ce qu'il y a de paradoxal dans cet écrit, il ne faut pas croire que tout y soit faux. La science rend l'homme paresseux, inhabile aux affaires et aux grandes entreprises, disputeur, entêté de ses propres opinions et méprisant celles d'autrui, observateur critique du gouvernement, novateur par essence, contempteur de Tautorité et des dogmes nationaux, etc., etc.; aussi Bacon, génie bien autrement sage et profond que Rousseau, a dit que la religion était un aromate nécessaire pour empêcher la science de se corrompre. En effet, la morale est nécessaire pour arrêter l'action dangereuse et très-dangereuse de la science, si on la laisse marcher seule.

C'est ici où l'on s'est cruellement trompé dans le siècle dernier. On a cru que Téducation scientifique

loi parler de religion. A npiinze ans il ne savait s'il avait une âme» et peut-être à dii-huit n'est-il pas encore temps qu'il l'apprenne ; car, s'il rapprend plus tôt qu'il ne faut, il court risque de ne le sarotr )ii-mais. » (Emile, liy. IV, t. Vlll, p. 297 de l'édition des Q^w>res H^ Rousseau. Genève, 1782, in-8.) '^^S^

« Le monde civilisé, s'écrie M. de Bonald, aurait dû se sowver d*indignation contre un écrivain atteint d'une folie aussi dangereuse. Fa*neste puissance des phrases ! ce prodige d'erreur fut accueilli par d€». hommes corrompus ou distraits, par des femmes beaux-esprits, et une éducation nouvelle fut dirigée sur ces principes inoui?. » (Traités et Discours politiques. De l'éducation dans la société , chap. III. De l'éducation religieuse, p. 381.)

(1) Lettres et op,f i, II, p. 134.

était réducation, tandis'qu'elle n'en est que la partie, sans comparaison, la moins intéressante, et qui n'a de prix qu'autant qu'elle repose sur l'éducation morale. On a tourné tous les esprits vers la science, et l'on a fait de la morale une espèce de hors-d'œuvre, un remplissage de pure convenance (1). Ce système, adopté à la destruction des Jésuites, a produit en moins de trente ans l'épouvantable génération qui a renversé les autels et égorgé le roi de France.

Toutes les nations du monde, poussées par ce seul instinct, qui ne trompe jamais, ont toujours confié l'éducation de la jeunesse aux prêtres ; et ceci n'appartient point seulement aux temps du christianisme. Toutes les nations ont pensé de même. Quelques-unes mêmes dans la haute antiquité, firent de la science elle-même une propriété exclusive du sacerdoce. Ce concert unanime mérite une jgrande attention, car jamais il n'est arrivé à personne de contredire impunément le bon sens de l'univers (2).

(1) « L'éducation chrétienne, des effets remontait à la cause, et faisait voir dans l'univers physique l'action d'une volonté toute-puissante; et, si cette discussion ne m'entraînait trop loin, je ferais voir combien le livre le plus élémentaire de la religion (le catéchisme) donnait aux enfants de principes féconds, d'idées fixes , de hautes connaissance», et cependant faciles à la raison, parce qu'elles sont naturelles à notre être. L'éducation philosophique commence aussi par les effets, mais elle ne va pas plus loin. Elle encombre la mémoire des enfants de vaines et stériles nomenclatures de minéraux, d'animaui, de plantes, qui rétrécissent leur intelligence, qui dessèchent leur cœur, qui énervent même leurs forces, en les habituant à de petites manipulations ; et un enfant croit savoir quelque chose, parce qu'il cloue des papillons, colle des plantes ou arrange de petits morceaux de substances métalliques. ».(M. de Bonald, loc. cit. sup,^ p. 381 et 882.) * (2) Lettres et op,, t. II, p. 282 et 283. Cf. M. de Bonald , Mélanges

Parce qu'un lycée n'est pas un couvent, il ne s'ensuit pas qu'il doive être une maison suspecte ou même visiblement corrompue, où le père de famille n'osé point envoyer ses enfants.

Tout a été dit sur le danger des nombreuses réunions déjeunes gens. Le vice est de sa nature si contagieux, qu'on doit trembler sur les conséquences de ces rassemblements, où il n'y a pas une seule mauvaise pensée qui ne se communique, pas une mauvaise action qui ne soit connue, pas un mauvais livre qui ne passe de main en main, etc. (1).

Retarder un jeune homme, c'est le sauver (2).

VU

Je me représente les anciens et les nouveaux instituteurs sous l'emblème frappant de deux compagnies d'alchimistes dont l'une se vante de faire de l'argent, et en a fait réellement pendant trois siècles à la face dé toute l'Europe, au point que toute notre vaisselle en vient en grande partie. L'autre bande arrive, et dit qu'elle sait faire de l'or; que l'ancienne alchimie ne suffit pas au|î besoins de l'État ; en conséquence elle demande d'être substituée à l'ancienne compagnie, et d'être mise en possession des laboratoires, vases et ustensiles de sa rivale.

litt., polit, et philos. 1854, t. Il, p. 463 à 488. De Véducation publique.

(1) Lettres et op., U 11, p. 304 et 305.

(2) Ibid., p. 306.

La réponse saule aux yeux : a Point de difficulté, messieurs, quand vous aurez fait de l'or; mais c'est de quoi il s'agit : montrez-nous d'abord le culot au fond du creuset, après quoi vous demeurerez seuls en place ; car il est bien certain que l'or vaut mieux que l'argent. »

Les Français, qui aiment les grandes entreprises, firent l'expérience en question en 1762 (1). L'opération, après quelques années, a produit, au lieu d'or, une vapeur pestilentielle qui a suffoqué l'Europe (2).

Que penser d'une génération qui a tout mis en l'air, et jusqu'aux bases mêmes de l'édifice social, en rendant l'éducation purement scientifique ! 11 était impossible de se tromper d'une manière plus terrible; car tout système d'éducation qui ne repose pas sur la religion, tombera en lâiVclin d'œil, ou ne versera que des poisons dans l'Etat, la religion étante comme l'a dit excellemment Bacon, V aromate qui empêche la science de se corrompre.

Souvent on a demandé : Pourquoi une école de théologie dans toutes les universités? La réponse est aisée : Cest afin que les universités subsistent^ et que l'ensei' gnement ne se corrompe pas. Primitivement elles ne furent que des écoles théologiques où les autres facultés vinrent se réunir comme des sujettes autour d'une reine. L'édifice de l'instruction publique, posé sur cette base,

{{) Voir la noie A.

(2) Lettres et op., l. II, p. 334 et 335.

272 l'espiit

avait (lun: jusqu'à nos jours. Ceux qui TodI

cliez vMX s'en repentiront longtemps inotilefiieDt. P6v

brnh.T une villey il ne faut qu'un enfant ou un

pour la retmtir, il faut des architectes, des

lies ouvriers, des millions, et surtout du temps (1^.

Ceux qui se sont contentés de corroDapre les iostituliotis antiques, en conservant les formes extérieures, ont peut-ôtru fait autant de mal au genre homaÎD. Dgà riniluetice des universités modernes sur les mœurs et Tf'Hpril naliotial dans une partie considérable du continent (h; riCurope, est parfaitement connue.

l'jifiti, ni Ton n'en vient pas aux anciennes maximes, MJ IVidiication n'est pas rendue aux prêtres, et « la fl(!ienc(ï n'est pas mise partout à la seconde place, les maux (pii nous attendent sont incalculables : nous serons J al»niliH par la science, et c'est le dernier degré de l'a- 5 hriitiHHctnient (2). ^

La |>n)(ligieuHe dégradation des caractères dans le dixhuitième siècle (publiée même physiquement, surtout

(1) M. (Il) Iloiijild a dit, (lurifl le même bcdb :

« TouH M(ml propn^H A <l(^trulrc, peu à réédifier. Si l'on donnait à um irmi\H\ d» iiiarmots le cIiAteau des Tuileries à démolir, les plus pittlU aiiH«ral»nt lus vitres, les autres briseraient les portes on mettraient lu fou au\ diarpontes, et rédiflcc, malgré sa solidité, serait bientôt en ruine ; innJH , si on leur donnait une chaumière à construire, ils ne Haurnient comment s'y prendre, parce quMl faut, pour bâtir, nn plan, un ordre do pensées et de travaux , et qn*il ne faut rien de tont ct'la pour détruire. C'est là l'histoire des révolutions, et la raison du grand nombre dos talents révolutionnaires que Ton a trouvés jusque dan» les derniers rangs, et que les sots admirent. » (Œuvres. Pensées, 1847, p. 307.)

(2) Essai sur le principe générateur des constitutions politiques, etc Édit. Migne, col. 131 et 132.

en France, par celle des physionomies) n'a pas d'autre cause que Textinction des sciences morales sous le règne exclusif de la physique et de la desséchante algèbre (1).

(1) Examen de la philosophie de Bacon, t. II, p. 262 et 263. Voir la note B.

NOTES

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