CRITIQUE LITTERAIRE
J. Homère et le Tasse. — II. Alûeri. — III. Première qualité d'unau<teur comique. — IV. Madame de Sévigné. — V. Source de la réputation des livres. — VI. Lettres provinciales, — VII. V Esprit des lois,
— Vlll. VHistoire naturelle, de Buffon. — IX. Milton et Shakespeare. — X. La Henriade est-elle un poème épique?— XI. Clarisse Harlowe. — XII. Projet d'une édition des Lettres de madame de Sévigné. —Wlh Quels sont les auteurs du TeDeum?— XIV. Sénèque. — XV. Louis Racine. -- XVI. La bibliothèque de Voltaire, au palais de l'Ermitage. — XVII. Monotonie des Lettres provinciales,
— XVIII. Buffon.
H faut lire V Iliade et \ Odyssée^ à cause de leur célébrité, et parce qu'il est impossible d'ouvrir un livre où l'on ne trouve quelque allusion à ces sublimes balivernes. Il y a trente mille traductions d'Homère; il faut lire celle de Bitaubé, qui n'est guère plus rare que l'alraanach (1).
L'inexorable juge du dix-septième siècle a dit : « Clinquant du TassCy or de Virgile, » Un homme comme Boileau peut bien avoir tort, mais jamais tout à fait
(1) Lettres et op,, 1. 1, p. 52. , „ . .
tort. Il est certain que le style du Tasse n^est pas toujours au niveau de ses conceptions ; qu^il est souvent recherché, affecté ; qu'il manque en mille endroits la simplicité et le naturel antique. Relis, par exemple, le discours de Renaud à sa petite sorcière^ lorsqu'il tient le miroir (strano amese) dans le jardin erïl^hanté :
Ce n'est que jeux de mots, affectation pore; Et ce n'est pas ainsi que parle la nature.
NondimenOj la Jérusalem délivrée sera toujours un des grands chefs-d'œuvre du génie moderne (1).
Je suis grandement aise que tu comprennes parfaitement et que tu goûtes notre dantesque Alfieri ; il ne faudrait cependant pas l'aimer trop. Sa tête ardente avait été totalement pervertie par la philosophie mo- * derne. Veux-tu voir d'un premier coup d'œil son plus grand défaut? C'est que le résultat de la lecture de tout son théâtre est qu'on n'aime pas l'auteur. Sa dédicace à l'ombre de Charles I" est insupportable. La première fois que je lus sa Marie Stuart^ et surtout la dure, inhumaine, abominable prophétie qui s'y trouve, je Taurais battu.
Aucun juge sage et instruit ne pardonnera à Alfieri d'avoir falsifié l'histoire pour satisfaire l'extravagance et les préjugés stupides du dix-huitième siècle. Tout cela, au reste, ne déroge nullement au mérite d'Âlfieri, véritable créateur de la tragédie italienne, et distingué
(1) Lettres et op., t. I, p. 52 et 53.
par une foule de grandes qualités littéraires. Il serait sans tache s'il n'avait pas trop appartenu à son siècle^ qui a gâté une foule de grands talents.
J'aime bien qu*on fasse des tragédies sans amour, comme Athalie^ Esther^ MéropCy la mort de César: mais j^aime mieux l'amour que les passions haineuses, et Âlfieri n'en peint pas d'autres; on ne saurait le lire sans grincer des dents; voilà ce qui me brouille un peu avec ce tragique.
Les vers que tu me cites sont très-beaux ; mais Philippe aimait beaucoup sa femme et n^était pas moins bon père. Isabelle mourut dans son lit d'une fausse couche plusieurs mois après don Carlos, qui était un monstre' dans tous les sens du mot, et qui mourut de même dans son lit et de ses excès. Quand nous lirons l'histoire ensemble, je te montrerai comment les protestants et les philosophes l'ont arrangée (1).
La première qualité d'un comique, c'est d'être bonhomme. Le plaisant et l'ironique n'ont rien de commun avec le comique. Voilà pourquoi Voltaire n'a jamais pu faire une comédie ; il fait rire les lèvres^ mais le rire du cœur, celui qu'on appelle le bon rire, ne peut être éprouvé ni excité que par les bonnes gens.
Or donc, quoique Alfieri n'ait poiniété méchant (il y aurait beaucoup d'injustice à lui donner ce titre], cependant il avait une certaine dureté et une aigreur de ca-
(I) Lettres et op., 1. 1, p. 124 et 125.
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tii.U'.m qui ne me paraissent poiot s'aceordcT mnt it
liluti qui a produit l'Avare et les Ft ToijU:k II:» fois (|u'il ouvrait les lèTres, je p.'if-tir un j<:t de bile, et je me détournais kim paH l'iclié.
hi Kuis donc fort trompe, si ses comédies soot lH:ut-fttre at seront des sarcasmodies : nous TerrcxK 1*.
Je suis bien aise que mon frère ait jugé comme moi madame de Sévigné. Nous ne parlons pas da talent, qui est mvanahley mais du caractère. Si j'avais à dioidr entre la mère et la fille, j'épouserais la fille, et pois je partirais pour recevoir les lettres de l'autre. Je sais bien que c'est une mode de condamner madame de Grignan; mais par le recueil seulement des lettres de la mèrei lues comme on doit lire, la supériorité de la fille sor la mère (dans tout ce qu*il y a de plus essentiel) me parait prouvée à Tévidencc (2).
Les livres ressemblent aux hommes : la protection tient souvent lieu de mérite; jamais le mérite ne peut se passer de protection*
(1) Lettres et op,,4,. I, p. 201.
(3) P. 284. — Cf. avec l'opinion de M. de Maistre: Walkenaer, Mémoires touchant la vie et les écrits de madame de Sévigné. 2eédft., 1846, nie part., chap. xx, Contraste entre madame de Sévigné et sa fille. — Elles ne se ressemblaient que par le plaisir qu*elles éprouvaient à correspondre ensemble^ p. 405 et suiv- — II« partie, p. 307, chap. XXI, Amour de madame de Sévigné pour ses enfants, et particulièrement pour sa fille (1845).
Mille circonstances totalement étrangères au mérite d'un livre en font la réputation. Si TouTrage naît au milieu de ces circonstances favorables ; s'il flatte, par exemple, l'orgueil d'une grande nation; s'il attaque des hommes puissants; si de grandes passions se trouvent intéressées à le louer, un concert unanime le portera aux nues : au milieu du fracas des applaudissements, on n^entend point les réclamations ; et lorsqu'on commence à les entendre, il n'est plus temps, car il y a une prescription sur ce point comme sur d'autres plus importants (1).
Il est impossible que vous n'ayez pas entendu beaucoup parler des Lettres provinciales, de ces fameuses lettres dont Bourdaloue a fait une si bonne critique en vingt monosyllabes (2). Eh bien! Madame, tenez pour sûrque^ si elles avaient été écrites contre les révérends pères capucins, personne au monde n'en aurait parlé (3).