PRÉFACE DE LA PREMIÈRE ÉDITION
Un jurisconsulte éminentC) a dit : c II n'y a pas d'étude » plus nécessaire au jurisconsulte que le droit romain. Les » défauts mêmes qu'on lui reproche en font un instrument » admirable pour l'éducation Juridique.. ; Les ouvrages des ju- » risconsultes romains sont les chefs-d*œuvre du droit, comme » les écrits de Platon et de Demosthène resteront toujours » les chefs-d'œuvre de la philosophie et de lart oratoire. Et » qui oserait prononcer ce blasphème, que les chefs-d'œuvre » de l'esprit humain sont inutiles, parce qu'ils ne sont pas » cotés à la Bourse? » Ces paroles sont la justification, je dirais même volontiers l'excuse de la traduction que je livre au public. Â une époque où l'on rejette avec un souverain mépris tous les livres qui ne sont pas ce qu'on appelle pratiqueSt ceux où l'on ne peut trouver des conclusions
0) Laurknt, Principes du droit civily 1. 1, p. 40.
Il PREFACE.
toutes faites, des mëmoires tout préparés, pour décider les qaestions du mien et du tien, et pour juger les mille et une misères qui se débattent tous les jours devant les tribunaux, il faut, en effet, se faire pardonner l'audace singulière que paraît annoncer la publication d'un ouvrage sur le droit romain, et surtout sur VesprU du droit romain. Ce qui m'a stimulé dans ce travail aride de traduction, c'est Tespoir de faire reprendre l'étude trop délaissée de cette science, de faire partager par d*autres le sentiment de haute admiration et de respect que j'éprouve pour cette création grandiose; c'est aussi le désir de &ire connaître l'œuvre principale d'un jurisconsulte, que l'on s'accorde à reconnaître comme le chef d*une nouvelle école en Allemagne ('). L'ouvrage d'jHBRiNG n'est pas pratique^ dans le sens indiqué plus haut; je le dédie néanmoins en toute confiance à tous ceux qui se sont pénétrés de la vérité des paroles d'un auteur célèbre par ses travaux historiques et par son admirable commentaire du Code civil, paroles que j'ai transcrites en commençant cette préface. Celui qui lira jusqu'au bout cet ouvrage, connaîtra mieux le droit romain que s'il eût étudié plusieurs cours ou manuels de Pandectes. L'impression qui lui en restera sera une profonde admiration pour Tincomparable législation qui est la source féconde de notre droit. C'est le plus bel éloge que Ton puisse faire de l'œuvre d*jHERiNa.
(') V. l'indication des œuvres de R. von Jhbrino, dans ma traduction de son traité : Du fondement de la protedUm poneesoire. Introduction. Paris, Marescq, 1875, 1 vol. in-8*.
PRSFACB. III
Le but de Touvrage et le plan de l'auteur sont suffisamment exposés dans Tintroduction, et je puis terminer ici cette préface, en faisant une dernière observation. Le lecteur s'apercevra peut-être de quelques fautes, de redites, d'obscurités même. J'aurais pu, de Taveu même de l'auteur, prendre certaines libertés avec le texte, travailler certains passages, dégager de leurs langes apparentes certaines idées : mais je me suis arrêté devant la crainte de mutiler la pensée du maître, de lui enlever sa saveur originale et vigoureuse. Le stjle^ c'est l'homme, et j'ai voulu respecter la personnalité si vivante d'jHKRiNG. Le premier volume, notamment, pourrait (au moins dans sa première partie) paraître quelque peu aride à certains lecteurs, que pourraient rebuter les considérations spéculatives de l'auteur sur la c méthode > qui le guide dans ses études. Cette aridité, cependant, n'est que de surface.Toute cette partie est un jet d'une lumière nouvelle; elle enseigne un procédé nouveau pour pénétrer l'esprit de cette antiquité juridique, si mal connue ou si oubliée de nos jours.
La plupart des traités du droit romain ne sont que des compilations de textes. Ils nous montrent bien, il est vrai, le squelette de ce droit, qui influe encore sur notre civilisation actuelle, mais ils n'ont pas su en découvrir l'âme. Jhbring a mis du sang dans les veines de ce cadavre muet, il y a fait circuler la vie, il y a insufflé une âme : il a &it parler V Esprit du droit romain.
Au reste, et je tiens a le répéter, l'auteur lui-même, estimant ce premier volume le moins parfait parmi ceux qui vont suivre, m'avait autorisé à en user avec lui, dans ma
lY PBBFAOE.
traduction, avec la plus grande liberté : j'ai dit quel respect m*a retenu. Mais que celui qui est avide de savoir, enfin, ce qu'était ce droit romain tant vanté, que celui qui, n'ayant jamais vu que cet arbre fossile, aux branches inertes, veut le voir luxuriant et plein de vie, déployer son dôme verdoyant au-dessus de toute la vie romaine et la protéger sous cette ombre bienfaisante qui s'appelle l'esprit juridique du monde romain, que celui-là lise cette œuvre de l'éminent jurisconsulte allemand : quelle que soit l'insufilsance de la traduction, il verra se dérouler devant ses yeux le travail le plus grandiose que jamais l'humanité ait créé, la formation du droit romain, et pour la première fois, depuis qu'on étudie ce droit, il en percevra l'esprit.
Bruges, Mars 1877.