I. ESSENCE DE L'ESPRIT ROMAIN
plus éclatant de l'action de cette force, se trouve, à mes yeux, dans les contrastes grandioses que le peuple romain eut à subir dans le cours de son histoire et la manière dont il s'en rendit maître. Il y en eut trois. Le premier appartient à l'époque de la formation du peuple romain; nous en avons parlé plus haut (p. 308); — le second est celui des patriciens et des plébéiens, — le troisième celui du jus civile et du. jus gentium. Quel déploiement extrême de forces nous représente cette lutte continuée pendant des siècles entre les patriciens et les plébéiens ! Quelle violence dans les attaques, quelle âpreté dans les ripostes ! Combien une lutte pareille aurait pu devenir désastreuse pour un peuple et un système politique moins fermes que le peuple romain. Mais loin d'affaiblir ou de paralyser la force nationale , cette lutte l'a, au contraire, retrempée en l'excitant au plus haut degré ; l'opposition entre l'élément conservateur et rétrograde , représenté par les patriciens , et l'élément progressif et agissant, représenté parles plébéiens, loin de porter préjudice au développement du droit , lui a donné au contraire l'unité , l'uniformité et la continuité dans le progrès.
La troisième antithèse eut un cours tout pacifique , qui ne fut influencé en aucune manière par les querelles politiques des partis. Mais néanmoins, quel appareil de forces elle mit en œuvre ! Il s'agissait de renier Rome dans Rome elle-même , de se détacher des idées traditionnelles sans les abandonner, de mettre en présence , et d'appliquer à tout le système du droit comme égales deux idées opposées : l'idée romaine nationale et l'idée cosmopolite, de penser en Romain pour certaines institutions , autrement pour d'autres. Il n'est pas difficile pour le penseur expérimenté de concevoir et de dominer deux systèmes philosophiques opposés, de manière à reconnaître immédiatement l'idée fondamentale jusque dans ses modifications les plus reculées. Mais cette simple virtuosité de la pensée ne pouvait suffire à résoudre ce contraste en droit romain; il ne s'agissait point d'un contraste scientifique, que l'on reccmnait, mais d'une antithèse pratique que l'on doit souffrir ; non d'une force pure-
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meut intellectuelle, mais d'une force morale, d'un dualisme du droit, d'une concession semblable à celle d'un état jusque là purement confessionnel, qui reconnaît à une autre confession religieuse des droits égaux et les réalise consciencieusement dans tous les points. C'est là un fait, et ce fut aussi à mes yeux un fait pareil, preuve de force morale et non simple action scientifique, grâce auquel le peuple romain donna une double physionomie à toute sa législation, sans se laisser égarer par la crainte de se nuire à lui-même ou de porter atteinte à son propre caractère — ce fut l'épreuve dans laquelle s'essaya luimême le sentiment de la sûreté nationale.
L'histoire de Rome nous montre encore une antithèse qui semble devoir être mentionnée ici : celle de la république et de la monarchie. Elle s'étend aussi sur plusieurs siècles. Extérieurement, la république et la monarchie restent en présence jusque dans le troisième siècle , mais ce n'est qu'extérieurement : car ce qui restait encore de la république n'en était plus que l'apparence, la forme pure, et ce dualisme, bien loin de donner une nouvelle preuve de la force de l'esprit romain pour supporter et résoudre les antithèses, fournit au contraire la preuve que c'en était fait de cette force.
Cependant, il n'y a pas que les trois exemples ci-dessus à rapporter. Quelle riche moisson d'antithèses ne nous offre pas le monde romain dans les autres matières ! D'un côté, la souveraineté du peuple et tout l'orgeuil de l'esprit d'indépendance individuelle, d'un autre côté les pouvoirs les plus étendus de la magistrature, la discipline de fer du chef de l'armée, hors de Rome, et en cas de nécessité, l'autorité illimitée, même dans Rome, du dictateur; ici la maison fermée avec la pleine souveraineté domestique, là le censeur qui, semblable à un pédagogue, cite devant son siège de juge tous les secrets de la maison ; ici l'amour le plus jaloux de la liberté; à côté, la popularité d'un fonctionnaire qui au lieu de flatter le peuple , exerça ses fonctions avec l'autorité d'un roi, et l'intelligence parfaite qu'eut le peuple de la grandeur et de la légitimité d'une pareille domination.