‹ L'esprit et le corps considérés au point de vue de leurs relations: suivis d'études sur lesChapitre 47 sur 157 · FACULTÉ DE DISCERNEMENT · texte numérisé non relu

FACULTÉ DE DISCERNEMENT

divisions qui empiètent les unes sur les autres. Voici la division vraiment essentielle des facultés de Fin telligence; elles sont au nombre de trois : 1° le discernement^ c'està-dire le sentiment ou la conscience de la différence ; 2** la similarité j c'est-à-dire le sentiment ou la conscience de l'accord; et S^ enûnlsi rétentivité, c'est-à-dire la faculté de mémoire ou d'acquisition. Ces trois fonctions, à quelque degré qu'elles se confondent, et souvent d'une manière inséparable, dans les actes de notre esprit, sont cependant des propriétés entièrement distinctes, et servent chacune de fondement à une structure différente. Dans l'analyse dernière des facultés de l'esprit, on ne peut ni augmenter ce nombre de trois auquel nous nous sommes arrêté, ni le diminuer ; un nombre moindre ne suffirait pas à expliquer tous les faits ; un autre plus grand serait inutile. Ces trois facultés sont l'intelligence, toute l'intelligence et rien que l'intelligence.

Considérons-les par ordre :

I. Discernement. — Comme nous venons de le voir, c'est là le côté intellectuel de la relativité, ou loi de changement d'impression. Lorsque de nouveaux courants prennent naissance, ou que des courants déjà existants augmentent ou diminuent, notre esprit s'éveille ; s'il est déjà sous rinfluence de quelque impression, il s'opère un changement dans cette impression. Il est facile de faire voir que le discernement est le commencement même de notre vie intellectuelle. Si nous sommes insensibles au passage du chaud au froid, nous serons à jamais incapables de connaître le phénomène de la chaleur ; si le passage de la lumière à l'obscurité ne produit sur nous au-

cane impression, c'est qu'alors nous sommes aveugles ; au contraire, si nous distinguons les teintes les plus délicates, c'est que nous possédons à un haut degré l'intelligence des couleurs. Sur tous les points qu'un homme connaît mieux que ses semblables, il saisit des distinctions où les autres n'en voient aucune : un banquier reconnaît un faux billet par lequel bien d'autres ont été trompés.

Voyons maintenant l'appareil physique de cette faculté. Quand nous considérons l'immense étendue de notre faculté de discernement, les nuances en apparence innombrables de notre sensibilité, pour correspondre à l'immense variété des objets qui frappent nos sens, sans parler de nos émotions et de notre vie intérieure, nous nous apercevons qu'il faut un appareil à la fois trèsétendu et très-compliqué. Prenons un des sens, la vue, par exemple, et considérons tous les degrés que nous pouvons marquer entre l'obscurité complète et le plus vif éclat du soleil. Considérons ensuite les couleurs et leurs nuances, et nous verrons que les gradations perceptibles sont très-nombreuses : pour une organisation très-sensible aux effets de couleur, ces gradations perceptibles se compteraient par centaines. Pour l'ouïe aussi, la sensibilité d'une oreille musicale exercée embrasse peut-être plusieurs centaines de sons. Notre discernement des sons articulés s'étend aux alphabets réunis de toutes les langues que nous connaissons.

En admettant, comme nous l'avons fait pour de bonnes raisons, que toute impression nouvelle produite sur un sens est un changement des courants qui circulent dans les nerfs, — canal principal et voies collatérales de diffusion, — nous somntes amenés à croire-que la conscience

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varie de deux manières différentes. Elle varie d*abord selon la voie d'entrée^ ou selon l'organe particulier et les nerfs particuliers qui sont entrés en jeu. Ainsi, de l'œil à l'oreille il y a un changement appréciable et une nouvelle impression. De mêiùe, avec le toucher, le goût, l'odorat, nous avons une impression caractéristique pour chaque ' sens, et pour toutes les variétés de sensation de ce sens. Jamais nous ne confondons une couleur avec une saveur. Bien plus, pour les sens les plus élevés, et surtout pour la vue et le toucher, nous avons une impression différente selon la partie de l'organe qui est affectée; s'il n'en était ainsi, il serait vrai d'appliquer à tous les hommes l'expression proverbiale, et de dire qu'ils ne savent pas distinguer leur main droite de leur main gauche.

En second lieu, la sensation varie évidemment selon r énergie ou toute autre circonstance de V impression faite sur le même organe, ou sur la même partie d'un organe, et sur le même nerf. Une impression plus forte détermine une sensation plus forte. Ce fait n'a évidemment rien qui doive nous surprendre, quelque hypothèse que nous admettions d'ailleurs. L'intensité des courants devient plus grande, et un changement d'intensité nerveuse est un changement d'impression. Mais les sens nous donnent les différences de sensation qualitatives^ et celles-ci sont plus difficiles à expliquer. Nous ne pouvons, dans l'état actuel de nos connaissances, déterminer le changement de courant produit dans les fibres des nerfs optiques par le rouge, le jaune et le bleu, ni le mode de diffusion qui en résulte. On a supposé l'existence de fibres séparées pour les couleurs primitives ; ceci diminuerait un peu la difficulté, et réduirait les différents modes d'action à n'être

plus que de simples différences d'intensité ou de degré.

Ces deux circonstances, c'est-à-dire l'impression séparée produite par les nerfs séparés et le changement d'intensité des courants, peuvent être regardées comme les sources primitives de la diversité des impressions ; mais c'est dans les combinaisons innombrables de ces éléments simples qu'il faut chercher les circonstances' physiques de nos impressions si variées. La réunion de différentes stimulations dans des fibres différentes et à des degrés différents , doit inévitablement donner naissance à une impression complexe et modifiée.

IL — Disons maintenant quelques mots de la faculté de similarité ou d'ACCORD. L'esprit n'est pas seulement affecté par l'impression d'une différence ou d'un changement ; il l'est encore par celle de l'accord au milieu de la différence. Si nous éprouvons une certaine sensation, comme celle de la couleur rouge, et qu'après avoir passé à une autre impression, nous recevions de nouveau celle du rouge, nous la reconnaissons immédiatement, et la première impression se reproduit, accompagnée d'une impression de reconnaissance ou d'identification. C'est là la sensation d'accord, et c'est également une base importante pour l'intelligence. Réuni au discernement, le sentiment de l'accord complète la signification de ce que nous appelons connaissance : connaître un objet, comme, par exemple, un arbre, c'est le discerner de tous les objets qui en diffèrent, et l'identifier avec tous ceux qui sont pareils. L'étendue de notre connaissance d'un arbre est l'étendue du sentiment que nous avons de ses différences et de ses ressemblances. La similarité, considérée à un autre point de vue, est la faculté de reproduire nos

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impressions et nos acquisitions passées ; c'est une extension des ressources de la mémoire. C'est cette faculté surtout qui nous transporte dans les régions les plus brillantes de l'invention. Il arrive sans cesse que certains objets soient rappelés à notre souvenir par la présence d'un autre objet analogue. Lorsque nous regardons une cathédrale, nous nous en rappelons facilement d'autres; si nous entendons raconter une anecdote, il est rare que nous ne nous en rappelions pas quelque autre de même genre. Notre raison consiste surtout à employer quelque fait ancien dans des circonstances nouvelles, grâce à la faculté que nous avons de discerner les analogies : nous avons ensemencé un champ, et nous avons vu pousser la récolte, et nous appliquons le même procédé à un autre champ. C'est là une énorme économie du travail d'acquisition, une grande réduction du nombre de principes nécessaires à notre éducation. Lorsque nous avons à apprendre quelque chose de nouveau, comme un nouveau morceau de musique, ou une nouvelle proposition d'Euclide, nous nous reportons à celles des combinaisons faites antérieurement par nous, soit en musique, soit en géométrie, qui se rapportent à la question nouvelle, et nous ne faisons autre chose que réunir certaines d'entre elles, de manière à les y adapter. Cette méthode d'acquisition par morceaux ainsi assemblés, commence de bonne heure, et prend plus d'importance à mesure que nous avançons.

in. — Je pourrais me servir ici de ce que nous avons dit au sujet de la structure et de l'action du cerveau, pour deviner l'action physique qui correspond à la faculté de similarité ; mais il vaut bien mieux nous occuper d'exa-

miner la troisième fonction intellectuelle, la rétentivité ou mémoire : celle-ci une fois expliquée, tout le reste serait assez facile.

Scaliger le jeune rapporte que deux sujets surtout avaient occupé Tesprit curieux et spéculatif de son père, le célèbre Jules-César Scaliger : c'était la cause de la mémoire et celle de la pesanteur. Quant à la dernière de ces deux questions, la nature de la pesanteur, depuis la découverte de Newton, nous sommes habitués à la considérer comme résolue ; et c'est là un bon exemple de ce qui constitue la finalité dans les recherches scientifiques : il faut avoir généralisé un rapport naturel autant qu'il est possible de le faire, en avoir reconnu la loi exacte et en avoir établi les conséquences. La matière gravite ; la propriété que nous appelons inertie ou résistance se trouve unie à la propriété distincte d'attraction à toute distance ; ce sont là des faits que nous acceptons comme tels, et nous n'en demandons devantage que si nous apercevons quelque moyen de faire un pas de plus dans la voie de la généralisation. Il en est de même pour le sujet qui nous occupe. Il existe deux phénomènes naturels bien distincts ; à Tun nous donnons le nom de conscience ou d'esprit, à l'autre, celui de matière et d'organisation matérielle ; ils sont unis par les liens les plus intimes. Nous avons à étudier la nature particulière de chacun de ces phénomènes, à déterminer les lois les plus générales de leur alliance, et à les appliquer à l'explication de tous les faits les uns après les autres ; et ensuite, comme pour la pesanteur, nous devons nous reposer et être reconnaissants.

Cependant, on peut pardonner au grand érudit l'étonnement que lui causait la mémoire. Que la nature ait allié

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