‹ L'esprit françaisChapitre 125 sur 315 · SCENE XIII · texte numérisé non relu

SCENE XIII

REGINE, NOHAN.

RÉGINE. — Franchement, en quoi ai-je eu la maladresse de vous fâcher ?

NOHAN. — Je ne comprends pas votre question, mademoiselle.

RÉGINE. — Vous êtes m.aintenant, avec moi, comme lorsque l'on a quelque chose contre quelqu'un... Ce soir même, vous alliez éviter de me donner la main.

NOHAN. — Admettez que je sois un sauvage ; ne me reprochez pas une humeur à laquelle je ne puis rien.

RÉGINE. — C'est moi seule que j'accuse; mais, par exemple, sans savoir de quoi... Quand mes cousins de Ligueil, après la mort de mon père, m'ont offert l'hospitalité, vous étiez comme l'enfant de leur maison. Vous veniez constamment déjeuner, dîner, chercher le commandant pour un© promenade à cheval. Et ainsi, vous et moi, nous avons alors véritablement fait connaissance. Même il m'avait semblé que nous avions été tout de suite de vieux camarades ! Vous aviez une façon si cordiale, si aisée de me traiter... en garçon, que j'en étais bien un peu confuse... mais très contente.

NOHAN. — J'ai eu tort, mademoiselle, à mon insu, d'avoir une telle familiarité, puisque vous l'avez sentie.

RÉGINE. — Pardonnez-moi les mots, puisque je les emploie à vous remercier des choses... Ce qui est certain, c'est que, après avoir eu le temps d'approfondir mon caractère, quand vous avez dû savoir tout à fait bien ce que j'étais, comment j'étais, alors que j'espérais mériter de vous une amitié encore meilleure, au contraire, vous êtes devenu subitement formaliste avec moi, horriblement respectueux... Et puis vous vous êtes fait si rare chez ceux qui me donnent asile que vous m'avez eu l'air de vouloir m'y céder tout© la place...

N'avais-je donc pas su me tenir à la mienne 1... et ne lui est-il pas suffisant d'être bien petite ?

NOHAN. — Je vous assure que vous vous trompez sur les faits, sur mes sentiments...

RÉGINE. — Voulez-vous que je vous dise quand vous avez changé ? C'est l'année dernière, juste à l'époque où a été rompu le projet de mon mariage.

NOHAN, anxieux. — Cette rupture a été un violent chagrin pour vous ?

Les Paroles restent

RÉGINE. — Ah! Toute ma peine ne m'est venue que de celle dont le comte de Neucliamps m'a rendue témoin quand il m'a repris sa parole. Car cet honnête homme avait dû se faire une cruelle violence en renonçant à ce qu'il avait sans doute imaginé comme une sorte d'adoption, pour tirer de dépendance, de charge à autrui, de misère, la fille de son grand ami de Vesles.

NOHA.^J. — Puis-je vous demander quelle explication il vous a donnée ?

RÉGINE. — Il avait les yeux pleins de larmes : — « Ma chère enfant, m'a-t-il dit, j'ai pour vous une tendresse profonde ; mais vraiment mes cheveux sont trop blancs. Le monde est si méchant qu'il ne croirait jamais à votre abnégation. Et je ne veux pas que ce soit vous qui ayez à souffrir de propos perfides dont ma vieillesse seule serait la cause ! » Après ces mots, il m'embrassa paternellement. Je l'avais écouté avec soumission. Mais, sans pouvoir me rendre compte de ce qui s'accomplissait alors dans ma vie, j'ai éprouvé la sensation d'un immense abandonnement.

J'avais follement besoin d'être soutenue, entourée d'affection; et c'est sans doute cela qui me rendait plus exigeante que de raison et qui me fait encore aujourd'hui parler des aides que je n'ai plus trouvées auprès de moi... N'est-ce pas, monsieur de Nohan, si vous aviez deviné cette détresse, vous seriez resté là pour me remonter le moral ?

NOHAN, très ému. — Ah ! mademoiselle, je suis à la fois pire et meilleur que les apparences ne peuvent vous en donner l'idée. Mais au milieu de tout cela, prenez l'assurance que j'ai pour vous un dévouement... suprême.

RÉGINE. — Vrai ?... Merci!... Alors, je vous en prie, dans un temps où vos amis de Ligueil ont tant de bontés à mon égard, ôtez-moi la conviction, et ne la leur laissez pas prendre, que c'est ma présence chez eux qui vous en écarte... Venez les voir... D'ailleurs vous n'êtes pas exposé à me rencontrer : je suis perpétuellement dans mon atelier, au troisième étage.

NOHAN. — Vous travaillez beaucoup ?

RÉGINE. — Je voudrais acquérir assez de talent pour en vivre matériellement... et moralement, puisque je suis condamnée à rester fille... et à devenir vieille fille.

NOHAN, comme malgré lui. — Pourtant...

RÉGINE. — Pourtant quoi ?...

NOHAN. — Je sens que je suis gravement indiscret... Mais nous causons avec tant d'intimité... Ne croyez-vous donc pas qvie vous épouserez le baron Missen ?

RÉGINE. — Il ne m'a jamais exprimé une intention de ce genre.

NOHAN, nerveusement. — Mais il vous fait la cour... Il n'est pas possible qu'il ne vous ait point laissé entendre... (Avec jalousie.) qu'il vous aimait.

RÉGINE, avec une moiie faiblement négative. — Oh !

NOHAN. - — Admettez-vous donc que ce ne soit point avec le projet de vous épouser ?

RÉGINE. — Dans la façon avec laquelle Missen me parle parfois de ses parents et du genre d'union que ceux-ci rêvent pour lui, j'ai pu reconnaître, en effet, un moyen délicat de me faire entendre que sa famille serait un obstacle... à ce dont il n'était d'ailleurs pas question entre nous.

NOHAN. — Excusez-moi... Mais alors, comment tolérez-vous ses assiduités ?

RÉGINE. — Parce qu'il se rattache, pour moi, à des souvenirs qui me sont bien douloureux et aussi bien chers...

NOHAN, avec angoisse. — Ah!

RÉGINE. ■ — • Vous êtes formalisé ? Croiriez-vous que je veuille faire avec vous du mystère ?... Je ne vois point, du reste, quel mal je commettrais en confiant à un ami aussi sérieux que vous le rôle dont le baron avait bien voulu se charger dans les derniers instants de la carrière et de la vie de mon père...

NOHAN. — Faites-moi savoir, je vous en prie... Aidez-moi à savoir!...

RÉGINE. • — Voilà : l'énergie et le patriotisme de M. de Vesles avaient susciié contre lui, dans notre résidence d'Orient, une ligue des autres agents diplomatiques. Seul, le chef de légation de Missen nous

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RÉGlNE. — Je veillais ; et, jusqu'au pas de

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