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SCENE IV

M™^ SAVIERES, PRIOLA

MADAME SAVIÈRES. — On m'a dit, monsieur, que vous souhaitiez me voir? PRIOLA. — Oui, madame

MADAME SAVIÈRES. Moi aUSsi.

PRIOLA. — Voilà vraiment, madame, une heureuse rencontre de nos désirs.

Le Marquis de Priola

MADAME SAviF.RES. — Si VOUS le permettez, c'est moi qui commencerai... Il s'agit de M'"° Le Chesne... Vous lui avez parlé à l'Anibassade, et liier vous lui avez écrit.

PRIOLA. — Eh bien?

MADAME SAViÈRES. — Eh bien ! je voulais vous prier de voue en tenir là.

PRIOLA. — Est-ce elle qui vous a chargée de me faire cette commission ?

MADAME SAViîîRES. — C'est elle.

PRIOLA. — Qu'est-ce qui me le prouve?

MADAME SAVIÈRES. — Je VOUS le dis.

PRIOLA. — Ce n'est pas une preuve.

Je vous crois très capable, à l'insu de M™^ Le Chesne, de prendre sur vous la démarche que vous tentez en ce moment. Vous avez pour cela deux si bonnes raisons !

MADAME SAVIÈRES. — Lesquelles?

PRIOLA. — Votre amitié pour ma femme, votre haine pour moi.

MADAME SAVIÈRES. — Ne parlons que de l'amitié.

PRIOLA. — Abordons la haine.

MADAME SAVIÈRES. J'ai pOUt

Jeanne, en effet, une tendresse ardente et dévouée, une affection de sœur...

PRIOLA. — Et moi, vous me haïssez?

:\.llons, avouez-le donc !

MADAME SAVIÈRES. • — Peu importe. Et 0U13 ; vous me le rendez bien 1

PRIOLA. — Vous vous trompez !

MADAME SAVIÈRES. Oh! VOUS pOUVez.

PRIOLA. — Non ! Car vous êtes la seule lu monde pour qui j'aie de l'estime et du espect.

MADAME SAVIÈRES. — Vous êtes dur jour les autres !

PRIOLA. — A peine juste envers vous.

Parmi le vil troupeau des femmes, vous ne semblez une exception presque su- )lime. Vous les dominez toutes.

MADAME SAVIÈRES. — Je me demande »ar quoi ?

PRIOLA. — Par... l'éno'gie de vos verus, le courage de vos renoncements, la loblesse de vos sacrifices. Vous forcez admiration et vous désarmez la calomde. Les grossiers désirs des hommes n'ont as le temps de naître quand vous passez.

Vous êtes si haut d'ailleurs qu'ils ne sauraient jamais vous atteindre. Enfin, je contemple en vous avec une déférence recueillie la plus pure incarnation de beauté morale que je connaisse...

MADAME SAVIÈRES. — Assez. Vous allez me donner de l'oi-gueil !

PRIOLA. — Et, pour vous témoigner, mieux que par des mots, — par un acte — la sincérité de ces sentiments d'estime et de respect, que je ne prodigue pas... je cède à vos prières et me désintéresse de M'"'' Le Chesne. Etes-vous contente ?

MADAME SAVIÈRES. — Et VOUS tiendrez votre promesse ?

PRIOLA. — Vous le verrez bien, puisque votre amie vous dit tout.

MADAME SAViÈRE. — Je VOUS l'cmercie".

PRIOLA. — Cela n'en vaut pas la peine.

MADAME SAVIÈRES. — Mais si. Un pareil sacrifice !

PRIOLA. — Pas le plus léger.

MADAME SAVIÈRES. — Comment?

PRIOLA. — Je n'aurai rien de caché pour vous. Un autre que moi ne manquerait pas, à la minute, de se faire valoir impudemment, de grossir la faveur qu'il vous accorde, et d'en atti'ibuer tout le mérite, avec une insidieuse arrièrepensée, à la séduction de vos charmes.

MADAME SAVIÈRES. VoUS, paS ?

PRIOLA. — Non. Sachez-le. Cela m'est complètement égal de ne plus m'occuper de ma femme.

MADAME SAVIÈRES. — Votre parole?

PRIOLA. — ... d'honneur. Je ne l'aime pas. Je ne l'ai jamais aimée.

MADAME SAVIÈRES. PourqUOl

l'avez-vous épousée?

PRIOLA. — Par dépit. J'en aimais une autre.

MADAME SAVIÈRES. — Il fallait épouser celle-là !

PRIOLA. — Elle était mariée.

MADAME SAVIÈRES. ■ — Il fallait devenir son amant. Cela vous est si facile !

PRIOLA. — Elle était honnête femme.

MADAME SAVIÈRES. — Pas possible ! Il y en a donc ?

PRIOLA, à mi-voix. — Plus qu'on ne

Le Marquis de Priola

croit! Seulement, il ne faut pas le dire.

MADAME SAviÈRES. — Mais, je ne m'explique pas aloi*s pourquoi, si mon amie vous est indifférente, vovis avez tenté de la reprendre, pourquoi vous lui avez parlé, écrit...

PRIOLA, mystérieux. — J'avais mes raisons.

MADAME SAVIÈRES. — Je les cherche.

PRIOLA. — "Vous ne les trouverez pas.

Cela a rapport avec la personne.

MADAME SAVIÈRES. — L'honnête femme ?

PRIOLA. — Justement.

MADAME SAVIÈRES. — Est-c-e que je la connais ?

PRIOLA. — Vous la connaissez.

MADAME SAVIÈRES. ■ — Nommez-la-moi.

PRIOLA. — Non.

MADAME SAVIÈRES. — Vous n'avez pas confiance en ma discrétion ? Elle vaut la vôtre.

PRIOLA. — Davantage. Mais vous ne me croiriez pas.

MADAME SAVIÈRES. — Dites toujours.

PRIOLA. — Vous le voulez?...

MADAME SAVIÈRES. Oui.

PRIOLA. — C'est vous.

MADAME SAVIÈRES. — Moi ! l'exception sublime ! la beauté morale que les désirs grossiers des hommes... {Elle rit.) Oh!

non! Je vous en prie...

PRIOLA. — Vous voyez? Vous ne me croyez pas ?

MADAME SAVIÈRES. ■ — Non. Oh ! pas du tout !

PRIOLA. — Et si je vous le prouve pourtant que je vous aime?

MADAME SAVIÈRES. — Ah ! si VOUS faites cela !

PRIOLA. — Ecoutez-moi. J'ai eu des centaines de maîtresses...

MADAME SaVières. — Pas plus?

PRIOLA. — Un seul amour...

MADAME SAVIÈRES. Moi.

PRIOLA. — Vous. Malheureusement, quand je vous ai connue, il était trop tard... Vous veniez de vous mai'ier.

MADAME SAVIÈRES. — Si j'avais su!

PRIOLA. — Je sentis que vous étiez perdue pour moi. Je pensai mourir...

MADAME SAVIÈRES. — De chagrin?

PRIOLA. — Non. Me tuer.

MADAME SAVIÈRES. Qu'cst-ce qU]

vous a retenu ?

PRIOLA. — Ma lâcheté.

MADAME SAVIÈRES. — Vous avez donc peur de la mort?

PRIOLA. — Non. Mais de la séparar tion. Et c'est alors que, dans un coup de folie, j'épousai Jeaniie.Et depuis je ne vous ai pas quittée. Pas une heure, pas une minute je n'ai cessé d'être avec vou! en pensée, de vous admirer en secret, de vous désirer sans espoir. Le jour même de mon mariage, à l'église, à l'autel, sous la main du prêtre qui croyait m'unir l'autre... c'était vous que j'épousais.

MADAME SAVIÈRES. — Vous ne pour riez seulement pas me dire la couleur de ma robe?

PRIOLA. — Mauve et argent. Une robe Louis XVI.

MADAME SAVIÈRES. ■ — Quelle mémoire] des yeux !

PRIOLA. — Du cœur.

MADAME SAVIÈRES. — Oui. Mais je m vous crois pas. Si quelqu'un m'aimait Si vous m'aimiez, depuis si longtemps vous me l'auriez dit, au moins une fois Qu'attendiez-vous ?

PRIOLA. — L'heure. Elle est venue" Vous êtes malheureuse...

MADAME SAVIÈRES. — Nou, monsieurs

PRIOLA. — Si. Effroyablement. Vous avez pour mari un homme sec, égoïste ef athée qui n'a jamais su vous comprendre qui ne vous a épousée que pour votre ar gent, qui voiis délaisse et qui vous trompe.

MADAME SAVIÈRES. — Vous mentcz !

PRIOLA. — Avez-vous au moins un en faut, pour vous rattacher à cett€ ignoblt vie et tromper la soif de tendresse qu: vous dévore ?

MADAME SAVIÈRES, accahlée, très bas — Hélas !

PRIOLA. ■ — Un petit être adorable ei doux que vous puissiez presser impuné^ ment sur ce cœur méconnu ? (J/™* Savière. a jJcine à retenir ses larmes.) Non. Votr< mari vous défend la maternité comme i

Priola — Non ! Car vous êtes la seule au

MONDE POUR QUI j'aiE DE l'eSTIME ET DU RESPECT.

Le Marquis de Priola

vous refuse le morose amour conjugal ! Avez-vous alors un amant?

MADAME SAVIÈRES., sc redressant, avec force. — Jamais!

PRIOLA. — Je le sais bien. Par orgueil insensé, vous votis roidissez dans ce que vous appelez un devoir, et qui n'est qu'une abdication ! Vous voyez une déchéance dans le libre exercice du plus sacré des droits : celui d'aimer, quand même et malgré tout.

PRIOLA. — Vous m'aimez déjà... je le veux,

JE vous ADORE.

MADAME SAVIERES. — Pas de cette façon .

PRIOLA. — Enfin, pauvre épave, avezvous une foi religieuse ?

MADAME SAVIÈRES. — Je l'ai, celle-Ià !

Heureusement !

PRIOLA. — Non. (// (lésif/ne du doigt le livre lyosé sur ïa table.) Vous lisez la Bible et vos yeux sont rouges ! Vous n'êtes pas consolée. Vous vous débattez

dans l'impuissance et le désespoir. Vocriez : Au secours ! Le Seigneur ne viei pas.

MADAME SAVIÈRES. — Il viendra

PRIOLA. — Trop tard — s'il vient ! Ë en l'attendant, pour vous étourdir, voi vous précipitez dans l'extrême de vos timents, vous exaspérez vos injustes 1ères ! Vous montez la garde aup de M""*" Le Cliesne, vous veillez sur l'hi neur du prochain et vous faites le bien Vous allez chez les joauvres, dans les m Blomet... et autres...

MADAME SAVIÈRES. — Comment 1 v savez?...

PRIOLA. — Eh ! je vous ai suivie ce fpis. Mais là encore, dans les quartie d'ordure et de misère, quand vous av gravi les escaliers puants... qu'est-ce -q' vous trouvez? L'amour, sur des grabal Il est partout...

MADAME SAVIÈRES. — Partout où 1 souffre, en effet.

PRIOLA. — Souffrir n'est rien ! On débat, au moins, on proteste, on sanglôj on crie... Mais on existe, on tient cœur serré dans ses deux mains et on sent battre, comme un gibier blessé...

femme qui m'aime, vit. Le vieux Chesne qui l'aime, un pied dans la toni vit. Le petit Morain qui l'aime, a toute la chaste ardeur de ses vingt vit. Toutes celles que j'ai séduites, trc: pées, vilipendées ont vécu, vivent encoi du souvenir, du regret...

MADAME SAVIÈRES. — Du remords

PRIOLA. — Si vous voulez... de la péi tence ou de la malédiction... jDeu h porte! Elles vivent. Mais vous... vous vivez pas. Vous êtes morte !

MADAME SAVIÈRES. Je le VOudî/

bien.

PRIOLA. — Et cependant, vous vivre par l'amour. (7/ s'avance sur elle, 5!

recule lentement, déjà fascinée perda de minute en minute possession dm m"ine.) Vous le fuyez, il vous poursu Vous pensez en avoir la haine, vous f avez la hantise.

MADAME SAVIÈRES. — Laissez-moi...' PRIOLA. — Vous n'y serez yen

Le Marquis de Priola

lussi loin et aussi tard qiie pour vous abîmer éperdument. Vous êtes faite ur lui. Tout en vous l'appelle et le n mande.

MADAME SA VI ÈRES, (le pliir, en plus riiblée. — Je vous en prie...

i PRIOLA, qui redouble d'ardeur. —

Ces yeux, ces lèvres, cette chevee, ce corps magnifique et prédestiné...

i ne sert à rien, comme un temple e!...

MADAME SAViÈRES. — Partez... au nom

ciel ! . . .

PRIOLA. — Oui, je vous obéis... Je

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