OLGA, DENISE, EVE, DEUX AUTRES DEMOISELLES
OLGA, entrant en coitp de vent. — Eh, dites, les agneaux? chic! La cocotte qui est entretenue par le vicomte de Bel- Ivry...
DENISE. — Claudine de Jersey?
OLGA. — Oui... elle nous paye des gâteaux. Et alors la marquise de Saint-Eloi, vous savez bien ? cette vieille folle qui fait des chroniques de modes dans les journaux?... Quand elle a su ça, elle a dit qu'elle voulait nous offrir le madère.
DENISE. — Tout ça pour essayer plus vite!
EVE. — Pauvres chattes ! Elles feront
comme les camarades : elles attendront leur tour.
OLGA, s'assied, face au jnihlic. — Je viens d'envoyer une des petites chez le pâtiesier. Elle en a pour cinq minutes.
DENISE. — Pourvu que M™'' Rivière ne le sache pas !
EVE. — En effet, il ne nous en resterait pas une miette. Ce qu'elle est gourmande! Sous 2^rétexte qu'elle est ici le bras droit de M. Honoré, elle se croit tout permis.
OLGA. — Et poseuse !
DENISE. — Et les cadeavix qu'elle se fait donner par les grandes grues qui viennent ici !
EVE. — Et aussi par les grandes dames.
OLGA. — Toute notre clientèle.
DENISE. — C'est dégoûtant, M. Honoi-é ne devrait pas tolérer ça.
OLGA. — Il en tolère bien d'autres, à commencer par Louise Dubois, sa bonne amie.
DENISE. — Halte ! Je ne veux pas qu'on dise du mal de Louise Dubois. Avec la belle situation qu elle a ici de grande première et de maîtresse en pied du patron, elle pourrait être très rosse. Au lieu de ça elle est toujours la plus aimable, et elle ne cherche qu'à nous faire profiter de son collage ; c'est une bonne fille. Et le patron aussi, c'est un homme très chic, il épousera Louise en voyage un de ces quatre matin, et il fera bien parce qu'elle le mérite.
OLGA. — Il fera un beau coup. Elle le trompe tant qu'elle peut, au doigt... inais pas à l'œil, parce que ça lui rapporte assez !
DENISE. — C'est pas vrai. Quoi ?
Qu'est-ce que ça lui rapporte ?
OLGA. — La galette de son second amant, tiens !
DENISE, haussant les éjiauJes. — Quel amant ?
OLGA. — M. Paul Salomon, le banquier Juif.
ÈVE. — Mais M. Salomon, ma pauvre amie, est depiiis quatre ans l'amant de M™" Blandin, Blandin les carrossiers.
DENISE, à Olga. — Tu ne sais donc pas ça?
OLGA. — Si, mais après? Lun n'empêche pas l'autre. C'est le cumiil.
ÈVE. — Vraiment, tu crois?...
OLGA. — Je suis sûre. Paul Salomon...
ÈVE. — Mais il est marié!
OLGA. — Qu'est-ce que ça prouve ? Regarde autour de toi. Paul Salomon — quoique marié — est l'amant, d'abord, de M'"^ Blandin.
ÈVE. — Voilà une chic femme !
OLGA. — EjDatante... et puis aussi l'amant de Louise Dubois.
DENISE, se rappioclie . — Mais le carrossier ? il ne voit donc rien ?
OLGA. - — Non, M. Blandin ne verra jamais rien, et il est incapable de soupçonner sa femme. Elle a beau le bousculer, il l'adore. Ce n'est pas le mari de sa femme, c'est son dom.estique. Et
Honoré Cassel, notre patron, le premier couturier de Paris, fournisseur de Leurs Altesses les petits-ducs de Pologne, un garçon qui a i^ourtant du vice et qui n'est pas une bûche, c'est la même histoire. Louise Dubois lui fait des traits sous le nez et il ne voit rien.
ÈVE. — M""^ Blandin...
OLGA. -- ... Ne voit rien non plus.
DENISE. — M™"* Salomon...
OLGA. — • Non plus. Personne. Jamais on ne se voit, mes choux. C'est la grâce d'état.
DENISE. — C'est un grand bonheur!
ÈVE. — C'est la punition, oui !
DENISE. — A moins que tous, entre eux, ils ne soient d'accord, sans en avoir l'air, en regardant exprès d'un autre côté.
OLGA. — Allons donc ! Ils disent tous ça après, pour sauver leur amour-propre, une fois qu'ils voient clair et qu'on leur a mis le nez dedans ! Parce que — ■ j'ai remarqué, c'est un chic à Paris — les trois quarts des cocus aiment encore mieux passer pour des complaisants que pour des sereins. Ils trouvent ça jolus honorable.