CLAUDINE, LE COMTE
LE COMTE. — Il a l'air très bien ce garçcn, tores sympathique. D'oii le connaissezvous?
CLAUDINE. — Je l'ai rencontre cet hiver à la vente de l'orphelinat des Arts, au comptoir de Pauline Gluck. Elle me l'a présenté, nous avons cau:é, je l'ai trouvé pas bête, bien élevé. Depuis je l'ai revu de temps en temps au Bois, au théâtre... il devait toujours venir me voir, enfin aujourd'hui il s'est décidé.
LE COMTE. — Tiens, tiens, vous ne m'en aviez jamais parlé.
CLAUDINE. — Parce que ça n'avait pas d'importance.
LE COMTE. — Quelle sorte de garçon est-ce ?
CLAUDINE. — Je ne pourrais pas vous dire, je le connais à peine.
LE COMTE. — Qu'est-ce qu'il fait ?
, CLAUDINE. — Il ne fait rien.
LE COMTE. — Il a de la fortune alors?
CLAUDINE. — Je ne crois pas qu il ait ce qui s'appelle de la fortune, il doit simplement avoir de quoi être indépendant.
LE co'iTE. • — C est l'essentiel. Eiifin il est gentil ?
CLAUDINE. — Oui et pas banal... et même d'âme assez généreuse. En tout cas, J3 le crois incapable d'une mui3erie.
LE COMTE. — C'est de nos jours le plus
Amants
bel éloge que Ton puisse faire de quelqu'un. Comment l'appelez-vous déjà? Je n'ai pas très bien entendu le nom que vous m'avez dit.
CLAUDINE. — Vétlieuil... Georges Vétlieuil.
LE COMTE. — Attendez-donc, il me semble que je connais ce nom-là. Mais il a été en prison, votre Vétlieuil.
CLAUDINE, outrée. — Jamais de la vie.
C'est impossible ! Mais, mon cher ami, vous êtes fou !
LE COMTE. — Calmez-vous, calmezvous. Il y a eu en 1880, lors des fameux décrets, vous savez bien, les décrets Ferry, il y a eu un Vétlieuil, un jeune homme qui pouvait avoir dix-huit, dix-neuf ans, et qui a conspué les gendarmes qui venaient expulser les Dominicains de la rue... de la rue... peu importe. On l'a conduit au poste.
CLAUDINE, calmée. — Ah! conim.e ça, je ne dis pas.
LE COMTE. — Ça se passait en 1880, nous sommes en 1835, dix-huit et quinze, trente-trois... Ça doit être ça... Il faudra que je le lui demande.
CLAUDINE. — Si c'est lui, vous allez l'adorer...
LE COMTE. — Je ne dis pas ça, mais il aurait plus de chances de me plaire.
Petit silence.
CLAUDINE. — Et quoi de nouveau?
LE COMTE. — Pas grand'chose.
CLAUDINE. — Mais encore?... Pas de potins... rencontré personne.?
LE COMTE. — Si... j'ai rencontré Lagny.
CLAUDINE. — Ah! qu'est-ce qu'il vous a dit?
LE COMTE. — Rien... depuis qu'il n'est plus l'amant de ma femme, il ne nie salue même plus.
CLAUDINE. — Voyons!...
LE COMTE. — Ou plutôt, depuis qu'il n'est plus un des amants de ma femme...
CLAUDINE. — Je vous eii prie, Alfred, vous savez bien que je n'aime pas vous entendre parler ajusi.
LE COMTE. — Pourquoi? Je n'y mets aucune amertume.
CLAUDINE. — Oh ! je sais bien, vouf êtes un philosophe.
LE COMTE. — Je ne suis pas un philo sojslie ; seulement puisque' tout Paris connaît la conduite de ma femme, paraître l'ignorer, moi, serait puéril et même pourrait donner lieu aux plus graves soupçons ; m'en vanter serait odieux, en tout cas d'un goût déplorable ; mais la constater moi-même, deva-it des personnes choisies, comme vous, et sous une forn)e détachée et plaisante, c'est la seule attitude convenable pour un homme qui connaît les exigences de la vie, et je trouve qu'il y a une jolie place à prendre entre George Dandin et Othello !
CLAUDINE. — • Vous êtes un dilettante.
LE COMTE. — Si vous voulez. D'ailleurs, je ne me fais pas d'illusions, il y a des gens qui sont destinés à être trompés toute leur vie', je suis de ceux-là.
CLAUDINE. — Vous VOUS vantez
LE COMTE. — Mais non... et qu'on ne vienne pas me dire qu'il faut être très! beau pour qu'une femme vous soit fidèles J'ai été, quand j'étais jeune... oh! je vot» le dis sans fatuité, d'autant plus que maintenant je n'ai plus de jorétentions, mais j'ai été un très joli garçon. ,
CLAUDINE. — Est-ce que les pe.its ra| meneurs se retournaient sur vous quan# vous passiez dans la rue?
LE COMTE. — Non... je ne l'aurais pas.1 voulu... enfin j'étais vraiment ce qu'oral appelle un joli garçon... j'ai été cocu. Etl' qu'on ne vienne jDas me dire qu'il faut être un héros : au moment de la guerre, j'avais une benne amie... je l'ai quittée pour aller me battre, j'ai reçu une balle dans le bras, un coup de sabre à la jambe, j'ai été cité à l'ordre du jour; mais pendant qu'on me soignait, j'ai été cocu... Enfin je me suis marié, j'avaàs un joli nom, de la fortune, j'étais déjà à cette époque un des chefs du parti, jai été cocu. Ce qui me console, c'est que je ne suis pas une exception.
CLAUDINE. — Non, mais ce qui est une exception, c'est la façon dont vous prenez la chose...
LE COMTE. — Je la prends comme il
Amants
convient, car du moment que l'innclélité du si vous aimez mieux le changement est une loi naturelle, il est à regretter que iiotr© génie national ait toujours tourné au ridicule et parfois au tragique les conséquences logiques de cette loi.
CLAUDINE. — C'est vrai, mais comment faire ?
LE COMTE. — Admirez que cet événement auquel on doit s'attendre le plus est le seul qu'on ne nous enseigne pas à considérer avec résignation, et la vérité est qu'il faudrait faire, dès l'adolescence, des txercioss et des méditations sur le cociiage, comme on fait dane les couvents (ks exercices et des méditations sur la inort.
CLAUDINE. — Vous aurez de la peine à A- arriver : ça n'cct pas dans le caractère franyais. •
ll; comte. — Je le regrette.
CLAUDINE. — Enfin, je vous en prie, ne I ;^. rions pas de tout ça... ce n'est pas un Mij'et qui m'enchante.
LE COMTE. — Oh ! nia,is rien de ce que j ai dit là n'est pour vous.
CLAUDINE. — Je l'espère bien.
LE COMTE. — J'ai la plus grande cCïifiance en vous... et pourtant, vous êtes j< une', séduisante, les hommes vous font la rour ; un jour, vous en remarquerez un... CLAUDINE. — Vous aviez mieux comîii.-ncé.
LE COMTE. — Mais quand je dis que j'ai la plus grande confiance en vous, je \Lux dire que vous saurez m'éviter le SI andale et le ridicule, et c'e'st la sei^lo cliose qu'on ait le droit d'exiger... Quelle li lire ost-il avoc tout ça?... Sept heures l'i'utôt!... Il faut que je rentre pour il! habiller.
CLAUDINE. — Vous dînez en ville?
LE COMTE. — • Non, mais i' y a du iiiiaide chez moi, entre autres Humbeck, le peintre, qui est très amoureux de la c( intesse.
CLAUDINE. — Humbeck? N'est-ce pas celui qui fait toujours des grasses jDetites femmes polissonnes, avec des dessous très suggestifs ?
LE COMTE. — C'est lui-même. Nous
avons fait sur lui avec le marquis de Nezelles une petite fable C|ue je vais vous dire :
L'art est une chose magique :
A peindre des femmes en corset.
En pantalon, en est-ce qu'on sait Un peintre venu de Belgique Marchait de bonheur en bonheur.
Et, la chose est notoire, Fut même décoré de la croix de chevalier de la [Légion d'honneur.
MORALITÉ
Les peintres heureux n'ont pas de tableaux d'his-
[toire.
CLAUDINE. — Vous êtes délicieusement bête.
CLAUDINE. — Oh! je sais bien, vous êtes