‹ L'esprit françaisChapitre 315 sur 315 · SCENE PREMIERE · texte numérisé non relu

SCENE PREMIERE

PHILIPPE arrivant avec HELENE.

PHILIPPE. — Et maintenant, vous avez vu tout mon domaine. Oui, j'ai loué cette petite maison blanche au milieu des pins et depuis deux mois je vis là, tout seul, en face de la mer. Ici même, dans cet endroit qui ressemble à un bois sacré et dont j'ai fait mon revoir, je venais chaque jour et je j^ensais à vous éperdument. Je vous attendais, partagé entre les grands espoirs et les grandes craintes, et vous voilà enfin !... vous êtes là, je vous vois, vous me parlez, et je ne peux croire à tant de bonheur.

HÉLÎîNE. "— Ah! on est bien ici! Vous avez une vue splendide. Quelle est donc cette villa mauresque que l'on voit là-bas? Est-ce que ça n'appartient pas à Prunier?

PHILIPPE. — Je ne sais pas ; oui, je crois.

HÉLÈNE, troj) gaie, — Je suis passée' devant tout à l'heure en venant de Menton. Vous ne savez pas comment il l'a baptisée? « Le Petit Biarritz ». C'est une idée qui ne viendrait pas à une mère « Le Petit Biarritz. » Vous ne trouvez pas ça extraordinaire ?

PHILIPPE, triste. — Si.

HÉLÈNE — Et qu'est-ce que vous dites de neuf ?

PHILIPPE. • — Rien. . Ou plutôt j'aurais bien des choses à vous dire, mais il faut commencer. . je ne sais pas... je n'ose pas... je suis troublé Que se pasise-t-il à Paris ?

HÉLÈNE, — Paris est terrible en ce moment, il y a deux mois que nous n'avons vu le soleil... Ah! vous avez de la chance, vous; vous lézardiez pendant que nous pa-

taugions et vous avez coupé aux cérémonies surannées de la nouvelle année. Ah ! le premier de l'an ! Jour navrant quand on n'a pas de famille, odieux lorsqu'on en a.

PHILIPPE. — C'est bien vrai.

HÉLÈNE. — Et puis alore, toujours la même chose, des potins et de la boue, de la houe et des potins. Dites donc, à propos M"'' Belett, vous savez bien. M"'" Belett, la maîtresse d'André Fréville, hein 1 ■Quel drame !

PHILIPPE. — Quoi donc?

HÉLÈNE. — Comment I vous ne savez pas ? Vous ne lisez donc pas les journaux 1

PHILIPPE. — Je ne lis jamais les journaux, surtout ici.

HÉLÈNE. — Eh bien ! il y a eu un drame effroyable. Imaginez-vous que celui qui a succédé à Fréville était un petit jeune homme très naïf, et comme la personne lui donnait deux ou trois camarades de cœur, ça exaspérait le petit jeune homme qui voulait un compartiment pour lui tout seul, une cabine de luxe... un enfant, quoi! Enfin, un jour. M'"" Belett n'était pas venue à un rendez-vous, et le gigolo a fait porter une lettre chez elle, mais c'est son mari qui a reçu la lettre et qui l'a ouverte.

PHILIPPE. — Ah!

HÉLÈNE. — Dame ! il y avait urgent 6ur l'enveloppe, n'est-ce pas; il avait sans doute lu argent, cet homme, on peut se tromper... un député... et il se dit : « Voilà un petit jeune homme qui va faire des bêtises. » Il court chez lui, il l'exhorte à la patience, essai© de lui faire entendre la philosophie de la vie, mais la vraie pas- ■sion est plus entraînante que le froid scepticisme : c'est le petit jeune homme qui a communiqué son exaltation au mari; il lui a fait honte du rôle complaisant qu'il jouait, si bien que les écailles lui sont tombées des yeux, au mari, c'est le cas de le dire ; il est rentré chez lui, il a attendu sa femme, et dans le moment qu'elle rentrait, il l'a assommée.

PHILIPPE. — Vraiment?

HÉLÈNE. • — Oui. La vie continue son petit trantran, la mort aussi. Carton a perdu sa femme. Il lui a fait un très bel

enterrement ; il n'y avait pas de troupes, et ça n'est pas juste, car elle aimait beaucoup les officiers ; mais il y avait des gens de l'Opéra qui ont chanté et des gens du Conservatoire .avec des instruments :

c'était très beau.

PHILIPPE. — Vous y étiez?

HÉLÈNE. — Non, je nai pu aller qu'à la répétition générale.

PHILIPPE. — Qu'est-ce qu'i] y a encore ?

HÉLÈNE. — Ma foi, je ne vois plus rien. Ah ! vous savez que M'^« Sui-eau fait de la magie, maintenant ! Elle se coiffe avec des bandeaux, elle porte des grandes jupes fantômes en étoffe Liberty. Ah ! Liberty, que de sottises on commet en ton nom!

Elle s'entoure de poètes qui font des vers qui ne riment pas, de peintres qui ne savent pas dessiner, de compositeurs que toute mélodie fait hurler comme des chiens, et d'amoureux qui ne peuvent pas...

PHILIPPE. — Hélène!

HÉLÈNE. — Eh bien ! non, ils ne peuvent pas... C'est un milieu très amusant.

PHILIPPE, inquiet. — Ah ! vous y allez donc ?

HÉLÈNE. — Quelquefois.

PHILIPPE. — Pourquoi y allez-vous?

HÉLÈNE. — Pour me distraire, par curiosité... oh ! par curiosité pure.

PHILIPPE. — Il n'y a pas de curiosité pure.

HÉLÈNE, redevenue grave. — Vous en savez quelque chose.

PHILIPPE. — Ah ! oui, vous avez raison, j'en sais quelque chose, n'est-ce pas? Mais pourquoi venez-vous me parler de M"'" Belett et des potins du monde? Ce n'est pas ça que nous avons à nous dire. Ah ! depuis deux mois que je vis ici dans la solitude et dans la nature, je l'ai pris en horreur votre monde, et j'en ai compris la corruption et les dangers.

HÉLÈNE. ■ — Vous avez réfléchi?

PHILIPPE. — Oui, Hélène, j'ai réfléchi ; je me rappelle, quand je suis arrivé de ma province, j'étais un honnête garçon, j'avais un cerveau propre, un cœur sain, des rêves d'art et de travail, mais je suis venu

La Douloureuse

HÉLÈNE. — Il n'y a qu'une expérience tentable pourtant, c'est celle du bonheuh.

à Paris. Hélas ! qu'est-ce qu'elle a fait de moi la Ville Lumière, une lumière par qui la conscience est aveuglée ? Je me suis d'abord indigné contre la rosserie et contre la muflerie des gens, car ces idées généreuses Que vous aimiez en moi, c'étaient vraiment mes idées, je n'étais pas un hypocrite ; mais je suis devenu comme les autres... comme les autres !

HÉLÈNE. — Mais non, vous exagérez, vous n'êtes pas si mauvais que ça.

PHILIPPE. — Mais si, mais si, j'ai été gagné par la contagion, j'ai eu des indifférences coupables, puis des complaisances, des veuleries tout au moins. Au surplus, je vous ai écrit tout ça, et je vous ai dit dans une longue lettre la décadence de mon âme.

HÉLÈNE. — Oui, j'ai bien compris... j'ai bien compris, et d'ailleurs, j'avais deviné. Nous avons toujours les défauts de nos

qualités : vous êtes très bon, par conséquent vous êtes faible, vous êtes un cérébral et par conséquent un cbercbeur de sensations ; vous avez agi par pitié et par curiosité.

PHILIPPE. — Ah ! oui, c'est notre maladie à tous, cette curiosité, ce besoin d'expérience sur les autres et sur nousmêmes.

HÉLÈNE. — Il n'y a qu'une expérience tentable pourtant, c'est celle du bonheui".

PHILIPPE. — Mais ici, Hélène, j'ai pris contact avec la nature, je me suis régénéré et mes sentiments ne sont plus petits et compliqués, mais grands et simples comme ces lignes que font sur le ciel la mer et les montagnes. Ici, au Cap Martin, c'est la solitude, le recueillement ; je ne vois personne, si ce n'est parfois dans le jardin de la villa à côté, une dame, une vieille dame en noir qui fut très belle autrefois, belle

La Douloureuse

d'une impériale beauté et qui maintenant...

HÉLÈNE, baissant la ioîj:. — Est-ce que c'est?...

PHILIPPE. Oui.

HÉLÈNE. — Elle a payé aussi celle-là.

PHILIPPE. — Nous payons tous, les plus grands comme les plus petits. Ah ! tout à l'heure j'ai été malheureux, j'ai souffert quand vous me parliez de Paris et de ses distractions avec ce ton léger que vous savez si bien prendre. J'ai déjà eu cette impression il y a quinze jours . j'étais allé à Monte-Carlo, par hasard; j'ai déjeuné chez Ciros, il y avait de tout là-dedans ; un grand-duc, deux cabote, une chanteuse de café-conoert et un ministre ; je suis allé voir jouer, et je ne sais pas ce qui m'a le plus exaspéré des milliardaires qui mettaient le maximum sur une couleur ou des bourgeois qui risquaient honteusement cent sous sur une transversale. Et les hommes avaient des têtes blêmes de scélérats et les femmes avec leurs coiffures étranges avaient l'air d'animaux malfaisants. Je suis sorti, il fallait que je respire et, sur cette merveilleuse terrasse de Monte-Carlo, j'ai contemplé l'agonie du soleil ; un couple passait, un homme et une femme, ils disaient des choses telles qu'ils déshonoraient les espaces. Alors je me suis enfui, j'ai repris le train et je suis rentré dans ma solitude. Voilà oii j'en suis.

HÉLÈNE. — Vous êtes très bien et je vous aimei ainsi. Oui, je vois que vous avez réfléchi et vos indignations me plaisent. Etes- vous donc redevenu l'homme que vous étiez et que j'aimais? Etes-vous juste? Car avant tout, il faut être juste. Avezvous mis dans la balance ce que j'ai fait et ce que vous avez fait? Voyez-vous, Philippe, je vous l'ai écrit et je vous le répète très sérieusement, êtes- vous certain d'avoir pardonné généreusement! Parce que si nous devons vivre ensemble et que vous me reprochiez à chaque instant ce que vous savez, ou même que, sans me le reprocher directement, vos tristesses, vos silences me laissent supposer, maxgré vous, que vous n'avez pas oublié, que vous y

pensez toujours, ce serait une existence épouvantable pour moi, pire que la séparation, pire que la mort même.

PHILIPPE. — Je suis rentré dans la justice, je vous respecte et je vous adore. Mais vous-même ?

HÉLÈNE. — Oh I moi, vous n'avez pas besoin de le demander, pai'ce je suis une femme, et que j'aime autrement que vous, si généreux que vous soyez. Ah! décidément non, ce n'est pas la même chose.

PHILIPPE, se jette atix pieds d'Hélène et lui embrasse les mains. — Ah! Hélène! Hélène !

HÉLÈNE. — D'ailleurs, pour que rien ne vous rappelle plus rien, pour que vous n'ayez même plus de prétextes, j'ai pris une grave résolution ?

PHILIPPE. — Une grave résolution?

HÉLÈNE. — Oui, je me suis séparée de mon fils.

PHILIPPE. — Georges?

HÉLÈNE. — Oui. Je l'ai mis au collège, chez les prêtres, en province; il y restera toute l'année et il passera les vacances chez mes parents, de cette façon vous ne le verrez même pas.

PHILIPPE. • — Ah ! et vous resterez sans le voir toute une année !

HÉLÈNE. — J'irai le voir de temjDs en temps.

PHILIPPE. — Quel âge a-t-il ?

HÉLÈNE. — Six ans.

PHILIPPE. — Je trouve qu'il est bien jeune, pensez donc, six ans, il a encore besoin de vous, pauvre petit bonhomme.

HÉLÈNE. — Il y en a de plus jeunes que lui qu'on met au collège.

PHILIPPE. — Tant pis.

HÉLÈNE. • — Mais vous savez, ils sont très bien chez les bons pères. — Vous comprenez bien que j'ai tout visité, les dortoirs, les salles d'études, les cuisines, c'est très propre, il sera très bien soi^gné.

PHILIPPE. — Comme c'est drôle, vous vous séparez de lui quand il a six ans, et quand il en aura vingt, vous voudrez le tenir sous vos juj)es et vous vous étonnerez qu'il puisse vivre loin de vous.

HÉLÈNE. — Que voulez-vous? Tout le monde fait ça.

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PHILIPPE. — Si les autres mères ne comprennent pas leur devoir, ça n'est pas une raison poiir que vous ie méconnaissiez, vous. Mais rappelez-vous ce que nous avons dit souvent sur l'éducation des enfants et du petit Georges en particulier. Vos idées ont donc bien changé ?

HÉLÈNE. — Oui, elles ont bien changé depuis deux mois à cause de vous.

PHILIPPE. — Aloi-s, c'est à cause de moi que vous vous séparez de votre enfant?

HÉLÈNE. — Oui, et je suis très heureuse de vous faire ce sacrifice.

PHILIPPE. — 2\.h ! pauvre petit ! pauvre petit ! Je n'ai aucune joie de ce que vous m'annoncez, mais une immense tristesse au contraire ; je me rappelle, moi, j'ai été mis au collège à six ans et j'ai tant souffert.

HÉLÈNE. — Vous, c'est possible, mais il y a des enfants qui s'en accommodent très bien.

PHILIPPE. — Mais Georges n'est pas de ceux-là, il vous ressemble trop; il a votre nature, votre sensibilité extrême et votre délicatesse infinie ; il sera froissé à chaque instant par la sévérité des professeurs, par la tracasserie des surveillants, et par les camarades cruels et mal élevés. Il aura peut-être les pieds chauds, mais été comme hiver il aura l'âme transie. Voyez-vous, je le plains de tout mon cœur, et que ce soit à cause de moi que vous vous en sépariez, je ne peux pas supporter cette idée-là. Et pixis ça n'est pas juste. 11 n'a rien fait, lui! J'aurais mieux aimé que vous l'euseiez gardé.

HÉLÈNE. — Entre nous?

PHILIPPE. — Mais près de vous.

HÉLÈNE. — J'avais cru bien faire. Vous l'aimez donc, oet enfant?

PHILIPPE. — Oui, parce qu'avant tout, c'est votre enfant.

HÉLÈNE. — Alors tu m'aimes vraiment.

Ah ! que je suis heureuse, mon Philippe,, mon aimé, je te retrouve, (//s s' étreignent douceineni.) Ah! je suis bien heureuse.

Ne fais pas attention [Elle, essuie ses larmes.), c'est d'émotion, c'est de joie, mais voifi-tu, je vais vite le retirer du collège, mon pauvre petit Georges. Ah ! c'est bien facile, d'autant plus que je ne l'y aurais, jamais mis.

PHILIPPE. — Comment? Mais alors pourquoi?...

HÉLÈNE. — C'était pour voir si tu m'aimais. Ah! tiens, je t'adore. (È'ile l' embrasse.) Ecoute, écoute, alors nous allons partir tous les trois.

PHILIPPE. — Oui, tous les trois.

HÉLÈNE. — Et nous serons heureux?

Où irons-nous ?

PHILIPPE. — Oïl tu voudras.

HÉLÈNE. ■ — Oui, mais il faut me jurer une chose, mon amant.

PHILIPPE. — Je le jure, ma maîtresse.

HÉLÈNE. — Quoi?

PHILIPPE. — Ce que tu vas me demander.

HÉLÈNE. — Eh bien ! jure-moi qu'en, quelque endroit que nous ayons une maison, que C3 soit une chaumière ou un palais, que ce soit dans les montagnes ou au bord de la mer, tu ne l'appelleras pas le « Petit Biarritz ».

PHILIPPE, solennel. — Je le jure.

HÉLÈNE. — Ail right ; alors, donne-moi tes yeux et prends ma bouche.

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// paraît un Volume le 15 de chaque mois

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Anceau, directeur.

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