CHAPITRE V
En quoi là prise de possession a différé chez les anciens et chez les modernes.
Par là je suis conduit à montrer en quoi la prise de possession des territoires a différé chez les anciens et chez les modernes.
Quand les barbares du quatrième et du cinquième siècle et plus tard les Normands ont envahi TOccident, ils n'ont pas eu l'idée de faire ce qu'avaient fait, par exemple, les Héraclides.
Ils n'étaient plus païens et ils étaient à peine chrétiens. L'idée ne pouvait donc leur venir de se donner pour les héritiers de leur dieu. Ils n'ont pas fait de ces dieux barbares, Odin ou Thor, les premiers propriétaires de la Neustrie, de l'Austrasie ou de la Burgondie. Ils ne se sont pas présentés comme les successeurs de ces dieux, à titre légitime. Non, leur prise de possession, ils n'ont su l'établir sur aucun autre titre que la force ; de là l'immense différence que je vais indiquer.
Dans la féodalité divine de l'antiquité grecque, l'homme ne relevait que du dieu, non de l'homme. Il n'y avait rien là qui portât atteinte à la fierté de l'individu. C'est ce qui rendit possible la liberté grecque et romaine. Le chef de famille pouvait se déclarer le serviteur de Jupiter, de Pallas-Athéné, de Junon, et garder sa liberté native. L'homme libre entra ainsi la tête droite dans le monde civil et politique. Les familles grecques tenant leurs droits de propriété, à titre égal, d'Un dieu national, égal à tous les autres, né pouvaient avoir l'idée de se Subordonner les unes aux autres dans cette chaîne de servitude universelle que nous appelons la féodalité du moyen âge.
De cette égalité native dans la main d'un même dieu national, sortirent les constitutions libres d'Athènes et de Rome.
Au contraire, dans la féodalité barbare du moyen âge, le droit de propriété part d'une source moins haute. Il ne se cache pas dans la nue, il n'est que le fruit de la violence sans voile. L'homme moderne entre ainsi dans la vie publique par une porte basse. C'est une des raisons pour lesquelles il a tant de peine à relever la tête.
Que d'hommes qui se croient nobles, naissent serfs, restent serfs et meurent serfs, au dix-neuvième siècle, comme ils l'étaient au douzième !
Qui veut les affranchir leur semble un ennemi. Leur père était vassal d'un autre ; ils veulent être vassal à leur tour. Nulle autre notion ne peut entrer dans leur esprit. Ils s'élancent, ne les arrêtez pas. Où vont-ils? Ils courent chercher un maître.
Un n'a jamais expliqué comment s'est formée à l'origine cette trempe des âmes de l'antiquité qui nous étonne; mélange du demi-dieu et de l'homme. Je crois en avoir dit la vraie cause.
Quand, par l'effet des lumières croissantes, nul ne crut plus être le fils ou l'héritier d'un dieu, l'habitude était prise de parler en son nom. La propriété d'origine sacrée communiquait au possesseur une inébranlable sécurité. Chez nous, chose singulière, elle n'inspire que la peur de la perdre.
Tout bien considéré, ce qu'il y a de plus rare dans le monde moderne et principalement dans les classes élevées, c'est une âme fîère. Le miracle de la Révolution française est d'en avoir créé un grand nombre.
Je ne voudrais pour rien au monde que Ton ôtât à la démocratie sa fierté légitime en lui proposant pour modèle une noblesse historique qui n'existe pas et une élégance traditionnelle de mœurs qui existe moins encore.