DÉCOURAGEMENT DE BERNIS
Pompadour et s'efforce de la gagner à Tidée de ce changement. « 11 ne tient qu'à vous, Madame, que M. le duc de Choiseul ait ici une place. Il mettra une activité dans la guerre qui n'y est pas ; il en mettra dans la marine et dans la finance. Vous me ferez vivre trente ans de plus ; je ne sécherai plus sur pied. Vous aurez deux amis unis auprès de vous et Tami intime de M. de Soubise. Vous ferez le bonheur des trois, et le roi en sera mieux servi. En un mot, M. le duc de Choiseul a un grand avantage sur mfoi, c'est de connaître la cour impériale, et c'est elle seule qui m'embarrasse. J'ai la tête frappée de notre état, et j'ai besoin du secours du duc de Choiseul pour nous en tirer. »
Madame de Pompadour hésite; Louis XV voit de mauvais œil cette intrigue, et entend maintenir Choiseul au poste important qu'il occupe; Bernis, revenant à la charge, accable de mémoires pathétiques et d'observations suppliantes le roi et madame de Pompadour. Ingénieux à se rendre impossible, il étale ses infirmités, il fait valoir son insuffisance, s'excuse de ses ambitions passées comme d'une faute involontaire, et pousse jusqu'aux dernières limites de l'humilité et de rabaissement la passion de n'être plus ministre. On jugera de son style mortifié par l'extrait suivant, qui est du 4 octobre 17S8. «Je vous envoie. Madame, le mémoire que vous m'avez demandé pour le roi. Vous pouvez le regarder comme mon testament ; il n'y a pas un mot que je ne pense. On me connaîtra quelque jour, et on me rendra justice. Jamais homme n'a été plus attaché au roi et à l'État que je le suis. J'ai fait trop vite une grande fortune, voilà mon malheur. Vous savez combien de temps vous m'avez persécuté pour sortir de mon obscurité. Ce
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n'est pas ma faute si je suis arrivé aux honneurs. Je ne désire que le bonheur du roi et la gloire de la nation, mourir au bout de cela ou vivre tranquille avec mes dindons. Voilà tous mes vœux, mais réellement je n'en puis plus. » Deux jours après, nouvelles plaintes, nouvelles instances ; on attendait pour lui en ce mcHnentlà le chapeau de cardinal, il offre d*y renoncer; il dépéchera, s'il le faut, un courrier à Rome pour arrêter le chapeau, ou donnera sa parole au mi de ne pas l'aoc^H ter. <( Je vous avertis, Madafne, et je vous prie d'avertir le roi que je ne puis plus lui répondre de mon travail. J'ai des coliques d'estomac affreuses ; j'ai la tête perpétuellement ébranlée et obscurcie. 11 y a un an ^ue je souffre le martyre. Que le roi prenne un parti ; je n'ai plus la force, ni la santé, ni le courage de soutenir le poids des affaires. Je vois où nous allons, je ne veux pas me déshonorer. » Ce même jour, 6 octobre, il priait madame de Pompadour de remettre au roi un longue lettre qui contenait sa démission, et rassemblait pour une tentative suprême les moyens déjà connus de cette singulière cause, plaidée avec une si étrange éloquence, et bien digne de figurer à titre d'exception dans l'histoire des ambitions politiques. Nous en détacherons qudques passages. « Le bien de vos affaires, sire, m'occupe uniquement, j'oserais même dire qu'il m'affecte trop. J'ai l'esprit frappé des suites de cette gaerre. Le manque de parole pour les engagements pris et les subsides promis .m'a déshonoré et décrédité, j'ea ai le cœur flétri. Avec de l'honneur, sire, il est impossible k un gentilhomme de vivre dans cette situation : mon esprit se trouble, souvent même je suis incapable du moindre travail ; je passe mes nuits dans des souf&ances et des agitations
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auxquelles il m'est impossible de résister plus longtemps. J'ai le foie attaqué, je suis menacé tous les jours d'une colique hépathique. . • Les qualités du duc de Choiseul lui donnent des titres particuliers à la confiance de Votre Majesté : il est militaire en même temps qu'il est politique, il peut donner des plans à la guerre ou rectifier ceux qui sont proposés. Vos affaires ont besoin d'activité, de nerf, de résolution. Les pierres mêmes s'élèvent contre l'administration de la marine. . • Questionnez vos ministres et décidez promptement, car la chandelle brûle par tous les bouts. »
Le 9 octobre, Louis XV fit une réponse qu'on a recueillie avec les lettres àe fiernis ; il s'y explique, non sans fermeté, sur le système pacifique de l'abbé et sur sa démission, a Je suis fâché, Monsieur l'abbè-comte, que les affaires dont je vous charge affectent votre santé au point de ne pouvoir plus soutenir le poids du travail. Certainement personne ne désire plus la paix que moi, mais je veux une paix solide et point déshonorante ; j'y sacrifie de bon cœur tous mes intérêts, mais non ceux de mes alliés. Travaillez en conséquence de ce que je TOUS dis, mais ne précipitons rien pour ne pas achever de tout perdre en abandonnant nos alliés si vilainement. C'est à la paix qu'il faudra faire des retranchements sur toutes les sortes de dépenses, et principalement aux déprédations de la marine et de la guerre, ce qui est impossible au milieu d'une guerre comme eelle-ci. Contentons-nous de diminuer les abus sans aller tout bouleverser, conune cela sera nécessaire à la paix. Je consens à regret que vous remettiez les affaires étrangères entre les mains du duc de Choiseul, que je y&Bise être le seul en ce moment qui y soit propre, ne
voulant absolument pas changer le système que j'ai adopté, ni même qu'on m'en parle. Écrivez-lui que j'ai accepté votre proposition, qu'il en prévienne l'impératrice, et qu'il voie avec (;ette princesse les personnes qui lui seraient les plus agréables pour le remplacer soit dans le premier, soit dans le second ordre; cela doit plaire à l'impératrice et la convaincre de mes sentiments, qu'elle a fait naître si heureusement. » Bernis se hâta d'envoyer à Choiseul, avec une copie de cette lettre du roi, des lettres de rappel qu'on trouvera dans la correspondance diplomatique. Il lui écrivait plus familièrement pour l'engager à presser son retour : « Je suis excédé de la platitude de notre temps. Je vous attends comme le messie... Mon caractère me porte tout naturellement à vivre tranquille; je suis parvenu à la plus grande fortune par la force et le bonheur des circonstances^ mais la vie privée me convient plus qu'à tout autre. Ou faire de grandes choses ou planter mes choux , voilà ma devise , et je n'en prendrai point d'autre. Je vous promets amitié et union , c'est ma profession de foi. Le grand point est que vous êtes agréable au roi... Quant à moi, je suis à vous corps et âme. })
Le jour même oîi Bernis recevait du roi la lettre qui acceptait sa démission, on lui apprenait de Rome qu'il était cardinal. Cette coïncidence résulte des dates précises que nous fournit sa correspondance. La démission de Bernis est du 6 octobre, la réponse du roi est du 9; or Bernis écrivait le 1 1 à Choiseul : « Je suis cardinal depuis deux jours. Monsieur le duc, et j'en ai appris hier la nouvelle. Le roi a témoigné une véritable joie de ma promotion. Gela a été marqué et remarqué.