‹ L'esprit public au XVIIIe siècleChapitre 105 sur 161 · SITUATION DE LA FRANCE · texte numérisé non relu

SITUATION DE LA FRANCE

et n'a jamais arrêté sur le penchant de Fabîme ceux qui s'y précipitent : œuvre de science, de labeur patient et d'habileté consommée, elle demande aux peuples les plus robustes tout leur génie avec toutes leurs vertus ; quel succès peut-elle promettre à ceux qui n'apportent dans ces redoutables épreuves que leur débilité capricieuse et la fatuité de leur ignorance? C'est l'énergie de l'intérieur qui crée la puissance qu'on voit éclater dans la gloire et la fumée des champs de bataille. La victoire exige et suppose cette vigueur même qu'on se flatte de lui emprunter. La France, en 1757, avait des généraux et des armées bien peu dignes d'elle ; mais les ministres étaient encore au-dessous des généraux. Les aveux de Bernis ont mis à nu la profonde misère de ce gouvernement : apathie dans le maître, anarchie dans les conseils, incapacité et friponnerie dans l'administration, révolte sourde des intérêts égoïstes et des passions politiques, partout un nombre tel d'abus invétérés qu'ils défient les plus hardis réformateurs.

Le cabinet de Versailles n'est pas seul coupable ; l'opinion publique a sa part de responsabilité dans les défaites et l'abaissement de la France. Sans doute, on ne saurait s'étonner que Paris désapprouve, après l'avoir approuvée, une guerre si follement conduite : il a bien le droit de s'indigner en voyant tant de scandales étaler leur impunité ; son tort est d'étouffer le patriotisme sous les rancunes de l'esprit de parti, et de pavoiser son opposition avec les couleurs de la Prusse. « L'enthousiasme des protestants d'Allemagne pour le roi de Prusse ne me surprend pas, écrivait Bellisle ; mais je suis toujours en colère quand je vois les mêmes effets et le même esprit dans la moitié de ce qui habite Paris. Nous gros-

37a LE GOUVfiSiNEMENT DES FAVORITES.

^sons nos pertes, et nous disons plus de mal de ^ousmêmes que nos ennemis n'osent le &ire. » Gomptcms cet égarement de l'esprit public parmi les plus tristes symptômes de la situation que nous avons décrite.

On a {Hi remarquer, en parcourant cette même cor* respondance, combien étaient précdres les ressources du trésor en ce temps-là, combien difficiles et désespérés ses appels au crédit, avec la banqueroute sans cesse en perspective ; pareil à un débiteur suspect, le pouvoir est àla merci d'un Turcaret. Toutes les semaines, il faut que le ministre des affaires étrangères, Bernis, pour remplir des engagements publics, pour payer les subsides prcHnis, sollicite le financier Montmartel, qu'il Y amadoue (c'est son mot), qu'il gagne les bonnes grâces de sa femme. « Tous les jaurs nous sommes à la veille de ia banqueroute. Nous sommes dépendants de Montmartel au point qu'il nous forcera toujours la main. J'ai satisfait sa vanité, je le cultive, je l'encourage. U craint de risquer sa fortune ; sa femme l'obsède et le noircit, et moi je suis obligé d'aller lui remettre la tête et de perdre vingtquatre beures par semaine pour l'amadouer et lui demander, comme pour l'amour de Dieu, l'argent du roi. Il faut jouer le même rôle vis-è.-vis de son frère, sans quoi tout est perdu... Si l'État ne périt pas de cette affaire-€i, il y aura une belle chandelle à offrir à Dieu. »

A cette pénurie honteuse, comparons la richesse actudle de la France et la merveille de son crédit en Europe. Il y a donc plus d'un trait qui nous est favorable dans ces parallèles qu'on est tenté parfois d'établir entre nos malheurs récents et les époques néfastes de notre histoire ; la supériorité des temps modernes^ bien qu'entamée sur certains points, se manifeste par des preuves

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