‹ L'essai du mariage: comédie en un acte en proseChapitre 3 sur 20 · VINCENT, CLOTILDE · texte numérisé non relu

VINCENT, CLOTILDE

(Au lever du rideau, Cïotilde prépare un thé & deux tasses sur le guéridon « à droite. Vincent entre du fond.)

, VINCENT, embrassant Cïotilde.

Bonjour, ma petite femme.

CLOTILDE

Bonjour, Vincent... As-tu passé une bonne nuit?

VINCENT*

Excellente... Et toi, ma petite femme?

CLOTILDE

Moi, j'ai lu un roman jusqu'à deux heures du matin pour endormir madame de Lucy, et je me suis endormie pardessus le marché.

2 TRÉATRE DE SALON.

VINCENT

M. de Lucy, lui, n'a pas besoin d'opium imprimé ; je l'endors en lui parlant.

CLOTILDE

Ah 1 il faut convenir que voilà deux époux bien originaux Jeunes tous deux, riches et fraîchement mariés, ils viennent s'établir dans ces deux pavillons, au village de Strafford, comté de Lancastre ; ils vivent très-bien ensemble tout le jour et se séparent, comme deux divorcés volontaires, après le coucher du soleil.

VINCENT, mystérieusement.

Clotilde, sais-tu bien ce que c'est qu'un secret?

CLOTILDE

Belle question l C'est une chose qu'on dit à fout 4e monde.

VINCENT

- Alors je ne te dirai pas le mien.

CLOTILDE

Et moi, je dirai à tout le monde que tu as un secret... Je vais commencer par madame de Lucy... Justement (aiunt près du pariiion de droite) j'entends du bruit chez ma maîtresse; elle se lève, elle va sonner.

VINCENT, arrêtant Clotilde.

Garde-toi bien de parler!

CLOTILDE

Alors parle, toi... Vincent, vois-tu, quand on m'annonce un secret, on me met un feu d'artifice sous les talons.

VINCENT

Je vais l'éteindre... Écoute, si tu tiens à ta place comme

l'essai du Mariage. à

je tiens à la mienne, tu seras bien obligée de garder un secret pour la première fois. . M. de Lucy, mon maître; et madame de Lucy, ta maîtresse, ne sont pas mariés.

CLOTILDE

Vrai?

, VINCENT

J'ai fait cette découverte hier au soir.

CLOTILDE

Et comment?

VINCENT

Comme on fait toutes les découvertes, par hasard... en lisant une lettre ouverte sur une cheminée.

CLOTILDE

C'est très-mal, très-mal, Vincent. Lire une lettre!... oh!

VINCENT

Je ne voulais pas la lire; mais il y a des lettres qui vous obligent à les regarder du bout de l'œil, quand elles s'ouvrent d'elles-mêmes sans aucune discrétion.

CLOTILDE

Enfin, le mal est fait... n'en parlons plus... De qui était cette lettre?

VINCENT

De madame de Lucy.

CLOTILDE

Adressée?

VINCENT

A M. de Lucy.

CLOTILDE

Signée?

VINCENT

Lavinia, veuve Fettyplace.

CLOTILDE

Datée?

VINCENT

D'hier, 24 juin 1854.

CLOTILDE

Tu as été bien indiscret, Vincent... 'Enfin le mal est fait, n'en parlons plus.

VINCENT

N'en parlons plus.

CLOTILDE

As-tu retenu quelques passages de cette lettre?

VINCENT

Un seul... il n'y en avait qu'un.

CLOTILDE

Peux-tu me le dire sans indiscrétion?

VINCENT

Avec indiscrétion... Le voici. Je l'ai appris par cœur à mon insu. — « Cher monsieur, je vous donne vingt-quatre heures pour deviner une faute que vous avez commise, aujourd'hui; dans notre promenade à la station du chemin de fer de Birmingham. Votre vraiment dévouée, Lavinia, veuve Fettyplace. »

CLOTILDE

Et tu as reconnu l'écriture de ma maltresse?

VINCENT

Parbleu!... Oh! ils ne sont pas mariés! c'est sûr.

CLOTILDE. '

Eh bien, cela change-t-il quelque chose à notre condition?

L'ESSAf OU MARIAGE. 5

VINCENT

Oui !••• Nous sommes plus forts.

CLOTILDB.

Comment?

Nous avons le secret de nos maîtres, et ils n'ont pas le nôtre; nous les dominons; nous les dominons, c'est dans l'ordre, ils sont nos maîtres! — Où serait le charme de l'obéissance passive, si nous n'avions pas le plaisir de tromper?

CLOTILDE

Cachons-leur donc toujours bien que nous sommes mariés, nous !

VINCENT

C'est facile; il n'y a qu'à ne jamais nous disputer devant eux; ils ne nous croiront jamais mariés.

CLOTILDE

Adopté unanimement, (aie passe i g****.)

VINCENT, U prenant par le bru et m promenant vert la droite avec elle.

Maintenant, ma petite femme, ne me donneras-tu rien en échange du secret que je te donne ? *

CLOTILDE, réfléchissant.

Voyons...

VINCENT

Cherche bien.

CLOTILDE, réfléchissant toujours.

J'ai beau chercher...

VINCENT, s'arrttant.

Clotilde, vous êtes une ingrate, et vous cachez un secret

à votre mari. Eh bien , je n'ai pas eu besoin de (es yeux pour voir ; les miens comptent pour quatre.

ÇLOTILDE.

Et qu'as-tu vu avec tes quatre yeux?

VJNCENT.

Écoute, Glotilde... Hier, j'ai suivi mon maître dans sa promenade à cheval de tous les jours, du côté d'Everington.

CLOTILDE

Je le sais. . . -\ ..

VINCENT

Et, en notre absence, un homme est entré là, dans ce pavillon (montrant le pavillon de Lavînia, & droite), dans Ce pavillon, OÙ'

M. detucy lui-môme n'est jamais entré.

CLOTILDE, feignant la surprise.

Ah!

VINCENT

Ne joue pas la surprise; je connais ce jeu.

CLOTILDE

Et qui a vu cet homme ?

VINCENT

Mes yeux.

CLOTILDE

Ils étaient absents.

VINCENT

J'en avais laissé deux ici.

CLOTILDE

Ah bah ! j'ai fait mon devoir, tant pis !... Oui, tu as raison, un homme. est venu, hier, en l'absence de M. de Lucy. Ma

maîtresse m'avait défendu de parler de cette visite au valet de chambre Vincent, mais je ne lui désobéis point; j'en parle à mon mari.

VINCENT

Une femme ne doit rien cacher à son mari.

CLOTILDE

Surtout lorsque le mari sait déjà ce que sa femme veu lui cacher... Mais comment as-tu découvert cette visite?

VINCENT

Oh î par un moyen très-simple... Comme je tiens à être le maître de mon maître, je saisis toutes les occasions de connaître, les uns après les autres, ses secrets. Toutes les fois que nous sortons*, je mets délicatement une légère couche de sable fin sur la petite allée qui aboutit au pavillon de madame. Or, hier, en rentrant, j'ai vu sur mon sable deux larges traces d'un grand pied botté qui appartient au sexe masculin.

CLOTILDE

Mon Dieu ! comment se fait-il que ma maîtresse, qui est une Anglaise élevée à Paris, et qui est très-fine par conséquent, n'ait pas prévu le sable fini

VINCENT

Et toi... Tavais-tu prévu ?

CLOTILDE

Mais, moi, je n'ai pas reçu d'éducation; je n'ai pas été élevée du tout.

VINCENT

Et Vas-tu vu, cet homme, toi ?

CLOTILDE

L'homme du pied botté?

VINCENT

Oui.

CLOTILDE

Je l'ai introduit en secret par l'autre porte de ce pavillon mais je ne l'ai vu que de côté.

VINCENT

Est-ce un homme grand?

CLOTILDE

Oui.

Jeune?

Pas trop.

Beau?

VINCENT

CLOTILDE

VINCENT

CLOTILDE

Non... Si tu t'habillais en gentleman, tu lui ressemblerais beaucoup.

VINCENT

Voilà donc à quelle espèce d'homme une femme sacrifie M. de Lucy, un modèle du Journal des Modes parisiennes! Oh îles femmes!... Clotilde, je jure sur ta tète que, sij'avais un jour la chance d'être veuf, je ne me remarierais plus.

CLOTILDE, lai frappant sur l'épaule

Finissez donc, monsieur, avec vos vilains serments ! .

VINCENT

Cbuti... Voici mon maître... Travaillons,

CLOTILDB.

Ou faisons le semblant.

VINCENT

C'est la même chose.

CLOTILDE

Et on se fatigue moins.

(Rodolphe de Lncy paraît sur la porte du pavillon de gauche, une lettre ouverte à la main. Clotilde et Vincent ae séparent et ont l'air de s'occuper dans le jardin.)

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