VINCENT, CLOTILDE
(Au lever du rideau, Cïotilde prépare un thé & deux tasses sur le guéridon « à droite. Vincent entre du fond.)
, VINCENT, embrassant Cïotilde.
Bonjour, ma petite femme.
CLOTILDE
Bonjour, Vincent... As-tu passé une bonne nuit?
VINCENT*
Excellente... Et toi, ma petite femme?
CLOTILDE
Moi, j'ai lu un roman jusqu'à deux heures du matin pour endormir madame de Lucy, et je me suis endormie pardessus le marché.
2 TRÉATRE DE SALON.
VINCENT
M. de Lucy, lui, n'a pas besoin d'opium imprimé ; je l'endors en lui parlant.
CLOTILDE
Ah 1 il faut convenir que voilà deux époux bien originaux Jeunes tous deux, riches et fraîchement mariés, ils viennent s'établir dans ces deux pavillons, au village de Strafford, comté de Lancastre ; ils vivent très-bien ensemble tout le jour et se séparent, comme deux divorcés volontaires, après le coucher du soleil.
VINCENT, mystérieusement.
Clotilde, sais-tu bien ce que c'est qu'un secret?
CLOTILDE
Belle question l C'est une chose qu'on dit à fout 4e monde.
VINCENT
- Alors je ne te dirai pas le mien.
CLOTILDE
Et moi, je dirai à tout le monde que tu as un secret... Je vais commencer par madame de Lucy... Justement (aiunt près du pariiion de droite) j'entends du bruit chez ma maîtresse; elle se lève, elle va sonner.
VINCENT, arrêtant Clotilde.
Garde-toi bien de parler!
CLOTILDE
Alors parle, toi... Vincent, vois-tu, quand on m'annonce un secret, on me met un feu d'artifice sous les talons.
VINCENT
Je vais l'éteindre... Écoute, si tu tiens à ta place comme
l'essai du Mariage. à
je tiens à la mienne, tu seras bien obligée de garder un secret pour la première fois. . M. de Lucy, mon maître; et madame de Lucy, ta maîtresse, ne sont pas mariés.
CLOTILDE
Vrai?
, VINCENT
J'ai fait cette découverte hier au soir.
CLOTILDE
Et comment?
VINCENT
Comme on fait toutes les découvertes, par hasard... en lisant une lettre ouverte sur une cheminée.
CLOTILDE
C'est très-mal, très-mal, Vincent. Lire une lettre!... oh!
VINCENT
Je ne voulais pas la lire; mais il y a des lettres qui vous obligent à les regarder du bout de l'œil, quand elles s'ouvrent d'elles-mêmes sans aucune discrétion.
CLOTILDE
Enfin, le mal est fait... n'en parlons plus... De qui était cette lettre?
VINCENT
De madame de Lucy.
CLOTILDE
Adressée?
VINCENT
A M. de Lucy.
CLOTILDE
Signée?
VINCENT
Lavinia, veuve Fettyplace.
CLOTILDE
Datée?
VINCENT
D'hier, 24 juin 1854.
CLOTILDE
Tu as été bien indiscret, Vincent... 'Enfin le mal est fait, n'en parlons plus.
VINCENT
N'en parlons plus.
CLOTILDE
As-tu retenu quelques passages de cette lettre?
VINCENT
Un seul... il n'y en avait qu'un.
CLOTILDE
Peux-tu me le dire sans indiscrétion?
VINCENT
Avec indiscrétion... Le voici. Je l'ai appris par cœur à mon insu. — « Cher monsieur, je vous donne vingt-quatre heures pour deviner une faute que vous avez commise, aujourd'hui; dans notre promenade à la station du chemin de fer de Birmingham. Votre vraiment dévouée, Lavinia, veuve Fettyplace. »
CLOTILDE
Et tu as reconnu l'écriture de ma maltresse?
VINCENT
Parbleu!... Oh! ils ne sont pas mariés! c'est sûr.
CLOTILDE. '
Eh bien, cela change-t-il quelque chose à notre condition?
L'ESSAf OU MARIAGE. 5
VINCENT
Oui !••• Nous sommes plus forts.
CLOTILDB.
Comment?
Nous avons le secret de nos maîtres, et ils n'ont pas le nôtre; nous les dominons; nous les dominons, c'est dans l'ordre, ils sont nos maîtres! — Où serait le charme de l'obéissance passive, si nous n'avions pas le plaisir de tromper?
CLOTILDE
Cachons-leur donc toujours bien que nous sommes mariés, nous !
VINCENT
C'est facile; il n'y a qu'à ne jamais nous disputer devant eux; ils ne nous croiront jamais mariés.
CLOTILDE
Adopté unanimement, (aie passe i g****.)
VINCENT, U prenant par le bru et m promenant vert la droite avec elle.
Maintenant, ma petite femme, ne me donneras-tu rien en échange du secret que je te donne ? *
CLOTILDE, réfléchissant.
Voyons...
VINCENT
Cherche bien.
CLOTILDE, réfléchissant toujours.
J'ai beau chercher...
VINCENT, s'arrttant.
Clotilde, vous êtes une ingrate, et vous cachez un secret
à votre mari. Eh bien , je n'ai pas eu besoin de (es yeux pour voir ; les miens comptent pour quatre.
ÇLOTILDE.
Et qu'as-tu vu avec tes quatre yeux?
VJNCENT.
Écoute, Glotilde... Hier, j'ai suivi mon maître dans sa promenade à cheval de tous les jours, du côté d'Everington.
CLOTILDE
Je le sais. . . -\ ..
VINCENT
Et, en notre absence, un homme est entré là, dans ce pavillon (montrant le pavillon de Lavînia, & droite), dans Ce pavillon, OÙ'
M. detucy lui-môme n'est jamais entré.
CLOTILDE, feignant la surprise.
Ah!
VINCENT
Ne joue pas la surprise; je connais ce jeu.
CLOTILDE
Et qui a vu cet homme ?
VINCENT
Mes yeux.
CLOTILDE
Ils étaient absents.
VINCENT
J'en avais laissé deux ici.
CLOTILDE
Ah bah ! j'ai fait mon devoir, tant pis !... Oui, tu as raison, un homme. est venu, hier, en l'absence de M. de Lucy. Ma
maîtresse m'avait défendu de parler de cette visite au valet de chambre Vincent, mais je ne lui désobéis point; j'en parle à mon mari.
VINCENT
Une femme ne doit rien cacher à son mari.
CLOTILDE
Surtout lorsque le mari sait déjà ce que sa femme veu lui cacher... Mais comment as-tu découvert cette visite?
VINCENT
Oh î par un moyen très-simple... Comme je tiens à être le maître de mon maître, je saisis toutes les occasions de connaître, les uns après les autres, ses secrets. Toutes les fois que nous sortons*, je mets délicatement une légère couche de sable fin sur la petite allée qui aboutit au pavillon de madame. Or, hier, en rentrant, j'ai vu sur mon sable deux larges traces d'un grand pied botté qui appartient au sexe masculin.
CLOTILDE
Mon Dieu ! comment se fait-il que ma maîtresse, qui est une Anglaise élevée à Paris, et qui est très-fine par conséquent, n'ait pas prévu le sable fini
VINCENT
Et toi... Tavais-tu prévu ?
CLOTILDE
Mais, moi, je n'ai pas reçu d'éducation; je n'ai pas été élevée du tout.
VINCENT
Et Vas-tu vu, cet homme, toi ?
CLOTILDE
L'homme du pied botté?
VINCENT
Oui.
CLOTILDE
Je l'ai introduit en secret par l'autre porte de ce pavillon mais je ne l'ai vu que de côté.
VINCENT
Est-ce un homme grand?
CLOTILDE
Oui.
Jeune?
Pas trop.
Beau?
VINCENT
CLOTILDE
VINCENT
CLOTILDE
Non... Si tu t'habillais en gentleman, tu lui ressemblerais beaucoup.
VINCENT
Voilà donc à quelle espèce d'homme une femme sacrifie M. de Lucy, un modèle du Journal des Modes parisiennes! Oh îles femmes!... Clotilde, je jure sur ta tète que, sij'avais un jour la chance d'être veuf, je ne me remarierais plus.
CLOTILDE, lai frappant sur l'épaule
Finissez donc, monsieur, avec vos vilains serments ! .
VINCENT
Cbuti... Voici mon maître... Travaillons,
CLOTILDB.
Ou faisons le semblant.
VINCENT
C'est la même chose.
CLOTILDE
Et on se fatigue moins.
(Rodolphe de Lncy paraît sur la porte du pavillon de gauche, une lettre ouverte à la main. Clotilde et Vincent ae séparent et ont l'air de s'occuper dans le jardin.)