SCÈNE IV RODOLPHE,. LAVINIA
LAVIN1A, Versant le thé*.
Eh bien, monsieur, avez-vous deviné la faute?
RODOLPHE
Non, madame ; je l'ai pourtant bien cherchée... mais j'sn ai découvert une autre que je ne cherchais pas.
Chez vous?
RODOLPHE
Non, madame.
LAVINW.
Alors c'est moi qui l'ai commise,
Madame, j'use de mon droit.
El moi aussi; nous sommes ainsi fidèles tous deux à nos conventions... Voyons ma faute... J'écoute.
RODOLPHE
Je vous avertis, madame, que je serai très-sévère.
Je prendrai ma revanche sur le môme ton.
RODOLPHE
Ce matin, madame, votre lever a été triste comme un coucher de soleil d'hiver. Ces sortes de levers mélancoliques, sans motifs préalables, sont des sujets permanents de querelles entre deux époux, et troublent jusqu'à la nuit le calme d'un ménage. Le mari demande à la femme le motif de sa tristesse matinale; la femme répond qu'elle n'a aucun motif, et soutient mélancoliquement qu'elle est fort gaie. Le mari insiste, la femme tient bon. Ils ont alors tous les deux un motif d'être tristes; ils se suppriment mutuellement la parole, et se tiennent à distance comme deux pestiférés. Voyez, au contraire, quelle joie domestique est promise à tout urijour lorsque le lever est riant. Une jeune femme qui se montre le matin à son mari, le sourire aux lèvres, est la vivante image d'une aurore de printemps; elle enchante l'horizon du toit conjugal; elle couvre de tentures d'azur ses lambris domestiques; elle prodigue j>arlout les douces teintes de la sérénité. Le sourire du matin, c'est le bonheur du jour.
Ma réponse va bien vous étonner, monsieur de Lucy.
RODOLPHE
Oui, si votre réponse me donne tort.
LAVINIA, lai tendant la main.
Elle vous donne raison.
RODOLPHE
Elle ne m'étonne pas. *
LAVINIÀ.
Pourtant les tristesses du matin ont quelquefois un motif grave... le lendemain a souvent le tort d'avoir une veille.
RODOLPHE
Alors on s'explique. Nous arrivons à ma faute d'hier.
. Vous ne l'avez donc pas devinée?
RODOLPHE
Je l'ai cherchée toute la nuit.
LAVINIA, avec un soupir.
Mon Dieu ! que les hommes sont oublieux des petits détails!... Hier au soir, vous avez été charmant, monsieur de Lucy; vos paroles étaient d'une tendresse adorable; votre organe avait cette mélodie intime qui accompagne si bien les confidences du soir, quand- on est deux à marcher sur les mêmes fleurs dans un paysage d'été. A cette belle heure, où la première étoile se lève, la campagne est un concert tout rempli d'harmonies lointaines, et je n'écoutais rien; je n'écoutais que vous ; la voix qui vient du cœur est le plus mélodieux des instruments... Tout à coup, au milieu d'une phrase de tendre expansion, vous vous êtes arrêté, monsieur de Lucy, et vous vous êtes écrié, avec l'accent d'un botaniste enthousiaste : « Oh! quel arbre superbe! quel chêne !...» En effet, le chêne vert devant lequel nous passions était magnifique, j'en conviens; mais le moment m'a paru bien mal choisi pour admirer une merveille de végétation. Hélas! vous m'avez oubliée un instant, et cet instant a étébfen long, bien cruel! vous m'avez oubliée pour un arbre! La susceptibilité du cœur n'analyse pas, elle sent. Vous
m'avez blessée, et tout ce que. votre tendresse a ajouté ensuite quand vousôles revenu à moi, je ne l'ai pas entendu; mes yeux ne quittaient pas ce chône si maladroitement admire dans une distraction inconcevable; et, de cette promenade du soir, je n'ai rapporté qu'un souvenir amer qui m'a poursuivie dans un rêve et m'a laissé la tristesse de ce matin.
RODOLPHE, se levant.
Je m'incline devant vous, madame, j'ai inventé un crime en amour ; pardonnez-moi !
LAVINIA, riant et se levant aussi.
Mais, monsieur de Lucy, vous oubliez nos conventions : je n'ai aucun pardon à vous accorder; nous faisons. l'essai du mariage; il est convenu que nous nous donnerions des leçons mutuelles, que nous nous éclairerions charitablement sur nos défauts avec la plus grande franchise, que nous ferions l'exhibition de nos caractères dans un noviciat, et qu'enfin nous nous épouserions si des vices trop incurables n'étaient pas reconnus après un long examen.
Oui, madame, voilà nos conventions; j'y souscris toujours. Seulement, je trouve le noviciat un peu long.
Le mariage est bien phis long encore. Nous faisons avant le mariage ce qu'on ne fait ordinairement qu'après. A notre place, comment agissent les autres? Ils se déguisent, ils se masquent, ils se fardent, ils se trompent; ils exhibent leurs qualités, ils cachent leurs défauts. Aussi, après le mariage, les deux époux ne reconnaissent plus les deux amants; les qualités ont disparu ; les défauts éclatent au grand jour, et
L'ESSAI DU MiRIA&Ë. 15
Dieu sail quel avenir gros de disputes conjugales commence après leur lune rousse de miel! Voilà ce que nous voulons éviter. Nous avons besoin plus que d'autres, nous, de cette épreuve dé noviciat; vous êtes Français, je suis Anglaise ; aussi nous devons avoir des défauts indigènes propres à nos nations, et, de plus, les défauts universels de l'humanité. La liste est longue. Jusqu'à présent, notre mutuelle censure a taillé dans le vif, et a jonché des débris de nos défauts le chemin de notre mariage; mais nous sommes encore loin de la perfection relative, croyez-le bien. N'abrégeons pas trop le noviciat. Tenez, le hasard m'a fait découvrir votre bel arbre d'hier au soir; après notre mariage, cet arbre aurait fait souche; nous l'aurions changé en forél sombre, et nous n'en sortions plus. Ce matin, j'ai déraciné l'arbre d'un seul coup : l'espèce en est perdue. Voilà le bénéfice de notre noviciat et de l'essai du mariage. Continuons.
RODOLPHE
Longtemps encore? Je comptais être heureux demain.
Ah ! l'homme propose et la femme dispose.
RODOLPHE
Croyez-vous qu'il y ait encore beaucoup d'arbres à déraciner?
Oh ! le défrichement est très-avancé aujourd'hui.
RODOLPHE
Le terrain' me paraît très-uni...
LAVINLL
Prenez garde de glisser.
RODOLPHE
Vous me tendrez toujours la main?
Oui; mais quand la chute est trop prompte, la main ar- , rive trop tard.
RODOLPHE
Vous croyez donc, madame, qu'il nous reste encore beaucoup de défauts à découvrir?
N'en resterait-il qu'un, ce serait trop. On a découvert l'autre nuit une planète...
(Elle prend un journal sur le guéridon d« gauche.) . RODOLPHE.
Microscopique. ,
'Il y a des défauts microscopiques aussi.
Ceux-là ne sont pas dangereux.
Ils grandissent, et, au bout de l'an, on les découvre à l'œil nu.
RODOLPHE
Quant à moi, je désespère de trouver en vous maintenant une imperfection. J'ai brisé mon télescope.
LAVINIA, allant »'a»ieoir près dn guéridon de gauche.
Votre astronomie est trop galante, et, par malheur, je
n'ose pas vous renvoyer le môme compliment. L'expérience d'un premier mariage me rend circonspecte. Vous êtes, vous, dans l'âge d'or du célibat, et vous jugez le mariage d'après la dernière scène du cinquième acte des comédies : vous n'avez jamais vu le sixième ; je l'ai vu, moi. Roméo et Juliette ont eu la bonne idée de mourir; ils n'avaient pas fait de noviciat ; les deux époux n'auraient pas ressemblé aux deux amants. Je les ai ressuscites vingt fois pour me donner la douleur de les voir vivre tous deux âgés de quarante ans. L'orfraie aurait chanté après l'alouette... Oh I qu'ils sont heureux d'être morts dans leurs amours!
RODOLPHE, s'aoimant par degrés et passant à 1* droite de Lavinia.
Madame, la situation vous plaît, je le vois, et vous la prolongez avec un art charmant; vous la prolongeriez tou- • jours jusqu'au delà de l'âge très-mûr. Tout vous intéresse dans le petit drame intime que nous jouons entre deux pavillons; tout vous amuse, excepté le dénoûment, qui vous fait peur. Voilà six mois déjà passés dans le noviciat* Nous avons relevé tous les écueils de la carte du mariage; nous avons marqué d'un point noir tous les Charybde et Scylla de l'amour, tous les détroits où le bonheur fait naufrage. J'ai brûlé mes nuits à ce travail d'exploration ; vous m'avez fait le Tantale de l'amour conjugal; je demande à vivre; c'est la légitime ambition d'un agonisant; je n'ai plus la force de jouer au mariage en plein soleil et de raconter mon célibat aux étoiles; j'implore le dénoûment. J'ai subi avec résignation le début et le milieu de cette vie excentriquement anglaise, j'ai mérité la fin. Assez de théorie; embrassons la pratique : marions-nous.
Connaissez-vous l'histoire du commodore Jefferson?
RODOLPHE
J'ai oublié toutes les histoires en faisant la mienne.
Je vais vous apprendre celle-ci. Ce brave marin a relevé, dans un voyage de quatre ans, tous les archipels inconnus de l'océan Pacifique. Londres l'attendait pour le couronner de gloire, il échoua dans la Tamise, devant Gravesend. Il fit naufrage au port.
RODOLPHE
Et moi donc aussi, j'ai trouvé un écueil dans la Tamise?
Oui, et je. veux bien -vous remettre à flot. Jefferson n'a pas été si heureux.
RODOLPHE
De grâce, madame, expliquez-moi...
LAVINIA, se levant.
Vous venez de déchirer l'article \ i de notre traité ; je vais vous le citer de mémoire: « Mistriss Lavinia déterminera seule et arbitrairement la fin du noviciat. En aucun cas, M. Rodolphe de Lucy ne pourra élever aucune plainte, ni témoigner aucune impatience. » Il vous est permis d'oublier tout, excepté l'article 11 de notre traité.
RODOLPHE
J'ai tort.
Voilà deux admirables mots dans la bouche d'un homme
RODOLPHE
M'ont-ils remis à flot?
L'ESSAI DU MARIAGE. lu
Et avec un vent favorable.
RODOLPHE
Y.a-t-il encore des écueils de Gravesend à 'la tour de Londres?
LAYINIA.
Oui, le capitaine Smith a naufragé à Blake-Hall.
RODOLPHE
Pauvre capitaine Smith l .