RGE ÉTAIT LA QUI LES REGARDAIT
ture. Il revoyait l'image dans la glace. Déchirée, anéantie, elle n'en subsistait pas moins. Cela le crevait d'être ainsi dupé, bafoué. Sa jalousie était faite d'horreur pour elle et de pitié pour lui-même. L'humiliation qu'elle devait éprouver lui était chose intolérable à penser.
Bien que s'accordant le droit de l'outrager, une pudeur lui scellait la bouche. Il eût voulu n'avoir pas vu, ignorer tout, douter encore ; en même temps, c'était le soulagement d'un abcès, que le bistouri perce. Elle restait étendue mollement, résignée, presque indifférente. Il eut envie de l'étreindre et de l'étouffer. Jamais elle ne lui avait attisé à ce point les moelles, qu'en cet instant où il lui fallait la perdre. Mais la perdait-il vraiment?
Oh ! lâche 1 La chambre, le lit, ce charme de fausse malade, tout l'attendrissait d'une [)itié qu'il savait abjecte. Tant de fureurs contradictoires le soulevaient hors de lui, et il étouffait d'impuissance. Rester digne dans cet effondrement restait son dernier souci ; mais comment l'être, comment parler sans emphase, ze taire sans bassesse? Ce silence, en se prolongeant, devenait pour lui une telle angoisse que des larmes lui brûlèrent les paupières.
Il déclara :
■ — Je ne vous reverrai de ma vie.
P^lle ne répondit pas. Il s'enhardit :
■ — Pourquoi m'avoir menti?
Toujours le même silence, les yeux au plafond, la respiration lente, soulevant d'un rythme égal la poitrine ; sa main, aux doigts chargés de bagues, pendait nue sur le drap.
Il balbutia :
— Je vous aimais tant, pourquoi n'avezvous pas été franche? J'aurais compris, j'aurais souffert, peut-être vous aurais- je aimé quand même!... Mais parlez! s'écriat-il tout d'un coup. Dites-moi quelque chose ! Mentez, au moins ! Inventez encore une histoire !
Il allait lui jeter à la face l'âge de cet homme. La honte le retint. Lui qui ne payait pas, de quel droit se plaignait-il ? Tarpin- Malus achetait des faveurs vénales. Lui, les volait. Laurence l'aimait pour rien, il était Son obligé, il lui devait des remerciements!
Il essaya de rire, puis la rage lui revint au point qu'il crut suffoquer. Il lui tenailla le bras avec violence :
— Avec ce vieux, bégaya-t-il, avec ce vieux ! Oh ! oh !
Comme elle le regardait toute pâle, sans se plaindre, et que son sourire voluptueux et ironique défiait l'étau de la douleur, il pensa au bracelet noir dont l'avait marquée son mari. Voilà qu'il se ravalait à M. Noyzé, maintenant! Il tomba à genoux, baisa éperdument la main nue.
■ — Mais dites-moi un mot, mais défendez-vous donc, mais vous me rendez fou ! Ah ! que je vous déteste !
Elle le contemplait toujours, de son bizarre sourire, avec ses attirants yeux d'abîme. Il se releva, résolu à fuir; elle lui faisait horreur.
— Adieu !
Et il gagna le bord du paravent.
Là, il répéta :
— Adieu !
Puis, comme il allait disparaître, son cœur, oscillant comme une masse de plomb, l'entraîna d'un seul coup, l'abattit pantelant sur elle. Ce fut une mêlée de râles et de baisers, où les mots inachevés, imprimés en morsures, les assouvissaient de haine et d'amour.
Un cri traversa leur cauchemar, un souffle d'épouvante hérissa leur chair. Serge était là, qui les regardait.
Ce fut abominable. Il ne s'en allait pas. Il ne lx)ugeait pas. Il les regardait, et sa stupidité douloureuse leur faisait atrocement mal. Ce visage d'enfant, frais et candide, prit soudain une expression si déchirante et si affreuse que M"""" Noyzé, qui se tâtait les tempes comme au sortir d'un coup fie foudre, courut à Serge, l'enlaça de ses bras et, presque agenouillée, implorante, le retint comme s'il allait tomber :
— Mon petit, mon petit Serge, mon chéri, mon enfant! gémissait-elle dans son égarement, et elle criait à Lucien avec un mépris haineux :
— Mais allez-vous-en! Mais allezvous-en !
Il demeurait médusé, fasciné, les yeux dans les yeux de Serge, et ce qu'il y voyait
— Mais allez-vous en i
le glaçait. S'il eût osé, comme il se serait piosterné, mendiant son pardon ! Ce regard vieilli de dix ans, ce regard clairvoyant et vengeur, ce regard aigu comme un cri, il ne put le supporter. Il passa en s'effaçant devant la mère et le fils ; au moment de sortir, il essa}a encore de se raccrocher au visage de Serge. Il ne reconnut plus l'adolescent, si changé qu'il ne semblait plus un enfant, mais un homme. Non, pourtant !
Serge était encore le petit Serge d'autrefois ! Lucien le vit pencher la tête vers lui en souriant comme pour lui pardonner en un baiser de paix, — il osa le croire ! — et Serge lui cracha au visage.
Lucien crut mourir. Ne pouvant se venger, n'osant se plaindre, avec un haussement d'épaules désespéré il s'esquiva, trébuchant aux meubles, comme ivre. Derrière lui, des sanglots éclatèrent.
Il se sauvait, essuyant machinalement du revers de la main la salive qui coulait sur la joue. Qu'il eût voulu pleurer! Le remords, cette fois sincère, le torturait ! Qu'il lui eût été doux de se confesser à quelqu'un ! Comme il comprenait enfin sa faute, sa très grande faute, sa première véritable infamie, celle qui, pendant des années, devait em-
poisonner son orgueil et tourmenter re qui restait en lui de droit, d'honnête et de bon. Ce n'était pas la brûlure de l'outrage, c'étaii le regard de vSerge qui le poursuivait ! Et cette idée que le mal qu'il lui avait fait était irréparable! Il évoquait alors un autre regard, d'infinie douceur, celui d'Eve-Lise, un autre encore, chaste et fier, celui de Clotilde.
Un tel rapprochement, en cette circonstance, était sacrilège, il le savait, mais se disait :
« Que penseraient-elles de moi si elles pouvaient deviner!.., »
Cela centuplait sa misère, et il y trouvait cependant une douceur inexplicable et l'espoir d'un de ces pardons immérités que la clémence de la vie parfois réserve aux pêcheurs.
Il n'osa scruter ra\enir : tout y était trouble et orageux comme son âme. Retombé dans la boue aux premiers coups d'aile de son essor, il éleva une obscure supplication sans paroles, qui confessait sa faiblesse, sa vanité, sa luxure, tous ses bas instincts d'homme, et qui demandait grâce et jurait expiation, en un serrement de cœur inexprimable.