EN QUOI IL A RÉUSSI ET EN QUOI IL A ÉCHOUÉ
Yoiià bien des critiques. Pour ma propre satisfaction, t| on me permettra de le dire, ce n'est pas sans hésitation ^
que j'ai pris cette position d'adversaire envers un penseur qui, sous tant de rapports, a combattu pour la bonne cause, et j'aurais mal transmis ma pensée, si l'espace que mes objections ont dû prendre pour se développer cachait le respect et la sympathie qui occupent en moi beaucoup plus de place que le dissentiment. Les écrivains se divisent en deux grandes classes. Les uns sont purement des hommes d'intelligence et n'énoncent que des opinions; après avoir regardé autour d'eux, ils racontent, autant qu'ils ont pu le voir, ce qu'il en est I des choses. Les autres^ que j'appellerai les hommes de génie dans le sens primitif du mot, ne restent pas ainsi en dehors des objets qu'ils tâchent de juger; ce qu'ils expriment, ce sont des convictions et des affections qu'ils ne peuvent s'empêcher d'avoir; ils disent ce qui les attire et les repousse; ils combattent pro arts et focis, et leurs idées fussent-elles fausses comme appréciation de ce qui existe ou de ce qui est possible, ou de ce qui por-
terait de bons fruits, on est à peine en droit pour cela de les traiter d'erreurs : quand c'est notre âme qui crie malgré nous, ce n'est toujours qu'un besoin vrai, un instinct humain qui peutla faire crier. M. Ruskiu appartient certainement à cette seconde classe. Alors môme que ses écrits seraient sans valeur par rapport à Tart , ils n'en resteraient pas moins des œuvres de la plus grande valeur par le point de vue élevé où ils placent le lecteur et où ils le forcent à monter, par la droiture, le haut sentiment moral, la noble manière d'être homme et d'envisager le rôle d'homme qu'ils sont sûrs d'inoculer dans la mesure où ils portent coup. Hais à l'égard de l'art aussi il s'en faut que M. Ruskin n'ait rien fait : il a déblayé le terrain de la vieille superstition du beau idéal, de cette dédaigneuse théorie qui n'est bonne qu'à stériliser l'imagination en détournant l'artiste d'écouter d'abord la nature et d'apprendre par expérience toutes les formes d'émotion qu'elle peut éveiller en lui. Il a débarrassé la voie de la doctrine non moins dangereuse du xvm* siècle, de celle qui prétendait trouver le grand style en enlevant aux objets tout ce qu*ils ont de particulier et d'individuel, c'est-à-dire en leur enlevant aussi leur caractère plastique. H a réagi de toute sa force contre la croyance au savoir-faire , contre cette foi d'ouvrier qui considère l'art comme une sorte d'ébénisterie, et qui s'imagine qu'il importe seulement de connaître les bonnes espèces de produits et les bons procédés pour être un bon ouvrageur en tableaux : funeste illusion qui ne saurait être trop souvent démasquée, funeste prétention de 1 a raison qui pousse l'artiste à sortir sans cesse de lui-
i%% L'ESTHÊTIQKft AN6LA1».
même pour chercher ce que doivent être les œuvres, et qui en revient toujours à sa dégradante idée : celle d'assurer à tous le secret de façonner d'admirables peintures, en apprenant à tous à ne jamais tenir compte de leurs propres sentiments 1 Ne nous y trompons pas, c'est encore cette éternelle espérance de la médiocrité qui sert de base à nos méthodes d'enseignement, à l'organisation de nos ateliers d'études, à toutes nos institutions et nos traditions en fait d'art. Nous n'avons pas cessé de pour^ suivre la science magique qui dispense d'avoir du génie, et M. Ruskin a été droit au cœur du mal en s'appliquant à montrer qu'on n'est artiste que parla grâce de Dieu; en répétant que la première condition pour communiquer une belle émotion, c'est de l'éprouver, que par conséquent il s'agit avant tout d'être sincère, de n'employer son savoir qu'à rendre fidèlement ce qu'on a senti ; et qu'ensuite ceux-là seuls sont de grands maîtres à qui il a été donné d'avoir les sentiments qui sont d'un grand peintre et qui, en se traduisant tels qu'ils sont, produisent les grandes œuvres*
* Mais en vérité, ce n'est pas telle ou telle pensée de détail qui mérite l'éloge. Si l'on pouvait séparer chez M. Ruskin les appréciations morales et les jugements, les intuitions qu'il a sans raisonner et les idées par les^ quelles il s'en rend compte, on s'apercevrait qu'il ne s'égare que dans ses jugements. Creusons sous son réalisme, et qu'y trouvons-nous ? Le sentiment intense et profondément juste qu'un art vivant et large, large comme la nature et comme l'homme, ne peut avoir sa source que dans une sympathie universelle, dans cette disposition
CRITIQUE DE L'CBUVRÉ DE RUSKIN. iOS
qui est comme le génie d'aimer^ de nous inléreseer k tout, de découvrir^ à force de nous oublier, la beauté et le côté frappant de chaque chose. Celui qui se renferme en luimême pour révèr d'après ses goûts des types de perfec* tion idéale, celui qui s'exalte le plus en imagination à ridée de l'admiration que lui aurait causée Ginclnnatus ou des transports qu'il éprouverait devant les montagnes de la Suisse, n'est certainement pas l'homme qui sait le mieux rendre justice aux qualités de ses amis, ou tirer des campagnes et des buissons qui entourent sa demeure le contentement et les inspirations qu'ils pourraient fournir, -^ et ce n'est pas lui non plus qui sera le plus grand artiste. Que trouvons-^nous encore sous la tendance de H. Ruskin à confondre le do-^ maine du peintre avec celui de l'écrivain ? Un sentiment non moins juste de la solidarité qui relie toutes nos facul* tés, un immense désir de vivifier Fart en le rattachant au mouvement de nos pensées et en lui prêtant la passion de notre nature morale < une profonde perception surtout de l'influence que les qualités et les défauts du caractère exercent sur les œuvres de la maifl, sur le ta*< bleau du peintre ou le clou que fabrique l'ouvrier. Et c'est ici surtout que M. Ruskin a été novateur et mérite d'être écouter Si l'on me demandait ce qui restera de ses idées, je répondrais sans hésiter : il en restera ce qu'elles ont vraiment ajouté à nos lumières ; il en restera ce qu'elles nous ont appris sur la morale de Vart,
La morale de Tart, voilà d^un mot ce que l'esthétique européenne doit à l'Angleterre ; et la meilleure gloire de M. Ruskin est d'avoir beaucoup fait pour fonder cette
science inconnue. A chaque instant je suis stupéfait, en lisant notre littérature populaire, de la naauière dont on y parle de la morale. On dirait que ce mot-là, dans notre vocabulaire, est devenu synonyme de niaiserie, ou en tout cas qu'il signifie seulement, pour les critiques, un certain genre littéraire comme l'idylle ou les contes d'enfants, une espèce de produit industriel que Ton entreprend de fournir à certains consommateurs, et décidément le plus infime de tous les produits , celui qui est le moins favorable au génie. En dehors de cela, qu'estce que la morale, et qu'a-t-elleà faire avec Tart? Nos meilleurs oracles se piquent de ne pas le soupçonner, et depuis plusieurs siècles déjà nous appliquons consciencieusement cette philosophie. Nous vivons sur une religion — car c'en est une — qui fait de la science le principe de toutbien^deTignorancele principe de tout mal, et qui ne promet le salut que par le jugement, par le talent de concevoir les moyens appropriés aux fins. Nous croyons que, dans toutes les directions de l'activité humaine, on réussit par la grâce d'une instruction ou d'un développement spécial qui n*a rien à faire avec ce que l'on est comme homme ; nous sommes convaincus que l'on arrive rien^que par l'intelligence à primer comme penseur, que l'on devient grand géologue rien qu'en vertu de certaines connaissances emmagasinées dans un coin de l'esprit, que Ton se rend éminent comme poète ou comme peintre rien que par la dépense d'esprit que l'on a faite à l'égard de la peinture ou de la poésie, rien qu'en possédant une habileté ou un organe qui sert exclusivement à faire des vers ou des tableaux, et qui à
lui seul suffit pour les bien faire, c'est-à-dire, qui suffit pour nous rendre experts de ce côté, en nous laissant d^ailleurs pleine liberté d'avoir les défauts qui peuvent nous égarer dans nos actes et de ne pas avoir les qualités qui enfantent les nobles sentiments, les volontés droites et les hautes pensées. Qu'on lise nos jeunes poètes et nos jeunes romanciers, et Ton verra si ce n'est pas ainsi qu'ils ont compris l'art de faire de beaux romans et de la belle poésie. Et ne serait-ce pas là précisément la cause de leur stérilité et de leur impuissance? Ne seraitce pas là ce qui a condamné notre littérature romantique à n'avoir d'inspiration que durant l'étourderie des premiers entraînements qui empêchaient de réfléchir, et à retomber dans ta rhétorique et les ciselures aussitôt que la réflexion est revenue? Ne serait-ce pas encore une cause toute semblable qui a prédestiné notre politique à ne construire que des châteaux de cartes, notre religion à perdre toute son influence sociale et tout pou* voir sur les âmes ? Nous avons perdu le sentiment de l'unité de notre être; toutes nos convictions consistent justement à ne pas croire, à ne pas reconnaître que nos œuvres de poète, de savant, de penseur ne sauraient être avivées que par notre vie, ennoblies que par notre noblesse, qu'elles ne seront jamais qu'une grimace, un cérémonial appris ou un travail de manœuvre, en tant qu'elles ne seront pas la manifestation de notre caractère entier, du même homme central d'où découlent à la fois nos actes, notre morale, nos affections et nos convictions de tout genre. Hais nous avons préféré rêver le rêve de l'insensé, caresser l'espérance commode que.
166 I/eSTHÊTIQUE ANCLAISE.
lorsqu'on veut être peintre, on n'a que faire des vertus qui sont bonnes pour le saint et le héros. Nous-mêmes, de nos propres mains, nous avons brisé le fil qui pouvait seul conduire dans nos productions rélectricité de notre vie : nous nous sommes littéralement appliqués à trouver, à force d'habileté, l'art de mettre dans nos œuvres , la dignité, l'émotion , l'infaillibilité et la beauté qui n'étaient pas en nous.
Je n*ai fait là qu'exposer à ma manière la pensée de M. Ruskin, l'esprit qui est répandu dans toutes ses paroles. On peut juger combien son regard porte au delà des tableaux. Ce qu'il a tenté, ce n'est pas seulement de transformer l'art par un changement de méthode qui ne transformerait que Iqj : c'est de le renouveler eh s'attaquant au tempérament d'esprit qui nous dirige dans toutes nos voies, de le régénérer par une conversion totale qui régénérerait tout aussi bien notre philosophie, notre politique et notre vie quotidienne. Pour résumer sèchement son esthétique pratique, il a voulu dire que nous nous sommes entièrement trompés en pensant qu'il fallait nous guider sur des règles, des prin-^ cipes de style, des manières de faire, et que ce qui nous perdait était précisément cette impuissance à voir que les connaissances et les aptitudes spéciales de l'artiste sont simplement ses moyens. Il a voulu dire qu'au lieu de concentrer notre esprit sur les tableaux, au lieu de nous borner à rechercher ce qui pouvait être d'un bon efiet sur une toile, il fallait au contraire faire affluer dans nos tableaux la vie de tout notre être, et qu'en dernier ternie notre imagination de peintre n'aurait
CRITIQUE D£ L'OEUVRE DE RCSKlN. 167
jamais que la portée de nos pensées, le sérieux de nos affections, la noblesse de notre conscience. Il a voulu dire enfin que le secret du triomphe ou de la défaite n'était pas dans un code de bonnes ou de mauvaises recettes, mais dans le caractère moral, dans les bons et les mauvais mobiles qui du fond de notre cœur gouvernent à notre insu toutes nos facultés» les facultés plastiques aussi bien que les autres. Et je crois qu*en cela il a été plus près que d'autres de mettre le doigt sur le vrai principe de tout génie et sur le vrai principe de toute Impuissance. 11 se trompe en tant qu'il juge des conditions que les tableaux eux-mêmes doivent remplir; il se trompe très-gravement lorsqu'il conclut que les idées abstraites de notre intelligence ou les sentiments purement moraux de notre conscience sont ce que la brosse doit directement exprimer ; mais il a raison de croire qu'on n'est pas artiste à moins d'être d'abord un penseur et une nature généreuse. Il en est du peintre comme du poète. C'est ce que son esprit découvre et ce qui fait battre son cœur, c'est la part qu'il prend à tous les faits de ce monde qui seule peut féconder son talent. Chaque idée de son intelligence a pour contre-coup une idée de forme ou de couleur : chaque ébranlement ou chaque élan de ses affections détermine une émotion et une inspiration analogues dans ses facultés plastiques. Son génie de peintre n'est que l'écho par lequel son âme de peintre répond à toutes les vibrations de ses autres facultés. Et quanta l'influence qu'exercent les qualités et les défauts du caractère proprement dit, c'est toujours là qu'il en faut revenir. Après tout , comnoe le dit
I** LxsraÉnucE asglaise.
M. RiBkin, U i,y a jannis en et il n'y aora jamais pour r«t qw deux soon» posàUes : l'amour des oeuvres de Dieu M raoMMr-propK. — le besoin de nmdre hom- BMee à quelque chose qui n'est pas nous, ou le désir de nous frire Taloir nous-mêmes. De ces deux inspirations, celle qui a fait taourer tout œ que le monde a JwMis connu de mi.de beau et de bon est fiicile à noinmer. Pour bien bdajer une chambre comme pour rédiger une bonne table de logarithmes, pour faire par&itement n'importe quoi, il n'y a qu'un moven : c'est de ne pas regarder à sa peine et d'être honnêt^nt dé- Touea sa tâche. Ainsi que lediteocore M. Ruskin : soyez musulmans, soyea chrétiens, mais croyez à quelque chose au-dœsus de vous-mêmes. Comme l'Égyptien, adorez un faucon, et vous le peindrez comme ne le peindra ,«n«s celui qui n'y voit qu'un bipède emplumé. car i ertase que vous aurez éprouvée passera par vos mam» dans votre tableau, et elle lui donnera la puis- «nce de communiquer à d'antres le même transport nnlT ^^r^***^"" "»•« apprennent quelque chose, c'est que le taU^nt n'est pas ce qui manque, et que la médio-
Îf^ll "^ '.*''''''^"'*' P'^P»»^ <!"« "<« »'^vues et nos «reurs ne uennent d'ordinaire à une incapacité
^ment distmctes de nos qualités poétiques ou picto-
n^^tantdans un tableau. „e lui donneron point par
tjtZ: '' """'" "'«"^ -"- tableaur^aiT" nest pas moins vra. que c'est la sincérité, l'enthousiame
et la droiture de riiomnie qui peuvent seules bien diriger les aptitudes de Tartiste et leur faire porter de bons fruits. Ce qui a aveuglé le plus de penseurs, ce qui a condamné le plus de peintres à la banalité, c'est l'égoïsme, qui les a rendus insouciants, ou qui, avec ses aigreurs, a étouffé chez eux toute émotion sympathique; c'est la légèreté et le défaut de sincérité qui les ont empêchés de mettre à profit ce qu'ils avaient de puissance pour discerner et apprécier; c'est la vanité qui, en les rendant esclaves de leurs propres volontés, les a réduits à n'user de leurs moyens et de leurs forces que pour chercher ce qui pouvail plaire au public ou satisfaire leur petite ambition.
Je ne doute pas que cette tendance de moraliste ne soit le fond même de l'esprit de M. Ruskin. On s'en aperçoit à la quaUté de son style, à la nature de son imagination, à celle de la poésie qui colore chacune de ses phrases. Entre tous les magiciens qui ont animé les choses de leur propre vie, il a un trait spécial qui le fait vite distinguer : pour lui c'est au monde de la conscience que la terre se rattache par une sorte d'échelle de Jacob ; au lieu de refléter les joies et les douleurs de l'homme , elle est à ses yeux comme un théâtre où les prototypes du bien et du mal; où la patience, l'amour, la soumission , le courage révèlent dramatiquement leur énergie malfaisante ou salutaire. Toutes ses meilleures intuitions à l'égard de l'art lui viennent de la même source : il les a trouvées en étudiant la peinture avec l'œil du sens moral , avec cette clairvoyance qui ne regarde pasr du côté de Veffet qu'un
HILSAND. 10
M. Ruskin, il ii*y a jamais eu et il n'y aura jamais pour Tart que deux sources possibles : l'amour des œuvres de Dieu ou l'amour-propre , — le besoin de rendre hommage à quelque chose qui n'est pas nous, ou le désir de nous faire valoir nous-mêmes. De ces deux inspirations, celle qui a fait trouver tout ce que le monde a jamais connu de vrai, de beau et de bon est facile à nommer. Pour bien balayer une chambre comme pour rédiger une bonne table de logarithmes, pour faire parfaitement n'importe quoi , il n'y a qu'un moyen : c'est de ne pas regarder à sa peine et d'être honnêtement dévoué à sa tâche. Ainsi que le dit encore H. Ruskin : soyez musulmans, soyez chrétiens, mais croyez à quelque chose au-dessus de vous-mêmes. Comme l'Égyptien, adorez un faucon, et vous le peindrez comme ne le pein* dra jamais celui qui n'y voit qu'un bipède emplumé , car l'extase que vous aurez éprouvée passera par vos mains dans votre tableau, et elle lui donnera la puissance de communiquer à d'autres le même transport Si les expositions nous apprennent quelque chose, c'est que le talent n'est pas ce qui manque, et que la médiocrité où restent tant d'artistes ne tient même pas à un défaut d'aptitude plastique^ pas plus que nos bévues et nos erreurs ne tiennent d'ordinaire à une incapacité d'intelligence. Sans doute nos qualités morales sonten* tièrement distinctes de nos qualités poétiques ou pictoriales, et toutes les perfections du caractère , en se manifestant dans un tableau, ne lui donneront point par elles seules la moindre valeur comme tableau ; mais il n'est pas moins vrai que c'est la sincérité, l'enthousiame
et la droiture de Thomnie qui peuvent seules bien diriger les aptitudes de Tarliste et leur faire porter de bons fruits. Ce qui a aveuglé le plus de penseurs, ce qui a condamné le plus de peintres à la banalité, c'est régoïsme, qui les a rendus insouciants, ou qui, avec ses aigreurs, a étouffé chez eux toute émotion sympathique; c'est la légèreté et le défaut de sincérité qui les ont empêchés de mettre à profit ce qu'ils avaient de puissance pour discerner et apprécier; c'est la vanité qui, en les rendant esclaves de leurs propres volontés, les a réduits à n'user de leurs moyens et de leurs forces que pour chercher ce qui pouvait plaire au public ou satisfaire leur petite ambition.
Je ne doute pas que cette tendance de moraliste ne soit le fond même de l'esprit de M. Ruskin. On s'en aperçoit à la qualité de son style, à la nature de son imagination, à celle de la poésie qui colore chacune de ses phrases. Entre tous les magiciens qui ont animé les choses de leur propre vie, il a un trait spécial qui le fait vite distinguer : pour lui c'est au monde de la conscience que la terre se rattache par une sorte d'échelle de Jacob ; au lieu de refléter les joies et les douleurs de l'homme , elle est à ses yeux comme un théâtre où les prototypes du bien et du mal, où la patience, l'amour, la soumission, le courage révèlent dramatiquement leur énergie malfaisante ou salutaire. Toutes ses meilleures intuitions à l'égard de l'art lui viennent de la môme source : il les a trouvées en étudiant la peinture avec l'œil du sens moral , avec cette clairvoyance qui ne regarde pas du côté de Veffet qu'un
HILSAND. 10
vtS!«*
DP
itft>^^''* *^*^" '^«^^
>^.rt.-' *^t
«^TX»V
.tfiï
si marquée dans sa race, et qui rendent si incompréhensible pour nous la rêveuse et positive Angleterre, cette patrie des Shakspeare et des Stephenson, des usines et des enthousiasmes religieux, cette terre où le bon sens ! le plus activement impitoyable coudoie Timagination la I plus visionnaire, et où les esprits frappeurs, les tables l tournantes et la vieille démouologie trouvent encore, f au milieu du bruit des machines, leurs plus fervents ( adeptes. Pour ceux qui sont familiers avec la littérature I anglaise, je pourrais dire que M. Ruskin tient à la fois des deux hommes qui ont le mieux personnifié cette soif } de vie morale et ce besoin d'action du caractère national, ^ Wordsworth et Carlyle. Comme Wordsworlh évidemment, il est avide avant tout de dignité humaine : au ^ fond, ce qu'il appelle de ses vœux, c'est Tavénement d'un art qui soit grand et beau par la puissance, l'acti^ vite et la beauté des facultés qu'il manifeste, d'un art qui représente les connaissances, les pensées et les sen- ^ timents que l'humanité pourrait avoir, si elle était en possession de toutes ses nobles aptitudes. D'un autre côté, le besoin d'observer et de connaîtra, le côté utlli- ^ taire de son esprit, l'amour de la nature enfin et sans doute aussi la contagion des idées répandues dans l'air ^ ont poussé M. Ruskin dans les voies de Carlyle : il lui a emprunté, ou il a partagé avec lui sa métaphysique ^ écossaise, cette étroite psychologie qui confond sans * cesse la vérité morale et la vérité qu'on a perçue hors ' de lui, et qui ne reconnaît dans le monde que deux grandes classes d'hommes : les génies qui sont propres à tout , parce que leur seule occupation est de déchif-
frer dans les faits les lois éternelles de l'univers, et les logiciens qui ne sont propres à rien, parce que les bru* mes de leur propre cerveau les empêchent de lire dans les faits ces mêmes lois éternelles. Les lois de l'univers ! est-ce donc en se tournant du côté des faits que l'on découvre les lois éternelles qui sont écrites dans l'Évangile, ou ces autres vérités dont les poètes ont été les interprètes? — Et l'homme donc, n'est-il pas lui aussi une réalité^ une œuvre de Dieu ? On en douterait en écoutant parler H. Carlyle et H. Ruskin, on en douterait en les entendant proscrire le roman et toutes les fictions des poètes , comnxe si tout ce qui n'est pas Y histoire d*un fait ou d'un événement ne pouvait être qu'un misérable mensonga
Le résultat de ce conflit, nous l'avons vu. En voulant que Ton exprimât toute l'âme humaine , M. Ruskin a voulu en même temps que Tart ne se proposât que de faire connaître la nature et l'histoire. Plutôt que de mettre d'accord ses deux instincts par une concession réciproque, il a préféré croire à une sorte d'harmonie préétablie entre l'imagination et la réalité; il a préféré supposer que le tableau qui était le plus exact et le plus complet comme définition de la nature était par-là même le plus grand et le plus complet comme expression de l'homme; en fin de compte, il s'est payé d'un compromis illusoire, qui, loin de concilier ses deux instincts , est tout entier au profit de son réalisme. De ce que moralement la disposition la plus salutaire et la plus noble est cet oubli de nous-mêmes qui nous porte à apprendre plutôt qu'à faire valoir nos propres pen-
sées, à nous Tormer une idée des choses plutôt qu*à décider d'après nos idées ce que doivent être les choses; de ce qu'il vaut mieujc dépenser ses affections à rendre hommage aux beautés de ce qui est que de demander sans cesse à ses goûts et à ses désirs ce qu'ils peuvent imaginer de plus agréable pour eux, M. Ruskin a conclu que le seul but de Tart devait être de retracer ce qu'on pouvait connaître en regardant hors de soi, et qu'un pareil art résoudrait pleinement le problème dont il cherchait la solution, qu'il serait à la fois la représentation de la nature dans toute sa vérité et la manifestation de l'homme dans son plus bel état moral. C'est là une mauvaise logique, aussi mauvaise que celle du critique qui, sous prétexte que la conscience remporte en dignité sur l'intelligence et l'instinct dramatique, soutiendrait que le meilleur roman est celui qui se propose de développer directement les injonctions de la conscience. Dans l'intérêt même de la morale, ne fût-ce que pour enlever à ses adversaires l'occasion d'un triomphe sur ceux qui plaident sa cause, on ne doit pas laisser passer de telles aberrations. C'est le romancier lui-même qui est tenu d'avoir le sentiment moral ; c'est en lui que la conscience doit être, pour lui ouvrir les yeux sur des mondes nouveaux, pour le rendre capable d'éprouver .toutes les admirations et les répulsions que peuvent causer les noblesses et les bassesses de caractère, et pour lui donner ainsi la puissance de créer des personnifications où le mal et le bien revivent dans leurs combinaisons infinies, où ils apparaissent sous des traits qui accentuent énergiquement leur beauté et leur'lai-
deur. Mais vouloir que l'œuvre écrite soit une thèse de propos délibéré, c'est tout bonnement nier le roman, c'est dire au romancier de se faire prédicateur, et du même coup c'est enlever à la conscience un de ses moyens de propagande les plus efficaces ; car celui qui parle avec le parti pris de nous enseigner provoque la résistance de notre volonté, tandis que notre âme s'ouvre d'elle-même devant l'émotion et le laisser-aller de l'imagination. Les créations de celle-ci sont des épanchements, et, sans que nous nous en doutions, nous sommes gagnés par les sentiments qui les ont fait naître.
De môme, c'est dans l'âme de l'artiste que doivent se trouver l'amour de la nature , la soif de la vérité, l'oubli de soi et la pensée. Il n'en peut jamais avoir assez , et Ton ne peut trop le lui répéter : comme homme, il faut qu'il n'ait pas d'autre occupation et d'autre joie que d'étudier les œuvres de Dieu ; comme peintre, il faut qu'il n'ait pas d'autre but que de traduire fidèlement les pensées et les sentiments qu'une étude incessante et passionnée de la réalité a pu faire naître en lui. Seulement ce qui est mauvais, c'est de l'asservir à une tâche, c'est de lui enlever le droit d'énoncer librement ses pensées et ses sentiments, le droit de les exprimer comme ils s'expriment en lui , de les retracer dans leurs libres mouvements et leurs caprices, ou plutôt de représenter les tableaux qu'ils peuvent former dans son esprit quand ils se combinent au |f^ de ses instincts plastiques, quand chaque faculté apporte à l'imagination son expérience émue et ses souvenirs pour qu'elle les métamorphose en une vision de formes et de couleurs. Ce qui est
CRITIQUE DE L'CeUVRE DE RDSKIN. 1 75
funeste enfin, c'est de confondre ]a vérité et la sincérité, comme cela arrive perpétuellement à H. Ruskin. Cette seule erreur a empêché l'auteur des Modem Painters de lire juste la morale du passé et la leçon de l'avenir. Il a cru que la peinture primitive avait dû sa sève à ce qu'elle faisait passer le vrai avant le beau ; il a cru que la foi avait vivifié l'art parce qu'elle le poussait au réalisme, et que l'incrédulité Ta tué parce qu'elle l'en a éloigné. Historiquement, cela n'est pas exact. Il faudrait dire plutôt que la foi a été favorable aux artistes en con-» tribuant à les rendre sincères, en faisant d'eux des hommes dominés par des sentiments intenses, et qui de la sorte étaient moins tentés de peindre en dehors de leui^s émotions véritables otl<^sans aucune émotion. Les premiers Florentins pouvaient penser qu'ils n'étaient que vrais comme l'entend M. Ruskin ; mais cela signifiait simplement qu'ils étaient incapables de distinguer l'objet qui les frappait de l'impression qu'ils en recevaient. Us ressemblaient à l'enfant qui ne parle que des choses sensibles, et qui prend sans cesse ce qu'il s'imagine pour un fait qu'il voit. En réalité, ce qui nous attire encore vers leurs œuvres, ce n'est point la valeur qu'elles ont comme compte rendu de la réalité. Si, malgré toutes leurs maladresses, elles gardent un je ne sais quoi qui vaut toutes les adresses^ le secret du sortilège à mon sens est surtout dans leur naïveté. Il est dans la manière idont l'artiste trahit involontairement son âme à travers son récit, dans son indétermination absolue entre le beau et le vrai, entre ce qu'il aime ou conçoit lui-même et ce qu'il volt ou pense des objets. Les Giotto,
17C L*ESTHÊT1QUE ANGLAISE.
les Angelico, les Memmi, les Gaddî, n'avaient aucun parti pris, pas plus celui de représenter les réalités sans tenir compte de leurs affections, que celui d'exprimer leurs affections sans représenter les objets; ils n'avaient aucune idée du beau qui n'est pas le vrai, aucune idée du vrai qui n'est pas le beau , et c'est pour cela même qu'ils ont si bien réussi à rendre à la fois leur sentiment du vrai et du beau , c'est pour cela qu'ils ont eu le privilège d'être inspirés à la fois par tout ce qui était en eux, par leurs instincts et leurs sympathies aussi bien que par leurs connaissances; c'est pour cela que leurs œuvres^ au lieu d'être purement la formule d'une idée exclusive, sont l'incarnation de leur [âme entière, de Tindicible unité de leur être.
De nos jours encore, quoique plus difficile à résou* dre, le problème de l'art n'a pas changé : il s'agit toujours pour l'artiste de s'exprimer lui-même en exprimant les choses. Le véritable mal^ celui qui a été et qui est la cause de tous les égarements, c'est de ne plus sentir parce qu'on raisonne ; c'est de ne plus peindre le beau ou le vrai comme on les sent, parce qu'on veut peindre l'idée qu'on peut s'en faire; c'est de sortir de sa propre pensée, de sa propre émotion, de ses propres affections, parce qu'on interroge son jugement , et qu'on s'applique à exécuter comme une inerte machine ce qu'on croit propre à causer aux autres telle ou telle impression. Le principe d'erreur, en un mot, c'est le machiavélisme se* cret qui regarde du côté du public et qui ne vise qu'à agir sur le spectateur, qui combine ses tableaux comme ua moyen d'action en vue de produire un effet voulu d'à*
vance. Jusqu'à quel point il peut nous être possible d'échapper à la tyrannie de notre intelligence, je ne le sais pas , je ne suis guère optimiste à l'égard des chances que l'art peut encore avoir de se raviver ; mais assurément ce qu'il nous reste d'imagination, nous n'en profiterons que dans la mesure où nous saurons faire taire nos idées et nos raisonnements. Peignons ce que nous avons vu, peignons ce que nous avons imaginé, mais peignons honnêtement^ c'est-à-dire librement autant que sincèrement. Sortons de nos préoccupations, ouvrons noire cœur au grand large pour observer, apprécier, admirer, et laissons ensuite notre récolte prendre en nous la forme qu'il lui plaira, celle d'une fiction, d'un rêve fantastique ou d'une histoire. S'astreindre à définir un fait, à relater un événement, à faire comprendre une idée, ce n'est que de la prose. Peinture, poésie, musique, l'art (st la vérité humaine et vivante. Comme l'a dit Schiller, l'instinct qui l'inspire est un instinct de jeu. Nous sommes artistes quand nos facultés s'ébattent, quand, au lieu d'être attelées comme des chevaux de trait à un propos délibéré, elles s'enivrent en nous du plaisir d'exercer leurs forces, de s'abandonner à leurs seuls entraînements, et que par là même elles ne révèlent que mieux leur nature.
D'échelon en échelon, si Ton remontait jusqu'à la cause première du système erroné de M. Ruskin, peutêtre trouverait-on que son seul tort est d'avoir trop abondé dans le sens de sa race, d'avoir été, par son besoin de rendre la peinture pratiquement utile, un représentant et un organe trop fidèle du terrible sérieux de l'Angleterre. Mais cela n'est pour sa théorie qu'une
178 li'ESTHÉTIQOE ANGLAISE.
circonstance aggravante. Au lieu de contenir les penchnnts qui déjà dominent à l'excès autour de lui, il les flatte et les surexcite encore; au lieu d'ouvrir les yeux de récole anglaise sur ce qui lui manque, il Tencourage à se faire un mérite de ses défauts. A Theure qu'i^est surtout, c'est d'une tout autre leçon que les esprits au*» raient besoin. Dernièrement on a construite Oxford un .musée destiné aux collections scientifiques, et tout autour de la cour principale du bâtiment quatre rangs de colonnes méthodiquement classées présentent comme une carte allégorique de la constitution du sol anglais» L'architecte n'a pas choisi ses matériaux en vue d'un effet architectural ; il a voulu que les diverses espèces^ de marbre et de pierre colorée qui se trouvent en Angleterre fussent représentées, chacune par un spécimen, dans sa colonnade, afin que le clottre aussi eût un enseignement à transmettre. Le musée d'Oxford me semble un excellent symbole de ce qui se passe dans toute l'Angleterre à l'endroit des beaux-arts. Ailleurs on s'est occupé des tableaux parce qu'on les aimait , ou on les a négligés parce qu'on ne s'en souciait pas. Ici c'est une passion d'architecture et de peinture qui est enfantée par l'amour de la science ; c'est une soif d'instruction qui a l'idée fixe de se satisfaire par des monuments, c'est un enthousiasme qui veut des œuvres plastiques, qui en veut encore, mais qui semble inspiré pat le mépris même des sentiments plastiques, et qui n'entend admirer ou tolérer les sculptures et les tableaux qu'autant qu'ils seront devenus des leçons d'histoire, de morale ou de philosophie. « Au lieu des Jupiters, des Vénus et des
GKITIQt)£ D£ L'OBUVRE DE RGSKIN. 179
Apollons, s'écriait un journal très-répandu, en réclamant la réforme de TAcadémie royale, et en lui reprochant la part qu'elle fait dans son enseignement aux études d'après Tantique,— au lieu des Dieux et des héros imaginaires que nous a laissés le ciseau d*un Phidias, que ne donnerions-nous pas pour avoir un vrai portrait d'Homère? La simple image d'un jeune Grec, que l'artiste nous eût fait connaître tel qu'il était, serait plus intéressante pour nous que toutes ces figures idéales. » Oui, sans doute, elle serait plus intéressante pour ceux qui ne s'intéressent qu'à l'histoire; mais les hommes qui ne s'intéressent qu'à l'histoire sont morts pour l'art, et ce qu'il y A de mauvais, o^est que les morts régentent les vivants. Dans la poésie, le drame, le roman, la critique littéraire, les mêmes principes régnent en souverains : c'est l'esthétique anglaise du jour; et jusque parmi les artistes elle a trouvé son armée militante dans ce groupe de jeunes peintres qui ont pris le nom de préraphaé* lites, quoique certainement ils soient loin d'avoir le laisser-aller et l'instinct de la grâce qui distinguaient les devanciers de Raphaël. Je ne voudrais pas juger ici sommairement des hommes qui sont [dignes de respect pour leur bonne volonté; je ne voudrais pas leur contester un sentiment de miiiiaturiste et plus d'une autre qualité de franc aloi; mais je puis dire au moins que leur école est à mes yeilx (ne devrais-je pas dire a été? car elle s'en va oii du moins elle se transforme) une sorte de miracle. C'est l'ascétisme absolu dans la peinture, c'est la fureur du renoncement poussée à ses plus extrêmes conséquences; c'est une petite Église d'ar-
listes qui s'acliarncnt positivement à s imposer la tâche la plus rude et à se sevrer de toutes les joies légitimes, à ne jamais se permettre de s'épancher sur leur toile, ni de laisser tomber ce qui leur vient à Tesprit, ce qui les a frappés, ce qu'ils auraient plaisir à peindre. Il y a trois ou quatre ans, Londres entier était rais en émoi par un tableau où Tun des chefs de Técole, M. Huut, avait représenté le Christ enfant enseip;nant les docteurs. Pour égaler les peines que Fauteur s'était données, Tenthousiasme, il est vrai, n'aurait jamais pu être assez grand. M. Hunt avait fait un long séjour en Judée afin d'y étudier le caractère des lieux; il avait consacré cinq années à des lectures, des recherches d'érudition, des études de tout genre, en vue de satisfaire les antiquai* res, les théologiens, les physiognomonistes, en vue de faire dire à ceux qui se seraient adonnés à la science des chaussures d'Israël que ses chaussures étaient irréprochables. Mais hélas! il est difficile de contenter tout le monde et son valet. Après avoir examiné le tableau, une dame juive dit gravement : c Gela est fort beau, seulement on voit que l'auteur ne connaissait pas le trait distinctif de la race de Juda ; il a donné à ses docteurs les pieds plats qui sont de la tribu de Ruben , tandis que les hommes de Juda avaient le cou-de-pied fortement cambré. » Voilà la Némésis, voilà ce que la peinture gagne à vouloir rivaliser avec chaque spécialité ^ur son propre terrain. — Chacun son métier, dirai-je, et les vaches seront bien gardées.