‹ L'esthétique anglaise; étude sur M. John RuskinChapitre 15 sur 40 · CRITIQUE DE L'ŒIVRE DE RUSKIN · texte numérisé non relu

CRITIQUE DE L'ŒIVRE DE RUSKIN

sées, à nous former une idée des choses plutôt qu'à décider d'après nos idées ce que doivent être les choses; de ce qu'il vaut mieux dépenser ses affections à rendre hommage aux beautés de ce qui est que de demander sans cesse à ses goûts et à ses désirs ce qu'ils peuvent imaginer de plus agréable pour eux, M. Ruskin a conclu que le seul but de l'art devait être de retracer ce qu'on pouvait connaître en regardant hors de soi, et qu'un pareil art résoudrait |)leinement le problème dont il cherchait la solution, qu'il serait à la fois la représentation de la nature dans toute sa vérité et la manifeslalion de l'homme dans son plus bel état moral. C'est là une mauvaise logique, aussi mauvaise que celle du critique qui, sous piétexte que la conscience l'emporte en dignité sur l'inleUigenceet l'instinct dramatique, soutiendrait que le meilleur roman est celui qui se propose de développer directement les injonctions de la conscience. Dans l'intérêt môme de la morale, ne fût-ce que pour enlever à ses adversaires l'occasion d'un triomphe sur ceux qui plaident sa cause, on ne doit pas laisser passer de telles aberrations. C'est le romancier lui-même qui est tenu d'avoir le sentiment moral ; c'est en lui que la conscience doit être, pour lui ouvrir les yeux sur des mondes nouveaux, pour le rendre capable d'éprouver toutes les admirations et les répulsions que peuvent causer les noblesses et les bassesses de caractère, et pour lui donner ainsi la puissance de créer des personnilications où le mal et le bien levivent dans leurs combinaisons infinies, où ils apparaissent sous des traits qui accentuent énergiquement leur beauté et leur lai-

deur. Mais vouloir que l'œuvre écrite soit une thèse de propos délibéré, c'est tout bonnement nier le roman, c'est dire au romancier de se faire prédicateur, et du même coup c'est enlever à la conscience un de ses moyens de propagande les plus elficaces ; car celui qui parle avec le parti pris de nous enseigner provoque la résistance de notre volonté, tandis que notre âme s'ouvre d'elle-même devant l'émotion et le laisser-aller de l'imagination. Les créations de celle-ci sont des épanchements, et, sans que nous nous en doutions, nous sommes gagnés par les sentiments qui les ont fait naître.

De même, c'est dans l'àme de l'artiste que doivent se trouver l'amour de la nature, la soif de la vérité, l'oubli de soi et la pensée. 11 n'en peut jamais avoir assez, et l'on ne peut trop le lui répéter : comme homme, il faut qu'il n'ait pas d'autre occupation et d'autre joie que d'étudier les œuvres de Dieu ; comme peintre, il faut qu'il n'ait pas d'autre but que de traduire fidèlement les pensées et les sentiments qu'une étude incessante et passionnée de la réalité a pu faire naître en lui. Seulement ce qui est mauvais, c'est de l'asservir à une tâche , c'est do lui enlever le droit d'énoncer librement ses pensées et ses sentiments, le droit de les exprimer comme ils s'expriment en lui, de les retracer dans leurs libres mouvements et leurs caprices, ou plutôt de représenter les tableaux qu'ils peuvent former dans son esprit quand ils se combinent au gré de ses instincts plastiques, quand chaque taculté apporte à l'imagination son expérience émue et ses souvenirs pour qu'elle les métamorphose en une vision de formes et de couleurs. Ce qui est

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