‹ L'esthétique anglaise; étude sur M. John RuskinChapitre 5 sur 40 · X PREFACE · texte numérisé non relu

X PREFACE

comme la fatalité p.nw qu'un peintre consacre son temps, ses forces, sa vie, à tâcher de rendre sensibles pour d'autres des valeurs de lumière et de couleurs, des prestiges impondérables qui échappent au plus grand nontbre et qui risquent fort, aux yeux du plus grand nombre, de faire paraître ses tableaux moins vraisemblables, qui sont presque sûrs même de passer pour une sotte faute de dessin.

Mais avec M. Ruskin nous aurons pour ainsi dire en main toutes les pièces nécessaires à l'instruction de ce procès; car il est lui-même le dernier mot de l'esprit littéraire appliqué aux choses de l'art. Ses efforts, nous le verrons, n'ont tendu qu'à renouveler la peinture en assimilant entièrement les tableaux aux livres, en exigeant d'eux tout ce que les esprits qui ne s'occupent pas d'art peuvent aimer dans les écrits des poètes, des savants ou des penseurs; et j'ajouterai que, par ses défauts comme par ses qualités, par sa logique qui pousse tout à l'extrême, comme par la variation de ses idées qui l'ont porté tour à tour aux deux pôles de la pensée, M. Ruskin est presque une expression complète du bien et du mal que l'influence littéraire peut faire aux arts plastiques. On y trouve, ce que les penseurs du dehors peuvent fournir de meilleur à la peinture, et ce qui peut seul la défendre contre les routines d'aleUer et l'idolâtrie des procédés, ces deux fâcheuses superstitions auxquelles les artistes sont exposés en restant comme enfermés dans leur caste. On y trouve, veux-je dire, un profond sentiment des conditions morales que If peintre lui-même doit remplir pour pouvoir tirer

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profit de ses facultés et pour être vraiment inspiré par ce qu'il a d'imagination. Mais en même temps on rencontre chez lui l'erreur radicale qui a sans cesse condamné la raison abstraite à se tromper du tout au tout sur ce que doivent être les tableaux ou les sculptures : 7 on y voit, dans tout le danger de ses conséquences, cette i illusion littéraire qui consiste à méconnaître la nature • spéciale des impressions ou des conceptions que la peinture est appelée à rendre, et qui aboutit à ce monstrueux résultat de vouloir anéantir le sentiment plastique en lui enlevant le droit de s'exprimer, de vouloir S forcer les hommes à qui Dieu l'a donné à ne plus énon- ' cer, dans la langue des formes et des aspects, que les notions ontologiques de l'intelligence, les notions qu'elle peut se faire des essences et des manières d'être. Des idées, toujours des idées; c'est-à-dire des idées de romancier, d'historien, de botaniste, de géologue, d'anatomiste! Voilà ce que la raison, par l'organe de M. Rusi kin, demande tyraimiquement au peintre. Certes, Tintelligence, comme toutes les autres facultés qui peuvent prendre part à l'élaboration des idées faites pour la parole et le livre, ont aussi un grand rôle à jouer dans la peinture. .Seulement ce n'est pas sous la même forme qu'elles doivent entrer dans un tableau. En tout cas, ces jugements et ces vérités intellectuelles ne doivent y trouver place que jusqu'à un certain point; et ils y représentent au plus l'élément estimable des œuvres plastiques. Il en est à peu près de cela comme de l'amour. Il est bon que l'estime, le respect, la sympathie intellectuelle viennent s'y joindre; et tant qu'ils ne prennent

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pas trop le dessus, ils ne font que lui donner plus de puissance pour pénétrer et enivrer l'âme; mais s'ils arrivent à prédominer outre mesure, adieu l'ivresse, adieu ia plus merveilleuse poésie de la vie. De même on peut dire : adieu la magie de l'art, adieu les émotions qu'il peut seul causer, s'il veut trop jouer le rôle de la science, de la morale, de la poésie même, si, pour satisfaire davantage les facultés qui sont le propre du penseur, du poëte, de l'homme qui n'est pas artiste, il songe trop peu à satisfaire les instincts et les aspirations qui distinguent^le peintre et le sculpteur, les aptitudes et les sensibilités particulières qui entrent plus ou moins dans l'organisation de tout homme, mais qui n'ont rien de commun avec son intelligence, son sens moral, son imagination poétique.

Un seul mot encore pour ceux qui diront peut être : à quoi bon tant de raisonnements, si le raisonnement est justement ce qui a perdu l'art et ce que les artistes ne doivent pas écouter? — Qu'y puis-je? Lorsqu'on réfléchissant on est tombé sous la puissance d'une mauvaise idée, il n'y a pas d'autre ressource, pour s'en débarrasser, que de pousser encore plus loin la réflexion. D'ailleurs, je ne suis qu'un pauvre critique. Si les raisonneurs remplissaient bien leur propre tâche, en se dégrisant eux-mêmes et en cherchant à dégriser les autres de leurs illusions sur le raisonnement ; s'ils le pratiquaient, de leur côté, jusqu'à découvrir ce qu'il ne peut pas, les artistes, pour leur part, se chargeraient bien d'avoir de l'imagination.

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