CHAPITRE IV
SES ÉCRITS SUR LA PEINTURE, ET LA PART QU'iL Y FAIT A LA VÉRITÉ.
Le grand ouvrage de M. Ruskin sur la peinture a le grave inconvénient d'avoir été commencé en 18^3;, alors que le gradué d'Oxford n'était pas encore âgé de vingtquatre ans, et d'avoir été terminé seulement en 1860, alors que l'auteur avait eu dix-sept années de plus pour étendre son expérience et apprendre à mieux lire en luimême. Comme je l'ai dit, l'intention première de M. Ruskin avait été surtout de venger Turner des critiques qui l'avaient assailli, et de démontrer à l'Angleterre qu'elle possédait en lui un peintre de génie, un maître destiné à marquer à côté des Giotto, des Michel-Ange et des Titien, comme le créateur d'une ère nouvelle. A cette époque aussi le paysage absorbait presque exclusivement l'attention du jeune écrivain : c'était l'amour de la nature qui l'avait mené à l'amour des œuvres d'art où la nature est représentée, et dans une large mesure il se contentait d'appliquer à toute la peinture des goûts et des idées qui n'avaient été éveillés en lui que par une des branches les plus restreintes de cet art. Plus tard, entre son premier et son second volume, un assez long
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séjour en Italie, — où il avait cependant déjà fait plusieurs voyages, — semble avoir apporté à ses vues d'importantes modifications; les maîtres primitifs produisirent sur lui une vive impression, et les études sur l'art gothique auxquelles ils contribuèrent probablement à l'entraîner firent encore plus époque dans son développement. A travers ces changements de circonstances, l'ouvrage, qui d'abord avait été entrepris pour répondre à un article de revue, fut continué par intervalles; et comme M. Ruskin a toujours maintenu la lettre de ses premières décisions, tout en en modifiant plus ou moins le sens; comme il y est toujours revenu tout en posant de nouveaux principes, ses cinq volumes ressemblent un peu à une zone de terrain qui renferme dans son sein des fossiles de différents âges, des êtres appartenant à des créations successives séparées l'une de l'autre par des cataclysmes. Des opinions qui n'ont pu résulter que d'une expérience incomplète, des idées qui, à mon gré, représentent seulement la première idée qu'on se fait de la peinture, reçoivent une interprétation et sont appuyées par des raisons qui dénotent un esprit pleinement ouvert, pleinement arrivé à voir et sentir ce qui ne se laisse découvrir qu'en dernier lieu.
Pour qui se contenterait de feuilleter les Peintres modernes, le livre serait une énigme insoluble. A lire par passages le premier volume, celui où M. Ruskin a définitivement arrêté les formules de sa théorie, on serait tenté à chaque instant de le prendre pour un réaliste à la française, pour un adepte de cette école positiviste
qui met un tronçon de chou bien rendu au-dessus de toutes les pensées, de toutes les affections de l'âme humaine, et qui, j'en ai peur, est bien moins inspirée par l'amour du vrai que par un sourd besoin de ravaler toute la partie morale de notre être, par ce cynisme qui se plaît à proclamer qu'il ne s'agit point d'approuver ou de blâmer, de perdre sou temps à se demander ce qu'on peut concevoir comme le beau ou le bien, mais que la seule bonne chose est d'être un habile homme, de tout comprendre et de tout constater sans préférence et sans blâme, le mal comme le bien, le laid comme le beau, le laid et le mal surtout, qui sont
« Comme un affront sanglant à la Divinité. »
En tout cas, on sait le programme de l'école et comment il se réduit à étouffer dans l'art toute imagination, à demander que les tableaux n'expriment aucune pensée et ne soient en rien une création de l'homme. Que M. Ruskin ait jamais partagé les intentions de ce réalisme, je ne le prétends point; toujours est-il qu'il arrive souvent à parler le même langage : il ne répète pas seulement que l'unique but de l'art est de taire connaître la réalité telle qu'elle est, il semble prendre plaisir à rabaisser l'homme pour grandir les choses; il s'irrite à la seule pensée qu'un artiste puisse se permettre d'entretenir le public des petites conceptions de son petit cerveau; il est décidé d'avance à croire que tout mérite, dans un tableau, ne peut consister qu'en un compte rendu, que tout ce qui n'est pas un compte rendu ne
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saurait être qu'un défaut et une lionte. L'erreur toutefois serait grande si l'on se hâtait de juger sur ces apparences. Il suffit de tourner un feuillet, et voilà que le disciple de M. Comte se change en une sorte de mystique. Ce même homme qui veut que la peinture se donne tout entière à l'étude du monde extérieur, et qui ne conçoit pas même qu'elle puisse être vraie en exprimant la nature humaine, il se trouve qu'il accorde à peine le nom de vérité à l'apparence matérielle des choses. Ce même homme qui réclame sans cesse la réalité, toute la réalité, rien que la réalité, il se trouve qu'il la demande au nom de la foi religieuse et par zèle pour la dignité humaine. S'il terme à l'artiste ce qu'on appelle le monde de l'idéal, c'est pour que l'art soit fondé sur l'oubli de nousmêmes, sur la sympathie qui porte toute notre attention et toutes nos affections vers ce qui n'est pas nous. S'il est le plus absolu des réalistes, c'est parce que les réalités sont l'œuvre de Dieu, parce que le devoir de l'homme est de consacrer humblement toutes ses facultés à pénétrer leurs divines significations, parce que la plus noble attitude pour lui est de s'agenouiller à leurs pieds pour écouter comme un disciple et adorer comme une créature, au lieu de prétendre, comme Satan, opposer ses propres conceptions à celles du Très-Haut.
Le fait est qu'il y a chez M. Ruskin deux instincts contraires qui ne sont jamais parvenus à s'entendre, et qu'il n'a jamais cherché a concilier qu'en apparence. Au lieu de les mettre réellement d'accord en les tempérant l'un par l'autre, il a préféré se déguiser leur conflit par d'éternelles confusions d'idées. Faut-il attribuer à l'âge
seul les tendances réalistes qui dominaient le graduô d'Oxford au moment où il a conçu sa doctrine? Je ne le pense pas : ces tendances tiennent évidemment à une soif d'observations et de connaissances qui fait partie intégrante de sa nature. Mais pour autant, je ne puis m'empécher de croire que, dans le principe, il avait beaucoup cédé aussi à ce penchant de jeunesse qui est bien une des sources du mauvais réalisme, penchant tout négatif qui, à notre premier contact avec la vie, s'empare plus ou moins de nous tous, parce que tous plus ou moins, dans notre enfance, nous n'avons fait que rêver au gré de nos désirs, penchant irrité qui se venge de ces rêves trompeurs en traitant de mensonge tout ce qui ressemble à un sentiment et en ne voulant plus estimer que le talent de voir juste ce qui est. Et cependant dès cette époque j'aperçois déjà chez M. Ruskin toutes les tendances du moraliste. Tandis que l'influence de son âge, ajoutée à ses besoins intellectuels, le pousse vers un art qui ne vise qu'à rendre compte des faits, l'ensemble de son caractère le porte et l'oblige à évaluer toute œuvre humaine d'après l'état moral qu'elle manifeste. L'effet qu'un tableau peut produire n'est pas ce qui le frappe le plus, ce sont plutôt les facultés qui ont contribué à produire le tableau. Ainsi s'explique pour moi l'origine de sa théorie : elle m'apparaît comme un résultat de ce conflit, comme un effort involontaire pour satisfaire à la fois ses deux instincts sans rien rabattre de l'un ou de l'autre.
Mais tout d'abord qu'est-ce au juste que la vérité dont M. Ruskin est bien près de faire V alpha et Voméya de
l'art? La question avec lui n'est point superflue, car à chaque instant il confond les faits et nos idées des faits, le phénomène extérieur et la pensée qu'il éveille en nous. En parlant des montagnes, qui nous font songer à la brièveté de la vie et à notre néant, aux générations qui ont contemplé avant nous le colosse de granit, et à celles qui le verront encore debout quand nous ne serons plus, il appelle ces réflexions et ces impressions la vérité de la montagne : il les considère comme un pathétique qui fait positivement partie de sa substance. Il est donc bon de se tenir sur ses gardes, et ici en particulier on se méprendrait du tout au tout si l'on supposait que la vérité sur laquelle il insiste fût purement celle du trompe-l'œil, celle qui fait illusion en nous donnant la sensation de la réalité. M. Ruskin n'a que mépris pour ce misérable talent dont la plus haute ambition est de a mettre nos sens en contradiction l'un avec l'autre, de faire dire à nos yeux qu'un objet est rond quand nos doigts disent qu'il est plat, et dont le plus sublime effort est de nous causer un plaisir absolument semblable à celui que nous cause un tour de jonglerie. » Son grand ouvrage tout entier pourrait être considéré comme une ongue polémique contre l'erreur populaire qui ne voit dans la peinture qu'un art d'imitation. La thèse qu'il développe, c'est que la recherche de la vérité d'apparence est précisément ce qui a perdu les peintres du passé, ce qui les a précipités dans toutes les faussetés où ils sont tombés sur le fond des choses, et que la gloire de Turner, comme le principe de son génie, est d'avoir visé plus haut que cette vulgaire ressemblance de superficie.
« Les Salvator, les Claude, les Cuyp et les Poussin, dit-il, avaient parfaitement compris la voie où la peinture (levait s'engager de leur temps pour accomplir un nouveau progrès. Après les penseurs du xiv^ siècle, les dessinateurs du xv^ et les coloristes du xvi% c'était bien du côté des effets de la nature qu'il leur restait à tourner leurs efforts ; mais tandis qu'il eût fallu retracer les mouvements de lumière et d'atmosphère en laissant entrevoir, sous leurs prestiges passagers, le caractère permanent des choses, ils n'ont su rendre les effets qu'en dénaturant les objets. Devant la nature, ils n'avaient d'yeux que pour ce qui pouvait se prêter à une imitation littérale; tout ce qui ne pouvait pas servira faire valoir leur talent d'exécution, ils le regardaient avec une apathie absolue, ou plutôt ils passaient sans le regarder. » Poussin rangé parmi les peintres qui ont trop sacrifié à la vraisemblance! c'est là un de ces écarts comme l'imagination de M. Ruskin s'en permet parfois, un de ces papillons roses qui, pour son œil ébloui, dansent autour du soleil qu'il regarde trop fixement. Cela toutefois n'enlève rien à la solidité de sa plaidoirie contre l'imitation. Entre autres remarques qui demanderaient à ne pas être oubliées, il fait admirablement voir que l'espèce de ressemblance qui trompe l'œil tient purement au relief apparent, et que de la sorte elle est au plus une vérité partielle du plus bas étage, une vérité même qui, avec les moyens limités de notre palette, ne peut être obtenue qu'au détriment des vérités les plus caractéristiques et les plus importantes. D'ailleurs, et ceci est bien plus sérieux, c'est par elle-même que
l'imitation est littéralement le contraire du vrai, en ce sens qu'au lieu de chercher à nous faire connaître l'objet représenté, elle tend à emporter notre pensée loin de lui. « Que l'artiste ait peint le héros ou son cheval, notre jouissance, en tant qu'elle est causée par la perfection du faux-semblant, est exactement la même : nous ne la goûtons qu'en oubliant le héros et sa monture pour considérer exclusivement l'adresse de l'artiste... Vous pouvez envisager des larmes comme l'effet d'un artifice ou d'une douleur, l'un ou l'autre à votre gré, mais l'un et l'autre en même temps, jamais ; si elles vous émerveillent comme un chef-d'œuvre de mimique, elles ne sauraient vous toucher comme un signe de souffrance. »
A aller au fond des choses, on en vient à découvrir que M. Ruskin, malgré ses attaques passionnées contre les Allemands et contre tout idéalisme, n'est lui-même qu'un idéaliste d'une espèce particulière, ou du moins un intellectualiste, si l'on veut bien me passer ce mot. Ce n'est pas seulement du trompe-l'œil qu'il fait bon marché, il ne tient malheureusement guère plus de compte de la vérité d'efïet. La vérité qui le préoccupe, c'est celle qui consiste surtout à rendre les significations des aspects, à faire comprendre tout ce qu'ils peuvent nous apprendre sur les fonctions, les rapports, la nature intrinsèque des choses ; c'est la vérité qui définit à la manière de la science ; qui, s'il est question d'un chêne, tâchera de nous en donner l'idée plutôt que l'impression, je veux dire qui le représentera tel qu'il apparaît à notre intelligence lorsqu'elle l'a conçu et ra-
mené à un ensemble de notions intelligibles^ à certaines formes de feuillage , certains modes de ramification qui sont pour elle les caractères du chêne, ou à des qualités plus spéciales qui caractérisent pour elle ce chêne particulier. En un mot, si M. Ruskin est réaliste, c'est un peu comme le platonicien pour qui les réalités, telles qu'elles nous frappent, sont une ombre vaine, et qui ne lient pour réel que les lois et les types, les essences universelles et perpétuelles dont les réalités sont simplement, aux yeux de la pensée, autant de reproductions passagères.
Du reste, à défaut de précision dans les mots, au moins les instincts de 31. Rtiskia ne sauraient faire doute. Ils sont écrits en gros caractères à chaque ligne delà vaste enquête qu'il a ouverte sur la nature, enquête où il ne tente rien moins que de la suivre dans l'ensemble de ses manifestations et de donner en quelque sorte le vocabulaire des signes dont elle se sert pour nous communiquer ses secrets. Commençant par les faits généraux, il passe tour à tour en revue les vérités de ton, ou les relations que prennent les teintes des objets suivant les diverses conditions de l'atmosphère ; les vérités de couleur, ou la coloration propre des corps et les modifications qu'elle subit sous l'influence de la lumière , de l'ombre, de la perspective aérienne; les vérités de clair-obscur, qui nous donnent l'impression du soleil, et qui, par l'échelle immense de leurs gradations, accusent les variétés infinies des formes, des positions et des distances; les vérités de l'espace, ou l'impression de retendue en tant qu'elle dépend des limites de notre
vue et de la direction du foyer de notre œil. De ces aperçus d'ensemble, il en vient aux éléments partiels du paysage, aux terrains, à la végétation, au ciel, avec ses trois zones de nuages qu'il parcourt l'une après l'autre; à l'eau enfin, ce Protée de la création, auquel il chante d'abord un hymne magnifique, pour l'étudier ensuite à la loupe dans ses incessantes transformations, dans les courbes et les nuances fugitives des ftots, dans les pliénomènes de réflexion dont il démêle patiemment la trame désespérante. A deux reprises l'auteur des Peintres modernes est revenu à cette œuvre d'amour, épelant la nature pour surprendre ses beautés, après l'avoir épelée pour déchiffrer ses vérités, et prodiguant partout les vastes vues et les minutieux détails avec la précision, la sûreté familière, la joyeuse abondance d'un homme qui a vu de ses yeux et qui a passé sa vie à regarder pour sa propre satisfaction sans y être déterminé par aucun dessein. Il serait difficile d'exagérer le prix des observations dont il a ainsi rempli près de trois énormes volumes, car M. Ruskin est loin d'être un simple savant qui ne cherche qu'à connaître. Chez lui, l'œil du lynx est aiguisé encore et dirigé par les indicibles sympathies qui trouvent dans les couleurs et les formes une source de jouissances et d'irrésistibles affections. Et pourtant son point de vue évidemment n'est point celui de l'artiste, de l'homme qui reçoit des aspects une impression directe , et qui s'y arrête ; c'est plutôt celui du poète qui, tout en les sentant, va au delà, et qui se plait surtout aux émotions d'esprit, à ces émotions plus vastes que nous causent non pas précisément les choses mêmes, mais les pen-
sées de tout genre qu'elles évoquent en nous. Il y a chez M. Ruskin du Bacon et du Shakspeare : avant tout, c'est une intelligence très-aclive doublée d'un vif sentiment dramatique. On sent que son bonheur est de scruter toute chose pour se donner la vision des forces qui y sont à l'œuvre, ou qui y laissent deviner l'histoire de leurs prouesses. Le trait important à ses yeux, c'est le trait éloquent, le document qui raconte les cataclysmes du passé, l'indice où se trahissent les puissances qui ont assisté à la naissance de la terre et qui prendront part à sa destruction. Ce qui l'attire et ce qui l'arrête, ce sont les angles et les courbes qui dénotent dans l'arbre la croissance, la résistance et la lutte; ce sont les nuances ou les contours qui manifestent la constitution vivante du nuage, l'action et la production des vents, ou qui entraînent l'esprit à mesurer les gigantesques promontoires et les colossales vallées de ces Himalayas de vapeurs que la pensée ne peut aborder sans épouvante. Une fois au milieu des montagnes, il ne se contente pas de relever les grandes phases des annales de notre globe telles qu'elles sont écrites sur les pics supérieurs, sur les montagnes secondaires et sur les terres d'alluvion; il s'arrête aux moindres épisodes de la divine épopée, aux lignes de stratification et de fêlure qui révèlent la nature individuelle des roches, aux lignes d'éboulement et de projection qui nous montrent la montagne animée de mouvement et parcourant elle aussi la carrière def âges, aux lignes do corrosion et d'arrondissement qui témoignent de l'action constante des eaux et de l'atmosphère.
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Jusqu'où va chez M. Ruskin la puissance d'analyse et jusqu'où il pousse ses exigences envers l'artiste, on peut s'en faire une idée par ce qu'il découvre dans un amas de terre. Le talus, qu'un peintre sans doute se contenterait d'indiquer par quelques touches de hasard, a pour lui une structure et une anatomie aussi arrêtées que celles d'un être organique. A force de l'étudier, il a su y reconnaître des lignes ondoyantes produites par la descente des eaux de pluie , de petits ravins taillés précisément comme ceux des montagnes et dont les pentes ont la même tendance à devenir de plus en plus verticales, des crêtes qui le cèdent à peine à celles des Alpes par la grâce de leurs contours et la netteté de leurs ciselures.
« Pour ma part, s'écrie M. lUiskin, je ne vois point en quoi peut consister la difTérence d'un maître et d'un novice, si ce n'est pas dans l'expression des délicates vérités comnae celles dont je parle. Avoir de la main et peindre de l'herbe ou des ronces avec assez de vraisemblance pour satisfaire l'œil, c'est là un talent qu'une ou deux années d'apprentissage donneraient au premier venu. Mais surprendre dans l'herbe ou dans les ronces ces mystères d'invention et de combinaison par lesquels la nature parle à l'esprit ; retracer la fine cassure et la courbe descendante et l'ombre ondulée du sol, qui s'éboule avec une légèreté et une finesse de doigté qui égalent le tact de la pluie ; découvrir jusque dans les minuties en apparence les plus insignifiantes et les plus méprisables l'opération incessante de la puissance divine qui embellit et glorifie; proclamer enfin toutes ces choses pour les enseigner ù ceux qui ne regardent pas et ne pensent pas; voilà ce qui est vraiment le privilège et la vocation spéciale de l'esprit supérieur; voilà, par conséquent, le devoir particulier qui lui est assigné par la Providence. »
On voit en tout cas que la vérité de M. Ruskin n'a nul rapport avec la véi'ité des réalistes. Son intention n'est point de réformer l'art en le rétrécissant et en lui interdisant toute pensée ; il a une ambition bien autrement puissante et originale, une ambition qui implique au contraire une multitude d'exigences que nul peut-être n'avait jamais senties aussi vivement que lui. Pour la satisfaire, ce n'est point assez que l'artiste ne contredise pas les faits et les lois de l'univers, ce n'est point assez qu'il ait, « comme les maîtres du xv^ siècle et comme les grands Vénitiens, de magnifiques motifs de paysage.» il importe, insiste M Ruskin, de ne pas confondre ces abstractions de Vimagination avec le paysage tel que Tnrner le premier nous l'a révélé, — avec celui qui est une exposition générale et complète de la nature. S'inspirer des cieux ou des montagnes et leur faire des emprunts partiels pour composer d'agréables tableaux, ce n'est point raconter les merveilles de la création. Il faut que l'artiste soit réellement l'historien des phénomènes, le révélateur des énergies cachées, le chantre et le prêtre des gloires de l'œuvre divine; il faut que dans ciiacune de ses productions, comme dans la succession de ses travaux , son but exprès soit d'enseij^ner la nature à l'homme et de la lui faire aimer, de le prendre par toutes ses facultés pour l'amener à elle, pour habituer son cœur et son esprit à y trouver leur plus chère joie et le texte de leurs incessantes méditations. Si M. Ruskin a un tort, c'est d'être insatiable et de ne pas tenir compte de l'impossible : vérités géologiques, botaniques, météorologiques, vérités physiques, physiologiques et hydrau-
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liques, toutes les vérités de la science en un mot, en tant qu'elles se trahissent par les traits- visibles des choses, rentrent dans le domaine qu'il assigne à l'art.
« Chaque herbe, chaque fleur des champs, dit-il, a sa beauté distincie et parfaite ; elle a son hiibilal, son expression, son office parliculier, et l'an le plus élevé est celui qui saisii ce caractère spécifique, qui le développe et qui l'illustre, qui lui donne sa place appropriée dans rensenibie du pavsage, et par là rehausse et rend plus intense la jjrande impression que le labieau est destiné à produire. . Chaque classe de roche, chaque variélé de sol, chaque espèce de nuage doit être étudiée et ren(iue avec une exactitude géologique et météorologique; cela n'importe pas seulement à la vérité du détail, cela est encore plus important poiu- obtenir ce ca actère simple, sérieux et harm'inieux qui distingue retfel d'ensemble des sites naturels. Toute formaiioa géoloiiiqup a ses traits essentiels qui n'appartiennent qu'à elle, ses lignes déterminées de fracture qui donnent naissance à des formes constantes dans les terrains et les rochers, ses végétaux pa ticuliers, parmi lesquels se dessinent encore des dilférences plus particulières par suite des variétés d"élévat'on et de lempéranire. De ces circonstances m^difiantis résulte la mnltipliiité infinie des ordres de p;.ys.iges, dont chacun présente un accord parfait entre ses pai lies... »
Ce sont là l'es conditions bien multiples à remplir, et pourtant M. Ru.skin ne borne pas la ses exigences.
« De ce que toutes ces connaissances spéciales sont nécessaires au peimre, il ne s'ensuit pas qu'el es constituent le peintre, ni qu'un pareil savoir soit précieux en soi et abstraction faite de tout noble but. La même connaissance, qui n'est que méprisable quand elle est recherchée pour d'indignes motifs,
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peut être dans un autre esprit une acquisition de la plus haute valeur et qui porte avec elle l'influence la plus bienfaisante. C'est là ce qui distingue la science du simple botaniste de ce.le de l'artiste OH du poêle. L'un constate les diversités des plantes et des fleurs dans l'intention d'enrichir son herbier, l'autre les considère pour s'en faire un moyen d'expression et d'émotion ; — l'un compte les étamines et donne des noms, après quoi il est content et s'arrête ; — l'autre observe dans la plante tous ses caractères de forme et de couleur, en envisageant chacun de ses attributs comme une donnée parlante : il saisit ses lignes de grâce ou d'énergie, de rigidité ou de repos; il note la faiblesse ou la vigueur, la sérénilé ou le vague de ses teintes ; il remarque ses hahiludis lnca es, si n amour ou sa répugnance pour telle exposition, les conditions qui la font vivre ou périr ; il l'associe dans sa pensée à tous les traita des lieux qu'elle habite et aux opérations des influences nécessaires à sa subsisl.ince. Désormais la flenr est pour lui un èire vivant avec des annales inscrites sur ses ffuilles et des passions palpitant dans ses mouvemenls. Si elle intervient dans le tableau, ce n'est plus comme un simple point de couleur ou comme une étincelle insignifiante de lumière : elle est une voix sortant de la terre, un nouvel accord de la musique de l'àme, une note nécessaire dans l'harmonie de l'œuvre, qui contribue autant à sa tendresse qu'à son élévation, qui ne concourt pas moins à sa grâce qu'à sa vérité. »
C'est dire qu'outre les vérités qui sont du ressort de la science, M. Ruskin (ait rentrer dans la peinture les vérités du poêle, les vérités du philosophe, les vérités de riionime moral et de l'iioniine religieux. Ce qu'il demande en un mot, c'est la réalité commentée, sentie et aitriée par l'àiiie humaine tout entière. Il veut qu'en relatant tout ce que l'œil et Vintelhgence peuvetit con-
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naître de la nature des choses, l'artiste exprime encore tout ce que les choses peuvent révéler à la pensée abstraite qui les questionne sur leurs lois et leurs portées, tout ce qu'elles peuvent suggérer à la conscience qui leur demande des enseignements moraux, tout ce qu'elles peuvent dire au cœur ou à l'imagination qui y cherchent le secret de la vie, le reflet de nos espérances et de nos misères, la révélation de notre destinée.
Mais d'un autre côté, en même temps que M. Ruskin accroît ainsi à l'infini les matériaux de la peinture, il semble prendre à tâche de rétrécir impitoyablement l'usage qu'elle en peut faire. S'il appelle toutes les facultés humaines à concourir aux créations de l'artiste, il exige que chez lui elles ne s'emploient toutes qu'à rendre compte des faits et des valeurs de la réalité. Il ne souffre pas que l'art ait ses romanciers, ses poètes, ses philosophes : toute la pensée, toute la poésie, toute l'imagination ne doivent se traduire que sous la forme do l'histoire. Le seul mot d'invention fait peur à M. Ruskin. Il se plaît à redire que les grands maîtres n'ont été grands qu'en peignant les hommes, les choses et les costumes de leur temps, ce qu'ils avaient sans cesse sous les yeux, et que les meilleures figures de leurs tableaux ne sont que des portraits textuels. Il s'étonne, il ne peut comprendre qu'un artiste dépense son temps et son talent à inventer des sites, lorsque tant de merveilles naturelles, qui dépassent tout ce que le génie humain imaginera jamais, en sont encore à attendre un œil qui les admire et un témoin qui les relate. Bien que, sous l'empire de ses sentiments et d'un second courant
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d'idées, il sache reconnaître le mérite d'une exécution large, la concession chez lui est presque toujours suivie d'une réserve qui revient à dire que, malgré tout, la valeur d'un tableau est strictement eti raison du nombre et de l'Importance des renseignements qu'il nous fournit sur les réalités. De fait, tout ramène M. Ruskin à cette idée de compte rendu, et dès qu'elle reprend possession de lui, il se laisse emportera la retourner, à la développer, à l'épuiser, si bien qu'il en arrive à nier implicitement le second but qu'il attribuait lui-même à l'art , celui d'exprimer aussi l'âme de l'artiste. A l'entendre, c'est au {.dus strict sens du mot qu'il s'agit de caractériser les œuvres de Dieu, d'en l'aire connaître la Jiature intrinsèque avec la totalité des éléments qui en déterminent l'action dans tous les sens. La lâche du peintre n'est pas de définir l'effet produit sur nous, ce qui se trouve dans le reflet défiguré de notre esprit, dans celte image toute composée de lacunes et d'erreurs qui ne résultent que de nos incompétences; elle est de montrer ce que la chose extérieure renferme vraiment, ce qui, en dehors de nous, la différencie de toutes les autres choses. M. Ruskin va même jusqu'à faire intervenir Locke et sa fameuse distinction entre les trois ordres de qualités qui existent dans les corps, à savoir : les qualités primaires, qui appartiennent tout entières à l'objet, comme le volume, la configuration, le nombre des parties, etc. ; — les (jualités sensibles, comme le parfum et la chaleur, c'est-à dire les influences que les corps exercent sur nos sens ; — enfin les autres propriétés par lesquelles ils peuvent modifier d'autres corps. Or, ajoute
M. Ruskin, puisque le but de la peinture est de caractériser les réalités en elles-mênies, il est évident que les qualités qui appartiennent tout entières à l'objet doivent passer avant celles qui dépendent autant de nos propres organes que de la nature de l'objet. Donc la couleur n'est qu'une vérité secondaire, donc toutes les magies analogues au parfum de la fleur, c'est-à dire, tout le côté émouvant des choses, tout ce qu'elles o»it de puissances pour nous enivrer, est justement ce qui a le moins d'importance pour le peintre.
Une pareille logique ressemble à de la colère, et ses excès sont d'autant plus frappants qu'en réalite M. Ruskin est vivement attiré par la couleur. Il ne lui a pas seulement rendu plus tard un chaleureux hommage, il n'en parle jamais sans trouver de ces mots qui ne peuvent êlre suspects, tant ils vont droit au cœur et au charme de ses plus insaisissab'es effets. Seulement il est une concession à laquelle M. Rnskin ne saurait se résigner. Si large qu'd fasse la part de l'imagination pour ce qui touche aux pensées abstraites et aux sentiments moraux, il ne veut pas admettre que la peinture soit en partie une création, en partie une re/o^ww,(|uelle soit non pas uniquement un compte rendu des œuvres de la nature et des pensées de l'homme à leur égard, mais encore un art comme la musiipie, une production humaine dans toute la force du terme, c'est-à-dire un acte fécond de l'imagination qui tire de l'homme même des combinaisons faites pour l'homme, des combinaisons aussi inconnues à la nature que les harmonies du musicien , et dont la valeur dépend, non plus du rapport qu'elles peuvent avoir
avec les réalités extérieures, mais du rapport qu'elles ont avec les lois et les sens.ibilités de notre propre nature. Il -n'en a pas tallu davantage pour acculer iM. Ruskiii à d'insurmontables dilficultés. Pour s'explljuer le prestige que les {grands coloristes exercent sur lui par ces qualités toutes musicales, il est réduit aux causes surnaturelles d'une myiliologie allégorique. Il est forcé de voir dans chaque teinte et chaque combinaison de teintes le symbole terrestre eu plutôt l'incarnation mystique d'une qualité morale qui est belle de sa beauté spirituelle et qui prête à son emblème la pui>;sance qu'elle a sur notre esprit. Les couleurs en échicpiier du moyen àg^', l^-s l)lason?; gotbi(jues avec leurs masses de ronge et de bleu qui se relient en s'entre pénétrant l'une l'autre sont pour lui le type de la grande loi de fraternité qui associe les peuples et les individus par la différence même de leurs facultés. Que dis-je? Il y retrouve avec effroi un exen?,ple et une preuve du décret divin auquel l'humanité doit son rédempteur, son Dieu-honmie (|ui a uni en lui les deux natures pour nous apprendre a les réconcilier aussi en nous. Ou bien c'e-t un Titien du Louvre qui lui a causé une impre.ssion .solennelle par ses amplt'urs et ses coniraotes de couleur, et il ne peut s'en rendre compte qu'en Httribuant cet ascendant a je ne .sais quelle intention philosophique « qui a su expiimer tout un système de théologie dogmati(|ue dans une rangée de dos d'évéques. »
En attendant, il ra'sonne toujours comme si les effets d\i coloriste ne pouvaient avoir de mérite que par l'idée (ju'ds donnent de la nature, comme s'ils ne pouvaient
être liarmonieux que parce qu'ils rapprochent seulement les mêmes teintes qui dans un paysage ont pu se produire à la fois par suite des lois de la lumière, parce qu'ils expriment justement les relations par lesquelles les colorations d'un ensemble d'objets concourent à révéler l'influence d'un même état atmosphérique. Toujours il aboutit dans ses axiomes à représenter la couleur comme une simple science, à nous laisser l'idée qu'elle est purement le talent de rendre avec nos matériaux les teintes difficiles de la nature, — et en dépit de ses yeux il reste fidèle à son système en vantant la palette des préraphaélites, de ces jeunes artistes anglais qui , entre tous les peintres peut-être , ont le plus tiraillé l'œil par l'ensemble de leurs tons, quoiqu'ils aient certainement excellé à reproduire certaines finesses et certaines vivacités des couleurs locales. Mais c'est l'instinct de M. Ruskin de tout braver : dans l'incroyable audace de son idée fixe, il en vient à écrire textuellement que le génie coloriste surtout a pour condition la plus stricte véracité, que s'il est encore possible de conserver quelque mérite de forme en s'écartant de la réalité, la moindre infidélité au vrai sous le rapport de la couleur est infailliblement mortelle. Autant vaudrait soutenir en musique que l'unique valeur, Punique but d'une mélodie est de reproduire le rhythme d'un sentiment, la manière dont il se scande en nous, et qu'en conséquence le morceau le plus mélodieux est celui qui nous donne la plus exacte idée du mouvement de la joie ou de la colère , lors même qu'il n'aurait nulle mélodie comme ensemble de sons perçus par notre
oreille et notre esprit, — Et en vérité il y a plus qu'une analogie, il y a identité complète entre cette piiilosophie et celle de M. Ruskin. Il loue Turner de sacrifier au besoin les accords de son tableau pour mieux indiquer les notes partielles d'un accord qui l'a frappé dans la réalité. Dans une sorte de prosopopée, du reste si belle que l'erreur de jugement disparaît sous les gerbes de feu de la poésie, il nous montre le grand artiste suivant de son mieux la nature, montant en quelque sorte au sommet de la montagne pour se rapprocher de ses splendeurs, et là, les bras tendus vers elles, s'écriant avec désespoir : « Ce n'est pas ma faute si je ne puis saisir le soleil, ce n'est pas ma faute si je ne puis transporter sur ma toile le divin éclat qui pénétrait toutes les teintes du ciel et de la terre, et qui les ramenait à une magnifique harmonie! iVIon rôle était d'admirer et de témoigner, de vous dire fidèlement : Il y avait cette note, puis cette note, puis cette autre. Que votre imagination lasse le reste! J'aurais menti, si au lieu de l'inetfable effet , je m'étais permis de composer une autre harmonie. »
Je n'entrerai pas longuement dans l'application que M. Ruskin a faite plus tard de ces idées à la grande peinture. Je dois seulement faire remarquer que les vraisemblances et les convenances qui distinguent Raphaël des peintres primitifs n'ont rien de commun avec l'exactitude historique que M. Ruskin entend glorifier. C'est au contraire à Raphaël, « à l'artiste qui, en peignant son Parnasse présidé par Apollon, écrivait sur les murs même du Vatican l'apostasie religieuse de la peinture ;), qu'il fait commencer la révolution qui a détrôné Vart de
la vérité pour le remplacer par Vart des poses et du beau mensonge. Les peintres du moymâge, remarque-t-il, n'avaient visé qu'à raconter les événements comme ils s'étaient passés, et leurs symboles conveiitioimels étaient une preuve de plus de leur véracité. Le meilleur moyen pour eux était celui qui expliquait le mieux ce qu'ils croyaient vrai à l'égard des faits et des objets,
« Du moment au contraire, ajoute récrivain, ou la seule ambition des peintres fut de déployer leur savoir-faiie, de se montrer experts dans la science de Tanatomie, du clair-obscur et de la perspective; du moment où ils commencèrent à se servir de leur sujet pour faire valoir leur exécution, au lieu d'employer leur exécution à faire valoir leur sujet, il était naturel qu'ils dédaignassent les brillants enfantillages de la peinture primitive, ses ornements d'or bien brunis, ses couleurs vives soigneusement étendues en teintes plaies. Ils n'avaient plus d'émotion religieuse à exprimer; ils pouvaient penser froidement 5 la madone comme à un admirable prétexte pour introduire des ombres transparentes et de doctes raccourcis... Ils pouvaient la concevoir, même dans son agonie maternelle, avec un discernement académique, esquisser d'abord son squelette, le revéïir avec la sévérité de la science des muscles de la douleur, puis jeter sur la nudité de sa désolation la grâce d'une draperie antique, et compléter par l'éclat étudié des larmes et par une pâl ur finement peinte le type parfait de la Mater dolorosa. — Avec une manière aussi scientifique d'élaborer un sujet, il fallait bien que l'artiste eûi aussi plus de respect pour la vraisemblance. Il le fallait précisément pour qu'il pût faire ressortir tout son talent. Les convenances, V expression, Vumté historique et toutes les autres décenres devinrent donc pour le peintre des obligations du même genre et au même litre que la pureté de ses huiles et
la justesse de sa perspective On lui r>'péta que la figure du Christ devait être digne, celle des apôtres expressive, celle de la Vierge pu^îcytie, et celle des enfants 2nnoce"i^, et confornu^menl aux nouvciuix canons les peintres se mirent à fal)riqiier des combinaisons de sul)limité apostolique, de douceur virginale et de sirnplicit(* enfantine qui, par cela seul qu'elles étaient exemples des bizarres imperfections et des flagrantes conlra>li(ti<ins de l'ancien art, furent accepiées comme des choses vraies, comme une relaiion autlieulique des événements religi ux... Or, les cartons de Riipliaël, pas plus qu'aucune autre produrtion de l'époque, n'étaient aucunement des relati'ms histori(|ues, et ils ne cherchaient pas même à relater aucun fait réel ou seulement possible ; ils étaient dans toute la force du terme des compositions, des agencements à froid rie beaux dehors et de grâces spécieuses suivnnt des formules académiques...
» L'art historique et le genre religieux, loin d être épuisés, n'ont pas seulement commenté à exister... Moïse n'a jamais été peini, Elisée ne la jamais été, t>avid non plus, si ce n'est comme un florissant joiiveneeati, héboiali jamais. Gédétm jamais, Isaïe jamais. De robustes personnages en cuirasse ou des vieillards à barbe flottante, le lecteur peut s'en rappeler plus d'un qui. dans son catalogue du Louvre ou des Ufpzii. se donnaient pour des David et des Vloïse; n)ais s'imagine-i-il que. si ces peiniures eussent le moins du mon le mis son esjjril en présence de ces hommes ei de leurs actes, il aurait pu ensuite, comme il Ta fait, .sans aucune impression de peine ou de .surprise, passer au tableau voisin, proliablenieni à une Diane flanquée de son Actéon, on à l'Amour en compagnie des Grâces, ou à quelque querelle de jeu dans un tripot? »
On sent à (\w] prix M. Rtiskin met la palm^^ qu'il tious reste à conquérir. Jusqu'ici les peintres n'onl songe qu'à
être des peintres, et leurs pensées se sont concentrées sur les formes et les couleurs. Désormais il s'agit avant tout pour eux de devenir des historiens, de s'appliquer à remplir la tâche de l'histoire écrite en joignant à leur éducation d'artiste les éludes et les facultés de l'annaliste. L'art historique, commele comprend M. Ruskin, ce serait l'obligation pour le peintre de donner l'heure précise et la scène exacte de chaque événement, de combiner les groupes et les lignes du tableau en vue de faire connaître les vrais acteurs qui y ont pris part et le rôle que chacun y a joué, d'écrire sur leurs traits le vrai caractère et les vrais mobiles qui ont déterminé leurs actes. Ce serait enfin l'obligation de représenter les faits humains de telle sorte que l'image pût révéler à l'historien , à l'homme d'État, au moraliste tout ce que les faits euxmêmes auraient été susceptibles de leur apprendre, absolument comme le paysagiste devrait retracer un site de telle façon que le géologue et le botaniste pussent, d'après le tableau, décrire en toute sûreté la constitution géologique des terrains et les divers caractères de la végétation.
A tout cela, il n'y a qu'une réponse à faire : le rôle que M. Ruskin a conçu pour la peinture peut être en soi une belle et noble fonction, une fonction qui rendrait de précieux services si elle était possible, mais elle a le le tort de n'être pas possible. C'est un idéal qui ne saurait pas plus se réaliser que celui d'une musique qui , tout en nous remuant comme le peuvent faire des combinaisons harmoniques de sons, trouverait en même temps moyen de nous instruire comme la parole d'un
professeur. Il faut oser le dire en bravant les fausses interprétations : jamais la vérité, dans le seus usuel du mot , ne sera le but de l'art; jamais la valeur qu'un tableau pourra posséder comme moyen de nous faire connaître la nature des réalités, n'aura rien de commun avec sa valeur comme œuvre d'art. La vérité, prenons-y garde, n'est point l'élément pictorial de la peinture; elle est au contraire le côté par lequel les tableaux s'adressent à l'intelligence ordinaire, à toutes les facultés générales que l'artiste partage avec les autres hommes , mais qui ne sont point son âme d'artiste, qui ne sont point la partie de l'êtreniumain dont il s'engage, en prenant une palette, à devenir l'organe. Qu'il nous apprenne à mieux voir en voyant lui-même mieux que nous , c'est là autant de gagné, tant qu'il nous rend ce service sans manquer à sa tâche spéciale; qu'il soit tenu, suivant les temps, suivant le nombre et la précision des connaissances de détail dont se compose l'idée familière que son public se fait des choses, à mettre dans ses images plus ou moins d'exactitude scientifique, c'est là si l'on veut son devoir négatif. 11 importe qu'il ne choque pas l'intelligence afin qu'elle ne vienne pas troubler par ses protestations la jouissance des autres instincts qu'il est appelé à satisfaire. Mais quant à évaluer son mérite d'artiste d'après l'instruction qu'il nous transmet, quant à vouloir qu'il se propose précisément de rectifier et de compléter nos idées, rien ne saurait être plus faux et plus funeste. Et cela pour deux raisons principales : la première, c'est que, si ses productions sont des leçons d'observation, l'effort qu'elles exigeront
|)our être comprises ne permeilra plus au spectateur d'être emn; la seroiide, qui est encore plus grave, c'est que le peintre lui-même, s'il est dominé par le parti pris d'enseigner, ne pourra plus être inspiré par ses émotions. C'est la tâche du savant et du moraliste de nous guérir de nos ignorances et de nos défauts; ce n'est point celle de l'aitiste, pas plus que ce n'est son rôle de t)Ous appren'Ire la métallurgie quand il a occasion de peindre une usine, pas plus que ce n'est l'affaire du piédicateur de réfuter nos erreurs sur la chimie quand il prononce l'oraison funèbre d^in chimiste.
S'ensuit-il donc que le but de l'art soit le mensonge? Eh ! nullement. En pnrlant sans cesse de l'idée qu'il n'existe que deux genres possibles de peinture, l'un qui représente les choses absolument comme elles sont, et l'autre qui les représente comme elles ne sont pas, M. Ruskin nous emprisonne dans un dilemme tout gratuit. R. présenter les choses comme elles sont, ce sont là des mots qui peuvent avoir tant de significations qu'ils n'en ont aucune. Si l'on veut dire comme elles sont en elles-mêm's, il n'y a que Dieu qui puisse connaître cette vérité absolue en dehors de laquehe il ne reste que le mensonge; mais pour nous, qui vivons dans le temps, et qui voyons seulement comme dans un miroir, qui avons cinq sens et je ne sais combien d'orj^anes moraux que nous sonmies forcés de contrôler et de compléter l'un par l'autre, il existe une multitude de vérités différentes. Il y a la vérité de l'odorat, pour qui les choses ne sont qu'une odeur ; il y a celle de l'œil, l'our qui elles sont une apparence; celle de l'intelligence, pour qui elles
sont une idée; celle du sentiment, pour qui elles sont une impression, — et j'en omets bit^n d'autres : la vériié de l'inia^inatior», la vérité de la coiisci<nce, la vérité de l'émotion poétique, etc. Laquelle demande-t-on? Par rapport à quoi le peintre doit-il représenter la manière d'être des objets? là est toute l'esthétique; et faute de s'adresser celte question, M. Rnskin arrive à un résultat fort op|)Osé à ce qu'il suppose. Il croit plaider pour le vrai contre le faux, et en réalité il ne plaide que pour la vérité intellectuelle contre la vérité du sentiment; il tend à chasser de l'art la vérité qui est celle de l'art |)Our lui en imposer une qui est purement celle de la science.
A la science, dirai-je à peu près comme Word »worth, appartiemient les faits, à l'art appartiennent les sentiments ; tout ce qui nous donne l'intelligence d'une chose est de la prose, tout ce qui nous eu donne l'impression est de la poésie. En d'autres termes, nous allons vers la science quand nous chiTchons à nous dégager de nos émotions personnelles pour concevoir ce que sont hors de nous les objets; nous allons vers la poésie et l'art quand c'est noire émotion qui prend le dessus, et qu'elle nous donne surtout conscience des mobiles de notre propre nature que les choses ont mis en jeu. Et il est vain de rêver entre ces deux vérités une union impossible; il est vain, parce qu'on les aime toutes deux, de vouloir qu'une œuvre définisse comme la science et soit émue comme la po»^sie. Descendons au fond de notre âme, dans le laboratoire obscur de nos conceptions, et nous verrons bien vite que la disposition qui nous rend artistes, quand elle est habituelle chez nous, ou qui à cer-
tains moments nous donne la seconde vue de l'artiste, consiste précisément à échapper à fempire de notre intelligence, à devenir un homme qui ne juge plus, qui n'aperçoit plus les choses par les idées que son esprit peut s'en former, mais qui a seulement conscience d'un trouble et d'une ivresse inexpliqués, comme s'il sentait passer sur lui le souffle des puissances, des grâces et des dominations cachées sous l'enveloppe des réalités. Notre intelligence ne conçoit qu'en divisant, en étudiant l'objet fragment par fragment, en extrayant de plusieurs impressions successives tout ce qui nous semble un renseignement sur le fait extérieur, et en se bâtissant ainsi pièce à pièce une définition composée lie petites définitions partielles. Quand c'est elle qui règne en nous, l'oiseau de paradis nous apparaît comme un petit animal à longue queue, comme un chaotique assemblage de formes géométriques, de nombres, de couleurs et d'autres formules. L'inspiration de l'art, c'est l'émotion dont l'étincelle électrique fond soudain dans notre esprit tous ces éléments distincts pour replacer devant nous la charmante créature dans sa vivante unité ; la vérité de l'art, c'est la conception ou la mémoire du sentiment, qui est le contraire même de la conception ou la mémoire du jugement : c'est l'intuition totale et soudaine de l'objet comme il m'apparaît quand d'oeil que j'étais je deviens un instrument sonore; c'est mon impression directe de l'objet, tel qu'il me frappe quand je le rencontre dans sa léalilé, alors que je ne l'ai point encore analysé, et que delà sorte il s'offre à moi comme un tout compacte qui agit mystérieusement et simultanément sur moi par
toutes ses parties, par toutes les propriétés, encore confuses et indéfinies, qu'il possède pour m'alîecter.
Il ne s'agit donc pas plus pour l'artiste de nous faire connaître la nature des œuvres de Dieu que de les représenter comme elles n.e sont pas ; il n'est pas plus question pour l'art d'être un compte rendu de tout ce qui est que de s'en tenir exclusivement au beau. Le beau, ou du moins ce qu'on a désigné sous ce nom, n'est pas autre chose que l'agréable, que la petite catégorie des objets qui ont le privilège de causer une impression où domine le plaisir. Et ce n'est là qu'une des octaves de l'immense clavier de l'art. Le triste, le terrible, l'étrange, et jusqu'au laid lui appartiennent au même litre que le gracieux, l'élégant ou l'admirable. Il embrasse toutes les valeui's émouvantes, toutes les espèces de qualités par lesquelles les choses réelles ou concevables sont susceptibles d'exercer sur nous un attrait ou une répulsion, et par là de déterminer en nous une affection.
Quant aux arts plastiques en particulier, peinture et sculpture, ils ont plus spécialement affaire à celles de ces valeurs qui sont intimement liées aux formes et aux couleurs, à celles qui sont surtout plastiques plutôt qu'abstraites, ce qui ne veut pas dire toutefois qu'ils n'aient commerce qu'avec les formes matérielles et avec les sensations où la pensée n'entre pour rien. Par valeurs plastiques, j'entends des valeurs essentiellement complexes, essentiellement composées d'éléments intellectuels, poéti(iues et pathétiques ; j'entends toutes ces émotions, aux trois quarts morales, que nous ressentons sous l'influence immédiate des lignes et des couleurs.
Ainsi l'impression qu'éveiile en nous la physionomie d'un lion me, impression plus ou moins mêlée de jugements, d'affections et de visions d'ima^inalion, est strictement plastique tant que ces sentiments et ces idées ont jailli spontanément à l'aspect du visage rencontré par nos yeux, et tant qu'ils restent pour nous comme enveloppés dans le souvenir et l'image «le ses traits; mais dès qu'il y a intervention d'une réflexion qui coupe court à l'émotion, dëi que nous examinons les traits pour les intei prêter, nous sortons de la vérité plastique Notre esprit n'a plus alors devant lui que son interprétation abstraite, et, bien que nous puissions encore élrt poëte, si l'idée que les formes visibles nous ont fait concevoir met de nouveau en jeu notre sensibilité, cependant nous ne sommes plus dans la poésie des aspects, nous ne sommes plus peintre.
Ainsi compris, l'ait est le complément aussi bien que l'aniipode (le la science; et de ses attributions résultent ses limites comme ses libertés. Les pensées pariiculières qu'il doit exprimer sont des vérités ; seulement toutes les vérités ne sont pas des valeurs plastiques ni par conséquent des sujets de tableaux. Il n'importe d'ailleurs que l'artiste s'écarte de la vérité analytique, que son œuvre soit impropre à faire connaître exactement ce que l'intelligence peut disceiner dans l'objet; — par rapport au but (le 1 art, il est vrai quand il nous affecte comme l'objet l'a affecté. 11 l'est, et il a payé toute sa dette quand il a su créer une image qui, par ses moyens à elle et même par des moyens autres (|ue ceux de la nature, parvient à rendre sensible pour nous la qualité émou-
vante de la nature. Remarquons en passant que cette liberté n'a rien de commun avec la sotte prétention d'embellir les œuvres de Dieu. Toute réalité a sou caractère plastique qui lui est pro[jre. Elle peut se révéler à nos ifisiincts d'artiste par une torme d'impression qui l'individualise entre toutes les autres réalités, absolument comme chaque substance, si notre odorat était assez délicat, aurait pour lui une odeur distincte. Prêter, comme on le dit à un objet une beauté idéale, c'est prouver seulement qu'on ne l'a pas senti ; c'est manquer au devoir de l'art, qui est de découvrir la valeur propre de chaque chose.
Or, entre les mains de M. Ruskin, que deviennent les libertés et les limites? que devient l'iudividualié du rôle de l'artiste? Avec son parti pris d'envisager les tableaux au seul point de vue de leur signiticaiion, il déplace complètement le centre de la peinture, il en étend, et du même coup il en rétrécit immodérément le domaine. Tout d'abord il la pousse hors de ses terres en lui attribuant les fonctions de la poésie, de l'histoire, de la science; et par ces conquêtes illusoires auxquelles il la convie, d l'expose seulement à pcrdie ses États héréditaires; car toutes les vanités qu'il met en tête du peintre, pour l'exciter à rechercher des vérités d'analyse et à tâcher de rendre des pensées abstraites que la parole exprimera toujours mieux que le pinceau ne sont réellement bonnes (|u'à le détourner des voies où la peinture déploie sa propre supériorité. D'un autre côté, il enlève à l'art la moitié de sa sphère légitime en lui contestant le droit d'imaginer aussi bien (pie de relater, en lui refu-
sant le privilège du romancier qui invente des fictions précisément pour mieux exposer ses vrais sentiments sur la vie. C'est une loi divine que toute faculté a son activité et sa passiveté. Notre intelligence, en même temps qu'elle perçoit, est capable de concevoir ; notre volonté, si elle subit des influences, prend également des résolutions ; notre conscience, outre qu'elle approuve et blâme, se fait aussi des idées de bien et de mal. 11 en est ainsi de nos facultés plastiques : elles ne sont pas uniquement un organe qui sent et voit des formes ou des beautés, elles ont aussi leurs affections et leurs conceptions, leurs désirs et leurs rêves qui demandent à s'exprimer, et qui sont même la source des plus nobles et des plus puissantes créations. Non pas que l'œuvre idéale vaille mieux en soi que l'œuvre de Dieu : elle serait très-mauvaise, si elle devait exister comme réalité sur la terre; mais elle vaut mieux que la réalité, elle est mille fois plus vraie et plus éloquente comme manifestation de nos sympathies propres et comme moyen de toucher les mêmes fibres chez nos semblables. — Bien plus, ce n'est pas seulement l'art d'imagination proprement dit, c'est aussi l'art réel, le plus réel où nous puissions atteindre, que les principes de M. Ruskin rendraient impossible. Une chose est là sous mes yeux et elle me fait éprouver un attrait ou une répulsion d'abord indéfinie; aussitôt je me retourne sur moi-même pour me demander ce que j'ai éprouvé, ou plutôt c'est la corde touchée en moi, c'est la sensibilité charmée ou choquée par l'objet, qui cherche elle-même à se connaître, et qui pour cela se met à rêver tout haut son rêve, à nommer
l'idéal de qualité qui répond à son aspiration. Quand je dis qu'une fleur est belle ou que mon chien est fidèle, c'est comme si je disais : « Je ne sais pas ce qu'est en soi la réalité que je vois; mais je sais que j'y sens quelque chose qui attire en moi l'instinct dont le propre est d'aimer ce que j'appelle la beauté ou la fidélité. » Que je peigne ou que je parle, je suis soumis aux mêmes nécessités : je parle d'un objet en employant des mots qui ne représentent que des êtres de raison , des notions abstraites de genre et de qualité ; je peins en exprimant, non pas l'objet, mais les notions de formes et de couleurs qu'il a éveillées en moi.
En dernier terme, au bout de ces principes du gradué d'Oxford, nous avons une théorie de l'art qui aspire surtout à ravaler l'élément plastique. Partant d'une remarque très-juste de Reynolds, « qu'il faut soigneusement dislinguef chez le peintre les mérites qu'il a en propre comme peintre de ceux qu'il peut avoir en commun avec tous les hommes d intelligence », M. Ruskin l'interprète de manière à en conclure que toutes les qualités et les ditlicnltés qui distinguent la peinture de la parole sont purement le langage et la grammaire de l'artiste, et que celui qui a appris tout ce que l'on considère d'ordinaire comme la somme de l'art, n'est pas plus près pour cela d'être un grand artiste qu'on n'est près d'être uti grand poète pour s'être rendu maître de la grammaire et de la prosodie. Bref, il ne veut pas qu'il existe des idées plasti(iues, comme il existe des moyens plastiques d'expression; il nie(|ue la peinture ait pour but d'énoncer dans une langue à part des faits d'ànie à part, des con-
ceptions et des émotions d'un autre ordre que nos sentiments moraux et nos jugements intellectuels. Ajoutons à cela toutes les circonstances aggravantes de prf'méditation et de récidive. Froidement et dogmatiquement, il affirme que la tableau doit être jugé comme le livre, que l'œuvre d'art ne peut avoir de mtriteque par les mêmes, pensées et les mêmes qualiiés qui lont le prix de la littérature, que le peintre enfin ne saurait être éininent comme peintre qu'en se montrant éniinent cT)mme penseur, comme poète, c'est-à-dire en faisant preuve par ses couleurs des mêmes supériorités d'esprit qu'on peut avoir sans être peintre le moins du monde. « Le meilleur tableau, écrit-il, est celui qui renferme le plus d'idées et les idées les plus hautes, » à quoi il ajoute comme commentaire que « les plus hautes idées sont celles qui tiennent le moins à la forme qui les revêt, et que la dignité d'une peinture, comme l'honneur dont elle est digne s'élèvent exactement dans la même mesure où les conceptions qu'elle traduit en images sont indépendantes de la langue des images. »
Ainsi, à ses yeux, si la Construction de Carthage par Turner est une œuvre de génie, c'est parce que le peintre a eu l'idée de représenter au premier plan im groupe d'enfants s'aniusant à faire voguer de petits bateaux. « Le choix exquis de cet épisode, comme moyen d'indiquer le génie maritime d'où devait sortir la grandeur future de la nouvelle cité, e.^t une pensée qui n'eût rien perdu à être écrite, qui n'a i ien à faire avec les techmcismes de l'art. Quelques mots l'auraient transmise à l'esprit aussi complètement que la représentation la plus achevée du
pinceau. Une pareille pensée est quelque chose de bien supérieur à tout art : c'est de la poésie épique du plus haut ordre. » De même, eu analysant une sainte Famille de Tintoret, le trait auquel M. Ruskin reconnaît le grand maître, c'est un mur en ruines el un commencement de bâtisse au moyen desquels l'artiste fait symboliquem^^nt comprendre que la nativité du Christ était la fin de l'économie juive et l'avéuement de la nouvelle alliance. Dans une antre composition du même Vénitien, une Crvci/îxion, M. R iskin voit un chef-d'œuvre de peinture parce que l'auteur a su, par un incident en apparence insignifiant, par l'introduction d'un âne broutant des palmes à l'arrière-plnn du Calvaire, expriuier l'idée profonde que c'était le matérialisme juif, avec son attente d'un Messie tout temporel et avec Im déception de ses espérances lors de l'entrée à Jérusalem, qui avait été la cause de la haine déchaînée contre le Sauveur, et par là de sa mort.
Si cette esthétique était vraie, il ne resterait plus aux peintres qu'à briser leurs brosses pour prendre la plume ; et l'on se demande vraiment comment un homme qui n'estime dans la peinture que les pensées les plus abstraites et les plus indépendantes des formes et des couleurs, elles que la littérature énonce avec mille fois plus d'éloquence, a pu consacrer tant de temps à s'occuper de tahh-aux. Chez nons aussi, quoique nos artistes inclinent plutôt vers la superstition contraire, vers le métier et les méthodes de style, nous avons souvent vu les livres et les journaux flemanderaux peint' es des idées, encore des idées. De fait, c'est là une vieille doctrine, qui au
132 L'ESTHÉllnlE ANGLAISE.
fond n'est que réteriielle conspiration des esprits littéraires pour obliger tyranniquementles natures plastiques h travailler au profit de leurs seuls goûts à eux. De la part (les écrivains qui se laissent aller à parler des tableaux sans être capables de goûter et de discerner les qualités et les intentions particulières de ces sortes d'oeuvres, rien de plus facile à expliquer; mais de la part d'un homme aussi bien doué que M. Ruskin, une telle hallucination serait tout à fait incompréhensible si l'on ne savait que les Albert Dùrer^ les Hogarth et en général les artistes du nord l'ont plus ou moins partagée. Ne serait-ce pas là un trait de race ? Cela ne viendrait-il pas de ce que l'homme du nord, si fortes que soient ses impressions, se laisse moins facilement déposséder de ses diverses facultés, et que de la sorte son imagination et son sens des couleurs parviennent rarement à faire taire ses besoins intellectuels ? Dans notre monde, le mal sort du bien, comme le bien sort du mal. Qui sait si le don de l'unicé harmonieuse, que les Grecs possédaient à un si haut point, ne leur venait pas d'une incontinence ou d'une faiblesse d'esprit qui les rendait incapables d'avoir plus d'une préoccupation à la fois. Pour ma part, il me semble, en etfet, que c'e.-t bien la qualité contraire qui expose la pensée des peintres anglais à se compliquer outre mesure, et à rester à mi-chemin entre la science et l'art. En tout cas, les écoles anglaise et allemande, aussi bien que Hogarth et Durer, — et je pourrais ajouter même Léonard de Vinci, — nous offrent des exemples évidents de l'erreur dont M. Ruskin s'est fait l'avocat, et des conséquences pratiques qu'elle entraîne. Avec ces réflexions intempes-
tives et ces pensées abstraites qui viennent se jeter à la traverse de l'inspiration, l'œuvre ne peut devenir franeliement et purement une expression du sentiment plastique. Une partie des éléments du tableau est employée comme des lettres pour exprimer des idées, et l'effet d'ensemble est plus ou moins détruit; l'imagination bégaye au milieu d'une multitude d'intentions secondaires ; elle s'amoindrit dans des (ormes minutieusement expressives. Bien heureux quand l'œuvre ne devient pas une sorte de rébus, un ingénieux hiéroglyphe, car c'est laque mène tout droit la monomanie des significations philosophiques. Si sincère et si sérieuse que soit la conviction ou l'émotion que l'on voudrait faire passer dans l'àme du spectateur, il suffit que l'on veuille dire par des couleurs ce que les couleurs se refusent à dire, pour que l'on soit condamné comme peintre à n'être qu'un bel esprit, un inventeur de subterfuges et d'images à double entente. Le résultat où l'on aboutit, c'est de peindre spirituellement une toile d'araignée sur la bouche d'un tronc d'église pour dénoncer et flétrir la dureté de cœur qui a oublié l'aumône ; c'est de témoigner contre le vice et de glorifier la vertu, en ('(îrivant leur histoire, comme le fait Hogarth, avec des affiches posées sur wn mur, des lettres tombées à terre, et des flacons étiquetés poison.
tllLSAND.