CRITIQUE DE L'OEUVRE DE RISKIN
qui est comme le génie d'aimer, de nous intéresser à tout, de découvrir, à force de nous oublier, la beauté et le côté frappant de chaque chose. Celui qui se renferme en luimême pour rêver d'après ses goiJts des types de perfection idéale, celui qui s'exalte le plus en imagination à l'idée de l'admiration que lui aurait causée Gincinnatus ou des transports qu'il éprouverait devant les montagnes de la Suisse, n'est certainement pas l'homme qui sait le mieux rendre justice aux qualités de ses amis, ou tirer des campagnes et des buissons qui entourent sa demeure le contentement et les inspirations qu'ils pourraient fournir, — et ce n'est pas lui non plus qui sera le plus grand artiste. Que trouvons-nous encore sous la tendance de M. Ruskin à confondre le domaine du peintre avec celui de l'écrivain ? Un sentiment non moins juste de la solidarité qui relie toutes nos facultés, un immense désir de vivifier l'art en le rattachant lu mouvement de nos pensées et en lui prêtant la pasion de notre nature morale , une profonde perception urtout de l'influence que les qualités et les défauts du aractère exercent sur les œuvres de la main, sur le ta- )leau du peintre ou le clou que fabrique l'ouvrier. Et '/est ici surtout que M. Ruskin a été novateur et mérite l'être écouté. Si l'on me demandait ce qui restera de ses dées, je répondrais sans hésiter : il en restera ce qu'elles nt vraiment ajouté à nos lumières ; il en restera ce u'elles nous ont appris sur la morale de Vart. La morale de l'art, voilà d'un mot ce que l'esthétique uropéenne doit à l'Angleterre ; et la meilleure gloire de [, Ruskin est d'avoir beaucoup fait pour fonder cette
science inconnue. A cliaque instant je suis stupéfait, en lisant Tiotre littérature populaire, de la manière dont on y parle de la morale. On dirait que ce mot-là, dans notre vocabulaire, est devenu synonyme de niaiserie, ou en tout cas qu'il signifie seulement, pour les critiques, un certain genre littéraire comme l'idylle ou les contes d'enfants, une espèce de produit industriel que l'on entreprend de fournir à certains consommateurs, et décidément le plus infime de tous les produits, celui qui est le moins favorable au génie. En dehors de cela, qu'estce que la morale, et qu'a-t-elle à faire avec Tart? Nos meilleurs oracles se piquent de ne pas le soupçonner, et depuis plusieurs siècles déjà nous appliquons consciencieusement cette philosophie. Nous vivons sur une religion — car c'en est une — qui fait de la science le principe de tout bien, de Tignorance le principe de tout mal, et qui ne promet le salut que par le jugement, par le talent de concevoir les moyens appropriés aux tins. Nous croyons que, dans toutes les directions de l'activité humaine, on réussit par la grâce d'une instruction ou d'un développement spécial qui n'a rien à faire avec ce que l'on est comme homme ; nous sommes convaincus que l'on arrive rien que par l'intelligence à primer commt penseur, que l'on devient grand géologue rien qu'en vertu de certaines connaissances emmagasinées dans un coin de l'esprit, que Ton se rend éminent comme poète ou comme peintre rien que par la dépense d'esprit qu( l'on a faite à l'égard de la peinture ou de la poésie, riei qu'en possédant une habileté ou un organe qui ser exclusivement à faire des vers ou des tableaux, et qui i
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lui seul suffit pour les bien faire, c'est-à-dire, qui suffit pour nous rendre experts de ce côté, en nous laissant l'ailk'urs pleine liberté d'avoir les défauts qui peuvent nous égarer dans nos actes et de ne pas avoir les qualités qui enfantent les nobles sentiments, les volontés :lroites et les hautes pensées. Qu'on lise nos jeunes poètes et nos jeunes romanciers, et l'on verra si ce n'est pas fiinsi qu'ils ont compris l'art de faire de beaux romans et de la belle poésie. Et ne serait-ce pas là précisément la cause de leur stérilité et de leur impuissance? Ne seraitce pas là ce qui a condamné notre littérature romanti- :îue à n'avoir d'inspiration que durant l'étourderie des premiers entraînements qui empêchaient de rétléchir, 3t à retomber dans la l'hétorique et les ciselures aussitôt :iue la réflexion est revenue? Ne serait-ce pas encore ijne cause toute semblable qui a prédestiné notre politique à ne construire que des châteaux de cartes, notre l'eligion à perdre toute son influence sociale et toutpoutroir sur les âmes? Nous avons perdu le sentiment de unité de notre être; toutes nos convictions consistent ustement à ne pas croire, à ne pas reconnaître que nos Buvres de poëte, de savant, de penseur ne sauraient tre avivées que par notre vie, ennoblies que par notre loblesse, qu'elles ne seront jamais qu'une grimace, un érénionial appris ou un travail de manœuvre, en tant [u'elles ne seront pas la manifestation de notre caracère entier, du même homme central d'où découlent à a fois nos actes, notre morale, nos affections et nos onviclions de tout genre. Mais nous avons préféré rêver 3 rêve de l'insensé, caresser l'espérance commode que.
lorsqu'on veut être peintre, ou n'a que faire des vertus qui sont bonnes pour le saint et le héros. Nous-mêmes, de nos propres mains, nous avons brisé le til qui pouvait seul conduire dans nos productions l'électricité de notre vie : nous nous sommes littéralement appliqués à trouver, à force d'habileté, l'art de mettre dans nos œuvres, la dignité, l'émotion, l'infaillibilité et la beauté qui n'étaient pas en nous.
Je n'ai fait là qu'exposer à ma manière la pensée de iM. Ruskin, l'esprit qui est répandu dans toutes ses paroles. On peut juger combien son regard porte au delà des tableaux. Ce qu'il a tenté, ce n'est pas seulement de transformer l'art par un changement de méthode qui ne transformerait que lui : c'est de le renouveler en s'attaquant au tempérament d'esprit qui nous dirige dans toutes nos voies, de le régénérer par une conversion totale qui régénérerait tout aussi bien notre philosophie, notre politique et notre vie quotidienne. Pour résumer sèchement son esthétique pratique, il a voulu dire que nous nous sommes entièrement trompés en pensant qu'il fallait nous guider sur des règles, des principes de style, des manières de faire, et que ce qui nous perdait était précisément cette impuissance à voir que les connaissances et les aptitudes spéciales de l'artiste sont simplement ses moyens. Il a voulu dire qu'au lieu de concentrer notre esprit sur les tableaux, au lieu de nous borner à rechercher ce qui pouvait être d'un bon effet sur une toile, il fallait au contraire faire affluer dans nos tableaux la vie de tout notre être, et qu'en dernier terme notre imagination de peintre n'aurait