‹ L'esthétique anglaiseChapitre 17 sur 21 · CRITIQUE DE L'ŒUVRE DE RUSKIN · texte numérisé non relu

CRITIQUE DE L'ŒUVRE DE RUSKIN

funeste enfin, c'est de confondre la vérité et la sincérité, comme cela arrive perpétuellement à M. Ruskin. Cette seule erreur a empêché l'auteur des Modem Pointers de lire juste la morale du passé et la leçon de l'avenir. Il a cru que la peinture primitive avait dû sa sève à ce qu'elle faisait passer le vrai avant le beau ; il a cru que la foi avait vivifié l'art parce qu'elle le poussait au réalisme, et que l'incrédulité Ta tué parce qu'elle l'en a éloigné. Historiquement, cela n'est pas exact. Il faudrait dire plutôt que la foi a été favorable aux artistes en contribuant à les rendre sincères, en faisant d'eux des hommes dominés par des sentiments intenses, et qui de la sorte étaient moins tentés de peindre en dehors de leurs émotions véritables on sans aucune émotion. Les premiers Florentins pouvaient penser qu'ils n'étaient que vrais comme l'entend M. Ruskin ; mais cela signifiait simplement qu'ils étaient incapables de distinguer l'objet qui les frappait de l'impression qu'ils en recevaient. Ils ressemblaient à l'enfant qui ne parle que des choses sensibles, et qui prend sans cesse ce qu'il s'imagine pour un fait qu'il voit. En réalité, ce qui nous attire encore vers leurs œuvres, ce n'est point la valeur qu'elles ont comme compte rendu de la réalité. Si, malgré toutes leurs maladresses, elles gardent un je ne sais quoi qui vaut toutes les adresses^ le secret du sortilège à mon sens est surtout dans leur naïveté. Il est dans la manière dont l'artiste trahit involontairement son âme à travers son récit, dans son indétermination absolue entre le beau et le vrai, entre ce qu'il aime ou conçoit lui-même et ce qu'il voit ou pense des objets. Les Giotto,

176 L'ESTHÉTIQIE ANGLAISE.

les Angelico, les iMemini, les Gaddi, n'avaient aucun parti pris, pas plus celui de représenter les réalités sans tenir compte de leurs affections, que celui d'exprimer leurs affections sans représenter les objets; ils n'avaient aucune idée du beau qui n'est pas le vrai, aucune idée du vrai qui n'est pas le beau, et c'est pour cela même qu'ils ont si bien réussi à rendre à la fois leur sentiment du vrai et du beau , c'est pour cela qu'ils ont eu le privilège d'être inspirés à la fois par tout ce qui était en eux, par leurs instincts et leurs sympathies aussi bien que par leurs connaissances; c'est pour cela que leurs œuvres, au lieu d'être purement la formule d'une idée exclusive, sont l'incarnation de leur [âme entière, de l'indicible unité de leur être.

De nos jours encore, quoique plus difficile à résoudre, le problème de l'art n'a pas changé : il s'agit toujours pour l'artiste de s'exprimer lui-même en exprimant les choses. Le véritable mal, celui qui a été et qui est la cause de tous les égarements, c'est de ne plus sentir parce qu'on raisonne ; c'est de ne plus peindre le beau ou le vrai comme on les sent, parce qu'on veut peindre l'idée qu'on peut s'en faire; c'est de sortir de sa propre pensée, de sa propre émotion, de ses propres atfections, parce qu'on interroge son jugement , et qu'on s'applique à exécuter comme une inerte machine ce qu'on croit propre à causer aux autres telle ou telle impression. Le principe d'erreur, en un mot, c'est le machiavélisme secret qui regarde du côté du public et qui ne vise qu'à agir sur le spectateur, qui combine ses tableaux comme un moyen d'action en vue de produire un effet voulu d'à-

CUIÏIUL'E DE L'ŒUVRE DE KUSKIN. 177

vance. Jusqu'à quel point il peut nous être possible d't''chapper à la tyrannie de notre intelligence, je ne le sais pas , je ne suis guère optimiste à l'égard des chances que l'art peut encore avoir de se raviver; mais assurément ce qu'il nous reste d'imagination, nous n'en profiterons que dans la mesure où nous saurons faire taire nos idées et nos raisonnements. Peignons ce que nous avons vu, peignons ce que nous avons imaginé, mais peignons honnêtement, c'est-à-dire librement autant que sincèrement. Sortons de nos préoccupations, ouvrons notre cœur au grand large pour observer, apprécier, admirer, et laissons ensuite notre récolte prendre en nous la forme qu'il lui plaira, celle d'une fiction, d'un rêve fantastique ou d'une histoire. S'astreindre à définir un t'ait, à relater un événement, à faire comprendre une idée, ce n'est que de la prose. Peinture, poésie, nuisique, l'art (st la vérité humaine et vivante. Comme Ta dit Scliiller, l'instinct qui l'inspire est un instinct de jeu. Nous sommes artistes quand nos facultés s'ébattent, quand, au lieu d'être attelées comme des chevaux de trait à un propos délibéré, elles s'enivrent en nous du plaisir d'exercer leurs forces, de s'abandonner à leurs seuls entraînements, et que par là même elles ne révèlent que mieux leur nature.

D'échelon en échelon, si l'on remontait jusqu'à la cause première du système erroné de M. Ruskin, peutêtre trouverait-on que son seul tort est d'avoir trop abondé dans le sens de sa race, d'avoir été, par son besoin de rendre la peinture pratiquement utile, un représentant et un organe trop tidèle du terrible sérieux de l'Angleterre. Mais cela n'est pour sa théorie qu'une

circonstance aggravante. Au lieu de contenir les penchnnts qui déjà dominent à l'excès autour de lui, il les Halte et les surexcite encore; au lieu d'ouvrir les yeux de l'école anglaise sur ce qui lui manque, il Tencourage à se faire un mérite de ses défauts. A l'heure qu'il est surtout, c'est d'une tout autre leçon cjue les esprits auraient besoin. Dernièrement on a construit à Oxford un musée destiné aux collections scientifiques, et tout autour de la cour principale du bâtiment quatre rangs de colonnes méthodiquement classées présentent comme une carte allégorique de la constitution du sol anglais. L'architecte n'a pas choisi ses matériaux en vue d'un effet architectural ; il a voulu que les diverses espèces de marbre et de pierre colorée qui se trouvent en Angleterre fussent représentées, chacune par un spécimen, dans sa colonnade, afin que le cloître aussi eût un enseignement à transmettre. Le musée d'Oxford me semble un excellent symbole de ce qui se passe dans toute l'Angleterre a l'endroit des beaux-arts. Ailleurs on s'est occupé des tableaux parce qu'on les aimait , ou on les a négligés parce qu'on ne s'en souciait pas. Ici c'est une passion d'architecture et de peinture qui est enfantée par l'amour de la science; c'est une soif d'instruction qui a l'idée fixe de se satisfaire par des monuments, c'est un enthousiasme qui veut des œuvres plastiques, qui en veut encore, mais qui semble inspiré par le mépris même des sentiments plastiques, et qui n'entend admirer ou tolérer les sculptures et les tableaux qu'autant qu'ils seront devenus des leçons d'histoire, de morale ou de philosophie. « Au lieu des Jupiters, des Vénus et des

Page 1