‹ L'esthétique d'AristoteChapitre 2 sur 38 · OBSERVATIONS PRELIMINAIRES · texte numérisé non relu

OBSERVATIONS PRELIMINAIRES

Rapport de cette partie de la Philosophie d'Aristote avec Vensenible de son système. — Objet et division de ce travail.

I. — Dans cette partie de la philosophie ancienne, consacrée au beau et à Fart et qui s'appelle aujourd'hui l'Esthétique, le nom d'Aristote vient comme toujours se placer à côté de celui de Platon, quoique leurs titres soient très différents. Les sujets qu'ils traitent ne sont pas les mêmes ; leur manière de les traiter l'est moins encore ; dans leurs doctrines souvent opposées, se reflète l'esprit des deux systèmes ; l'influence qu'ils ont exercée oflre le même contraste dans les âges futurs. Eux seuls ou à peu près, le maître et le disciple, représentent ce qu'il y a d'essentiel et de plus élevé dans ce domaine de la pensée spéculative exploré depuis, surtout en ce siècle, dans toute son étendue, par les penseurs des diverses écoles.

Ce que la science du beau doit à Platon, quelque opinion que Ton ait de son système et de la forme qu'il lui a donnée, ne peut être contesté. L'auteur du Phèdre et du Banquet reste le fondateur de cette science envisagée dans sa base métaphysique et psychologique. Que son idéalisme abstrait lui ait fait méconnaître le côté individuel du beau, lequel

fait partie intégrante de son idée ; que la vraie nature de l'art, comme représentation idéale du beau, lui ait par là échappé ; que la sévérité de sa morale jointe à la tendance suprasensible de sa métaphysique, Tait rendu injuste envers les arts du beau et envers la poésie, celle-là surtout qui offre en spectacle le conflit animé des passions humaines, il serait oiseux de le redire et de s'y arrêter.

Plus rapprochée du réel et du sensible, la philosophie d'Aristote, quoiqu'il fût moins poète et moins artiste, était beaucoup plus favorable à l'art; elle rendait aussi son auteur plus capable d'en apprécier les œuvres. Les deux éléments du beau, dans leur indissoluble unité, que tout art représente d'une manière idéale, sont contenus dans le principe même de sa métaphysique. L'Idée, c'est Yénergie active (hépyua) qui unie à la matière (tu), lui donne sa forme (eïàoç). Toute réalité la recèle. L'art, en Y imitant, satisfait notre curiosité ou désir d'apprendre ; il nous procure un plaisir d'une nature noble et pure, quoique le principe d'imitation nous soit commun avec les animaux. Toute la physique d'Aristote est conçue à ce point de vue de l'art. La nature s'y comporte en artiste ; elle est la force éternellement créatrice, qui, dans sa marche ascendante, guidée par une sorte d'instinct, se déploie dans une variété infinie de formes de plus en plus parfaites. A chaque degré qui marque ce progrès, l'idée ou le principe d'activité qui est en elle tend sans cesse à un plus haut idéal d'ordre et de beauté ou de perfection. Toute la philosophie pratique d'Aristote, comme sa métaphysique et sa physique, est pénétrée de cet esprit. A chaque pas, cet esprit se révèle. Dans sa morale, bien que l'eudémonisme en soit la base, le côté esthétique, ou du beau, apparaît sans cesse comme le dernier mot pour rendre raison de la loi qui régit les actes humains.

La vertu définie un juste milieu entre les vices contraires n'est autre que la juste proportion qui établit partout la mesure, et qui doit servir de règle à la conduite humaine.

Le bien est ainsi ramené au beau. Si la vertu mérite d'être pratiquée, c'est qu'en définitive elle est belle. Il n'y a pas d'autre motif dernier de l'obligation qui la suit, comme de la louange dont elle est l'objet, que sa beauté souveraine. La Politique elle-même offre un résultat semblable. Aristote, tout positif qu'il est et voué à l'expérience, a aussi son idéal d'une cité parfaite dont, autant que possible, doit se rapprocher toute société politique pour être heureuse. C'est la cité tempérante et modérée, où tout est en parfait équilibre, où la juste proportion, établie dès l'origine entre les parties qui la composent, se maintient entre les classes, les pouvoirs, etc. Elle offre ainsi ce bel ordre dans les institutions, les lois, les mœurs, etc. La Musique y joue un rôle important daus l'éducation.

Comment donc se fait-il que le philosophe de Stagire ait si peu cultivé ce domaine de la science que lui-même pourtant a désigné comme»formant un objet séparé dans sa division des connaissances humaines (Met. VII) ? Cest la partie la plus imparfaite et la plus incomplète de ses œuvres. Nous .n'avons pas ici à en rechercher les causes; mais seulement à le constater. Ce qu'Àristote pouvait faire, on regrette d'autant plus qu'il ne l'ait pas fait que, dans un endroit de ses ouvrages (Met. XIII), il promet de s'en occuper. Diogène de Laerce (Liv. V) mentionne parmi ses écrits un livre du Beau qui serait perdu. On n'a guère que de courts passages où les principes, dans leur abstraite généralité, sont exprimés d'une façon incidente avec le laconisme habituel à l'auteur. Un seul écrit nous reste, d'un intérêt très grand, mais spécial, la Poétique* qui a joué un rôle important dans l'histoire littéraire. Ce n'est qu'un fragment et une ébauche où la théorie de l'art,seulement en ce qui concerne la tragédie, est exposée. C'est à cette source presque unique, jointe à ce qui est dit de la Musique, dans la Politique (Liv. VIII) à propos de l'Éducation, et à quelques phrases éparses dans d'autres traités qu'on est

réduit pour connaître et apprécier l'ensemble de ses vues sur un sujet d'un si haut intérêt, la théorie du beau et de l'art.

Mais précisément à cause de cette lacune dans le système, parce que les textes sont rares ou font défaut, que les indications sont peu précises, que la pensée du philosophe est loin d'être toujours claire, que les expressions et les formules dont il se sert offrent des sens différents, le champ est resté libre aux interprétations les plus diverses. La matière, en raison de la pénurie même, a paru d'autant plus riche aux commentateurs, aux érudits, aux historiens de la littérature et de l'art antique. Ce que les philologues, les critiques et les esthéticiens des diverses écoles ont entassé d'explications et de conjectures à ce sujet, aurait de quoi étonner, si l'on ne savait jusqu'à quel point est fécond l'esprit humain, toutes les fois que, les données lui manquant pour établir une doctrine complète et régulière, il croit devoir y suppléer par sa sagacité, sa subtilité, et son besoin de précision.

IL — On ne peut nier qu'à l'époque où nous sommes, d'une part, la connaissance plus approfondie et plus sûre de la philosophie ancienne, d'autre part, les progrès de la science du beau, ne nous qiient mis en état de mieux comprendre et apprécier le passé de son histoire, et cela pour l'antiquité elle-même où elle a fait ses débuts. Il en est ainsi, en particulier, d'Aristote et de la partie de ses écrits où sa doctrine esthétique nous a été conservée.

Mais il est un danger né précisément de ces avantages, dont les esprits les plus distingués, voués à ces recherches, n ont pu se préserver, c'est de vouloir comprendre Aristote mieux qu'Aristote ne s'est compris lui-même ; c'est de lui attribuer des vues, des aperçus qui dépassent la portée de son système ; c'est aussi de trouver, chez lui, d'abord en germe, puis théoriquement développées des réponses aux

L'ESTHETIQUE D'ABïSTOTE. 9

problèmes récemment soulevés et débattus, qu'il n'a ni connus, ni même soupçonnés.

La méthode qui nous vaut ces interprétations est celle que nous nous sommes permis ailleurs (1) d'appeler Vart d'accoucher les grands esprits. Cette maieutîque nouvelle, il n'est pas rare de la voir aujourd'hui enseignée et mise en pratique par des auteurs fort distingués qui en donnent l'exemple dans leurs écrits. D'un mot, d'une phrase, d'une comparaison ingénieuse, de quelques textes habilement groupés et subtilement expliqués ils savent extraire toute une théorie où l'on reconnaît la pensée toute moderne des philosophes illustres de notre temps, de Kant, deHerbart, de Hegel, etc., sans compter la leur. Si l'enfant n'est pas venu à terme, c'est que l'embryon, disent-ils, s'est développé plus tard. A la bonne heure, mais encore faut-il que l'œil de l'interprète puisse y distinguer tous les organes de l'être embryonnaire.

Nous sommes loin de méconnaître le mérite de ces opérateurs. Il y a lieu souvent d'admirer les qualités supérieures dont ils font preuve, leur science, leur talent, leur finesse, la profondeur de leurs aperçus. Mais nous croyons une pareille méthode peu sûre et peu propre à nous donner la vérité historique.

Dans l'Esthétique d'Aristote la science et l'érudition allemandes, comme on devait s'y attendre, se sont surtout signalées. Ce défaut, chez des écrivains, d'ailleurs très savants et justement estimés, a pris des proportions qui nous paraissent dépasser toute mesure. En possession, comme ils disent, des nouveaux critères que leur mettent dans la main les récents systèmes les plus accrédités, où la science du beau tient une place éminente, ceux de Kant, de Schelling, de Hegel, de Herbart, de Krause, de Schopentouer, etc., chacun de ces érudits, de ces historiens ou

(1) La Philosophie ancienne, t. I, p. xxxvi.

théoriciens du beau et de l'art, s'est rais à interpréter Axis— tote avec une hardiesse sans pareille. De sa Poétique et de quelques mots épars dans ses écrits, ils ont cru pouvoir extraire toute une doctrine concordante et cohérente, semblable à ce qui a été découvert depuis, et est aujourd'hui enseigné dans les livres et dans les universités (1).

Il en résulte qu'après avoir eu, au xvn e siècle, comme esthéticien l'Aristote que l'on connaît, celui de à*Aubignac y de Dacier, de Boileau, de Corneille, de Bossu, etc.; au xviii*, celui de Batteux, de Du Bos, de Marmontel, etc., on a maintenant un Aristote Kantien, Fichtéen, Hégélien, Herbartiste ou Schopenhauerien, sans compter celui que les esthéticiens du positivisme anglais, français, allemand sont en train de nous fabriquer. Pour ce qui est du véritable Aristote, il est assez difficile à reconnaître sous ces divers travestissements.

Nous pensons qu'il faut revenir à une autre méthode, moins savante et moins habile peut-être, mais plus sûre et plus circonspecte. Celui qui la pratique doit se résigner à ignorer ce qu'on ne peut savoir. Il doit ne voir dans Aristote que ce qu'Aristote lui-même a pu voir et savoir, ce qu'à l'époque où il écrivait et enseignait, il a pu penser et concevoir eu égard à l'état de la science et au degré du développement de l'esprit humain où il était placé et qu'il ne pouvait franchir.

Cette méthode est celle que nous comptons suivre dans l'exposé critique des points principaux de l'Esthétique d'Aristote.

Ces points, pour nous, sont les suivants :

1° Vidée du beau telle qu'Aristote la conçoit et la définit

(1) V. G. Teickmuller, Aristot. Forchungen. Arùt. Phil. der KumL 1869. — Dôring die Kumtlehre der Aristoteles, 1876. Froschammer uber die Principien der Arist. Phil. — M. Schasler Gesch. der Asthetick .. R. Zimmermann, Gesch der Aesth. — Ed. Muller, Gesch. der Theorien der Kunst bei der Alt en.

en elle-même, dans ses formes et dans ses rapports avec les autres idées, celles du bien, du vrai et de X utile.

2° Vidée de l'art, la nature du principe qu'il lui assigne, ce qu'il faut entendre par ce principe et par l'idéal qu'il comporte ; la faculté qui le crée, etc.; la division des arts.

3° Les bases de la Poétique d'Aristote, en particulier sa théorie de la tragédie dans les parties essentielles qui la constituent.

Un simple coup d'œil sur ce qui est relatif aux autres arts, particulièrement à la musique et aux arts du dessin, terminera cet examen.

I. Définition d'Aristote, son caractère objectif et subjectif. Rapport avec l'esprit grec et avec le système. En quoi elle est propre à Aristote. Autre définition. Son caractère. — II. Des formes du beau. — III. Distinction du beau et du bien par Aristote. — IV. Du beau et de l'utile. — V. Comparaison avec Platon.

I. — Le beau est défini par Aristote, tordre uni à la grandeur, to yàp x«>ov h fisyéBei xai ràgge (Poét. VII) (1). C'est & propos de la tragédie, de retendue qu'elle doit avoir, ainsi que de l'unité qui doit résider dans l'ensemble et en relier toutes les parties qu'il donne cette définition. Mais elle est générale et s'applique à tout objet, au beau naturel comme au beau artificiel, partout où la beauté se manifeste. Aristote l'explique ainsi lui-même. « Comme un être ou un composé de parties diverses ne peut avoir de beauté qu'autant que ses parties sont disposées dans un certain ordre et qu'elles aient ensuite une certaine dimension qui ne peut être arbitraire, puisque le beau consiste dans l'ordre et la grandeur, il s'en suit qu'un bel être ne peut être ni exclusivement petit, ni démesurément grand, car

(1) To $« xoàov év n\n$ti xai fuyéBst sm50s 7cv6d6at. (Polit VII).

alors on ne pourrait avoir une vue d'ensemble et le tout échapperait au regard. De même les fictions de la poésie doivent avoir une certaine étendue que la mémoire puisse facilement embrasser. » (Poét. VII, 4.)

Ceci est parfaitement clair. Le beau se compose de deux éléments. Le premier, le principe est Tordre (râÇec) mais Tordre auquel s'ajoute, comme condition essentielle, une certaine grandeur; celle-ci proportionnée elle-même pour chaque objet, à sa nature propre et au type qu'il représente.

La définition, comme on doit le remarquer, n'est pas seulement générale ; elle répond aux deux côtés de la pensée, à la fois objective et subjective, comme on dit aujourd'hui ; elle est dans le sens de Tobjet contemplé et de l'esprit qui la contemple (1). L'explication ne laisse aucun doute à cet égard. L'e0<juvo7r<rov, ou <ruvo7r™cov, est ce qui caractérise le beau dans son rapport avec Tesprit ou la faculté qui le perçoit (2).

C'est ainsi du moins qu'Aristote conçoit le beau et cela, non dans sa forme propre à tel objet d'art, mais dans sa forme générale. Cette qualité de grandeur ou de quantité proportionnelle lui paraît essentielle au beau, quel qu'il soit: physique ou moral, naturel ou artificiel. Elle s'applique au corps social comme au corps humain, à une réunion d'hommes comme à un seul individu. La cité ellemême ne sera ni trop grande ni trop petite. Celle où la juste mesure sera observée eu égard à l'étendue de son territoire et au nombre de ses citoyens, sera la meilleure et la plus belle. {Polit. IV.)

Il y a plus ; le passage suivant, souvent cité, montre que le second terme, pour Aristote, rentre dans le premier. « La loi, c'est l'établissement d'un certain ordre. De bonnes

(1) Poét. VII, ro ev xal to oXov ex ziçBecùptaç,

(2) Poét VIL Touro $i evffuvoTmxov eevai.

DU BBAU. 13

« lois produisent nécessairement le bon ordre ; mais Tordre « n'est pas possible dans une trop grande multitude. La « puissance divine, qui embrasse l'univers entier, serait « seule capable de l'y établir. Le beau résulte ordinaire- « ment du nombre et de l'étendue, et la perfection pour un « État est de réunir à une juste étendue un nombre conve- « nable de citoyens. Mais l'étendue des États est soumise à « certaines bornes comme tout autre objet, comme les ani- « maux, les plantes, les instruments. Chaque chose, pour « posséder les propriétés qui lui sont propres, ne doit être « ni démesurément grande ni démesurément petite, car « alors elle a perdu sa nature spéciale, elle est pervertie. « Un vaisseau d'un pouce ne serait pas plus un vaisseau « qu'un vaisseau de deux stades. Avec de certaines dimen- < sions, il serait complètement inutile, soit par son exi- « guité, soit par son excessive grandeur. » (Polit. IV, iv.)

Cette notion du beau (la remarque en a été souvent faite) est surtout celle qu'en ont eue les Grecs : c'est l'idée de la beauté grecque. Ce qui caractérise le génie grec n'est-ce pas la juste proportion qui éclate partout dans ses œuvres ? Ce qui partout frappait les regards des Grecs, ce que l'art grec surtout avait réalisé dans les chefs-d'œuvre que nous admirons, devait aboutir à cette formule. C'est par là qu'Aristote a dû saisir le beau, c'est par ce côté que la beauté lui est apparue et c'est pourquoi il en a fait le principe de sa définition. Les philosophes n'ont fait que traduire en langage abstrait ce que leurs compatriotes, poètes, artistes, législateurs, etc., avaient su trouver et appliquer avant eux. Leur mérite est de ravoir défini et d'en avoir donné la théorie. Il y a plus ; cette formule qu'ils ont su dégager, c'est celle du monde grec, le monde du beau dont l'art est la fleur.

Cette définition, du reste, n'est pas propre à Aristote. Platon l'avait donnée avant lui. Les' pythagoriciens pourraient aussi la revendiquer. Sous forme géométrique, elle

est dans leur système ; c'est l'harmonie des nombres. Ayant eux, la maxime favorite des sages n'est-elle pas : rien de trop tw$h ctyav. Plus tard, après Aristote, elle reparaît, avec quelques variantes, dans les écrits des auteurs grecs et romains, Cicéron (1), Quintilien (2), Sénèque (3), Plotin (4), saint Augustin (5), etc. C'est la formule de l'esthétique ancienne.

L'esthétique moderne a-t-elle pu, a-t-elle dû s'y arrêter? Non sans doute et la science en a démontré l'insuffisance, bien qu'elle ait été conservée par un grand nombre d'esthéticiens qui l'ont prise comme base de leur métaphysique du beau.

L'objection est celle-ci : Elle s'applique très bien, dit-on, aux premiers degrés de la beauté : à la beauté de la forme extérieure ou plastique ; mais elle devient trop étroite, trop abstraite et trop peu expressive, à mesure que l'on s'élève dans l'échelle du beau. Elle est impuissante à expliquer les types de plus en plus parfaits de la beauté spirituelle et morale. Elle reste comme condition essentielle du beau, sa loi absolue et invariable ; mais elle n'en donne pas le contenu (Inhalt) ; elle est alors vide et purement formelle. La beauté de l'esprit lui échappe, et par conséquent celle des hautes productions de l'art ; une autre formule dès lors devient nécessaire.

C'est surtout l'idéalisme moderne, celui de Hegel et des esthéticiens de son école, qui adresse cette critique à la formule platonique et aristotélique généralement admise par

(1) Oie. de OJ/îc, I, 27. Décorum... ut in eo moderatio appareat. I, 29 ex quo elucebit omnis constantia ornais que moderatio.

(2) Quintil. XI. c. 1. Indecorum est super omnia nimium... nisi modo quoque temperetur, gratiam perdit. ,. quantum satis est, etc,

(3) Senec. Œqualitas et ténor vitœ per omnia consonans sibi.

(4) Plotin I, Ennéad V. 6. Enn. 7.

(5) St Aug. de Pukhro tt apto. Nihil est inordinatnm quod sit pulchram. Cf. de Ordine y lib. II, c. 4.

les successeurs d'Aristote et de Platon, et par la plupart des théoriciens modernes.

Nous ne voulons pas entrer en controverse à ce sujet; nous ferons seulement remarquer ce qui en résulte pour l'interprétation de l'esthétique d'Aristote elle-même.

Usant de la méthode signalée plus haut, on s'est efforcé, en creusant plus avant dans la doctrine aristotélique bien connue, d'y trouver au moins l'équivalent d'une formule plus avancée et plus complète, de mettre ainsi la notion qu'elle semble contenir en rapport d'identité avec la théorie moderne. Pour ne citer qu'un exemple, le beau, on le sait, se défiait aujourd'hui, généralement, l'accord de ces deux termes ; Vidée (Idée) et la forme (Erscheinung) dans leur unitéou identité. C'est la définition hégélienne (das Scheinen der Idée). Par un procédé laborieux d'enfantement, et en forçant le sens des mots, la dialectique parvient à extraire de la philosophie d'Aristote une formule tout à fait semblable (1), qui sert ensuite à expliquer toutes les formes du beau, la beauté physique, spirituelle et morale, d'où Ton passe au beau artistique, etc., proprement dit. Toute la terminologie hégélienne est complice dans cette opération ingénieuse et subtile; mais cela est-il vraiment la doctrine d'Aristote et conforme à sa méthode ? Aristote se reconnaîtrait-il dans l'emploi de cette méthode et dans son résultat? Nous laissons à le décider aux juges compétents, et même à quiconque est un peu versé dans la connaissance de la philosophie ancienne.

Il est une autre définition, dans Aristote, à laquelle, selon nous, on a donné aussi plus de portée qu'elle n'en a dans la pensée de son auteur. Le beau y est défini non par les qualités de l'objet mais par son action sur la sensibilité et par le jugement que l'esprit en porte. La définition est, comme l'on dit, subjective. La voici : « Le beau est ce qui est dési-

(1) Voy. Max Schaeler. Gesch. der Aesthetik p. 122-132.

€ rable pour lui-même et en même temps digne d'éloge, ou « ce qui étant bon est agréable en tant que bon. » — « RaMv

(ùv ouv èortv, ô av $i aûro aiprrov ov, e7raeverov îj, ij o «v ccyaBov ov j$v $f, otc àyaôov » (Rhét. 1,9.)

C'est donc ici Vagréàble tôt ou le désirable qui, ajouté au bon, cryoôov, caractérise le beau et le constitue.

Les esthéticiens, disciples de Kant et de Herbart (1), n'ont pas manqué de voir ici dans Aristote tout au moins le précurseur de Kant, et dans cette phrasé la première des quatre définitions kantiennes. « Le beau est l'objet d'une satisfaction désintéressée » (2).

Est-il possible de voir entre la pensée d' Aristote et celle de Kant un rapport de filiation logique, de façon que le dernier n'ait eu qu'à tirer la conséquence d'un principe? Il faut y mettre, ce semble, beaucoup de bonne volonté. Il y a là un zèle d'anticipation et d'assimilation qu'il est bon de refroidir. Qu'y a-t-ii de commun entre les deux idées? Ceci seulement que ni l'un ni l'autre ne confond le plaisir du beau avec le plaisir de l'utile. Mais, tandis que Kant distingue deux sentiments, Aristote, avec toute l'antiquité, distingue deux objets. Il y a là toute la distance de la méthode objective et de la méthode subjective. Une autre différence, c'est que la définition d'Aristote ne s'applique ici qu'au beau moral, seul digne d'éloge. La définition de Kant est universelle, comprenant tous les sentiments esthétiques que fait naître le beau physique, aussi bien que le beau moral.

Avant d'aller plus loin, nous ferons remarquer que la manière dont Aristote définit le beau, bien que sa définition lui soit commune avec ses prédécesseurs, n'est pas moins la sienne ; car elle est tout à fait conforme, ainsi qu'il a été dit au début, à l'esprit total de son système. Ce juste milieu,

(1) V. R. Zimmermann. Gesck. der Aesthetik, 99-106.

(2) Kritik der UrthHUhraft, 1, § 2.

cette parfaite proportionnalité, le to j*«rov, c'est la pensée qui se retrouve à chaque pas dans tous les écrits d'Aristote; c'est le principe de toute sa philosophie. Partout il se fait jour dans la solution des problèmes les plus différents en métaphysique, en physique, en morale, en politique, etc.

II. — Sur les formes du beau ou les divers genres de beauté, sur la nature et la gradation de ces formes, etc., trouve-t-on quelque chose qui ressemble à une théorie quelconque dans Aristote ? Il nous est impossible de l'admettre.

On a cru cependant pouvoir combler cette lacune, avec une phrase convenablement expliquée, suivant le procédé de la dialectique évolutive usitée dans l'école hégélienne. Ce résultat le voic( :

« Les formes principales de la beauté, dit Aristote, sont Y ordre, la symétrie et la limitation : toû Sa xaXSu ^f/tara el&? ràfo

mou avyLfjLSTpia xat to wpeoftgvov. » (Met. XIII. 3.)

Ces termes, dont Platon aussi s'est servi, on ne voit pas trop qu'il y ait lieu de leur assigner un sens bien différent, chez Aristote, encore moins de tenir un compte exact et rigoureux de la place qui leur est assignée. Uordre* T«fo, c'est l'arrangement régulier des parties d'un tout. La symétrie, comme il est dit à un endroit des Problèmes (1), c'est ce qui ramène la variété à l'unité, en maintenant plus fortement la distinction dans la pluralité. Pour ce qui est de la limitation, opt<xf*svov n'est-ce pas toujours cette proportion exacte, cette mesure fixe, qu'un objet pour être beau, ne doit pas dépasser ? Pour nous, nous ne voyons rien de plus. Jusque-là tout est clair. Il ne s'agit que de l'idée même du beau, sans distinction de telle ou telle forme du beau. Mais s'il faut aller au delà, préciser, systématiser,

(1) Problèmes XVII. Ou to cru^erpov êotiv ev, xat jj o-u/xpsTpta (tartv cv) ôrc fxaXeara i v 7rotct. . • H ô*s ovftxezpia. xarà ttjv £tay opàv nollà nouï.

soumettre la phrase au rhythme de la dialectique, distinguer, dans ses trois formes, trois moments, trois degrés, trois critères du beau, ses trois déterminations successives, quoique dans un ordre renversé (F. Schasler, 125) ; s'il faut ajouter au moment de la négation [celui de la double négarlion, à laquelle succède Y affirmation ou la conciliation (ibid.) il y a de quoi être désorienté. On se trouve comme transporté dans une toute autre région ; on s'est éloigné d'Aristote, et l'on a enjambé les siècles. Dans ce pays nouveau, se parle une langue qui n'est pas la langue grecque, ni celle d'Aristote.

Bref c'est faire de l'esthétique hégélienne. Les distinctions qu'on établit entre la beauté formelle, abstraite, concrète ou morale, (ibid.) en y introduisant les trois degrés ou moments du processus dialectique, ne valent pas mieux et ne sont pas plus dans la méthode ancienne et péripatéticienne.

Qu'Aristote ait reconnu divers genres de beauté, une beauté mathématique, une beauté intellectuelle ou morale, une beauté artistique ; qu'il ait admis, au moins implicitement, dans le beau des degrés, cela peut à la rigueur se déduire de ses écrits. S'est-il attaché à définir chaque genre de beauté, à en décrire les caractères, à saisir leur rapport avec les autres formes du beau? Les a-t-il classées en quatre (Teichmùller) ou en trois espèces (Schasler)? a-t-il établi entre elles une gradation ou coordination précise, montré comment on passe d'une forme à une autre ? Nulle part un pareil travail ne s'offre dans ce que nous avons de lui; rien n'y ressemble à une théorie. Platon, dans le Banquet, avait tracé une division des formes de la beauté' et marqué les degrés principaux. On ne voit même pas qu'Aristote ait continué son oeuvre. Une telle lacune sans doute est à regretter ; on n'a pas le droit de la combler.

Page 1