L'ARCHITECTURE
Nous y voyons la conformation de notre thèse et la justification de notre méthode.
Est-ce à dire que le beau soit exclu de cet art, que l'architecture n'ait pas à le réaliser dans ses œuvres ? Loin de là, et nous n'avons qu'à rappeler ce qui a été dit plus haut à ce sujet (p. 29) (1).
Pour un grec (et Aristote quoique philosophe est grec), le beau est et doit être partout ; c'est l'atmosphère générale de la vie grecque. L'architecture, l'art de bâtir et de construire, quoique sa fin soit l'utile, ne doit pas moins tendre à la plus haute beauté ; elle doit l'offrir aux regards dans l'harmonie de ses formes et de ses lignes. L'utile lui-même s'offrira donc en tout et partout, sous la forme du beau. Le beau s'y ajoute même souvent à son préjudice et cela rien que pour plaire à ce peuple d'artistes. L'art de bâtir, de construire, ne perd pas pour cela sa destination première pour satisfaire à un besoin supérieur.
Il se revêt tout naturellement des formes les plus belles, les plus gracieuses et les plus majestueuses. L'Acropole est la forteresse bâtie au haut , d'un rocher pour défendre la cité et garder le trésor public. Le Parthénon est la maison qui abrite la statue de Minerve, etc. Le beau s'ajoute ainsi de lui-même à l'utile. Il en est d'un édifice comme d'un vase, d'un ustensile, d'un meuble, de l'habillement. Le beau, chez les Grecs, pousse de toutes les tiges de la vie publique et privée. Est-il étonnant qu'il fleurisse, même avec l'utile, sur toutes les branches de l'art les plus diverses ?
Selon nous, cette explication la plus simple est encore la meilleure. Aristote n'a pas mis l'architecture parmi les arts d'imitation comme la peinture et la sculpture, comme la poésie même et comme la musique. La raison véritable est qu'elle n'imite pas. L'architecture a pour fin principale
(1) Aristote ne l'oublie pas, il ajoute l'ornement xoa^ov. Polit, VII; 9,n.
l'utile; le beau lui fournit sa règle comme à tout art, mais il n'en est ni la fin, ni l'objet (1).
VI. — Un mot sur les arts libéraux, en opposition aux arts serviles et la manière de les enseigner doit terminer cet examen. Ce qu'en dit Aristote, tout à fait selon l'esprit antique, ne Test pas moins dans celui de la doctrine entière du philosophe chez lequel, selon nous, le beau et le bien, au fond identiques, doivent servir de base à la culture à la fois esthétique et morale. La beauté y sera, si Ton veut, le point culminant, mais elle-même inséparable du bien moral qui fournit la mesure. Kt Ton ne doit pas oublier que la vertu elle-même pour Aristote est le bonheur ; TEudémonisme est le terme final. De plus, la vertu pour lui, c'est la vertu du citoyen, celle des hommes libres. La morale elle-même cède le pas à la politique. Chez le philosophe, d'ailleurs, voué au culte de la pensée, le bonheur réside surtout dans la vie contemplative. Les vertus morales ne viennent qu'après les vertus intellectuelles.
(1) Cette idée est parfaitement exprimée par Cioéron dans le passage suivant où il s'agit de cet accord de YutUe et du beau dans les arts utiles : la navigation, l'architecture, Vart oratoire.
Linquamus naturam artes que videamus. Quid tam in navigio necessarium, quam latera, quam cavernœ, quam prora, quam puppis, quam antenn», quam vêla, quam mali, quœ tamen hanc habent in specie venustatem ut non solum salutis sed etiam voluptatis causa inventa esse videantur? Columnœ et templa et porticus sustinent. Tamen habent non plus utilitatis quam dignitatis. Capitolii fastigium illud et cœterarum œdium non venuêtas sed nécessitas ipsa fabricata est. Nam quum esset habita ratio quemadmodum ex utraque tecti parte aqua dilaberetur, utilitatem templi dignitas consecuta est : ut, etiamsi in ccelo Capitolium statueretur, ubi imber esse non posset, nullam sine fastigio dtgnitatem habiturum fuisse videatur. Hoc in omnibus item partibus orationis evenit ut utilitatem ac prope necessitatem suavitas quœdam ac lepos consequatur (De oraty III, c. xlviii).