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L'ARCHITECTONIQUE DE LA CITÉ FUTURE

Le concept de la cité future se manifeste à l'origine du monde. Le malheur humainl'engendre tout naturellement. Il est une forme de l'espoir indéfectible en même temps qu'un stimulateur de vertu. Il hante le cerveau des plus frustes peuplades comme celui des nations policées. Les religions l'accaparent bientôt et lui donnent la force d'un dogme. De telle sorte que le séjour en la cité de bien-être se présente primitivement comme récompense d'une vie pieuse et saine. Le caractère du peuple qui en entretient l'illusion, détermine le genre de félicité en perspec-

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tive. L'Égypte invente le Douaout;Ia Grèce et Rome imaginent les Champs-Élysées ; l'Inde se sanctifie en expectative du Nirvana. La Judée attend impatiemment l'apothéose de la Terre promise. L'Islam peuple son Éden sensuel de houris aux yeux noirs dotées par Allah d'une immarcescible virginité. Les peuples chasseurs rêvent de territoires cynégétiques et les peuples guerriers de régions où s'apaisera leur soif de combattre. Enfin, le catholicisme épand sur l'ère nouvelle le leurre de son paradis monotone.

Douée d'une étonnante puissance de diffusion, cette religion maintient désormais les nations occidentales sous cette suggestion paradisiaque. Néanmoins, parallèlement à cette croyance que saint Augustin conforta en la cristallisant sous une forme matérielle (i), naquit une notion plus évidente de la cité future. Sans doute, parut-il décevant de conjecturer un bonheur venu d'une divinité en qui l'expérience terrestre permettait une relative confiance. Allant, à travers

(1) Saint Augustin, la Cité de Dieu, trad. Lambert, 167.^ et 1736, annotée par l'abbé Goujet.

le temps, vers toujours plus de perfectibilité, les hommes augurèrent de leurs conquêtes scientifiques et morales que, peut-être, anticipant sur les édens prochains, un paradis immédiat posséderait aussi son agrément. C'est pourquoi philosophes et législateurs s'efforcèrent d'en élever les premiers fondements. Platon chercha sur quels principes idéalistes pouvait subsister une république heureuse et Aristote sur quelles bases utilitaires.

Les doctrines de ces deux philosophes furent les sources vives où s'abreuvèrent les illuminés qui, dans la suite, offrirent au monde leurs Eldorados bâtis de phrases alléchantes (i). Vaine-

(1) Voici, par ordre chronologique, les noms des principaux bâtisseurs de la cité future. Nous éliminons, sauf quelques cas particuliers, les philosophes et économistes: Allemagne: Wieland, Hartmann. Amérique : BeWamy. Angleterre : Morus, Bacon, Hobbes, Harrington, Cumberland, Smith, Merril, Morris, Hudson, Sutherland, Wells. Italie: Doni, Campanella, Bonifacio. France : Rabelais, D'Urfé, Cyrano Mlle de Scudery, Du Quesne, Fénelon, Meslier, Lesconvel, Terrasson, Morelly, Mably, Gros de Besplas, Mercier, Pechmeja, Volney, Saint-Lambert, B. de Saint-Pierre, Florian, Restif de la Bretonne, Babeuf, Saint-Simon, Fourier, Comte, Cabet, Mettais, Tony-Moilin, Baudelaire, Rimbaud, Ibels, Tarde, Mauclair, Lacour, Grave, Zola, Tarbouriech, Halevy, Hollande, Haraucourt, France, Solari, Guitton.

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ment au seizième siècle, dans ces Eldorados, nous cherchons trace d'une architecture originale. Evidemment la question artistique préoccupe modérément leurs édifîcateurs. Ils établissent la béatitude de leurs peuples sur des lois et non sur des monuments. Dans la ville, dont ils ne précisent guère les dimensions et l'aspect, la maison s'environne d'un jardin. Quelle forme affecte cette maison? Nul ne le pourrait dire. Elle est aérée et saine. Elle dérive directement de la cellule. Elle n'a pas droit à la variété d'apparence. Elle subit, comme l'homme qui l'habite, la pression égalitaire. Elle est, ainsi que le costume, modelée sur un moule unique. A peine les bâtiments communs, marchés, greniers, magasins d'approvisionnements, sénat, lieux d'assemblée populaire et aussi les palais des princes bénéficient-ils d'un privilège de luxe.

Seul, Rabelais, qu'attriste cette disette architecturale, fait surgir de terre une abbaye de Thélème, robuste et charmante, appuyée sur six tours massives, contexturée de marbre et de porphyre, détaillée en sculptures délicates, reluisante de ses toits d'ardoise fine et de ses

gargouilles dorées. Longuement, l'homme de Chinon décrit les merveilles de ce logis où la somptuosité raffinée s'allie à la commodité, les fontaines jaillissantes, les cours aux piliers de cassidoine réunis par des arceaux à l'antique, les galeries aux fresques admirables, les lices, hippodromes, théâtres, piscines, les jardins, les jeux, les écuries, fauconneries, véneries, les chambres tendues d'étoffes en harmonie avec les saisons, leurs chemins de tapis épais, leurs lits brodés, leurs miroirs spacieux.

Mais l'abbaye de Thélème n'est qu'une vision agréable, un endroit de délices construit pour apprendre au monde un aspect d'existence optimiste. A l'époque môme oii Rabelais en traçait le plan fastueux, un italien, Jacopo Sannazzaro, dessinait une autre physionomie de la cité heureuse, une Arcadie de verdures tranquilles où la maison de pierre se transforme en hutte de feuillage et de chaume. Lope de Vega et Cervantès introduisent en Espagne et d'Urfé en France cette image de l'habitation. Florian plus tard et Bernardin de Saint-Pierre la feront aboutir au hameau de Marie-Antoinette.

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C'est, en somme, Mercier qui, le premier, accorde une place importante à l'hygiène et à l'art dans la rénovation de la cité (i). Promeneur du Paris du dix-huitième siècle, il souffre derencontrer sur son chemin tant de ruelles malpropres et boueuses qu'encombre un affreux embarras de véhicules. C'est pourquoi les voies de sa capitale rêvée, spacieuses et nettoyées, parsemées de fontaines, prêtent leurs perpectives claires à une circulation ordonnée où se mêlent les piétons vêtus de costume amples, les voitures commerciales et quelques carrosses réservés aux vieillards. Des maisons d'une architecture plaisante les bordent, supportant des jardins aériens. Les ponts, débarrassés de leurs boutiques, soutiennent les statues de citoyens célèbres. L'hôtel de ville fait vis-à-vis au Louvre dont la vaste esplanade sert de cadre aux fêtes nationales. Vingt hôpitaux jalonnent la périphérie urbaine. Et, dominant tout cela de leur faste et de leur vastitude, le temple de l'Inoculation et celui de

(1) Mercier, l'An deux mille quatre cent quarante, Amsterdam, Van Harrevelt, 1770, in-12.

l'Humanité dressent sur le ciel leurs silhouettes grandioses.

Mercier se contente, le plus souvent, de caractériser ses réformes architecturales en prodiguant les épithètes et, de ce fait, demeure généralement dans le vague. Néanmoins, il discerne déjà les principales défectuosités qui empêchent une ville d'être à la fois esthétique et sanitaire. Il indique aux architectes futurs la méthode à suivre pour que leur besogne s'affirme gracieuse etbienfaisante. Au dix-neuvième siècle, la plupart des transformations par lui imaginées sont accomplies. Néanmoins, une tâche considérable reste encore à effectuer et un autre utopiste, Cabet, va la dicter aux municipalités récalcitrantes (i).

Penché sur la carte d'Icarie, Cabet admire la distribution logique des quartiers de sa capitale Icara. Un fleuve, le Majestueux, la traverse ménageant, au milieu de la ville, une île verdoyante. Le palais central de la cité s'élance de cette île et, de ses terrasses, on peut apercevoir les quarante places qui éclaircissent les quartiers et le

(1) Cabet, Voyage en Icarie, Paris, 1840.

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merveilleux panorama du fleuve charriant entre deux quais fleuris qu'enjambent des ponts de toutes formes et de toutes matières, voire même un pont à transbordeur, une multitude de barques peintes et pavoisées, de bateaux à voile et à vapeur, chargés et déchargés mécaniquement. Les rues droites et larges, dirigées les unes parallèlement et les autres perpendiculairement au fleuve, divisent en soixante communes la masse des bâtisses et chacune de ces communes possède sa propre architecture calquée sur celles des nations anciennes et modernes. Toute commune englobe dans son quadrilatère une école, un hospice, un temple, des ateliers et magasins publics, des lieux d'assemblée. Ces divers édifices sont distribués avec méthode, car chaque rue est un composé de seize maisons en vis-à-vis avec Tun d'eux aux extrémités et au centre.

Au long des maisons règne une galerie vitrée qui préserve les piétons des intempéries. Lorsque cette galerie vitrée ne couvre pas entièrement la rue, des passages souterrains ou des tunnels aériens permettent aux promeneurs de traverser, sans ombrelle ni parapluie, la chaussée*

Celle-ci ne souffre d'aucun encombrement, car les véhicules se résument à des chars populaires ou tramways roulant sur rails. Lesreposoirs où ces voitures prennent leurs voyageurs, quelques fontaines, une rangée de réverbères élégants accidentent seuls la rue icarienne. D'ailleurs, les habitants de cette cité privilégiée préfèrent de beaucoup, à tous les moyens de locomotion, les ballons dirigeables qui, assemblés en un vaste parc, les transportent rapidement dans toutes les directions.

Cabet, non plus que les autres utopistes, ne se doute pas que, supprimant les magasins et les brasseries, il supprime en grande partie l'activité et conséquemment la beauté de sa rue. De même, et bien qu'elles soient « magnifiquement imprimées sur papier de diverses couleurs et disposées dans des encadrements » ses affiches non illustrées enlèvent aux murailles des maisons une vie certaine.

Nous avons vu que chaque commune icarienne formait une sorte de quadrilatère distinct. Sur la rue, les maisons de ces quadrilatères, toutes semblables, s'élèvent de quatre étages avec leur

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architecture commune. Des statues, des peintures, des sculptures, de nombreux balcons, une abondance de fleurs leur communiquent une certaine gaieté. Des jardins en terrasses les surmontent. Leurs cheminées ont disparu. Leurs façades postérieures, également soignées, ont adopté une architectonique champêtre, car elles donnent sur un parc immense où les gazons, les fleurs, les arbres, les canaux, les cascades, les ruisseaux forment un paysage reposant et invitent à la promenade.

L'intérieur de la maison attire, davantage encore que Textérieur, la sollicitude de Cabet. Il y dispose des machineries qui se chargent de garnir les caves de leur contenu ordinaire et de monter aux étages supérieurs les fardeaux. Les eaux pluviales canalisées vont rejoindre, avec les eaux sales et les vidanges, les égouts souterrains. L'aération est assurée par des vasistas mobiles, le chauffage sans fumée par des systèmes ingénieux, la distribution d'eau par des tuyautages à pression. Des machines à laver dispensent de toutes lessives et les cuisines nationales rendent quasiment inutiles les fourneaux et batteries.

Les domestiques n'existant plus qu'à l'état de souvenir, toutes les dispositions de l'appartement en doivent faciliter le nettoyage. C'est pourquoi les murailles peintes ou carapacées de faïence vernissée, affectent des formes arrondies ainsi que les meubles afin que la poussière n'y adhère pas. Les tapis subsistent encore, de même que les tentures. Les cabinets de toilette et les salles de bain abondent. Les lits de fer sont conditionnés de manière à n'abriter plus des colonies d'insectes parasites.

Evidemment, de tous les utopistes, Cabet est celui qui apporte le plus d'amélioration esthétique et utilitaire à l'habitat humain. Il est fâcheux que des puérilités déparent ses concepts d'une remarquable logique. Il faut attribuer, par exemple, son amour des tableaux didactiques et du mobilier incrusté de pierres précieuses à une exagération de moralisme et à cette manie de l^ndre aux communistes futurs les jouissances de luxe dont les prolétaires modernes furent privés. La simplicité, ce semble, ne peut guère y gagner. Néanmoins, malgré quelques absurdités inévitables, la ville icarienne paraît encore

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relativement agréable. On la retrouve dans tous les cas, entièrement calquée dans celle qu'Ernest Tarbouriech s'efforça d'exhumer des ruines de notre actuelle société (i). De communiste, elle est devenue, voilà tout, collectiviste.

Ernest Tarbouriech se montre moins expéditif que Gabet. Il ne fonde point la cité de toutes pièces. 11 emploie ce qui existe déjà et procède par évolution. Il respecte l'art partout où il le rencontre. Il classe les églises parmi les monuments historiques, les isole en des jardins et les utilise aux réunions de son peuple régénéré. 11 raccorde aux autres maisons par des ailes d'un même style les édifices ayant un caractère esthétique. Ou bien il crée des rues historiques où sont assemblées, après un choix judicieux, les façades de ces monuments. Dans les somptueux hôtels de millionnaires, il ouvre des cercles pour les habitants d'un carré ou coron ou encore des pensions de famille.

Mais toutes les fois qu'un quartier se signale par son insalubrité ou ses constructions lé-

(1) Ernest Tarbouriech, la Cilé future, Essai d'une utopie scientifique, Paris, Stock, 1902.

preuses, il l'abat sans autre considération. Dès lors il bâtit, à son tour, sur le modèle de Cabet, un quadrilatère de maisons, entouré de rues spacieuses au centre duquel s'éploient des jardins.

Ernest Tarbouriech, qui s'offre à nous plutôt comme économiste averti que comme poète imaginatif, nous affirme que ces jardins possèdent un grand charme. Mais il se garde de nous dire en quoi consiste ce charme. A la rigueur on peut le sentir devant le paysage de Cabet oii se marient les verdures et les eaux. On y trouve un rappel lointain de Versailles. Au lieu de cela les jardins de Tarbouriech ont pris une abominable attitude administrative. Loin de demeurer abandonnés à leurs avantages naturels, ils sont parsemés de dix petits bâtiments où veillent des fonctionnaires tels que le postier, l'économe, le restaurateur, le banquier, l'instituteur, le médecin, le pompier et quelques autres. Assurément les fonctionnaires sont les fleurs du jardin collectiviste. C'est à les contempler que Ton prend conscience qu'une société nouvelle est née puisqu'ils ont acquis la douceur, la bienveillance,

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l'activité, la spontanéité que vingt siècles ne parvinrent pas à leur communiquer.

Ernest Tarbouriech, dont nous apprécions la compétence économique, ne deviendra jamais un architecte de talent non plus qu'un horticulteur de génie. Il n'apporte aucun document susceptible d'être utilisé à la réfection physique de la Ville. Cependant il reste dans la limite des possibilités matérielles. Il n'a pas tenté de s'élancer dans le domaine de la fantaisie. Il suit, sur un terrain identique ou parallèle, Anatole France et Zola (i). Mais ceux-ci, qui n'ont point voulu se référer à Cabet pour proclamer la nécessité d'une architecture idéale, demeurent fort embarrassés. Qu'inventer qui ne soit pas inventé ou en germe parmi les volumes des utopistes passés? Anatole France, plus que modeste, renâcle devant des prévisions qui prêteraient à sourire. Croit-il vraiment à cette amusette de la Jérusalem nouvelle et surtout possède-t-il cette certitude qu'elle sera collectiviste ? Ses termes mêmes suscitent le doute. Le scepticisme chez lui détruit

(1) Anatole France, Sur la pierre blanche, Paris, Levy, s d.; Emile Zola, Travail, Paris, Fasquelle, 1901.

en partie le pouvoir imaginatif. Déjà il a emprunté à Cabet l'image d'une boulangerie mécanique. Il dédaigne de lui emprunter davantage. C'est pourquoi, sur les voies sinueuses de sa cité, la maison, bâtie de briques, ornée de peintures, de sculptures, de faïences éclatantes, surmontée d'une terrasse couverte où s'ouvrent les salles d'hydrothérapie, ne manifeste rien de particulièrement frappant. Elle est, dit-il, d'un style étrange. De-ci, de-là, des jardins. La rue étend, dans la tristesse et la solitude, ses courtes perspectives que n'animent plus le passage des véhicules. Le mouvement s'est fait aérien et, en masses pressées et bruissantes, passent, dans le ciel obscurci de leur ombre, les aéroplanes semblables à des poissons et à des oiseaux. Les piétons vêtus d'babits aux couleurs neutres ne risquent pas davantage de colorer les voies délaissées que glace, la nuit, une « lumière d'opale ». Du moins si Anatole France n'a pas découvert une variété de physionomie urbaine, s'est-il préoccupé de la maison intérieure ? Pas davantage.il nous assure que l'électricité y épand son fluide subtil, chose aisée à présu-

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mer. Il y inaugure la téléphonie sans fil. Nous savons que parmi d'innombrables salles à manger, Tune d'elles est blanche, décorée d'une frise de fraisier en fleurs. Et c'est tout. Le commentaire du système politique absorbe entièrement l'attention du psychologue admirable qui, naguère, dans le paysage de Florence où naissait la tendresse grave de Mme Martin Belléme, saluait, d'un cœur ardent et d'une plume limpide, l'art italien dormant au fond des musées et souriant aux murailles des palais.

Assurément Zola s'est efforcé d'être, au point de vue architectural, plus lyrique qu'Anatole France. Il n'aboutit d'ailleurs pas à un résultat meilleur. Cela lui était peut-être plus difficile. France traitait la cité future à un point de vue général. Zola la traite à un point de vue particulier. Par la force des choses, sa ville industrielle doit se rapprocher de celles qu'agglomèrent, parmi les halls des aciéries et des forges, Denain, Anzin et autres centres métallurgiques. Pourtant non. Nous ne verrons pas ces affreux alignements de bâtisses roses aux volets verts, béantes et nues, sur des rues toutes noires d'une pous-

sière de houille. Zola place à la tête de son peuple en puissance de fraternité une sorte d'apôtre, un christ moderne fomenté par l'amour. Il a l'énergie, la robustesse, l'opiniâtreté, la beauté et leurs prestiges. 11 unit le sens esthétique aux sens industriel et commercial. Il débarrassera les usines de leur horreur ordinaire. Il les inondera de soleil et d'air. De toutes parts, les eaux y déverseront leurs cascades et les machines, à peine surveillées par des ouvriers esthètes, œuvreront, éclatantes d'aciers et de cuivres, derrière de clairs vitrages.

Et l'usine ayant conquis cet aspect de salubrité, la ville, autour d'elle, ne pourra que le perpétuer. Elle sera un oasis de joliesse et de fraîcheur, un lieu d'harmonie où s'épanouiront les visages joyeux des femmes et vibreront les clameurs des enfants en perpétuelle récréation. Les maisons aux formes variées reposeront coitement sous les arbres, parmi les fleurs. Serontelles semblables à celles que bâtissent actuellement les compagnies de construction à bon marché? Zola ne nous le dit point. Ces maisons à bon marché et ces villas qui envahissent nos

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banlieues modernes sont d'une tristesse vraiment lamentable et d'une esthétique vraiment calamiteuse. Les maisons ouvrières de Zola, espéronsle, n'auront avec elles aucun rapport. Nous ne pouvons malheureusement en donner, qu'une impression approximative. Elles environneront, dans tous les cas, la Maison-Commune, véritable palais dont la façade polychrome joindra, en d'harmonieux accords, le fer aux grès décorés et aux faïences peintes. Elles embelliront de leur grâce satellite tous les bâtiments publics: bibliothèques, laboratoires, salles de cours et de conférences, bains, piscines, écoles. Elles se réjouiront de leurs toitures en tuiles émaillées, de leurs ornements sculpturaux. L'électricité les vivifiera la nuit et les fontaines y amèneront la fraîcheur en même temps que la propreté et la santé.

Car la ville de Zola, bien que n'inspirant pas plus d'enthousiasme que les autres villes utopiques, se distingue d'elles par une magnificence de santé incomparable. Elle a le visage poupin et rosé. Elle n'est tout entière qu'un sourire.

Or cette faculté de sourire, peu de villes uto-

piques la possèdent. Elles semblent, au contraire, s'efforcer de ne la point acquérir.

La Nulle-Part que William Morris édifie, pour sa dilection personnelle, ne donne guère le sentiment d'égaler en félicité le Beauclair àe Zola (i). La science n'y préside point. Le peuple qui rhabite est véritablement un peuple de moutons paciOques, d'une intelligence médiocre et préoccupé seulement de paître et d'enfanter. Il s'habille à la façon du quatorzième siècle et ne souhaite point d'autre état qu'un état de stagnation béate. Il batifole dans les rues en robes de soie et fane en robes de velours. Le fait de s'envelopper de beaux affîquets et de bijoux le comble de plaisir tout autant que celui de vivre sous un régime d'innocente anarchie. Ses pénates sont établis sur remplacement de l'ancienne Londres dont il a sottement détruit les monuments.

Il le faut avouer, la Nulle-Part de William Morris est plutôt une cité passée qu'une cité future. La construction n'étant plus confiée à

(1) William Morris, Nouvelles de Nulle-Part ou une ère de repos, Roman d'Utopie, trad. P. -G. La Chesnais, Paris, G. Bel. lais, 1902.

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des spécialistes utilise une architecture archaïque où se mélangent en une mixture monotone, la brique, la tuile et la terre cuite. L'habitacle naturellement gît en un jardin. La rue commerciale n'a point disparu. Les magasins s'alignent sous des arcades agréables, desservis par des marchands volontaires qui distribuent gratuitement les objets.

Et que 1 on ne s'attende pas à rencontrer la moindre machinerie. Les districts manufacturiers ont été rasés. Les chemins de fer apparaissent comme des inventions diaboliques des siècles barbares, les bateaux à vapeur comme des inutilités stupéfiantes. La traction animale remplace la traction mécanique. Sur la Tamise de douces barques convoyent à la rame les voyageurs et passent sous des ponts de pierre et de chêne auxquels on a rendu leurs charges de maisonnettes. Le Tower-bridge et tous les grands arcs de fer qui, jadis, obscurcissaient l'horizon de leurs lignes aiguës ont été fondus pour prodiguer les socs de charrue aux agriculteurscitoyens. Seuls vestiges d'un temps où le capitalisme pressurait Thumanité anglaise, des

chalands inûs par un mécanisme simplifié remontent jusqu'à Nulle-Part les matériaux utiles au labeur quotidien.

Assurément, avec William Morris, nous sommes sortis du domaine de la logique et entrés dans celui de la fantasmagorie. Nous assistons au progrès à rebours. La pacification des âmes est obtenue par leur non-culture. Les utopistes fantaisistes n'adoptent pas volontiers cette attitude de négateurs de la science : témoins Tony- Moilin et Gabriel Tarde, l'un médecin et l'autre juriste (i). Tous deux, abordant le côté descriptif de leurs cités heureuses, utilisent les données acquises. La science leur permet de pénétrer d'une plume plus assurée dans la fiction.

Néanmoins, on se demande pourquoi Tony- Moilin transforme l'architecture de Paris dans le sens où il la transforme et pourquoi Gabriel Tarde, supposant une anémie solaire et la réfrigération de la terre, transporte sa république en des galeries souterraines. Évidemment l'un et

(1) Docteur Tony-Moilin, Paris en Van 2000, Paris, Libr. de la Renaissance, i869 ; Gabriel Tarde, Fragment d'histoire future^ Paris, Giard et Brière, 1896.

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l'autre ont voulu se différencier des utopistes ordinaires et, par la bizarrerie du cadre, attirer l'intérêt sur les gestes des personnages qui s'y meuvent. La sempiternelle histoire du monsieur qui s'éveille d'un sommeil cataleptique de plusieurs siècles leur a semblé un procédé suranné.

Toujours est-il que le Paris en l'an 2ooo de Tony-Moilin est aux mains des socialistes. Et voici ce qu'ils en ont fait pour le bien-être commun. Tout d'abord ils ont démoli les maisons insalubres et bâti en leur place des cités modèles. Le type de ces cités modèles diffère à peine de celui imaginé par Cabet. C'est encore le grand quadrilatère avec jardin au milieu. Tony- Moilin ne nous parle pas de leur apparence extérieure. Probablement s'apparie-t-elle à celle des maisons anciennes dont on n'a pas décidé la reconstruction. L'intérieur, par contre, nous est minutieusement décrit. Les sous-sols éclairés à l'électricité sont de longues et spacieuses galeries ininterrompues. Ils servent au charroi des marchandises encombrantes qu'un chemin de fer transporte et dépose. Les rez-de-chaus-

sées, en forme également de galeries, enferment les ateliers de la nation et les marchandises craignant l'humidité.

Jusque-là rien de bien extraordinaire. Mais si vous montez au premier étage, vous vous apercevez qu'il n'est pas non plus habité ou, du moins, qu'il est habité par le peuple entier. Il contient, en effet, sur toute Tétendue de la ville, des ruessalons et des rues-galeries que continuent, audessus des anciennes voies urbaines et de la Seine même, des ponts couverts merveilleusement aménagés. Rues-salons et rues-galeries ont absorbé la circulation citadine et supprimé toutes les tractions. Les unes rayonnent d'une extravagante somptuosité, peintes, dorées, carapacées de marbres, de glaces et de bas-reliefs ; éclairées par des fenêtres où se balancent des tentures de soie et des rideaux brodés; meublées de chaises, de fauteuils, de canapés. Un peu partout se disséminent des consoles et des étagères supportant des objets d'art, des vitrines emplies de curiosités, des statues, des jardinières débordant de fleurs fraîches, des aqwariums, des volières d'oiseaux rares.

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Les autres, les rues-galeries, ont une destination purement commerciale. Les magasins y étalent leurs éventaires et leur décoration offre un caractère surtout pratique. Naturellement, ces rues-galeries sont quotidiennement balayées, brossées, époussetées, lavées, aérées, tenues dans le plus grand état de propreté, de même que leurs voisines, les rues-salons, dont tout individu sale est brutalement rejeté.

Les unes et les autres, mais surtout les ruessalons, attirent des promeneurs innombrables. Le soir, sous la lumière aveuglante que projettent des milliers de lustres, les femmes s'y exhibent en toilette de bal, épaules nues, têtes fleuries, et les hommes s'y disputent la suprématie de Télégance.

Non content de ces créations baroques auxquelles correspond une distribution aussi étrange du reste des maisons, Tony-Moilin nous conduit ensuite au Palais International dont les bâtisses formidables, contexturées d'une superposition de prodigieuses colonnades, occupent les surfaces réunies de la Cité et de l'île Saint-Louis. Notre-Dame, avec le culte catholique, s'est éva-

nouie. Le socialisme n'a pas cru devoir conserver cette merveille gothique. Il l'a, d'ailleurs, remplacée par le Temple de la religion socialiste, immense dôme de fer aux colonnades monstrueuses qui s'agrège en son milieu au Palais international. Et ce Palais international est le point central d'un rayonnement de voies ferrées aériennes qui, traversant la ville sur des viaducs, amènent continuellement, en foules pressées, les voyageurs des deux mondes.

Nous nous garderons bien de formuler la moindre critique sur cette conception de l'architecture nouvelle au moment surtout où nous allons pénétrer dans la république géniocratique de Tarde, au vingt-cinquième siècle de Tère préhistorique dénommée chrétienne. Ici, nous sommes en pleine vie esthétique. Durant la période glaciaire que provoqua le refroidissement du soleil, sur l'initiative d'un homme ingénieux, Miltiade, l'humanité survivante, nous l'avons dit, se décida à habiter sous terre. Elle y descendit tout l'héritage intellectuel et matériel du passé. Et désormais, ce fut, par excellence, l'existence harmonieuse. Les germes pernicieux

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de l'atmosphère terrestre ayant été tués par le froid, la maladie ne fut plus à craindre. Pour tous labeurs, la chaleur centrale du globe servit de force motrice. Le travail d'ailleurs devint esthétique et volontaire par le fait que le besoin de production surpassa le besoin de consommation. On s'alimenta à l'aide des mines de cadavres d'animaux congelés et des mixtures chimiques. L'émulation d'art succéda à toutes autres émulations et Tamour, sous ses formes multipliées, parvint à son épanouissement total.

Les spécialités, dans cette république digne d'une représentation cinématographique, se conjoignirent en des cités distinctes. 11 y eut des cités de peintres, de sculpteurs, de poètes, de physiciens, de naturalistes. Les couples possédèrent un habitat succinct creusé dans les rochers, mais, en outre, jouirent des ateliers-salons et du mobilier collectif.

Des routes puissamment éclairées relièrent entre elles les différentes cités, sillonnées par d'innombrables monocycles et voitures électriques et par des trains glissant entre des parois aux bas-reliefs admirables, soutenues par des

forêts de piliers sculptés. Partout ce fut un entassement de miracles artistiques, une accumulation folle de merveilles suscitées par l'exaltation générale de la Beauté. Et, pour les amants de la nature, l'océan congelé prodi^a une variété inouïe de paysages polaires.

Fragment d'histoire future de Tarde est un très remarquable poème en prose que l'on s'étonne de rencontrer dans l'œuvre de l'austère magistrat accoutumé à traiter des matières beaucoup moins spéculatives. Peut-être l'auteur des Etudes pénales, ne possédant pas la faculté de manier aisément le vers, a-t-il voulu cependant montrer aux poètes quelle riche matière leur fournirait une incursion dans le futur. Ces derniers, en effet, ne paraissent point disposés à pratiquer la méthode de l'induction. Si quelques jeunes hommes commencent, à cette heure, à comprendre que la poésie se doit de refléter son époque, aucun d'eux ne s'est senti gros de l'avenir. A peine rencontrons-nous, dans le siècle, en des œuvres qui ne pénètrent point la masse, de vagues et timides divinations. Baudelaire contemple avec étonnement, en son Rêve pari-

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sien, une ville bizarre surgie des profondeurs du mystère, synthèse de métal, d'eau et de marbre. Mais l'on se tromperait singulièremen-t si Ton classait ce poète, malgré son évocation incidente, parmi les utopistes. Il se refusait trop nettement à admettre la possibilité d'une esthétique scientifique et celle d'un aboutissement au bonheur par le progrès pour qu'on puisse lui attribuer une perception de la cité renouvelée. La cité du Bêve parisien n'est point celle que supposerait un précurseur convaincu. Elle est, comme le formule Gautier, une ville morte de quelque Orient enseveli. Elle émerge d'une hallucination causée par une griserie de haschich (i).

De même, les Villes que Rimbaud comprend dans ses Illuminations^ fresques démentes, d'une coloration déiuesurée (2), ne sauraient être prises en considération dans une étude de l'espèce présente et quoi qu'en puissent penser les hyper-

(1) Œuvres complètes de Baudelaire, Paris, C. Levy, s. d. Préface de Th. Gautier, et p. 286.

(2) A. Rimbaud, les Illuminations, Paris, La Vogue, 1886, p. 32 et 84.

compréhensifs du symbolisme. Mais, on peut en retenir cependant que Rimbaud, de même que Baudelaire, entrevoit, à travers les brumes de son rêve, l'architecture prochaine et ses efflorescences métalliques.

Car les utopistes de la dernière heure inaugurent délibérément la cité de fer où bruit un effroyable machinisme.

« Comment donnerais-je, par des métaphores, écrit Camille Mauclair (i), une idée de ces vastes villes d'acier, où des végétations métalliques, d'une ténuité plus grande que celle des feuilles réelles, distribuaient un ombrage délicieux et inattaquable aux saisons, de ces villes où même la propension à la rêverie se voyait encouragée par de secrètes inhalations aromatiques naissant à volonté des murailles, de ces palais d'aluminium, de ces soirs enrichis d'astres artificiels, de ces dômes triomphaux où la chaleur, la clarté

(1) Camille Mauclair, les Clefs d'or, Paris, Ollendorfï, 1897, p. 55, et suiv., art. La Mort mécanique. Du même auteur : VOrient vierge. Roman épique de Van 2000, Paris, Ollendorff, 1897. Cet ouvrage où est tracée la lutte épique entre l'Orient et l'Occident, en l'an 2000, n'a aucun rapport avec notre présente étude.

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et le parfum jaillissaient par d'inouïs raffinements industriels, de ces flottes inconnues qui planaient d'un vol véloce et lumineux dans les sphères les plus altières du ciel ! »

Bien évidemment, dans la cité de fer, l'ingénieur, l'homme de science devient le personnage culminant, le Christ imprévu, le préparateur et l'organisateur de la paix publique, le propulseur d'un prodigieux organisme mécanique.

Wells, à la fois théoricien incomparable et romancier visionnaire d'Utopie, annonce son apothéose certaine. Or, Wells peut, avec certitude, parler, car nulle cité future, si bellement descriptive soit-elle, n'approche de la sienne. Il demeurera, àl'aube du vingtième siècle, comme Cabet au dix-neuvième, le logicien le plus averti en cette matière. C'est qu'en vérité, il se défend âprement contre la tentation imaginative. Il veut essentiellement demeurer dans le domaine scientifique et, contrôlant ses hypothèses, les présenter comme les réalités inéluctables des temps futurs (i).

(1) Wells, à notre connaissance, écrivit cinq volumes sur la cité future : 1° Une histoire des temps à venir ; 2" Antici-

La cité de Wells s'érige, colossale, au mitan des régions mondiales. Ayant canalisé les populations, elle éparpille autour de son centre administratif, une foule de districts prolongés euxmêmes, jusqu'à des centaines de kilomètres, par une dissémination de maisons particulières. Les lignes télégraphiques et téléphoniques, les tubes pneumatiques constituent le système vasculaire qui entretient, entre le cœur et les membres éloignés de la ville, une pulsation de vie perpétuelle.

Le centre administratif est naturellement l'endroit où bouillonne l'activité humaine et mécanique. Un dôme fantastique de métal et de verre englobe la masse de ses maisons hautes de quarante étages qu'aèrent des ventilateurs en multitude. Des lustres gigantesques y déversent une lumière froide et blanche. « Çà et là de

pations; 3° La découverte de Vauenir^i" Quand le dormeur s'éveillera ; 5° Une utopie moderne. Le second de ces ouvrages contient une théorie de la cité future que complète et conclut le cinquième ; le troisième démontre l'utilité et la nécessité de s'enquérir du futur. Le premier et le quatrième sont, pour ainsi dire, la mise en œuvre pratique, sous la forme romanesque, des ouvrages théoriques. Ils présentent la société future en pleine activité de travail et de vie.

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très légers ponts aériens... sont jetés à travers l'abîme et de minces câbles tissent dans Pair une colossale toile d'araignée. » Les façades des maisons, grises et sombres, se décorent de grands porches, d'ouvertures circulaires, de balcons, d'arc-boutants, de tourelles projetées, de fenêtres en myriades et d'un fouillis inextricable d'ornements architecturaux. De temps à autre, suspendus à des câbles, des êtres, rendus liliputiens par la distance, traversent la nef fabuleuse avec des vitesses de bolides.

De même que la partie aérienne, la rue s'est étonnamment transformée. Immensément élargie, elle récèle, aux côtés d'une chaussée centrale immobile, deux séries de plateformes roulantes, dirigées en sens inverse, chargées de sièges et de kiosques et cheminant à des allures lentes ou vertigineuses. Du haut en bas de la nef, un peuple pullulant aux costumes colorés où se distinguent les uniformes rouges des policiers et les uniformes bleus des serfs de la compagnie du travail, s'agite parmi le déchaînement tempétueux des machinismes. Les magasins, exubérants d'un luminaire aux éclats quintessenciés.

brandissent des affiches phosphorescentes de toutes couleurs et de toutes formes, hurlent, par la bouche des phonographes, des invitations et des conseils. La traction automobile a complètement remplacé la traction animale et la traction à vapeur. Sur les routes enduites d'une substance bizarre et partagées en bandes parallèles, pour accommoder entre elles les vélocités, passent en torrent des véhicules énormes et des cycles. Des carrefours superposés diminuent leurs chances de collision. Incessamment, des trains aménagés comme des clubs enfilent à 3oo kilomètres à Theure les continents et les mers. Dans les airs même, les flottes grondantes des aéroplanes, mêlées aux cerfs-volants réclames du commerce, franchissent les distances d'une aile rapide et sûre.

Intérieurement, les maisons ont reçu une appropriation hygiénique et mécanique. Là, d'ailleurs, Wells n'apporte guère d'innovations. Cabet, avant Tessor du machinisme, avait, nous Pavons vu, aftirmé la nécessité des murailles sphéroïdales, des monte-charges, du chauffage automatique, de l'aération et de la ventilation,

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de la cuisine inodore, de la distribution d'eau, de l'ameublement simplifié. Wells complète ses indications et, les découvertes nouvelles aidant, leur assure une réalité.

Tout, dans sa cité utopique, facilite l'existence. Les plus minces détails sont prévus. Mais, fatalement, et bien qu'il y revienne à maintes reprises, l'art n'y accomplit pas une synthèse avec la science. Ace point de vue, nous errons avec lui comme avec ses prédécesseurs. Son mérite particulier consiste à ne pas nous bercer d'illusions inaccessibles. Il table sur l'imperfection persistante des hommes. Sa réorganisation mondiale est plutôt matérielle que morale. La certitude de vivre s'acquiert aux dépens de la certitude de vivre heureux.

Or, c'est à cela surtout que l'humanité doit tendre. Nous avons l'assurance absolue que graduellement toutes les difficultés de la vie physique s'aplaniront. Le machinisme simplifiera le travail et en diminuera la durée. Le mutualisme dissipera la misère. Mais, parallèlement à la notion de solidarité devra naître et grandir la notion de Beauté. L'une et l'autre édulcoreront

lespassions mauvaises quiempêchentPaccession aune harmonie sociale.

Comment les peuples acquerront-ils la notion de Beauté ? Par l'éducation d'abord et ensuite par la diffusion des arts. Quels arts contribueront à propager cette notion de Beauté ? Assurément, au premier plan, T architecture. Les hommes donc qui, dans l'avenir, administreront les cités, devront procéder de tous leurs efforts à la purification de l'esthétique urbaine. Quels seront, non point les styles que les siècles successifs ont une propension à remanier, mais les caractéristiques de l'architectonique future? Problème quasiment insoluble et que nous allons cependant, sous toutes réserves, tenter de solutionner.

Nous ne pensons pas que la construction en béton armé gagne l'adhésion définitive de nos descendants. Elle convient à des édifices de destination générale : entrepôts, ponts, châteaux d'eau, point à l'habitation. On n'est pas parvenu à lui communiquer une apparence de vie. Elle ne semble pas constituée pour autre chose qu'abriter de la matière. Nous ne pensons pas davantage que se généralise la construction

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en brique. La muraille de brique, même ornée, sauf de très rares exceptions, demeure inesthétique. Assombrissant la rue, elle lui enlève sa gaieté. Elle n'arrive même pas, plongée dans la verdure, à sourire.

La pierre conservera donc incontestablement les suffrages. On est sûr de sa stabilité; on apprécie Taliégresse dont elle rayonne. Avec elle et le fer on composera une architecture mixte particulière. Car le fer ne servira plus seulement de charpente, de support ou d'ossature. Il percera son revêtement calcaire sur lequel il se recroquevillera en ornements imprévus. Il soutiendra les bow-window de ses arcatures élégantes, se tordra en arborescences aux fenêtres et aux balcons, formera des piédestaux aux statues et surgira aux terrasses aériennes des maisons en balustrades ouvragées (i).

(1) Dans notre premier chapitre, commentant le décret de 1902, nous nous félicitions de sa tolérance relativement à la surélévation artistique des toitures. Nous envisagions alors le temps présent. Maintenant, placé en face du temps futur, nous considérons comme inutiles ses concessions, car nous préférons de beaucoup la terrasse fleurie à un entassement de cheminées, parmi la prodigalité des clochetons, des tourelles et des pignons.

Les règlements de voirie s'adouciront, supposons-le, relativement aux saillies des façades et les architectes multiplieront la variété de leurs physionomies. Des artistes et non des artisans se chargeront de composer leurs sculptures selon les mêmes procédés d'harmonie dont ils composent un groupe statuaire. Des bas-reliefs embelliront la nudité des trumeaux, ou encore des applications de céramique, de faïence, de grès flammé ou de mosaïque. Evidemment les décorations, pratiquées avec discrétion et simplicité, devront s'accorder avec l'ordonnance générale de la rue.

Les règlements municipaux dont nous préconisons ci-dessus l'adoucissement en faveur des façades, juguleront au contraire les propriétaires sur la question de hauteur des maisons. Nous n'avons aucun intérêt esthétique, imitant l'orgueil américain, à élever de vertigineux casiers à bouteilles dont les habitants inférieurs ne respirent plus qu'à l'aide du ballon d'oxygène et ne voient plus qu'avec le secours de l'électricité. Cinq étages suffisent amplement à assurer des revenus aux capitalistes et permettent aux loca-

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taires de jouir pleinement de l'odorat et de la vue.

Contrairement aux règles actuelles de voirie, les dimensions de la rue perdront leur rapport direct avec la hauteur des bâtiments. La locomotion automobile nécessitera un élargissement énorme des chaussées. Les trottoirs en profiteront et, sur ceux-ci, les maisons avanceront en alignements brisés et à redans. Dans ces brisures et ces redans et au long de toutes les voies, des arbres innombrables s'échelonneront. Ces végétations réaliseront en partie le rêve utopique de voirchaque logisenfoui dans sonjardin privé. Les municipalités réserveront des places immenses à des squares où, parmi les arbres, les fleurs et les gazons aménagéspar des artistes, sans raideur ni géométrie, ruisselleront les eaux vives, les eaux canalisées, par exemple, des rivières urbaines. On exclura de ces squares toute la gent palmipède, sauf les cygnes; toute la faune acclimatée; toutes les pépinières et serres qui seront transportées en des jardins d'essai créés spécialement pour leur donner asile.

On réédifîera en fer forgé encadrant, selon les besoins, des vitrages irisés, les édicules :

kiosques à journaux, urinoirs, colonnes théâtrales,qui, à l'heure actuelle, déparent la rue. Les réverbères, infléchis en courbes gracieuses, soutiendront des fleurs lumineuses semblables à celles du métropolitain. On limitera l'affichage aux nécessités strictes et Ton n'admettra plus sur les surfaces affectées à cet usage que les annonces ayant un caractère d'art. Les réclames dorées et bariolées qui affligent les perspectives urbaines ne dépasseront pas la hauteur des rezde-chaussée. Par contre la publicité lumineuse obtiendra toute facilité d'extension.

Ainsi par des suppressions graduelles, des émulations, des tolérances, des conseils et même des règlements rigides, Tarchitecture et ses complémentaires arriveront à vivre en harmonie. La rue magnifiée éveillera dans le peuple un sentiment délicat des concordances esthétiques que l'éducation contribuera à affermir. Et la ville où la beauté s'élèvera à la hauteur d'une institution deviendra l'esprit et le cœur du monde.

Septembre 1908.

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