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BIBLtOGHAPHIC XV
Cette bibliographie ne saurait prétendre & être compiète. On voudra bien se reporter notamment, pour les applications musicales, à Touvrage du même auteur sur VEsthétique musicale scientifique.
Toutes les citations abrégées se rapportent aux travaux indiqués ci-dessus : ils ne seront désignés que par le nom de leur auteur, et au besoin par la lettre qui les précède dans cet index. Exceptionnellement, les deux ouvrages de Fechner les plus souvent cités seront mentionnés par leurs seules initiales [Z., et V, avec le numéro des chapitres).
l'oeuvre de fechner et les origlnes de l'esthétique expérimentale
L'art ne fait pas à proprement parler de progrès en se développant à travers Thistoire : il a pu être aussi pur et aussi élevé dans les beaux siècles de Tanliquité ou du Moyen-Age que dans le nôtre. Il ne se perfectionne pas; on dirait plus justement qu'il évolue par cycles fermés, sans se répéter mais en se renouvelant.
Mais si Fart ne connaît pas de progrès continus, il en est autrement de la science de Tart. Malgré les sourires des sceptiques, il faut reconnaître qu'elle s'est incorporé dans les temps modernes trois grandes idées, destinées sans aucun doute à évoluer encore, mais dont les principes peuvent à juste titre passer pour des acquisitions définitives : la conception du jeu, celle de Vexpérimeniation, enfin la notion toute récente de faits sociologiques. Il n'y a donc point à désespérer de l'esthétique : somme toute, peu de sciences d'une égale complexité ont fait preuve en si peu de générations d'une vitalité aussi grande.
C'est l'une de ces acquisitions essentielles que nous étudierons.
L'esthétique expérimentale, pressentie déjà par une foule de chercheurs disséminés, a germé rapidement sur le terrain tout préparé de la psychologie moderne. Organisée en un système cohérent, munie de ses méthodes essentielles, de ses objets et de leurs lois, elle est sortie enfin presque tout armée du cerveau d'un seul homme, le créateur de la psychophysique : Fechner.
Cette physionomie originale mérite un regard. Après avoir étudié la médecine, et renoncé à la pratiquer par un excès de modestie des plus honorables, Fechner s'est voué par désintéressement à une vie précaire, et s'est vu condamné, par nécessité comme par goût, à un travail forcené. Tout en occupant consciencieusement une chaire de physique, il a mené de front, et presqu'avec le même succès, cinq ou six spécialités entièrement divergentes : — L. 1
les productions littéraires proprement dites, représentées surtout par les contes et récits spirituels, les paradoxes humoristiques et les énigmes du « D"^ Mises » (1821-1876) ; — la traduction d'importants ouvrages français sur la physique et la chimie (1824-9, 1854-60); — les travaux personnels sur l'électricité et le magnétisme, l'optique, Télectro-chimie, la chimie organique et inorganique, la physiologie ; — la publication d'un grand dictionnaire usuel en huit volumes (1834-8), d'articles de revues sur l'économie politique et la politique (1848), sur les hautes mathématiques et leurs applications; — puis, après qu'une maladie des yeux eut interrompu ses travaux d'optique (1838, 1840) en le condamnant à trois années d'obscurité et d'oisiveté, occupées par des méditations forcées (1839-43), les travaux les plus variés sur la philosophie dogmatique, historique et critique, allant de l'anthropologie la plus terre à terre et la plus empirique à la métaphysique la plus nuageuse qu'ait enfantée l'école de Schelling, en passant par la morale et la religion, et en s'aventurant jusqu'aux spéculations mystiques les plus proches du spiritisme. — Ajoutez à cela l'histoire de l'art et la critique d'art, particulièrement appliquées à la peinture, et conduites jusqu'au détail le plus technique et presque jusqu'aux comptes-rendus de salons. — Dix ans après sa mort, on découvrait encore dans ses papiers un volume de recherches originales sur la « Théorie des mesures collectives » (1897).
Enfin, parmi ces centaines de travaux divers, Fechner a trouvé le moyen de fonder deux sciences, l'une dans sa maturité, l'autre dans sa vieillesse : la psychophysique et l'esthétique expérimentale; et il ne s'est point contenté d'en soupçonner la valeur ou d'en indiquer théoriquement les objets futurs; mais il en a établi les méthodes définitives et démontré par l'expérience les lois essentielles : de telle sorte qu'il n'est plus resté à ses successeurs aucune découverte vraiment capitale à faire dans ces deux domaines.
Rien de si curieux dans sa riche et féconde complexité que la carrière de cet homme qui vécut 86 ans (1801-87), écrivit pendant 66 années sans relâche, apportant en toute chose une curiosité, une ingéniosité et une patience inlassables, également à l'aise dans un laboratoire et dans un musée, devant la résolution savante d'une équation différentielle ou le développement littéraire d'un paradoxe humoristique; et qui, à 70 ans, entreprenait de créer une nouvelle science, et la fondait en effet, après quinze années de recherches expérimentales, en publiant à 75 ans un ouvrage considérable, qui datera dans l'histoire de l'esthétique.
l'œuvre de pechner s
Fechner appartient donc à cette famille d'esprits encyclopédiques, comme la culture allemande en produit assez souvent, qui peuvent embrasser et dominer plusieurs spécialités à la fois, et dont il est plus juste de dire qu'ils en possèdent et en pratiquent réellement plusieurs ; ce qui est tout autre chose que de planer au-dessus d'elles sans les toucher, — k la façon de beaucoup de philosophes au savoir encyclopédique, dont la prétendue science universelle n'est en vérité qu'un dilettantisme universel. Celte culture réellement et profondément diverse, lorsque dans une tété bien faite elle aboutit h la synthèse définitive de tant de matériaux épars, peut produire un Leibniz ou un Hegel. Quand elle ne réussit pas à se dépasser elle-même, elle engendre encore des polygraphes de talent, parfois de génie : des Lotze, des Fechner, des Wundl. Fechner est- un des premiers dans cette famille, qui n'est point nombreuse.
Tel^st le fondateur de l'esthétique expérimentale contemporaine. Cette science semble avoir résulté dans son esprit d'une convergence heureuse de la culture allemande avec l'influence anglaise. De la première, elle tient son esprit méthodique, discipliné par le souci de la mesure exacte. A la seconde, elle doit son empirisme, avec le goût de l'observation et le respect un peu borné des faits sensibles (*).
Mélange curieux et peut-être instable d'esprit de géométrie et d'esprit de finesse tout à la fois, elle conviendrait fort bien par sa clarté à la pensée française, si toutefois, embarrassée de ces deux tendances divergentes, elle réussissait à en opérer définitivement la synthèse. Encore d'une structure quelque peu hétérogène, elle surprend nos habitudes d'esprit, façonnées dès longtemps par la culture classique, et qu'un mélange de genres aussi opposés n'a pas encore séduites.
Ce n'est donc pas sans raison que le développement récent de l'expérimentation esthétique s'est opéré presque uniquement en Allemagne, en Angleterre et en Amérique. En France, nous demandons par trop à ja science de l'art d'être elle-même un art. Nous voudrions qu'elle fût ou tout l'un ou tout l'autre. Nous ne comprenons guère l'application de l'une k l'autre. Celte attitude de l'esprit latin dans les questions esthétiques est médiocrement propre à leur inculquer une méthode positive et scientifique. La
(*) C'est pourquoi J. Sully (b, 103, 104) a salué avec joie radmisssion, par un grand philosophe allemand, des deux principes de l'hédonisme et de l'association des idées, si familiers à la littérature philosophique de l'Angleterre.
culture française gagnera d'autant plus à s'initier à cette discipline nouvelle.
Qu'elle ait pu naître de toutes pièces dans un seul esprit, comme tout récemment la psychophysique et comme autrefois la syllogistique, c'est assurément un mauvais présage, non pour sa durée, -^ témoin la logique d'Aristote, — inais pour sa fécondité. Aussi ne doit-on pas s'exagérer l'importance de cette esthétique de laboratoire, dont les objets sont assez bornés. Sa portée toutefois n'est point médiocre. C'est beaucoup, pour une science nouvelle et si complexe, d'avoir présenté en moins d'une génération quelques acquisitions définitives, et d'ouvrir en outre un large champ sur l'avenir.