‹ L'Estoire de GriseldisChapitre 34 sur 52 · COMMENT LE MARQUIS RENVOIE GRISELDIS A SES CHAMPS · texte numérisé non relu

COMMENT LE MARQUIS RENVOIE GRISELDIS A SES CHAMPS

Tandis que rentrent en la forêt les bergers, le marquis paroit en sa salle avec Griseldis, et lui dit, présents dames et barons ;

LE MARQUIS

O Griseldis, es temps passés

en ta loyale compagnie,

assez et de pensée lie,

comme espouse te chérissais,

te portais honneur et prisais

— tes moeurs et non pas ton lignage

considérant — ; mais en servage

choit mainte fortune, ce semble ;

plus l'homme est heureux, plus il tremble,

le plus haut est plus tost déchu.

Or, mon rang est trop fort déçu

de ce qui serait grant honneur

à quelque povre laboureur;

mes hommes me prient fortment

et le pape même consent

44 GRISELDIS

qu'une autre femme prendre doie ;

laquelle, déjà en la voie,

sera très brèvement icy.

Prends doncques fort cœur, je t'en pry,

et en apaise ton courage.

Le douaire qu'à mariage tu apportas, prends, c'est raison, et va en ta vieille maison ; car nul sort n'est perpétuel, mais à chacun est bon et bel de chercher mieux au changement.

GRISELDIS

Monseigneur, je sais voirement que, entre ta magnificence, ta valeur et haute puissance, et mon humblesse et povreté, n'est mesure ni parité !

Oncques ne me réputai digne d'être ta servante meschine, ni surtout ton épouse chère ; et dans ta cour noble et plénière en laquelle tu m'as fait dame, d'autre haut titre, sur mon âme, je ne me suis oncques douée que de ta serve dévouée.

Or, de cette grant dignité

GRISELDIS 45

que me donnas en ta bonté, Dieu et toi, Sire, je mercie.

Et déjà suis appareillie ^ de retourner en la maison mon père, qui me fut si bon, où vécus jadis en jeunesse, en paix de cœur et en liesse.

Ma viellesse y trespasserai comme ma jeunesse y usai ; et mourrai veuve trop heureuse d'avoir été femme et espeuse ^ de tel et si noble seigneur.

Et puisqu'ainsi est ton bonheur, sans plainte d'icy je me parts.

Quant est de mes trop povres parts de douaire, dont conforter me veux, et me dis d'emporter, quelles sont-elles, trop je voy :

jadis, lorsque je vins à toy, et que tu me pris, à l'issue de la maison mon père, nue, tu me fis du tout dévestir et de tes robes revestir ; lors douaire autre n'apportai

Page 1