EUGÈNE'MELCHIOR DE VOGUÉ
Son admirateur et son ami, P B.
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Il est bien vrai que cette conversation avait fait trop mal à Jean, si mal qu'il ne se sentit ni la force de la prolonger sur le moment, ni celle de la renouveler, durant l'après-midi, qu'il passa tout entier à se promener seul de la Sorbonne à la bibliothèque Sainte-Geneviève, pour tuer le temps, comme étonné que rienn'eûtchangé autour de lui, dans le décor de ce quartier du Panthéon et du Val-de-Grâce, qui venait d'être pour lui le théâtre de scènes si tragiques. Les événements produits par des causes profondes ont de ces alternatives d'explosion et d'apaisement. Ils ressemblent à ces tremblements de terre qui manifestent le secret travail du feu sous un sol miné. Le brusque sursaut d'une formidable secousse a lieu,,. Puis,
c'est le silence, c'est l'immobilité, c'est la reprise, anxieuse au fond, timide et pourtant active, des habitudes d'auparavant, jusqu'à ce qu'un nouvel éclat, plus terrible, achève soudain le cataclysme. Entre la rencontre avec M. Ferrand accompagné de sa fille dans l'allée solitaire du Luxembourg et cet entretien avec Julie, ce n'avait été pour le jeune homme qu'une suite d'accidents plus effrayants et plus subits les uns que les autres... Et rien! Les heures avaient passé, et, quand il se retrouva rue Claude-Bernard, vers le soir, à la table du dîner, puis à celle de la veillée, il aurait pu croire que ces scènes n'avaient été qu'un rêve :
— un rêve, sa rupture avec celle qu'il aimait; — un rêve, les frénétiques et sottes discussions de la déplorable Union Tolstoï et la rage dénonciatrice du cousin pauvre ; — un rêve, le.retourà la maison paternelle et la sinistre explication avec Antoine;
— un rêve, l'impudent aveu de celui-ci; — un rêve, la supplication de Julie, cematin, etsapropre démarche auprès du père de Brigitte; — un rêve enfin, ses deux visites finales au bureau du boulevard Saint-Germain et à l'hôtel de la rue de Varennes, si grosses de dangers prochains.
La famille était réunie, tout entière, comme il arrivait bien rarement. Mais c'était jour de vacances, et on se tenait dans le salon, après le repas pris provincialement à six heures et demie. L'aspect paisible de cette pièce s'accordait si peu avec
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les violentes péripéties de ces deux jours qu'il en étaitinvraiserablable. Rien de plus logique, cependant. Les Monneron, en passant, comme ils avaient fait, d'une classe dans une autre, sans initiation ménag^ée, sans station intermédiaire, avaient g^ardé de leur origine paysanne cette caractéristique : ils étaient profondément, absolument naturels. C'est cette simplicité de manières qui donne une physionomie patriarcale, pour l'observateur superficiel, à tant d'intérieurs de fonctionnaires, dévorés, comme celui-ci, et pour la même raison profonde : une formation trop hâtive, par des misères secrètes. A les voir, on n'en perçoit qu'une atmosphère de bonhomie.. . Il était neuf heures maintenant. La haute lampe à pétrole posée sur la table, — une table à jeu, tendue d'un drap vert taché, — éclairait de sa forte lumière, à peine adoucie par un abat-jour prétentieux à fausses gravures du dix-huitième siècle, le professeur en train d'annoter des copies d'élèves. Après trente années de professorat, il apportait à cette besogne la même conscience. Il n'en avait pas eu davantage durant le premier mois de suppléance qu'il avait dû, cube à l'École Normale, faire, suivant la coutume, dans un lycée de Paris. L'intransigeance de ses convictions se manifestait par des remarques demeurées célèbres parmi ses élèves. Par exemple, à propos d'une phrase où l'un de ses rhétoriciens s'était cru hardi en vantant la « splen-
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dide corruption de la Renaissance... » , il lui était arrivé, un jour, d'écrire en marge : a Guérissezvous du virus aristocratique. » Ou encore, en tête d'un devoir dans lequel Alfred de Musset était placé au-dessus de Victor Hugo, il avait gravé ces mots sévères : « Esthétique de coup d'État. » Ou encore, en regard d'une citation de Joseph de Maistre, cet aphorisme : « Le grand talent criminel n'a droit qu'au silence, m II y a du Prudhomme dans tout jacobin, et les plus lettrés, dès que la manie révolutionnaire s'empare d'eux, déploient ingénument cetle grotesque solennité de «penseurs vertueux » qui donne aux séances doctrinales de la Convention l'air d'une chargea froid, aménagée, à souhait, pour réjouir l'humoriste de Bouvard et Péruchet. Parfois le professeur, quand il corrigeait ses copies en famille, s'interrompait de son travail pour communiquer à ses fils, s'ils étaient là, et, à leur défaut, à sa femme ou à sa fille, une phrase qui lui paraissait remarquable. C'est ainsi que, ce soir, il interpella Jtan tout d'un coup : — 0 Décidément il a du talent, ce petit Ravenel... Je lui avais donné un travail sur Rousseau. Écoute ceci, Jean. Je te passe le détail d'une comparaison, qui est assez banale, entre une nation et un arbre. Mais comme il l'a relevée par le trait de la fin !.. . Écoute : // arrive un moment où le peuple réveillé se lasse d'être la racine dont le travail fouterrain Journit des aliments aux branches
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d'en haut, qui seules jouissent du ciel et du soleil; où le tronc se fatigue de n'être que le couloir nu de la sève qui va s'épatiouir à la cime en bouquets parfumés ; où V arbre tout entier veut devenir fleur... Ça, c'est excellent. .. » Il répéta : « Où l'arbre tout entier veut devenir fleur... Quelle heureuse formule pour notre démocratie! C'est ce que nous rêvons tous pour le peuple. . . Ah ! que c'est bien dit! » (Il n'apercevait pas l'extravag^ance de cette image caricaturale qui, à elle seule, condamnait tout le système, puisqu'elle supposait des résultats sans leurs conditions.) Et il continuait : « J'ai du plaisir, — mieux que cela, — du bonheur à penser qu'aujourd'hui ces idées sont courantes et que voilà le point de départ de nos rhétoriciens. Au lieu que nous, on nous donnait ii traiter VÉloge du prince Jérôme, — Hiei-onymi principis laus! Mais oui! J'étais en quatrième, quand les valets de l'Homme de Décembre ont osé insulter à la jeunesse en dictant au Concours général cette matière de vers latins. Ils n'en ont pas été les bons marchands... Les stances vengeresses de Richard sontvenuesjusqu'àTournon :
Vous ne comprenez pas que nos veilles muettes Ont de chacun de nous fait un républicain; Que nous supportons mal nos fers; que nos poètes, Ce sont les Juvénal, les Hugo, les Lucain...
Quel malheur que celui-là soit mort à vingt ans ! Quel malheur! Tu te rappelles, la maman,» il
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s'adressait à sa femme « ce sont les vers que j'ai récités chez vous à la première soirée où vous m'avez invité... »
Et il se remit à corriger le devoir de Ravenel, qui lui avait remémoré une des idoles de sa liturgie intime, ce Jacques Richard, lequel eut son heure de célébrité pour avoir bafoué en une pièce «atirique, assez médiocrement imitée des Châtiment!), « l'Oncle du tyran! » au lieu du panégyrique proposé comme thème aux jeunes lycéens de 1860. Ce n'était pas une fois; c'était trente, que l'universitaire avait récité à ses fils ce plat morceau, toujours avec la même incorrigible admiration. Son goût, et il l'avait exquis, n'arrivait pas à dissiper le prestige dont cette rimaillerie restait parée pour lui. Jamais l'antithèse entre les dessous de sa vie et ce qu'il en voyait n'avait donné un caractère d'ironie plus cruelle à ce « Quel malheur ! » commentaire habituel au prétendu chef d'œuvre du poète mort jeune. Mme Monneron l'avait écouté, bouche bée, ses yeux noirs grands ouverts, comme si elle comprenait qu'en effet le rhétoricien de l'Empire n'avait pas pu « supporter ses fers » . Et elle avait posé sur ses genoux l'interminable bande de tapisserie qu'elle faisait et défaisait, depuis combien de soirs semblables? Cet ouvrage était destiné à garnir le canapé du salon, qui montrait la corde, comme le reste du meuble, en velours rouge
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frappé, acheté d'occasion lors de l'arrivée à Paris. Encore une de ces opérations où excellait la femme du fonctionnaire, toujours désireuse de paraître et incapable d'une acquisition étudiée et consciencieuse. Les bois de mauvaise qualité avaient joué. La dorure au rabais avait pris des tons ocrés et inég^aux, de l'effet le plus déplorable. L'étoffe n'offrait plus qu'un dessin brouillé. Et, pour bien démontrer que ce n'était pas là un simple accident, la pièce de tapisserie, avant même d'être achevée, étalait des raccords de laines mal rassorties, que la Niçarde, habituée à l'a peu près du logis natal, justifiait en disant :
— « Quand toutes les couleurs seront passées, on n'y verra que du feu. Pechère! »
Ce fut encore ce logis natal, toujours regretté, qui se dessina devant ses yeux, au lointain souvenir d'avant leurs fiançailles évoqué par son mari, et elle répondit :
— « Si je me les rappelle ! Le père Granier les a tant aimés, qu'il les a copiés pour les envoyer au général.. . »
— « Il gobait donc lesgalonnards, grand-papa Granier?. . . » dit Gaspard, chez qui les propos de l'universitaire, toujours en train de dénoncer le péril prétorien quand il se reposait du péril clérical, avaient développé un précoce antimilitarisme plein de généreuses promesses pour l'avenir, et il ajouta, avec sa mimique de gavroche :
o Blague dans le coin, vous m'en voyez baba ! ■
— «Oh! " reprit Joseph Monneron, o ce général-là n'était pas comme les autres... » Et pieusement : « C'était Garibaldi !... »
— o C'est encore de Richard, et dans la même pièce, n'est-ce pas, père, ce beau vers,» demanda Antoine : « Y faire au moins vibrer ton nom, Garibaldi...! » Cette adroite réminiscence, qui lui attira un sourire affectueux du correcteur de copies, était destiné, comme sa présence au logis ce soir, à dissiper les derniers vestiges de soupçon qu'aurait pu garder Joseph Monneron. Le fourbe n'avait d'ailleurs jamais été plus câlin, plus familial, tenant les écheveaux de laine de sa mère, faisant des tours de cartes pour son jeune frère, avec une dextérité inquiétante, mais pas pour le père abusé, au regard de qui cette simple citation d'un alexandrin révolutionnaire équivalait à un brevet de pureté morale. L'histoire de la décadence où s'abîme depuis cent ans notre pays serait inintelligible, si l'on ne se rendait pas compte d'un trait trop peu étudié de la psychologie du jacobin. On a beau vouloir « recommencer la société humaine, comme Bacon disait qu'il faut recommencer l'entendement humain » (c'est la formule d'un d'entre eux, du triste Chamfort, de ce courtisan de tant d'esprit que la Révolution a hébété et déshonoré avant de le tuer) , on n'échappe pas à ses hérédités. On les subit, quoi
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qu'on en ait, par toutes les fibres dont on est tissé : on peut seulement les fausser. Le sentiment religieux est du nombre. Le Monneron — s'il est permis de faire de ce nom propre le nom g^énérique de toute une classe — est un chrétien dévoyé qui a reporté sur des idées abstraites et inexactes les dévotions de ses atavismes. Ces idées, il ne les a pas comme on a des opinions. Il les a comme on a un culte. De là dérive la sévérité indignée de son jugement à l'égard des dissidents. Le Monneron, — il s'est montré le même au coup d'État, au Seize-Mai, lors du mouvement plébiscitaire suscité par Boulanger, et plus récemment dans les circonstances que l'on sait, — le Monneron, donc, ne se contente pas de combattre ses adversaires. Il les considère comme des êtres de conscience inférieure. Il ne lui suffit pas de les écraser, par n'importe quel moyen et avec une absence de scrupules stupéfiante chez lui , car le Monneroh complet est d'autre part délicat. Il les méprise, ces adversaires, et le plus sincèrement du monde, comme de simples malfaiteurs, et les traite comme tels sans hésitation ni remords. Le monopole de l'honnêteté politique est à lui. Cette disposition d'esprit explique l'impossibilité d'acquérir la moindre expérience, qui caractérise cette secte d'aberrants sincères. Aussi ne sont-ils jamais arrivés et n'arriveront-ils pas à établir un gouvernement. Ils sont condamnés à tyranniser. Us sont punis, d'autre
part, de leurfanalisine parla facilité avec laquelle les dupent les sycophantes qui affectentde partager leurs principes. Ils nepeuventplusjuger quelqu'un qui pense ou semble penser comme eux. Antoine connaissait bien ce point faible du caractère de son père, qu'il s'amusait d'ordinaire — parlons le style de Gaspard — à « faire grimper » , mais pas ce soir. Ce soir, il fallait être le fils vertueux, donc républicain, et le naïf professeur s'y laissait prendre. Mais n'était-il pas dupé depuis des années par des politiciens de dernière catégorie, comme l'ancien camarade d'école, véreux et doctrinaire, disciple de Kant et pot-de-vims te effronté, chez lequel il avait passé l'après-midi, et dont il mentionna le nom en répondant à son fils :
— « Oui, c'est de Richard. Tu n'as pas oublié ce vers? C'est bien, cela, c'est très bien... Je le disais aujourd'hui, chez Barantin, à des députés de son groupe qui reculent devant les criailleries des cléricaux, pour la loi d'enseignement : je m'y connais, j'ai élevé deux garçons, j en élève un troisième. Jeles défie decesserd'ètredesrépublicains. Pourquoi? Parce que je les ai soustraits, dès le berceau, àtouteinfluence réactionnaire ; parce que j'ai associé tous leurs souvenirs d'enfance à des impressions républicaines... Toi-même, tu vois, tu as pu être tenté quelquefois, comme tous les Parisiens de ton âge, par le scepticisme. . . Je sais. Je sais. Tu nous as entendu traiter d'utopistes.
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Utopistes? Soit. Mais c'est par les utopistes que la Justice a prog^ressé dans le monde. Vivons dans l'absolu d'abord. Voilà ce que je vous ai aj)pris depuis que vous existez, et je vois que ce fond reste. Le poète latin a de bien jolis vers là-dessus :
...Nunc adbihe puro Pectore verba, puer. Nunc te melioribus offer. Qiio semel est imbuta recens, servabit odorem Testa (lia...
Ces anciens ont tout dit. Quels génies ! , . . Justifiez toujours ces vers d'Horace, mes enfants. »
L'amant d'Angèle d'Azay, le Montboron des cabarets du boulevard, le faussaire du bureau du Grand Comptoir, le maître chanteur de la rue de Varenne, opina de la tête en sig^ne d'assentiment. Le drôle n'avait pas cessé d'avoir, pour son frère et sa sœur, depuis qu'ils s'étaient retrouvés face à face, ce reg^ard du boxeur en garde qui, g^uetté par deux antagonistes, surveille leurs moindres gestes, prêt à parer et à riposter. Ceux-ci avaient, au contraire, affecté l'un et l'autre de ne pas le voir. Ils s'étaient assis dans le salon, à une petite distance de la table, chacun de son côté, et chacun penché sur un livre. Ils avaient tous deux choisi des ouvrages du programme de l'examen qu'ils préparaient : elle, un précis de littérature française ; lui, le Timée de Platon, le tout à la plus grande approbation de leur père, qui leur avait dit, après avoir regardé les titres des volumes :
— « Vous avez raison : Singulas horas, singulas vitas puta. .. Considérons toutes les heures comme autant d'existences, c'est le moyen d'apprendre beaucoup. C'est un mot du vieux Sénèque. J'en avais fait ma devise au collège. Elle m'a valu mon rang à l'École. "
— « Moi, » avait répliqué la mère, «je voudrais bien leur faire lire un Manuel de la civilité puérile et honnête. Ils n'en seraient pas de plus mauvais professeurs pour être plus gracieux et plus polis... »
Jean n'avait pas plus fait attention à cette nouvelle sortie de sa mère qu'aux attitudes insolentes d'Antoine, à la phraséologie argotique de Gaspard, ou même aux propos de son père, si poignants d'illusion persistante. Après de tels avertissements et devant de telles évidences, l'optimiste était revenu à ses utopies — il relevait ce mot comme un titre d'honneur! — avec un parti pris de sérénité absolue, où il entrait bien, cependant, de la volonté. Dans l'arrière-fond de son regard, ne restait-il pas la trace de la blessure reçue, quoiqu'il semblât, quoiqu'il vouhit affirmer qu'il ne l'avait pas reçue? Mais Jean n'avait plus la force de s'attendrir sur ces complications ni celle de tenir son rôle de « consolateur » . L'énigme des rapports de sa sœur avec Rumesnil occupait seule sa pensée. Qu'Antoine fût un misérable, voué d'avance aux pires hasards d'une
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existence aventureuse, il le savait maintenant, de même qu'il savait depuis longtemps l'ing^uérissable irréalisme du professeur. Il ne pouvait rien en ce moment ni pour l'un ni pour l'autre que de se taire, au lieu que Julie traversait une crise où son devoir était d'intervenir, et il en apercevait nettement le moyen. Il n'avait plus besoin de l'interroger. Ce qu'elle lui avait dit était trop clair, même dans ses réticences. Elle s'attendait que Rumesnil l'épouserait. Qu'avait fait celui-ci pour entretenir cette espérance? Qu'avait-elle fait, de son côté, pour s'attacher le camarade de ses frères? L'avait-il trompée par de fausses promesses? S'étaient-ils trompésl'unl'autre? Lajeune fille avait-elle voulu seulement un beau mariage, comme elle avait paru le dire, ou bien, sous couleur d'ambition, avait-elle imprudemment laissé prendre son cœur? Le mystère était là, toujours aussi impénétrable, aussi douloureux. Jean tenait une occasion sûre d'en avoir le mot. Cette explication avec Rumesnil, dont il avait menacé sa sœur pour lui arracher un aveu, il fallait la provoquer, dès ce mardi où l'autre reviendrait, en même temps qu'il lui rendrait l'argent emprunté par Antoine. Il le mettrait au pied du mur, en lui interdisant, comme il l'avait annoncé, les visites rue Claude-Bernard. Rumesnil devrait bien répondre. Ou il n'avait avec Julie qu'une petite affaire de coquetterie, et il cesserait ces
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visites. Ou son sentimentétaitsérieux, etil demanderait îa main de la jeune fille. Ce raisonnement simpliste, et, à ce point de vue, bien a Monneron » , n'excluait qu'une hypothèse, la seule vraie : que la jeune Hlle fut la uiaitresse du jeune homme. L'imag^ination de Jean était encore trop tendre et trop pure pour s'arrêter à une idée (jui enveloppait des visions si cruellement salissantes. Durant cette soirée, où leur chimérique père zébrait d'annotations les copies de ses élèves en énonçant ses axiomes optimistes, — où leur injuste et incapable mère tirait indolemment l'aiguille de sa tapisserie, — où le cynique Antoine et le re^irettable Gaspard maniaient à tour de rôle les deux jeux de cartes graisseuses, Jean regardait sa sœur à la dérobée, et il se livrait à son égard à ce travail d'analyse qu'il avait essayé souvent, jamais avec cette lucidité. Elle lui était transparente, jusqu'à ce dernier repli obscur et trouble de son âme, qui lui réservait une si tragique surprise, pour plus tard. En ce moment, il déchiffrait d'abord, sur ce mince visage fermé, la misère ' morale que ce pauvre être lui avait criée cet aprèsmidi, avec un tel accent de rancune ! Contre quoi? ,. Mais contre cela, contre cette famille ici présente; (| contre les éléments de maladie épars dans l'atmosphère de ce foyer, dont les pierres avaient été systématiquement posées à faux. Visiblement, et ^f( d'après les lignes mêmes dece visage, la jeune fille ' '
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était une nature mixte, avec des tendances intellectuelleshéritéesde son père, etd'autres, toutes brutales, héritées de sa mère. Ce double atavisme la faisait ressembler à Antoine et à Jean à la fois. Du premier, — la construction forte de son menton et l'ourlet sensuel de ses lèvres détachées en roug^e sur son teint pâle le révélaient trop, — elle avait ces appétits plébéiens qui vont sauvagement à la réalisation de leurs désirs. Paris l'avait désorientée par le mirage de la vie de luxe et de plaisir, enfantinement convoitée aussitôt qu'aperçue. D'autre part, l'inquiétude sentimentale qu'elle avait en commun avec son frère cadet, et qui mettait une noblesse autour de son front et de ses yeux, lui avait rendu cet éveil d'ambition bien funeste. L'intelligence, chez elle, n'avait pas été assez forte pour lui permettre, comme à Jean, d'interpréter son milieu. Elle n'en avait saisi que les insuffisances. Elle avait compris sa famille, assez pour en constater le déséquilibre secret, pas assez pour apercevoir les grandes lois sociales, dont l'incohérente tribu des Monneron était, par cette incohérence même, l'illustration éclatante. Elle avait, chez tousses parents, méprisé quelque chose : chez son père, cet utopisme niais; chez sa mère, le désordre et la sottise ; chez son frère Antoine, l'hypocrisie et la vulgarité; chez Gaspard, l'ignoble tenue et la flétrissure précoce; chez Jean, l'incertitude et la morbidité. Elle avait
donc perdu tout pointd'appui dans ce milieu, et, avec cela, aucun frein moral n'avait eu d'action sur cette sensibilité déréglée. Des âmes critiques et ardentes ne se gfouvernent point par des formules aussi vaines, aussi vides que cette morale de la « solidarité humaine » , dont le professeur anticlérical avait plein la bouche. Il croyait remjdacer par ces deux mots la tradition vivante d'ordre et d'amour, incarnée dans l'Église! Il ne s'apercevait pas que cette expression delà dépendance relative des êtres à l'endroit les uns des autres a deux significations : l'une bienfaisante, c'était la seule qu'il voulût voir. Mais toutes les férocités de la lutte pour la vie ne sont-elles pas aussi justifiées par cette formule? Le lion est solidaire de sa proie, puisqu'il ne peut pas vivre sans elle. Seulement sa solidarité consiste à la tuer et à la dévorer. Antoine, que son expérience personnelle rendait perspicace, avait cru lire très avant dans ce cœur de jeune fille, quand il avait dit d'elle : « Elle a de la défense ! » Elle en avait, eu^effet, en théorie, pour avoir traduit dans leur brutalité dure les principes de la morale indépend mte. Réellement, elle n'en avait guère, elle n'en avait pas, parce qu'elle était une faible enfant de vingt et un ans, sans expérience, sans énergie vraie, une simple amoureuse, au fond, avec des idées d'arriviste. Jean n'allait pas jusqu'à ce dernier fond, etil se répétait la formule d'Antoine.
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Ces définitions ramassées et familières, décidées et presque chirurgicales, suf^^^jestionnent aisément les esprits trop méditatifs, comme le sien, trop disposés à se perdre dans des nuances indéterminées. Il se satisfaisait de celle-ci et s'en servait pour résumer ses réflexions sur Julie et sur le roman secret où avait pu l'entraîner son caractère d'enfant passionnée et délaissée, exaltée et désenchantée, ambitieuse et démoralisée, amoralisée plutôt; et, lui aussi, pour d'autres motifs, concluait, comme Antoine avait conclu longtemps :
— « Non. Il ne s'est rien passé d'irréparable entre elle et Rumesnil. Elle est trop fière. Il n'y a que des imprudences. Dès mardi, j'y aurai mis fin. »>
Ce fut sur cette résolution qu'il se coucha au terme de ce jour, commencé dans un tel orage intime et achevé dans un calme plus menaçant encore. Ce fut sur elle qu'il se releva le lendemain matin Que d'heures cependant jusqu'à ce mardi, et qu'elles lui parurent longues, à les calculer ainsi par avance, d'autant plus longues qu'il appréhendait toute nouvelle explication avec sa sœur, maintenant. Il redoutait qu'elle ne l'interrogeât sur son projet et qu'elle n'essayât de l'empêcher de l'exécuter. Il eut cette surprise, pendant ces quatre jours, que Julie l'évita, au contraire, autant qu'il l'évitait lui-même. Cette réserve de la jeune fille aurait dû lui donner beaucoup à
penser. Il ne sut pas y démêler sa résolution à elle, qui ne pouvait qu'être précisément le contraire de la sienne. Il était retourné rue de Varennc dès le lendemain, c'esL-à-dire le samedi, pour redemander si l'on n'avait pas de nouvelles sur l'heure du retour de Rumesnil. S'étant heurté à la même réponse, que « Monsieur le comte rentreraitmardi » , — sans plus, — il prit le parti d'écrire un billet à son camarade pour lui demander d'être chez lui, le mercredi matin, à dix heures, « ayant à lui parler d'une affaire importante. » Le vag^ue de la rédaction convenait également à l'emprunt d'argent qu'avait fait Antoine et aux assiduités du jeune noble auprès de Julie Monneron. Il comptait que Rumesnil ne reculerait pas sa rentrée à Paris, devant assister le mercredi soir à la conférence de l'abbé Chanut à VUnion 7o/i7oi'. Intrigué par ce billet, il ne manquerait pas de se trouver à la maison. Cette précaution prise, Jean commença d'employer, pour user ces quatre interminables journées, le procédé que son père, le citateur de Sénèque : Sinyulas hoj-as... lui eût conseillé. Il se mit, enfermé dans sa chambre, à étudier, à raison de trois grandes séances par jour, ce limée de Platon qui figurait sur le programme de son agrégation et dont il s'était servi, pour se donner une contenance, durant cette pénible soirée du vendredi. Et les heures commencèrent de s'écouler, lentes et, malgré tout, tolérables. Le jeunehomme
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était pris peu à peu, même dans ses préoccupations, par le charme de cette subtile et forte pensée. Parfois il était troublé jusqu'à la racine de son être, quand certaines phrases lui rendaient M. Ferrand présent, et, avecM. Ferrand, la douce Brifjitte. Ainsi le célèbre morceau, où se trouvent symbolisés toute la grandeur, tout le bienfait des croyances traditionnelles : « Alors, dans ce temple de Sais, entouré par le Nil, un des plus avancés en àg^e parmi les prêtres dit au voyag^eur : <> 0 « Solon, vous autres Grecs, vous serez toujours « des enfants, et il n'y a pas un Grec digne du « beau nom de vieillard. » — Et Solon demanda : « Que veux-tu dire? )> — « Que vous êtes très «jeunes quant à vos âmes, >» répondit le prêtre. « Vous n'y possédez aucunevieilledoctrine, trans- « mise par les aïeux, aucun enseignement donné « de siècle en siècle par des têtes blanchies. . . » De telles lignes faisaient que Jean posait le gros volume. Il appuyait sa tête sur sa main, et il sentait à nouveau la féconde portée des idées du conservateur de la rue de Tournon, d'une part conformes aux immuables affirmations des sages de tous les temps par leur conformité même aux lois fondamentales de la nature humaine, — • et de l'autre la destructive erreur des idées du novateur de la rue Claude-Bernard. Et puis, c'est l'illusion d'optique où retombent toujours les hommes de pensée, les faits actuels où il
était engagé comme acteur perdaient leur réalité présente. Il négligeait de vérifier s'ils demeuraient bien en l'état où il les avait constatés. Dans l'intervalle de ses séances d'étude, il ne regardait plus Julie, par exemple, avec cette énergie d'observation qu'illui avait appliquée ces derniers temps. Il ne se rendait pas compte qu'elle aussi attendait ce mardi où Rumesnil devait rentrer, avec une fièvre qui lui mettait une flamme aux yeux, une lueur rose aux joues, une brûlure au front et aux mains. Elle était la maîtresse qui va savoir si son amant l'aime d'un amour véritable, la fille-mère à la veille d'éprouver le cœur du père de son enfant. Plus simplement, elle aimait, de cet amour que ce même Platon a dépeint, dans ce même limée, comme pétri de volupté et de douleur : i^ovri xai Xûtttî utaiy^évov êûcura. « Ces anciens ont tout dit, « eut répété Joseph Monneron, mais le propre du « Monneron " est de savoir cela, de comprendre et de sentir les vérités éternelles que nos maîtres de la Grèce et de Rome ont si puissamment rendues, et de ne jamais les appliquer à la vie.
A peine échappée au cruel interrogatoire de son frère cadet, Julie avait eu une crise affreuse de désespoir. Sur un trait de sa nature, Jean ne s'était pas mépris : elle avait de la fierté. A plusieurs reprises, dans les commencements de sa
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cour, Rumesnil avait essayé de lui faire agréer de ces menus cadeaux qui sont la g^rande tentation des filles comme elle, presque absolument sevrées des gentils colifichets dont les femmes raffolent. Elle n'avait jamais rien accepté. « Donnez-moi des bouquets d'un sou, » disaitelle à son ami, quand il se plaignait de son obstination à refuser les bijoux qu'il lui apportait. C'était cette susceptibilité de maîtresse pauvre qui l'avait toujours empêchée d'articuler tout haut ce mot de mariage, qu'elle se prononçait sans cesse dans sa pensée. L'inconséquence entre ce désintéressement presque farouche et ce désir d'être épousée par Adhémar n'était qu'apparente. Si anarchiste qu'elle se crût et qu'elle fût par certains côtés, Julie restait bien une «demoiselle» de la petite bourgeoisie française dans son sentiment du «tien» et du « mien» . Tout devoir à un mari, c'est du bonheur. Devoir quoi que ce soit â un amant, c'est de la honte. Aussi la certitude que son frère aine s'était adressé à Rumesnil, dans un instant de détresse, et, sans doute, en son nom, lui avait-elle été intolérable. Au sursaut de son orgueil révolté une autre sensation s'était jointe aussitôt : celle de la terreur que son second frère n'exécutât sa menace et n'allât s'expliquer avec ce même Rumesnil. Elle s'était représenté les deux jeunes gens en face l'un de l'autre : la colère de l'un, l'irritation de l'autre, des mots
durs échangés, peut-être une issue pire à cette querelle... Et puis, elle était enceinte, et elle n'avait pas encore osé parler à son amant de cette situation nouvelle et qu'elle n'avait d'abord pas voulu admettre. Des recherches faites dans des livres de médecine ne lui permettaient plus de douter. Elle était obligée de reconnaître en elle les premiers signes d'une grossesse commençante. Le profond ébranlement des nerfs dont s'accompagnent ces débuts du grand travail maternel devait lui rendre plus angoissante la pression des circonstances difficiles où elle se débattait. Qu'allait-elle faire? Jean restituerait à Rumesnil les cinq mille francs. Ce règlement fait par le frère cadet prouverait-il qu'elle n'avait pas été la complice du frère aîné? Car c'était cela qu'elle redoutait, avec sa connaissance trop complète du caractère d'Antoine, qu'il n'eût poussé l'audace jusqu'à se prétendre envoyé par elle! Et si Adhémar l'avait crue capable de cette vilenie, si elle lisait dans ces yeux bleus, parfois bien durs, cet injurieux soupçon, si elle acquérait la preuve qu'il n'avait pas loi en elle, qu'il ne l'estimait pas, alors que tout son avenir maintenant dépendait de cette foi et de cette estime?... La jeune fille avait beau professer les théories les plus hardies, se moquer des préjugés et même de la morale courante, ce nihilisme de surface n'empêchait pas qu'elle n'eût honte, — honte à en
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mourir, — quand elle réalisait la faute où elle s'était laissé entraîner. Elle ne comprenait pas encore comment. Elle aussi, elle avait voulu badiner avec l'amour, et elle avait été prise à ce jeu redoutable, et de toutes manières, dans son cœur aussi bien que dans sa chair. La preuve qu'elle aimait vraiment Rumesnil, c'est qu'elle avait, dès la première heure qui avait suivi le don total de sa personne, senti, sans vouloir se l'avouer, qu'elle n'était pas aimée. L'instinct de la femme éprise n'a pas besoin de plusieurs expériences pour savoir cette vérité de la vie du cœur : que le seul signe, le plus indiscutable, de l'amour sincère est l'instant qui suit la satisfaction du désir. La différence est si grande entre l'homme assouvi et l'homme enivré! Jusqu'au moment où elle était devenue la maîtresse d'Adhémar, Julie s'était crue bien certaine de la passion qu'elle inspirait. Elle en doutait, depuis qu'elle avait donné sur elle au séducteur ce droit complet qui devient si aisément un prétexte à mépris, quand il n'est pas un motif d'adoration reconnaissante. Cette alternative, horrible, dans l'ordre du sentiment, pour une enfant comme celle-là, restée pure jusqu'alors, et dontl'innocencephysiquen'amêmepasété effleurée par le vice avant la première et irrémédiable chute, se doublait d'une alternative non moins horribleà subir, dansl'ordre desfaits: siRumesnil
l'aimait, Tayanteue vierge et l'ayantrendue mère, il lui donnerait son nom. Et alors, c'était le bonheur absolu, sa vie changée, un épanouissement de ses rêves de cœur et d'esprit, une atmosphère de lumière et de liberté autour des aspirations si durement comprimées de sa jeunesse!... Sinon, et avec cette maternité clandestine, c'était l'effondrement de tout, une descente noiredansunabime de misères, plus de possibilité de famille, — ou bien quelle abjection de la déloyauté ! — une existence à jamais manquée ! . . . Et voilà qu'il ne lui était plus permis de reculer l'épreuve à la suite de laquelle son avenir serait décidé dans l'un ou dans l'autre sens. Elle ne pouvait pas demeurer sous le coup d'un soupçon de complicité avec son frère Antoine. Elle ne pouvait pas accepter que son frère Jean eût un entretien à son sujet avec Rumesnil sans avoiraverti celui-ci, afin que, du moins, toute surprise fût évitée. Elle ne pouvait pas remettre indéfiniment l'aveu de son état. Sa taille allait s'alourdir, les symptômes se multiplier. Ils n'échapperaient pas à l'oeil de sa mère. Dans sa naïveté pour tout ce qui touchait aux réalités sociales, elle apercevait, comme une issue possible à cette situation, un mariage immédiat, un voyage et un accouchement loin de Paris qui permît la légère confusion de dates nécessaire à son honneur. Dans ces conditions, chaque jour perdu risquait d'être un
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dang^er. Tout se réunissait donc pour la poussera une explication avec son amant, mais entière, sans réticences et qui fût définitive, — tout, et son cœur aussi. Julie en avait assez et trop, d'une incertitude où son être intérieur s'usait fibre à fibre, — assez et trop, de tendre sur des livres de classe une intellig^ence affolée d'obsédants soucis, — assez et trop, de mentir ! . . . Avec cette espèce de fatalisme, naturel aux volontés les plus fermes, à plus forte raison aux sensibilités troublées, quand elles sont assaillies parune marée de conjonctures ingouvernables, elle avait vu dans les soupçons g^randissants de son frère Jean une indication du sort. Les événements qui s'étaient produits coup sur coup le jeudi et le vendredi avaient achevé de lui donner cette sensation de Sa Destinée l'appelant, lui commandant d'agir, — et elle avait agi. Durant cette soirée du vendredi, au moment même où Antoine se réhabilitait auprès de son père en lui citant du Jac- (jues Richard, où M. et Mme Monneron s'attendrissaient au souvenir de leur idylle de Nice, ébauchée sous les auspices de ce Juvénal de concours, où le jeune Gaspard s'interloquait à la seule idée de « grand-papa Granier militariste » , où Jean hésitait encore sur la ligne à suivre, Julie avaitdéjà commencé d'exécutersonprojet... Dans le salon du château près de Malesherbcs, où Rumesnil, lui, était en traind'étonnerdeuxduchesses