INTRODUCTION
II n'est point de problème de Tordre politique à la fois plus délicat et plus important que celui des rapports de l'État et de l'Église, ^t il n'en est pas non plus qui s'impose à nous d'une façon plus urgente. Partout, sous différents aspects, il est, en ce moment, l'objet de débats passionnés, dans les livres, dans les publications périodiques et dans les programmes électoraux : en Italie, question des garanties accordées au Pape ; en France, question de la séparation de l'Église et de l'État; en Allemagne, lutte ouverte dans le Kulturkampf; en Belgique, conflits à propos de tout, et surtout en matière d'instruction; en Angleterre, suppression de l'Église établie; dans l'Amérique catholique, au Brésil, au Mexique, dans les républiques centrales, querelles et batailles incessantes, avec les péripéties les plus inattendues et parfois les plus violentes ; même aux États-Unis, où la constitution sem-
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blait avoir apporté une solution définitive, conflits fréquents au sujet des écoles.
D'un côté, ce problème a ses racines dans les premiers principes de la philosophie et de la science ; de l'autre, il touche, par ses applications, aux plus minimes détails de l'administration. Il a des rapports intimes avec toutes les sciences sociales, la métaphysique, la morale, le droit, la politique, l'économie politique et le droit administratif. Celui qui entreprend de le traitera fond doit donc être à la fois philosophe, juriste, économiste, canoniste, et surtout homme d'Etat. C'est précisément ce qu'est Marco Minghetti, et à un degré d'éminence reconnu non seulement en Italie, mais dans l'Europe entière. Aussi son livre VÉtat et r Eglise est-il, je crois, le meilleur qui ait été publié sur cette matière, et nous devons être reconnaissant à M. Louis Borguet de nous en avoir donné enfin une excellente traduction. Elle vient à son heure, car les dernières élections en France y ont mis la question à l'ordre du jour de demain.
Le rare mérite de ce nouvel ouvrage de M. Minghetti n'est pas seulement la vue claire des conditions de la liberté qui en dicte toute les conclusions et qui lui fait adopter, sans hésiter, à lui, chef du parti modéré en Italie, une solution que n'osent encore accepter les meneurs du parti démocratique en France; c'est
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encore et surtout l'étude approfondie des conséquences de la séparation de l'Etat et de l'Eglise, et des lois nombreuses et diverses que nécessiterait ce nouvel ordre de choses. On reconnaît ici la main de l'homme d'État qui sait qu'il ne suffit pas, comme on le fait d'ordinaire, de répéter une formule générale. Il faut examiner aussi, — et c'est le côté le plus difficile de la question, — les réformes que son application imposerait. La difficulté consiste à respecter les droits individuels et les libertés modernes, sans sacrifier les droits de l'État et les garanties de son indépendance. Ce sont les lois en vigueur dans les États-Unis, en Australie et en Irlande qui peuvent, en cette matière, servir de guide et de modèle, et c'est là que Minghetti cherche la solution du problème.
Les croyances religieuses ont partout pour organes des hommes spécialement chargés de les conserver, de les étudier et de les enseigner. Mais c'est principalement et, l'on pourrait presque dire, uniquement dans l'Église catholique et dans celles qui ont la même origine, l'Église grecque et TÉglise réformée épiscopale, que ces hommes, réunis par un lien hiérarchique, sont devenus un corps organisé et un « pouvoir », qu'on a pu désigner par ce mot « l'Eglise », comme on dit « l'État » . Dans les sectes dissidentes du protestantisme, notamment chez les quakers, chez les unitai-
Vîii L'ÉTAT ET L'ÉGLISE.
riens, chez les mennonites, les ministres du culte ne se prétendent investis d'aucune autorité surnaturelle, ni même d'aucun privilège particulier. Ils ne se distinguent des laïques que par une instruction spéciale : ils sont, à vrai dire, suivant la locution connue que la révolution française avait empruntée à Mirabeau, « des officiers de morale ». Ils ne forment donc pas « une Église ». Dans ces groupes, comme dans le christianisme primitif, dont ils ont repris l'organisation et les
principes, l'Eglise n'est autre chose que l'association des fidèles que réunit la même foi, ixx^idia. Ici, le conflit avec l'Etat ne peut pas naître. Aussi n'a-t-il jamais surgi dans les Etats de la Nouvelle Angleterre, fondés par les puritains, jusqu'au moment où les catholiques sont devenus assez nombreux pour réclamer les droits de leur Eglise. C'est dans les Etats catholiques et avec le clergé catholique que ce conflit s'est déclaré dans toute son étendue et dans toute sa gravite, parce que l'Eglise catholique prétend constituer un « pouvoir » auquel, suivant son dogme, l'État doit obéir.
Quels doivent être les rapports entre l'État et l'Église? A cette question, trois solutions ont été données, indépendamment des systèmes mixtes ou de transaction.
L'État est soumis à l'Église : solution théocratique .