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L'état et les monuments historiques

E sujet que je suis appelé à traiter devant vous doit vous paraître un peu sévère. Quand la personnification de l'État apparaît quelque part, elle s'agrémente rarement d'un sourire, et son cortège obligé de lois, de décrets, de règlements, -— fût-ce quand il s'agit de sauver les plus beaux monuments du monde — ne promet rien de récréatif. Aussi, me hâterai- je de vous dire que ce cortège est ici des plus restreints, qu'il n'a même fait son entrée en scène que fort tard, et que je me propose de vous entretenir surtout des hommes et des choses qui ont précédé cette entrée.

Tout le monde a plus ou moins entendu parler des Monuments historiques ; mais tout le monde ne sait pas à quel prix nous les possédons encore, et ce que fut l'œuvre de défense, si l'on peut dire, de ces monuments.

Une belle œuvre, certes, et difficile, et ardue ! Elle le fût : elle Test quelquefois encore. Elle a rencontré des obstacles de toute nature, des résistances de tout ordre; nécessité des efforts considérables, une persévérance rare ; elle a suscité des champions de haute taille; mis à contribution de vastes intelligences, de profonds savoirs, de brillantes facultés d'artistes. Elle a préservé de la destruction d'incomparables richesses.

Pour cette oeuvre de salut, qui ne comportait pas moins que le patrimoine artistique de la France presque tout entier; pour cette lutte contre l'ignorance et la barbarie, l'État s'est identifié, à peu près complètement à l'origine, avec un groupe d'hommes de savoir, d'intelligence et de bonne volonté, élu par lui, investi de toute sa confiance, et qu'il armait de toutes les forces dont il pouvait disposer. Ce groupe s'est appelé la Commission des Monuments historiques, et il convient de lui rattacher les artistes dont elle s'est entourée pour exécuter ses travaux.

Or, jamais peut-être ne se sont trouvées rassemblées, sous k main de l'État et mieux pénétrées de sa volonté, en vue d'une action plus nettement définie, sinon plus simple, dans un champ plus délimité, quoique assez vaste encore, autant de personnalités éminentes, plus caractérisées dans leur diversité, réunies par plus d'amour pour une œuvre commune, y dépensant sans réserve plus de talent et d'énergie, — plus dignes enfin de forcer l'admiration et le respect, — plus dignes aussi, disons-le, de notre reconnaissance.

Dans les nombreux déplacements qui font partie de nos habitudes modernes, il vous arrive, chaque jour, de constater combien la France est riche en monuments de tous les styles,

de toutes les époques, — antiquité, moyeu âge, Renaissance ; — vous commencez à vous dire qu'on va bien loin pour admirer, non seulement de beaux paysages, mais de belles architectures, quand on en a tant et si près de soi !

Il s'en faut qu'on se le dise assez ! il s'en faut qu'on en soit assez convaincu !

Eh bien ! sans l'œuvre dont nous parlons, commencée il y a soixante-trois ans, il n'en serait pas ainsi, et la France serait en deuil de son architecture nationale, de celui de tous les arts qui tient le plus profondément aux entrailles de chaque peuple, qui donne le plus — (à proprement parler et sans image) — l'impression d'une poussée du sol, d'une floraison véritable ; et notre terre en aurait été fauchée et dépouillée, moins par le temps que par l'active barbarie des hommes !

Il y a soixante-trois ans, en effet, — soixante-dix, pour remonter à la première heure, au premier cri d'alarme, — le patrimoine monumental de la France était bien compromis. Sans parler des causes violentes de destruction (guerres civiles et religieuses, révolutions), il y avait ces causes latentes qui s'exercent en silence et avec continuité, dont l'effet est aussi certain, et l'on était arrivé à ce moment, où, faute d'un prompt secours, qu'il eût fallu porter partout en même temps, tout va périr à la fois !

Ce premier cri, c'est M. Vitet qui nous le fait entendre — en 183 1 — dans un mémorable rapport adressé au Ministre de l'Intérieur, à la suite d'une mission dont il avait été chargé dans les départements de l'ancienne Ile-de-France, de l'Artois et de la Picardie, c'est-à-dire dans la partie du territoire la plus anciennement française.

Cette date de 183 1, point de départ des annales du service des Monuments historiques, — disons-le tout de suite, — n'est pas seulement œlle du rapport de M. Vitet : c'est aussi celle de Notre-Dame de Paris !

Cela veut dire que le moyen âge a été découvert, que l'âge des ténèbres est sorti de ses ténèbres. La littérature s'en est emparée; elle l'a même légèrement travesti; le romantisme lui a demandé tous ses panaches; il y va promener ses plus étourdissantes chevauchées.

Mais, enfin, les yeux se sont ouverts : on les a levés sur nos cathédrales, sur ces immenses abbatiales, aujourd'hui privées de leurs abbayes, mais demeurées debout au milieu de minuscules villages; et l'on s'est aperçu qu'ils n'étaient peutêtre pas si méprisables, ni si ténébreux, — au moins au point de vue de l'art, — les temps où vivaient des artistes capables de concevoir et d'exécuter de pareils chefs-d'œuvre!

Le malheur est que l'on constate en même temps que cinq ou six siècles d'existence — dont un ou deux d'abandon — ont cruellement éprouvé ces masses de pierre et que, si l'on veut sauver quelque chose, il n'est que temps d'aviser.

Le rapport de M. Vitet rencontre donc une opinion préparée. Les événements politiques qui viennent de s'accomplir sont considérables : rien moins qu'un changement de dynastie, et pourtant les Chambres ne sont pas restées insensibles au sort de ces vieilles pierres dont l'histoire se rattache à celle du régime déchu.

Elles ont voté 80.000 francs pour leur conservation : c'est peu, mais c'est un commencement. C'est la première inscripjtion au budget d'un crédit des Monuments historiques.

La direction des Beaux-Arts, alors placés dans les attributions du Ministère de Tlntérieur, est chargée d'en régler remploi. M. Vitet, en sa qualité d'inspecteur général, indique les points où doit se porter le premier secours ; il fait appel aux antiquaires — c'est ainsi qu'on appelait les archéologues en 1830; — préparé par des études spéciales, cet historien d'art dirige lui-même, au moins de ses conseils, les premiers essais de restauration.

Je ne voudrais pas m'arrêter trop longtemps sur l'histoire de ces origines déjà si éloignées; je ne puis cependant les passer sous silence, et je dois mettre en son rang, qui est le premier, cette figure de Vitet, grave et pensive, d'expression un peu hautaine, dont le front vaste donne l'impression d'une intelligence si large, au regard ferme et profond, aux lèvres fines et serrées qui ne doivent s'ouvrir que pour des paroles mesurées et sûres, au menton solide, signe révélateur des volontés bien assises. Froide et haut cravatée, résumant en un spécimen de distinction supérieure le type du haut bourgeois de la monarchie constitutionnelle qui vient de s'établir en France, telle, elle domine, à l'origine, le service des Monuments historiques. Vitet, pendant les premières années, est, à lui tout seul, le service tout entier. Il est l'ancêtre, et nous lui devons, à ce titre, un salut très profond.

Une autre figure ne tardera pas à paraître, pour se placer tout auprès, à peu près sur le même plan, avec un relief moindre d'abord, mais qu'accentueront rapidement les années. C'est, pour le moment, celle d'un jeune homme de vingt-sept ans, déjà célèbre comme écrivain, très choyé dans les salons politiques, où ses fonctions de chef de cabinet de M. le comte

d'Argout le rendent l'objet de mainte attention flatteuse, où sa réputation de. . . mauvais sujet éveille autour de lui des curiosités féminines.

En quittant le Ministère de l'Intérieur, M. d'Argout Ta nommé Inspecteur général des Monuments historiques, en remplacement de M. Vitet. Lui aussi, il était appelé à devenir un ancêtre ; car il devait occuper les fonctions d'Inspecteur général pendant vingt ans et y faire briller, à son tour, les premières qualités qu'elles réclament : l'activité, l'autorité, l'initiative, tout en rédigeant, d'une plume incomparablement précise, d'innombrables rapports qu'on peut considérer comme les chefs-d'œuvre du genre.

Je crois bien que je ne l'ai pas nommé, mais vous avez tous sur les lèvres le nom de Mérimée !

L'importance de son rôle fut telle qu'un biographe averti, critique expérimenté, a pu se demander si « toute son œuvre littéraire accumulée fait équilibre à ses rares services artistisques » '.

Le « mauvais sujet, » d'ailleurs, ne tardera pas à se ranger, et tout porte à croire qu'il y eut beaucoup en lui du faux diable. Froid, correct, composé d'allures, l'œil dur sous des sourcils épais, l'homme était meilleur qu'il ne souhaitait qu'on le crût, et l'on est bien obligé de reconnaître que ce sceptique, qui tombait en syncope à la nouvelle du combat de Wissembourg, croyait à quelque chose, ne fût-ce qu'à la France !

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