‹ L'état et les monuments historiquesChapitre 3 sur 3 · IT · texte numérisé non relu

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Dans la récente conférence spécialement consacrée ici même à ce sujet, on a dû vous dire les résultats obtenus par l'État dans cette longue et difficile campagne, activement conduite par Henri Martin, et, après lui, par ses savants successeurs à la présidence de la Sous-Commission, Gabriel de Mortillet et Philippe Salmon, et qui n'est pas encore terminée.

L'État a dû se rendre acquéreur d'un grand nombre de dolmens et de menhirs, c'était le seul moyen de les sauver, et la science est assurée ainsi de transmettre aux âges futurs ces témoignages des premiers efforts de l'homme vers l'expression durable d'un sentiment ou d'une pensée répondant à des besoins d'un ordre matériel ou moral que nous ignorons.

J'ai parlé de la loi, j'y arrive.

Vous avez pu voir que l'autorité de la Commission était toute morale, au moins vis-à-vis des particuliers, propriétaires d'immeubles classés, et même aussi des communes. Pour repousser son intervention, on n'avait en somme qu'à vouloir ; et, bien qu'en général, cette intervention réussît, il s'en fallait encore qu'il en fût toujours ainsi. Fort heureusement, l'opinion était répandue d'après laquelle les monuments classés étaient soumis légalement à la surveillance de l'État^ et que les propriétaires n'y pouvaient faire aucun changement, sans autorisation spéciale. C'était une erreur dont le résultat était excellent.

En réalité, devant la négligence et le parti pris des propriétaires, la Commission, ou plutôt l'État, restait impuissant et désarmé. Le recours à l'expropriation ne pouvait être qu'exceptionnel et offrait, dans l'exécution, trop de difficultés pour être considéré comme un moyen pratique.

Pour les objets mobiliers, les moyens étaient à peu près nuls.

En présence de certains faits où l'Etat se voyait ainsi convaincu d'impuissance, le besoin d'une sanction à la déclaration de classement se faisait vivement sentir, et la Commission la réclamait vivement. Ce fut M. Wallon, ministre de l'Instruction publique et des Beaux-Arts, qui, en 1875, entreprit de créer cette sanction.

M. Rousse, ancien bâtonnier de Tordre des avocats à la Cour d'appel de Paris, fut sollicité de préparer un avantprojet.

Je n'entrerai pas dans l'examen des phases par lesquelles passa l'étude et la préparation de notre loi. Toujours est-il que, présenté devant les Chambres, une première fois, en 1878, par M. Bardoux, le projet amendé d'abord, fut ensuite retiré pour être soumis au Conseil d'État ; que, modifié par cette assemblée, il fut présenté, à nouveau, devant le parlement par M. Antonin Proust, Ministre des Arts, le 19 janvier 1882, et que ce n'est qu'en 1887, le 30 mars, que fut enfin promulguée la loi, telle que nous la possédons aujourd'hui. .

Vous trouverez peut-être que c'est un peu long et vous serez tentés d'attribuer ces lenteurs à l'indifférence des pouvoirs publics.

Non. La loi de 1887 pour la conservation des Monuments historiques touche à un très grand principe : le droit de propriété, et le respect de ce droit explique la longue réserve du Gouvernement et des assemblées politiques. Telle qu'elle est.

la loi crée une servitude administrative restrictive du droit de propriété.

C'est ce qui explique que le consentement des propriétaires soit exigé pour le classement. Aussi, en quelque manière, en ce qui concerne les propriétés privées, est-elle d'une efficacité peut-être inférieure à Tautorité morale d'autrefois. L'erreur bienfaisante dont nous parlions tout à l'heure s'est dissipée. Le propriétaire sait qu'il peut refuser son consentement au classement de son immeuble, et, le plus souvent, il le refuse.

En ce qui concerne les immeubles appartenant à l'État, aux départements, aux communes, aux fabriques ou autres établissements publics reconnus, aucune réclamation n'est admise contre les décisions antérieures à la loi.

Le classement est fait désormais par arrêté du Ministre de l'Instruction publique et des Beaux-Arts, s'il y a consentement de tous les intéressés ; s'il y a désaccord, par décret rendu en la forme des règlements d'administration publique.

Pour les objets mobiliers, un classement général se poursuit en ce moment, en exécution de la loi, par les soins du Ministre de l'Instruction publique et des Beaux-Arts.

Ce classement ne comprend que les objets appartenant à l'État, aux départements, aux communes, aux fabriques et autres établissements publics. Il ne pouvait être question, on le comprend, d'atteindre les objets faisant partie des collections privées.

Je n'ai donné qu'un aperçu des principales dispositions de la loi, dont les détails d'application ont été déterminés par un décret d'administration publique, en date du 3 janvier

Un autre décret de même date fixe Torganisation de la Commission des Monuments historiques.

Une législation des Monuments historiques en France est désormais établie. Voilà l'État enfin armé, comme tous ceux qui s'intéressent au salut de nos monuments l'ont si longtemps souhaité.

De l'arrêté de M. de Montalivet, en 1837, ^ 1^ loi de 1887, il y a juste cinquante ans. Par ce temps d'anniversaires, voilà un cinquantenaire qu'on aurait bien pu célébrer. La Commission, qui agit plus qu'elle ne parle, n'y a pas songé. Je le regrette ; il y aurait eu là un beau résumé à faire du travail accompli pendant ce demi-siècle et Ton aurait pu voir que ce long temps avait été bien employé.

La loi est donc venue, on peut le dire, un peu tard. Les grandes choses ont été faites avant elle. Elle n'en est pas moins très bien et très utilement venue. Mais^ quelle que soit la force de l'arme qu'elle lui met en main, l'État peut encore agir autrement, et plus utilement, par l'exemple et par le conseil.

On a vu que l'opinion publique, en 1837, avait devancé et soutenu la Commission. Il faut espérer que cette opinion la soutiendra encore dans les luttes futures entre le vandalisme, qui parfois sommeille, mais qui ne meurt jamais. La principale sauvegarde de notre patrimoine est dans l'esprit public, plus fort que toutes les sanctions.

C'est à l'entretenir, cet esprit public, que l'État travaille activement d'une autre manière. Il ne faisait pas autre chose lorsque, en 1843, il créait le Musée de Cluny, formé des précieuses collections réunies par M. du Sommerard, et qui ne

devait pas cesser de s'enrichir jusqu'à nos jours d'acquisitions nouvelles ou de dons particuliers, au point d'en faire le premier des établissements de ce genre, favorisé par une installation merveilleuse, dans un des plus charmants édifices de Paris.

C'est encore ce qu'il a fait, et avec quel succès, quand, donnant enfin corps à une pensée longtemps caressée par Viollet-le- Duc, et d'après ses plans, il a, au lendemain même de sa mort, le I" novembre 1879, par un arrêté de M. Jules Ferry, créé le Musée de Sculpture Comparée. Le nombre des visiteurs que cet établissement reçoit chaque jour témoigne assez du goût que prend le public à la contemplation et à l'étude de ces reproductions de notre sculpture monumentale.

C'est ce qu'il a fait, en instituant dans ce Musée, à cette place même, un cours de l'architecture française au moyen âge et pendant la Renaissance, où les principes de cet art sont analysés avec tant de maîtrise et de conviction par un fervent disciple et collaborateur éminent de Viollet-le-Duc.

C'est ce qu'il a fait, en mettant sous les yeux du monde entier, à l'occasion de l'Exposition Universelle, dans le petit Palais des Beaux-Arts, ces merveilles, sorties des trésors de nos cathédrales, de nos musées, des collections particulières et qui donnent une si haute idée de la puissance créatrice du génie français appliqué à de simples objets mobiliers.

C'est ce qu'il a fait encore, en exposant dans les salles de ce Musée, comme il l'a fait déjà en des occasions semblables, les relevés des monuments dessinés par nos architectes, et ces réductions ingénieuses, à fragments démontables, qui permettent de toucher du doigt les principes mêmes de la struc-

— sature des monuments, et nous font saisir, presque matériellement, les raisons mêmes de leur beauté.

C'est ce qu'il a fait enfin, en confiant à quelques-uns de ses serviteurs dévoués, artistes ou fonctionnaires, la tâche de traiter dans une conférence un sujet où chacun, dans la mesure de ses forces, porte la bonne parole pour soutenir la cause des Monuments historiques.

MACOK, PROTAT FRÈRES, IMPRIMEURS.

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