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POLITIQUE FINANCIÈRE ET MONÉTAIRE DE M. LOUCHEUR

Dans les circonstances présentes, la politique financière et monétaire est presque au même rang que la politique exté-

rieure. On n'aura pas de bonnes finances si l'on n’a pas une bonne politique extérieure ; mais on sera singulièrement embarrassé pour pratiquer une politique extérieure énergique, si l'on n'a pas une politique financière saine. Il est donc capital de savoir quelles sont les idées d'un candidat à la présidence du Conseil dans l'ordre financier. La pierre de touche, c'est la monnaie. Quiconque est inflationniste, c'est-à-dire partisan de la faillite déguisée, est par définition un très mauvais maître des finances. M. Loucheur est-il ou n'est-il pas inflationniste? Il affirme qu'il est hostile à l'inflation, mais ses propos de Grenoble contredisent cette affirmation.

Nous accordons à M. Loucheur qu'il ne veut pas être inflationniste ; mais 1l l'est, sans le vouloir, par suite de quelques erreurs sur le problème monétaire. Et voici comment :

La poule et l'œuf. — C'est une vieille question que de savoir si c est la poule qui vient de l'œuf ou l'œuf qui vient de la poule. M. Loucheur pose le problème de l'inflation comme l'on posait le problème de la poule et de l'œuf à Byzance et dans d'autres lieux.

Pour lui, l'inflation a été engendrée tout naturellement par l'élévation des prix comme l'œuf vient de la poule ou la poule de l'œuf.

« À un moment donné, c'était en 1918, au moment où la guerre sous-marine a sévi avec le plus d'intensité, le coût de toutes les denrées, de toutes les matières a brusquement augmenté... Résultat : besoin énorme de signes monétaires. En réalité, dans cette période, l'inflation fut la conséquence de l'élévation des prix de la vie. »

On pourrait retourner le raisonnement et ajouter que la grande inflation date de 1919, époque à laquelle les bateaux n'étaient plus coulés par les sous-marins. Mais nous ne serions guère avancés. Il faut arrêter tout de suite M. Lou-

cheur sur cette observation : que l'inflation ne vient pas nécessairement de l'élévation des prix. La ponte de l'œuf est automatique. L'inflation ne l'est pas. On est libre d'y recourir ou de la repousser.

Mais il ne faudrait pas jouer sur les mots : 1l y a une inflation normale, qui est engendrée par la hausse des prix, qui fait sortir plus de billets de l'Institut d'émission par la voie de l'escompte. Il n'y a pas dans ce cas affaiblissement de la monnaie. Il y a simplement baisse du pouvoir d'achat de la monnaie, or ou billet. Le phénomène étant umiversel, le rapport entre le franc et le dollar serait demeuré le même.

Il y a une inflation anormale, déclenchée, si l'on veut, par une élévation dés prix, qui se produit lorsque l'État, se trouvant devant des besoins de trésorerie imprévus, y fait face par des emprunts à l'Institut d'émission, emprunts qui font augmenter la circulation des billets sans contrepartie en marchandises. Cette opération est exactement celle que l'on a tant reprochée aux Princes qui affaiblissaient la monnaie. C'est, selon l'expression de M. François-Marsal, la forme moderne de l'altération de la monnaie, du fait du Souverain.

Rien ne peut justifier cette inflation. Elle est le moyen employé par la paresse. Devant le fait par lequel M. Loucheur la justifie, l'État a deux voies honnêtes : l'impôt ou l'emprunt.Sil en prend une autre, celle de l'inflation, il pratique l'escroquerie. Il semble bien que M. Loucheur n'ait pas encore vu nettement la distinction qu'il est indispensable de faire entre l'augmentation de la circulation engendrée par les besoins du commerce et l'inflation engendrée par les besoins de l'État, à l'abri du cours forcé.

Signature égale solvabilité. — Conséquence de cette première erreur sur l'influence de la solvabilité de l'État sur la valeur de la monnaie :

{Les prix élevés se sont maintenus, continue M. Loucheur, et ils ont même, hélas, aujourd'hui, une tendance à augmenter de nouveau, et c'est à ce moment que l'on voudrait rembourser la Banque de France, c'est-à-dire pratiquer la déflation |! »

Nous avons peine à comprendre qu'un homme d'afaires aussi averti que M. Loucheur n'ait pas encore vu que le nonremboursement de l'État à la Banque est une cause certaine de baisse du franc, pour la même raison que le nonpaiement d'une traite acceptée par un commerçant est une cause certaine de dépréciation de toutes les créances sur ce commerçant. M. Loucheur ne tient pas compte de ce fait que la monnaie actuelle est pour partie une créance de la Banque sur l'État. Derrière la signature de la Banque, il y a la signature de l'État. Et ces deux signatures, solidaires l'une de l'autre, valent selon la solvabilité de l'État. Si l'État cesse les remboursements prévus, sa solvabilité est mise en doute, et les deux signatures, c'est-à-dire la monnaie, baissent de valeur, exactement comme sil s'agissait des signatures de simple particuliers.

J'ose écrire : 1l faut faire de la déflation pour éviter une inflation où nous acculerait une baisse du franc amenée par des doutes persistants sur la solvabilité de l'État. C'est ce que M. Loucheur ne voit pas. Et il nous entraîne à l'inflation par son opposition à la déflation :

« La déflation, dit-il, ce serait une crise monétaire. N'estelle pas déjà commencée? Les Banques ont des difficultés à placer les émissions nouvelles. C'est parce qu'il n'y a plus abondance de monnaie... »

M. Loucheur va conclure, mais ce ne sera pas avant de commettre une petite erreur grosse de conséquences : il indique que, depuis trois ans, le chiffre des billets { n'a pour ainsi dire pas augmenté }, qu 1l est resté à 37 milliards, que, la

circulation d'avant-guerre étant de 12 milliards environ, et les prix actuels étant de trois fois à trois et demie supérieurs aux prix de 1914, il est nécessaire de se tenir à ce chiffre actuel de 37 milliards.

Or, M. Loucheur oublie que, depuis trois ans, le chiffre de la circulation a tout simplement été diminué de 2 milliards, car il était de 39 milliards à la fin de 1920, et il s’est approché de 36 milliards au printemps de 1922. M. Loucheur oublie que cette déflation effective avait déterminé automatiquement une hausse du franc très marquée (le dollar à 11 fr.), que les prix avaient sensiblement baissé, et que nous n'avons pas subi de crise monétaire dans cette période, qui a été une période de rétablissement économique. Mais ces faits, qui gèneraient la thèse de M. Loucheur, sont passés sous silence, ce qui permet à l'ancien ministre de déclarer :

(Autant je suis énergiquement décidé à m'opposer par tous les moyens à toute inflation nouvelle.., autant je suis décidé à m opposer de la même manière à toute déflation qui aurait pour conséquence, dans l'état présent du prix des choses et des matières, de créer dans notre pays une crise monétaire sans précédent. }

Voilà des propos de table bien dangereux. Nous voilà donc prévenus que si M. Loucheur devenait président du Conseil, il s'opposerait à la déflation, en cessant de procéder aux rembousements de l'État à la Banque. C'est par là quil nous lancerait dans l'inflation. L'installation de M. Loucheur à la présidence équivaudrait à une déclaration d'insolvabilité de l'État, la livre sauterait à 100 francs, les prix bondiraient à sa suite, et la Trésorerie, vidée en quelques semaines, ferait appel à la Banque. Si M. Loucheur tient au pouvoir, il ne sera pas inutile qu'il revise ses idées sur l'inflation et la déflation.

Mais convient-il de tenir pour absolument fermes les

propos de M. Loucheur à Grenoble? L'ancien ministre livre-t-1l toute sa pensée, ou accomplit-il dans le Dauphiné une sorte de manœuvre parlementaire? On a souvent le sentiment, en lisant les discours de M. Loucheur, que les paroles prononcées visent plus à conquérir des voix, des concours qu'à développer une thèse. Par ses discours, M. Loucheur cherche à gagner ses positions et à désarmer l'adversaire en cours de route. Parlant à Grenoble, où l'industrie et le commerce ne sont pas sans inquiétude sur la situation monétaire, et où quelques esprits paraissent redouter la déflation, 1l rassure et, par là, s'acquiert des appuis au Parlement. Cela ne signifie pas absolument qu'il pratiquerait la politique qu'il a exposée. M. Loucheur, entré au Parlement comme technicien, est devenu un bon manœuvrier.

Au surplus, on a l'impression que son discours de Grenoble est beaucoup plus un sondage qu'un discours-programme On n'y découvre pas l'assurance de certains de ses discours. À côté d'affirmations qui ont surtout une valeur locale, il y a beaucoup de nuances et de réserves. Il semble que, devant une modification évidente de la carte politique, il se tienne en observation, avec le souci de se placer au centre des avenues qui conduisent au pouvoir. Il y voit bien les gros vieux bataillons, les bonnes vieilles colonnes, mais il y découvre avec surprise de nouvelles cohortes dont l'allure est vive et qui ne se dirigent pas vers les urnes. Il veut les dédaigner, mais, malgré les mauvaises habitudes parlementaires qu'il a prises, 1l sait voir et calculer. Tout en rassurant les trésorerles embarrassées, tout en faisant des signes d'amitié au centre, à droite et à gauche, tout en disposant quelques barrages sur la route de ces cohortes, il observe. Quelle idée se forme dans son esprit? On peut dire à coup sûr qu'il n admet pas que l'avenir puisse s'organiser sans lui.

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