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CHAPITRE PREMIER LA POURSUITE PAR L'ÉTAT D'UN IDÉAL SOCIAL

Contestations auxquelles prête le rôle de l'État en ce qui concerne la religion, l'éducation et l'assistance, page 241. — Suivant certains écrivains l'État aurait mission de faire régner la vertu et de répandre la vérité, page 242, — L'État, ce une formule allemande, doit pétrir la société conformément à « l'Idée », page 242.

Les politiciens et les {héoriciens politiques tournent le dos à la doctrine qui prévaut aujourd'hui dans les sciences, page 242.

La réhe d'un idéal social par l'État n été la cause d'une foule de crimes et de la plus oppressive intoléranca, page 242.

Les hommes d'État, à tous étages, sont des hommes d'action; leurs conditions mentales ne se prélent pas à la découverte ou à la propagande de la vérité absolue, page 243.

Nul sujet n'a donné, ne donne et ne donnera lieu à plus de contestations que le rôle de l'État à l'égard de cette grande force, à la fois individuelle et collective : la religion, et de ces deux grandes tâches, dont on discule si elles doivent être plus collectives qu'individuelles : l'éducation des générations nouvelles et l'assistance des malheureux.

de voudrais, en m'éclairant de l'expérience du temps passé et du temps présent, indiquer les données générales

de ces délicats problèmes, et suggérer, sinon des solutions précises, du moins l'esprit dans lequel on les doit chercher.

Nombre d'écrivains ont conçu l'État comme appelé à faire régner la vertu et à répandre la vérité. I] serait si commode d'obtenir le triomphe de l’une et de l'autre par l’action d’un mécanisme unique, qui, grâce à une hypothèse opiniâtre, paraît aux esprits simples et aux âmes naïves capable de vaincre toutes les résistances !

Un écrivain brillant, Michel Chevalier, conviait l'Élat à « diriger la société vers le bien et à la préserver du mal». Il avait, sans doute, plutôt en vue le bien et le mal matériels.

Mais, allant plus loin, les théoriciens allemands affirment que l'État doit être de plus en plus pénétré de « l'idée sociale ». Ils se représentent le grand homme comme celui qui exprime le plus complètement l'esprit de son temps : den Geist seiner Zeit sum vollen Ausdruck bringt.

Et l'État leur apparaît comme le grand homme par excellence, l'être merveilleux dont les conceptions peuvent immédiatement se traduire en volontés et les volontés en actes, C'est à lui qu'échoit la tâche formidable de pétrir la société conformément à « l'idée ».

L'idée, l'idéal, mots fascinateurs qui devraient peut-être moins subjuguer les esprits dans un siècle dont toute la doctrine scientifique repose sur lf croyance en l'évolution, c'est-à-dire en un développement lent, spontané, presque uniquement instinctifl

IL est écrit que les politiciens et les théoriciens politiques de notre siècle tourneront le dos à la doctrine qui prévaut aujourd'hui dans les sciences. La sagesse vulgaire a découvert et répété sans cesse que l'enfer est pavé de bonnes intentions ; elle ne semble pas encore s'être aperçue que la plupart des grandes fautes politiques se rattachent à la pour-

L'ÉTAT ET L'IDEAL SOCIAL. 243 suite par l'État d'un idéal social, à sa prétention de « diriger la sociélé vers le bien et de l’écarter du mal», à

Les persécutions des empereurs romains contre les chrétiens, le tribunal de l'inquisition, les excès des anabaptistes, le despotisme de Calvin ou de Knox, la Saint-Barthélemy, la révocation de l’édit de Nantes, les crimes de la révolution, tous ces méfaits, dont l'histoire frémit et dont nous souffrons encore, ont eu pour artisans non pas seulement la perversité ou l'égoïsme des hommes d'État, mais la croyance qu'ils possédaient la vérité absolue et qu’il était de leur devoir de lui soumettre le genre humain.

Aujourd'hui, l'État ou ceux qui le représentent ont-ils un meilleur critérium du vrai et du bien? Ne sont-ils plus exposés à l'erreur? Après les développements où nous sommes précédemment entré et les constatations que chacun peut faire, il semble que la réponse ne soit pas douteuse,

Pas plus que leurs prédécesseurs, les hommes qui, en tout pays, détiennent l'État moderne, qui parlent en son nom et commandent ou punissent en son nom, ne se trouvent dans des conditions mentales qui facilitent la recherche, la découverte et la propagande de la vérité absolue.

Les hommes d'État, depuis le ministre le plus célèbre jusqu'au plus obscur politicien de village, sont, pour les neuf dixièmes, des hommes d'action ; leur cerveau n'est pas fait pour l'étude patiente et minutieuse; dans nulle catégorie de gens on ne trouve une moindre aptitude à la métaphysique.

S'ils ont quelques idées générales, ce sont, d'ordinaire, celles que les circonstances et les hasards de la lutte leur ont presque inconsciemment ineulquées. Ils se font gloire souvent de n'y pas tenir. Is n'ont ni le goût ni le loisir d'étudier à fond les problèmes.

Ce sont, en outre, des hommes de parti, engagés dans

des liens auxquels, malgré quelques glorieux exemples, il leur est presque toujours impossible de se soustraire. Ils représentent des passions et des intérêts bien plus que des idées pures et réfléchies. Nulle classe d'hommes ne diffère davantage du type classique du sage que le détachement et la sécurité ont préparé à comprendre et à chérir le vrai.

Ce sont encore des hommes absorbés par les intérêts présents; la devise de la plupart est qu'à chaque jour suffit sa peine, que le contingent seul mérile qu'on s'y arrête, que la fécondité et la souplesse de leur esprit trouveront des ressources imprévues pour les difficultés futures, dont il serait puéril et vain de s’embarrasser à l'avance.

A moins de reconnaître au suffrage populaire et à ses élus une vertu merveilleuse, surnaturelle, on doit juger que les détenteurs de l'État moderne, en raison même des procédés, des qualités et des défauts auxquels ils doivent le pouvoir, sont médiocrement qualifiés pour être les inter-

prètes de la vérité absolue et du bien absolu.

Qu'ils le fussent, ce serait un mystère aussi impénétrable à la raison humaine que les dogmes religieux réputés les plus incompréhensibles.

La gloire de l'État moderne, c'est de laisser le champ libre aux controverses, page 245. — Néanmoins certains États veulent dominer les controverses religieuses, page 246.

Deux idées différentes, l'une bonne, l'autre mauvaise: l'État laïque et l'État athée, page 246. — La laïcisation de l'État implique son indépendance, non son hostilité, envers les religions, page 246. — Un État ne doit ni dédaigner, ni ignorer, ni combattre les religions, page 247. — Le positivisme absolu est impossible à l'État, page 247.

L'État, manquant de la faculté d'invention, est impuissant à faire, à conserver ou à détruire les religions, page 249. — L'Élat moderne doit être bienvelllant envers elles, page 250. — Le sentiment religieux est un ciment social qu'il est très difficile de remplacer, page 250. — Parallèle entre le euré ou le pasteur et l'instituteur public, page 251. — L'État doit avoir un parti pris général de bienveillance pour tout ce

ui est respectable, page 251. — Inconvénients de créer des délits artifciols, 251. — Belles pages de Littré et de Michel Chevalier, page 252. — La séparation de l'État et des cultes aux États-Unis est une simple séparation de biens et n'implique aucune malveillance réciproque, page 252.

Le livre de Corbon, Le Secret du peuple de Paris, page 253. — L'État moderne n'a aucun intérêt à favoriser un « prodigieux développement d'aspirations ayant pour objet exclusif les choses de ce monde», p. 253.

La question de la séparation des Églises et de l'État dépend des antécédents de chaque peuple et du nombre des confessions, page 254. — Les idées les plus raisonnables ct les plus politiques à ce sujet ont été formulées par deux athées, David Hume et Adam Smith, page 255. — L'intimidation est un mauvais ressort de gouvernement, surtout à l'endroit des influences spirituelles, page 255.

Absurdité de ne que en soutenant différentes églises, propage 14 l'erreur, page 256.

Peu de problèmes seraient aussi simples à résoudre que celui des rapports de l'État moderne et des religions, mais il faudrait s'inspirer du mot: « Paix aux hommes de bonne volonté. »

Le monde, depuis l’origine, a toujours été livré à la controverse; c’est par elle, par la variété et la liberté des opipions, surmontant tous les obstacles extérieurs, que se sont transformées la barbarie et la rigidité primitives en celte sorle de développement ascensionnel qu'on nomme la civilisation.

La gloire de l'État moderne, ç'a été jusqu'à ce jour de laisser le champ libre à la controverse, à la variété des pensées et des actes dans la plupart des voies ouvertes à l'activité de l'homme : les lettres, les arts, les sciences, l'industrie, les groupements entre les individus,

Iln’est qu'un domaine jusqu'ici où, non pas tous les États, mais certains, de nos jours aussi bien qu'autrefois, s'acharnent à vouloir supprimer la controverse et ses manifestations extérieures, c'est le domaine religieux.

L'État, qui devrait être, d'après la théorie, un organe de pacification et de concorde, cherchant à calmer les haines, devient, dans maint pays, le principal agent de discorde,

Une idée juste, celle de l'État laïque, s'est transformée, sans qu'on en eût conscience, en une idée fausse, celle de l'État athée. L'État laïque, c'est-à-dire l'État qui ne se fait le champion temporel d'aucune théorie religieuse particulière, qui regarde les religions avec bienveillance, mais sans subordination et sans servilité, qui les considère comme des forces avec lesquelles on doit compter, à qui on ne doit pas imposer le joug et de qui on ne doit pas le recevoir, l'État laïque est la vraie formule, la seule digne de la société contemporaine.

La laïcité de l'État n'implique pas l'hostilité contre la religion, ni la malveillance, ni l'indifférence même; elle marque seulement l'indépendance. Mais de ce que deux personnes sont indépendantes l’une de l'autre, il n'en résulte pas qu’elles doivent être des adversaires, ni même

qu'elles doivent cesser d'avoir entre elles des rapports quelconques,

Une société où l'État et la religion sont en lutte ne peut être qu'une société profondément troublée; d'autre part, une société où la religion et l'État prétendent s'ignorér mutuellement est presque une société impossible. Nous le montrerons tout à l'heure.

L'État athée, c'est tout autre chose que l'État laïque. On pourra discuter tant que l'on voudra sur la signification de celte formule : tant par l'étymologie que par la conception populaire, elle n'a qu'un sens, celui de négation de la divinité et de tout ce qui s'y rapporte; elle n'implique pas l'indifférence, elle implique l'hostilité.

Comment l'État pourrait-il être indifférent à l'égard de la religion, des culles et de Dieu mème? Comment surtout prétendrait-il se cantonner dans une sorte de positivisme qui lui permettrait d'ignorer qu'il existe parmi les citoyens certaines croyances ardentes, précises et collectives sur l'origine, les devoirs et la fin de l'homme ?

Par un miracle d'abstraction, de contention d'esprit, de surveillance de toutes ses paroles et de tous ses actes, un simple particulier peut à peine arriver à pratiquer ce positivisme dans toute sa rigueur; un État ne le peut pas. A chaque instant, il rencontre le problème religieux; il est obligé de compter avec lui.

Tant qu'une communion, c'est-à-dire une foi commune sur la destinée humaine, réunira de nombreux groupes d'hommes, l'État sera obligé de chercher, soit à l’extirper, soit à se la concilier, tout au mois à vivre passablement avec elle; mais il ne pourra l'ignorer.

Comment l'État, cet organisme qui a la responsabilité de la paix sociale et qui d'ailleurs aujourd'hui touche à tant de choses, qui prétend, notamment, accaparer l'éducation,

l'instruction, le soulagement des malheureux, l'amélioration des condamnés, perdrait-il tout contact avec la force la plus ancienne, la plus générale, la plus agissante que connaisse la société ?

L'État a des écoles : aussitôt s'offre la question délicate des textes, des livres de classes, certains mots qu'on rencontre, qui forment le fonds traditionnel de la langue et qu'il faut expliquer, à moins que, par le procédé ridicule qu'a adopté le conseil municipal parisien, on ne proscrive ces mots, on ne mutile les auteurs les plus célèbres, on ne s'interdise non seulement de prier, mais même de jurer.

La pudeur de nos pères meltait des feuilles de vigne aux statues trop peu voilées; l'étrange pudeur de certains de nos corps enseignants va couvrant de vocables ineptes el dénués de sens les mots de Dieu, d’Ame, de vie future.

Non seulement l'État a des écoles, mais il a pris la charge de l'éducation complète de catégories nombreuses d'individus : il élève des orphelins, des enfants assistés, des aveugles, des sourds-muets, de jeunes prisonniers; ceux-là, en grande partie, sont soustraits à toute autorité paternelle; c'est l'État qui est leur père; quelle croyance leur apprendra-t-il, car il ne peut renoncer à leur en apprendre une? il faudra, ou qu'il les élève dans le sein d'une religion, ou qu'il les élève contre toutes les religions.

De même pour l'armée, pour la marine, pour le personnel employé aux travaux publics, pour les jours de repos fériés, pour toutes les observances ayant une origine religieuse, répondant aux pratiques religieuses du plus grand nombre, l'État contemporain ne peut ignorer toutes ces choses. Il faut ou qu'il les admette et les respecte, ou qu'il les nie et les détruise.

Fera-t-il comme le conseil municipal de Paris, qui, pour

varier la nourriture dans certains de ses établissements, y impose un jour de maigre, mais en stipulant que ce jour ne Sera jamais le vendredi? Dans le mouvement qui porte les employés, les ouvriers, à exiger le repos hebdomadaire, à vouloir même qu'il soit obligatoire, l'État viendra-t-il à délaisser le dimanche et à choisir le lundi?

Ainsi l'État contemporain (nous ignorons ce qui sera loisible à l'État du xxv° ou du xxx’ siècle), rencontrant, dans son activilé propre, à chaque instant, les prescriptions ou les observances religieuses, ne peut simplement répondre : Nescio vos ; il doit ou les respecter ou les combattre.

La ligne de conduite à tenir par l'État moderne est toute tracée. Nous avons dit que l'État manque au plus haut degré de la faculté d'invention. Ce n'est certes pas lui qui fait les religions, qui les conserve ou qui les détruit,

A certains moments, il a pu constater officiellement, comme sous Constantin, le triomphe d'une religion, vieille déjà de plusieurs siècles. À d’autres heures de l'histoire, lors de la réforme, il a pu aïder à certaines modifications, d'ailleurs de détail, que favorisaient le tempérament des peuples et le courant populaire.

Mais nulle part on n'a vu un État, soit créer une religion de toutes pièces, soit en détruire une, soit substituer aux idées positives enfermées dans des dogmes, aux sentiments intimes et traditionnels, un simple ensemble de sèches et abstraites négations.

L'État doit donc respecter cette force, qu'il ne réussirait pas, le voulût-il, à entamer. I est d'autant plus tenu à ce respect, à ces bons rapports, que la religion, en dehors de son objet principal de soulagement des âmes, concourt à un objet, pour elle accessoire, mais, pour l'État, d'une importance capitale, la conservation sociale.

I n'y à plus actuellement d'homme assez irréfléchi,

parmi ceux dont l'opinion a quelque autorité, pour croire que l'homme naisse originellement bon, que ses heureux instincts s’'épanouissent naturellement, quand on ne cultive pas artificiellement les mauvais. La doctrine de Jean- Jacques-Rousseau et des philosophes du xvmn® siècle sur la bonté native de l’homme a été tellement battue en brèche et détruite par l'expérience, qu'on peut la considérer comme une des plus manifestes ineplies qui aient un moment abusé le genre humain.

La tâche de l'État moderne, au point de vue du maintien de la paix sociale, de la simple conservation de la société, est devenue de plus en plus ardue : il n'a pas trop de tous les concours. L'Élat est assailli par tant de passions, par tant de haines, tant d'impatiences, {ant d'illusions, la morale: publique et privée souffre de tant d'attaques de théories désespérantes et dégradantes, qu’on ne comprend pas par quellé folie l'État moderne, si menacé, si ébranlé, va déclarer la guerre à la puissance moralisatrice qui a conservé le plus d'empire sur les âmes,

On a écrit que la barbarie frémit au sein de nos sociétés civilisées, et certains publicistes ont cru pouvoir indiquer l'heure où elle viendrait à triompher. Sans aller jusqu'à ces alarmes, peut-être excessives, la religion chrétienne, qui, quelque opinion qu'on ait de ses dogmes, prêche la modération dans les désirs, la lutte contre la concupiscence, l’assistance du prochain, l'espérance indéfinie au milieu des épreuves et des souffrances, qui cherche à reconcilier l’homme avec la dureté de son sort, peut être considérée comme une sorle de ciment social qu'il sera singulièrement malaisé de remplacer.

< N'eût-elle d'influence que sur les femmes, qu'elle rendrait encore à l'État de précieux services ; car les femmes dans la vie civile, dans l'éducation, par les premières notions

L'ÉTAT ET LES RELIGIONS. 251 qu’elles donnent à l'enfant, par l'influence qu'elle conservent dans tous les actes du ménage, contribuent, pour une bonne part, à la direction réelle d'une société,

On pourrait faire un parallèle, frappant par les contrastes, entre le simple curé ou le pasteur de village et V'instituteur public tel qu'on cherche à le former depuis dix ans : l'un devant sa culture d'esprit et de cœur aux deux grandes sources qui ont fécondé la civilisation occidentale, la source chrétienne et la source latine ; l'autre, dont l'intelligence, à peine dégrossie par une instruction souvent interrompue, toujours incohérente, surchargée de détails sans lien, ne possède que des embryons confus el indistincts de sciences abstraites; l'un qui cherche à contenir les appétits désordonnés, qui enseigne la patience, l'amour du travail et la résignation ; l’autre qui répand dans toutes les couches du peuple la théorie nouvelle de la lutte pour l'existence, qui suscite les ambitions immodérées, la con-

voitise des hauts emplois ou des professions réputées plus élevées, et qui, inconsciemment, par la direction que lui impriment ses chefs et qu’il suit avec empressement, lravaille au déclassement et presque au mécontentement universels.

D'une part, le curé de village de Balzac, de l'autre, le Homais de Flaubert, représentent ces deux types d'agents auxquels les pouvoirs publics font un sort si inégal.

L'État devrait avoir un parti pris général de bienveillance pour tout ce qui est respectable. Il a tant de crimes ou de délits réels à châtier ou à prévenir qu'il ne devrait jamais créer des crimes ou des délits artificiels.

Comment les idées du peuple sur la justice, sur le bien et sur le mal ne seraient-elles pas troublées, quand, dans un pays qui se dit libre, on voit plusieurs jeunes filles Luées par des gendarmes pour s’obstiner à prier dans une cha-

pelle vieille de vingt ans, mais non régulièrement autorisée, et que, d'aventure, à la même heure, le chef du gouvernement fait grâce de la vie à des misérables convaincus d'avoir tué leur père et mère (1)?

L'État moderne n'a pas le droit d'apporter dans les problèmes religieux la frivolité dont firent preuve nos ancêtres inexpérimentés de la fin du siècle dernier.

Tous les esprits un peu impartiaux de ce temps, quelles que fussent leurs idées philosophiques, ont compris que, si l'État moderne ne doit pas être le serviteur de la religion, il ne saurait, sans pousser l'imprudence à son comble, en devenir l'ennemi. Un ministre des cultes ne doit pas se déclarer, comme on prétend que certain le fit naguère, le geôlier des cultes.

Littré, qui pressentait le discrédit où le gouvernement de la république allait se jeter, écrivit d'admirables pages, non pas de chrétien, mais d’honnète homme et de poli-

tique clairvoyant, sur « le catholicisme selon le suffrage universel ».

Michel Chevalier, à peine échappé encore de la doctrine saint-simonienne, dans ses Lettres sur l'Amérique du Nord, en 1834, signalait à bien des reprises l'influence du sentiment chrétien et des pratiques chrétiennes aux États-Unis. Il notait les signes nombreux et éclatants de la puissance des habitudes religieuses dans cette démocratie. Il citait des faits de pression de l'opinion religieuses sur la liberté individuelle qui nous paraissent inyraisemblables.

L'État et les religions sont séparés aux États-Unis; mais cette séparation n'implique de la part du premier aucun

(1) On se rappelle l'affaire de Châteauvillain en 1881. Le gouvernement franc: été, de 1878 à 1889, aux mains d'une sorte de confrérie de fanatiques libres penseurs qui se sont appliqué à semer dans toute la

France la haine et la discorde, Jamais on n'a vu un plus étrange oubli de la mission essentiellement pacifcatrice qui s'impose à l'État.

L'ÉTAT ET LES RELIGIONS. 253 sentiment de malveillance. C'est en quelque sorte une simple séparation de biens: de temps à autre, dans les malheurs publics ou les circonstances solennelles, les pouvoirs fédéraux ou locaux croient devoir donner des signes ostensibles de déférence envers le sentiment chrétien. La religion et la société, la religion et les mœurs n'ont jamais été complètement séparées dans la grande Union américaïne du Nord.

Quoïque, depuis Michel Chevalier et Tocqueville, cette situation se soit un peu modifiée, on ne trouve encore dans cette jeune et florissante démocratie aucun symptôme de ces luttes où s'engagent si maladroitement et si imprudemment quelques États européens contre les croyances traditionnelles.

Un publiciste avisé, sorli du peuple, appartenant à l'opinion radicale et en partie socialiste, M. Corbon, dans un livre ancien et peu connu, le Secret du peuple de Paris, a consacré toute une partie à ce qu'il appelle la « religion du peuple ». Il a pris soin de démêler et de nous indiquer la part de l'abandon des croyances chrétiennes dans le mouvement révolutionnaire qui se développe chaque jour et menace de tout emporter. Parlant de la vie future: « Tout ce qui avait autrefois germé en ce sens dans l'âme populaire a été presque complètement étoulfé par un prodigieux développement d'aspirations ayant pour objet exclusif les choses de ce monde. »

M. Corbon est enfant de Paris, et il prend Paris ou plutôt les quartiers ouvriers de Paris pour la France entière; dans Îles trois quarts du pays, celle semence ancienne n'est ni tout à fait détruite ni complètement remplacée.

Mais quel intérêt peut avoir l'État moderne, qui n'est pas un seclaire, qui doit se proposer, non le triomphe d'une doctrine spéculative, mais la conservation sociale, quel

intérêt peut-il avoir à favoriser, dans tous les lieux et dans toutes les couches, « ce prodigieux développement d'aspirations ayant pour objet exclusif les choses de ce monde », quand il sait parfailement que, « ce prodigieux développement d'aspirations », il ne le pourra jamais satisfaire ?

Si, dans tous les pays et dans tous les temps, l'État doit se montrer bienveillant et sympathique au sentiment religieux, si cetle déférence et ces bons rapports, par des raisons spéciales, s'imposent particulièrement comme un devoir de prévoyance à l'État moderne, la question de la séparation des églises et de l'État ne peut être tranchée que par les antécédents de chaque peuple et le nombre des confessions qui se partagent dans chacun d'eux la population. S'il serait absurde de renoncer à la séparation des églises et de l'État dans la grande fédération américaine, il ne le serait pas moins de vouloir transporter ce régime en France; ce serait un nouvel élément de désorganisation et de discorde ajouté à tant d'autres.

Il est curieux que les idées les plus justes, les plus raisonnables, les plus équitables aussi en cette matière, aient été émises, à la fin du dernier siècle, par deux sceptiques, on pourrait dire deux athées : David Hume et Adam Smith.

Ge n’est certes pas en homme religieux, mais en politique prévoyant, que parlait Hume quand, après avoir décrit les inconvénients pratiques que pouvait avoir l’exaltation des « inspirés prédicants », il conseillait à l'État de les modérer indirectement par de bons offices :

« Au bout de tout, concluait-il, le magistrat civil finira par s'apercevoir qu'il a payé bien cher son économie prétendue d'épargner la dépense d'un établissements fixe pour les prêtres, et que, en réalité, la manière la plus avantageuse et la plus décente dont il puisse composer avec.les guides spirituels, c'est d'acheter leur indolence en assignant

des salaires fixes à leur profession, et leur rendant superflue toute autre activité que celle qui se bornera simplement à empècher leur troupeau d'aller s'égarer loin de leur bercail à la recherche d'une nouvelle pâture; et, sous ce rapport, les établissements ecclésiastiques, qui d'abord ont été fondés par des vues religieuses, finissent cependant par servir avantageusement les intérêts politiques de la société, »

Il y a loin de ces vues judicieuses d'un sceptique avisé aux frivoles déclamations des démocrates contemporains.

Quant à Adam Smith, il établit, en ce qui concerne le problème de la séparation des églises et de l'État, une distinction qui nous paraît capitale, et que nous ne voyons pas qu'on se soit rappelée.

Dansun pays, dit-il, où il y a plusieurs centaines de sectes qui se partagent, sinon par parts égales, du moins sans prédominance accentuée de deux ou trois d’entre elles, l'opinion des habitants, l'État peut ne pas s'occuper d'elles, malgré « l'insociabilité habituelle aux petites sectes » ; elles se Liennent en échec mutuellement. « Mais il en est tout autrement dans un pays où il ÿ a une religion établie ou dominante. Dans ce cas, le souverain ne peut jamais se regarder comme en sûreté, à moins qu'il n'ait les moyens de se donner une influence considérable sur la plupart de ceux qui enseignent cette religion. » Or, ce moyen, ce ne peut être que les récompenses, les bénéfices, un concours habilement exercé dans les nominations,

Le philosophe écossais ne laisse aucune ambiguïté à sa pensée, Il s'agit pour lui de contenir le clergé non par la violence, mais par une bienveillance adroite : « La crainte, ajoute-t-il, est presque loujours un mauvais ressort de gouvernement, et elle ne devrait surtout être jamais employée contre aucune classe d'hommes qui ait la moindre prétention à l'indépendance. En cherchant à les effrayer, on ne

ferait qu'aigrir leur mauvaise humeur et les fortifier dans une résistance qu'avec des manières plus douces ou aurait pu les amener peut-être aisément ou à modérer ou à abandonner lout à fait. »

Voilà comment s'exprimaient, en plein triomphe du voltairianisme, deux philosophes sagaces ; ils n'avaient l'expérience ni des luttes de la révolution française contre l'Église, ni du Culturkampf allemand, ni de Lous les démélés récents du canton de Genève ou de la Suisse avec l'Église catholique, ni de la scission opérée, cent ans après la révolution, dans la population française ; mais ils avaient le souvenir de toutes les luttes ardentes de l'antiquité, du moyen âge et des temps modernes entre les États et les religions ; puis, surtout, ils connaissaient le cœur de l'homme, science rare et que les politiciens des démocralies ont presque toujours méconnue.

La séparation des églises et de l'État, si justifiée par des circonstances historiques el par la multiplicité des sectes aux États-Unis d'Amérique, doit être considérée, sur notre continent européen, comme un des projets les plus subversifs de la paix et de la cohésion sociale,

On doit juger superficielle l'objection souvent répétée que l'État, en soutenant, ou en subyentionnant des églises qui sont en lulte sur les questions de doctrine, comme l'Église catholique, deux églises prolestantes et le judaïsme, prête son concours à des théories contradictoires, dont trois sont nécessairement fausses, en admettant que l'une soit vraie.

C'est là un raisonnement d'enfant ou de pédant. L'État en reconnaissant, et même en salariant des églises diverses, ne peut pas avoir la prétention de se prononcer sur la véracité des dogmes de chacune d'elles; il n'a pour le faire aucune qualité. Il se borne à juger que le culte et l'instruction

religieuse, même sous des formes différentes et avec des variantes dogmatiques, exercent une utile action sociale et morale, qu'en outre il ÿ aurait de l'imprudence de la part de l’État à prendre vis-à-vis d'aussi grandes forces une attitude d’indifférence qui finirait par être considérée comme de l'hostilité et par la provoquer. Il agit ainsi en pacificateur éclairé et prévoyant.

Zèle infatigable de l'État, mêlé parfois de fanatisme et toujours d'illusions naïves, pour l'instruction, page 259. — Par des excès dans cette voie, l'État peut devenir un agent de déclassement et d'affaiblissement natiomal, page 259. — Part de préjugé dans les idées officielles au sujetde l'efficacité de l'instruction, page 259. — L'instruction ne change pas les instinets et ne rélrène pas les passions, page 259. — Absurdité de l'idée que l'instruction diminue les crimes et les délits, page 260. — L'instruction peut développer la concupiscence des honneurs et de la fortune, page 260. — Elle pousse parfois à des genres nouveaux de crimes, page 260.

L'instruction est un simple instrument dont il est fait tantôt un bon, tantôt un mauvais usage, page 262.

L'État ne doit pas chercher à accaparer l'instruction, page, 263. — Les universités, leur origine, page 263. — Ingérence diverse des États dans leur organisation; l'État français u agi en révolutionnaire et en accapareur, page 264. — Exemple opposé des universités allemandes, page 264. — Les efforts récents faits en France pour se rapprocher d'elles, page 267. — Utilité de la liberté de l'enseignement supérieur, page 268. — Il est possible de constituer des établissements libres de: haut enseignement, mème en dehors d'une pensée confessionuellé, page 268. — Exemple de la fécondité de l'initiative privée pour les œuvres de haut enseignement, page 268. è

L'instruclion secondaire d'État : sa règle est l'uniformité, page 210. — La parodie de fgette instruction dans les collèges communaux en France, page 211: Alternance dans l'enseignement d'État entre la routine prolongée 8 les bouleversements soudains, page 271.

Grands inconvénients-<les bourses données par l'État, page 273. — Un projet parlementaire « d'instruction intégrale », page 214. — Il en résulterait un aflaiblissement mental du pays, page 2175. — Une société triée et classée au moyen d'examens et de bourses serait la plus antisociale et la plus incapable des sociétés, page 216.

Cas exceptionnels auxquels les bourses devraient se réduire, page 217.

L'État et l'enseignement primaire, page 278. — L'enseignement d'État

renouvelle les difficultés et les luttes de la religion d'État, page 280. — L'esprit sectaire dans l'enseignement d'État : exemple des écoles de la ville de Paris, page 280. — La grammaire municipale unique,

page ?81.— Les étapes du socialisme scolaire, page 283. — Inconvé-

nients de la mors qe des examens pour toutes les classes de la

l’État répand partout la manie et la folie des gran-

page 285. — Affaiblissement national qui en résulte, page 286.

L'intervention excessive des pouvoirs publics dans l'enseignement professionnel, page 286.

Si l'État moderne tend à méconnaître la force des religions, s'il est téméraire en se montrant envers elles, soit rogue, soit agressif, il témoigne, au contraire, pour l'éducation ou plutôt pour l'instruction du peuple d’un zèle infatigable.

1! accumule à ce sujet les lois, les circulaires, les subventions. Il est saisi, pour cette tâche, d'un engouement, d'un fanatisme empreints d'illusions naïves.

Dans celle œuvre qu'il considère comme sa mission principale, le sentiment général qui l'anime part d'un bon naturel; il conduit parfois à des aberrations.

On peut se demander si avec cette passion irréfléchie qui le porte à transformer toutes les connaissances en enseignement dogmatique, officiel et universel, l'État ne s'expose pas à troubler une foule de cerveaux, à ébranler la société au lieu de l'asseoir, à amener un déclassement croissant des conditions, et à affaiblir, plutôt qu'à développer, la productivité nationale.

Dans les idées répandues sur les bienfaitsde l'instruction, il y a une part de préjugé. +

IL est, sans doute, utile aux hommes, sans exception, de savoir lire, écrire et compter; ce sont des instruments qu'il acquièrent et qui, dans mainle circonstance, leur rendent service. 11 en est de même, suivant la nature des esprits et le genre des occupations, pour toutes les autres connaissances moins embryonnaires.

Mais c'est une erreur puérile de s'imaginer que l'ins-

truction par-elle-même suffise à rendre les hommes meilleurs, à changer leurs instincts, à réfréner leurs passions, On à prouvé par des arguments décisifs, Herbert Spencer notamment, qu'il n'y à aucune corrélation entre les notions techniques que distribuent les écoles, soit primaires, soit moyennes, soit supérieures, et la force morale qui donne de la dignité à la vie.

On prétendait autrefois que l'instruction diminuait les délits et les crimes. Aucune observation sérieuse n'a justifié cette affirmation. Ni les crimes ni les délits ne devien nent moins nombreux depuis que la population est plus instruite, On voit fréquemment s'asseoir, pour des crimes odieux, sur les bancs de la cour d'assises, des hommes qui ont de la littéralure ou des connaissances scienlifiques.

L'instruction même peut éveiller un cerlain genre de concupiscence, celui des honneurs, des grandes places, de: la fortune rapidement acquise. Isolée, elle peut mettre l'homme plus au-dessus des appréhensions morales et des remords. Le Raskolnikof, de Dostoïewski, n'est pas un personnage aussi irréel. que beaucoup le supposent. Les singuliers écarts de cértains de nos « décadents » prouvent que les raffinements lilléraires ne rendent pas nécessairement la tête solide et le cœur sain (1).

Les connaissances scientifiques peuvent, elles aussi, suggérer des attentats nouveaux, comme celui de cet Allemand qui, ayant fait-assurer sur un navire pour une somme considérable des caisses remplies de pierres, y joignil une autre . caisse pleine de dynamite, qu'un mouvement d'horlogerie fit sauter avec le navire lui-même (2).

(1) On peut citer, par exemple, l'affaire Chambige qui se plaida en 1888 devant la Cour d'assises de Const ;il y a, dans ces dernières années, une foule de cas analogues.

(2) Le procédé des Assurances, qui date de ce siècle (fondation de la

L'ÉTAT ET L'INSTRUCTION PUBLIQUE. 261 L'instruction doit être considérée simplement comme un instrument qui permet à l'homme de mieux utiliser les forces qu'il a en lui et hors de lui, et qui, en outre, peut lui procurer certaines satisfactions, les unes morales, d'autres inoffensives, d'autres condamnables.

Quant à entourer l'instruction d'une sorte d'auréole magique qui la fait apparaître comme ayant la vertu de transformer la nature morale de l'homme, c'est une superstition, une nouvelle forme de l'idolatrie (1).

première grande Compagnie française, les Assurances générales en 1818), suscite un nombre considérable de forfaits dont se rendent surtout coupables des hommes appartenant aux classes éclairées; il suffit de rappeler les affaires célèbres du Dr Lapomimeraye, puis du D: Maisonneuve; il y en a des centaines de ce genre de connues et probablement autant d'inconnues.

(1) Les statistiques démontrent, pour la France, la vanité du préjugé qui attribue à l'instruction en elle-même une action moralisatrice. C'est à partir de 1851, et plus encore de 1865, que l'instruction primaire s'est fort répandue en France. Aujourd'hui à peu près tout le monde la possède. Or, si nous considérons les crimes les plus caractérisés et les plus répugnants, à savoir les meurtres, les assassinats, les parricides, les in fanticides, les empoisonnements, nous trouvons que l'ensemble de ces crimes odieux a beaucoup plus augmenté que la population, en dépit de toute l'instruction primaire. Le tableau suivant en fournit la preuve. Il s'agit de moyennes décennales ou quinquennales.

Nombre moyen des affaires soumises annuellement aux assises pour les crimes de :

Ainsi l'accroissement de ces crimes est de 20 p. 100 environ dans Ja ps de 1881-85, par comparaison aux périodes de 1851 à 1869 où

Réduite à ce caractère d'instrument qui ajoute aux forces de l’homme, l'instruction reste un bien précieux. Une nation qui en est douée n'est nécessairement ni plus morale, ni plus sage, ni mieux en état de se gouverner, mais elle jouit de précieux avantages au point de vue

moindre qu'elle n'est réellement. On remarquera, en effet, que le nombre des infanticides semble avoir diminué depuis 1851-60; il n'en est rien. Mais devant la faiblesse du jury qui acquitte fréquemment les femmes coupables de ce crime, le ministère public préfère, dans bien des cas, substituer une poursuite en abandon d'enfant, laquelle est soumise aux tribunaux correctionnels, à la poursuite pour infanticide. De même la diminution notable des poursuites pour empoisonnements pourrait peut-être venir des progrès de la science qui rendent plus aisée à dissimuler la perpétration de ces forfaits.

Il serait facile de prouver, en remontant au commencement de ce siècle, que le nombre des crimes et des délits contre les mœurs a augmenté.

Quant à un genre d'actes, qui, sans constituer à proprement parler un crime ou un délit, est profondément regrettable et jette dans la société et dans les familles une profonde perturbation, à savoir le suicide, sa multiplication semble coincider avec les progrès mêmes de l'instruction.

Maximum et minimum du nombre annuel des suicides par périodes d'années.

Périodes d'années, Maximum, Minimum, 1840-49 3,647 2,782 1850-59 4,189 3415 1860-69 5,547 4,050 1876-80 6,638 5,804 1881-85 7,902 6,741 %

Ainsi le minimum de la période 1881-85 est presque double du maximum de la période 1840-49. Ajoutons que dans la période de 1876-85 les suicides ont été en augmentant régulièrement chaque année.

Nous sommes loin de dire que soit l'augmentation de la grande criminalité, soit l'accroissement du nombre des suicides, n'aient pas d'autres causes que le développement de l'instruction; mais il est incontestable que tout homme qui étudiera avec soin les statistiques criminelles se trouvera dans l'impossibilité de reconnaitre une vérité quelconque à la frivole proposition, considérée longtemps comme un axiome, que l'instruction porte en soi, et abstraction faite de toute autre circonstance, une vertu moralisatrice.

Les statistiques qui figurent dans cette note ont été tirées de la Séatistique de la France, par Maurice Block, et de l'Annuaire statistique du même auteur.

de la production, de ses jouissances, de ses distractions.

C'est, en quelque sorte, une nation plus humaine.

L'instruction est à la fois, pour une société, comme pour un homme, une force et une parure.

S'ilest bon de la développer et de la répandre, il s'en faut que l'État, sous ses trois formes de pouvoir central, de pouvoir provincial et de pouvoir communal, la doive accaparer.

Quand il s'en mêle, ce qui est le cas universel chez les peuples civilisés, et ce que nos antécédents rendent en quelque sorte, même aujourd'hui, nécessaire, il ne saurait faire provision de trop de tact et de mesure, Sur nul terrain l'entraînement n'offre plus de dangers; il est certains modes d'instruction officielle qui sont uniquement perturbateurs.

Quelques mots sur chacune des trois grandes catégories de l'enseignement suffront à jeter un peu de jour sur une malière que des volumes entiers ne sauraient épuiser.

L'instruction supérieure, celle qui conserve et qui accroît le dépôt général des connaissances humaines, se délivre, à part quelques hautes écoles spéciales, dans ces établissements que, par une antique tradition, l'on nomme encore des universités.

* Ce furent, à l'origine, des institutions fondées et dirigées par des corporations ecclésiastiques pour former les gens d'église. Peu à peu leur clientèle s'élargit, les futurs gens de robe, puis la jeunesse de plus en plus nombreuse appartenant à la classe supérieure ou moyenne qui recrute les professions libérales, y affluèrent. La théologie, la philosophie, la linguistique, y admirent, à côté d'elles, d’autres connaissances : le droit civil comme le droit ecclésiastique, la médecine, les mathématiques, el tardivement toute la variété des sciences physiques et naturelles, ainsi que les lettres modernes. FA

Ces établissements n'ont pu rester, dans la plupart des pays, complètement indépendants de l'État. Mais l'ingérence de ce dernier s'est produite à des degrés divers: chez certaines nations, comme la nôtre, il a agi, suivani son procédé habituel, en révolutionnaire et en accapareur, supprimant toutes les traditions, tous les groupements et aussi tous les liens entre les diverses branches d'enseignement, détruisant non seulement toute réalité, mais même toute apparence d'autonomie, établissant avec rigueur son monopole, fondé sur l'absolue dépendance des maîtres et des collèges, sur l'uniformité des méthodes dans tout le territoire et sur l'interdiction de toute concurrence libre.

Dans d’autres pays, soit par des circonstances historiques qui donnaient à l'État moins de force, soit par une sagesse refléchie qui limiait son ambition et sa présomption, l'État eut la main moins lourde. Les diverses universités, plus nombreuses qu'en France, une quinzaine par exemple en Allemagne, conservèrent chacune sa vie propre, ses ressources spéciales, son recrutement presque spontané, son administration, sinon complètement autonome, du moins dotée d'assez de libertés ou de franchises. Les méthodes gardèrent ou prirent avec le temps de Ja variété et de la souplesse: les maîtres ne soutinrent pas tous la même thèse : il y eut parmi eux cette diversité de vues et de jugement qui fait la vie et le mouvement intellectuels.

Les professeurs ne furent pas de simples fonctionnaires, rétribués par un traitement fixe, égal pour tous ceux du même rang, invariable, quels que fussent les efforts et le succès. Ils eurent, comme fonds de subsistance, un salaire modique, annuel, puis, comme les avocats, comme les médecins, comme les architectes, comme les simples maîtres privés, des « honoraires » que leur payèrent leurs auditeurs, un ou deux « frédérics d'or » par semestre.

Bien plus, même le traitement fixe n'était pas absolument uniforme : ilest, en effet, telle branche de la science, comme l'enseignement du sanscrit on de l'hébreu, qui ne peut attirer autour d’une chaire un grand nombre d'étudiants; les « honoraires » pour cet enseignement doivent naturellement être médiocres ; il fallait que le traitement fixe füt plus relevé. L'amour-propre des universités voyait. Toutes celles du premier rang, bien pou ressources, tenaient à s'assurer un maître dont [é sur elles de l'éclat. On en voyait deux ou trois en! lutte, Gættingen et Leipzig, je suppose, pour se dis] professeur célèbre; elles bataillaient à coups d'enchères, chacune faisant ses offres, et l'homme illustre se décidait par toutes les raisons variées qui peuvent influer sur l'esprit de tout homme et dont l'une, n’en déplaise à une bypocrite délicatesse, est la rémunération pécuniaire.

Dans l'intérieur de chaque université allemande aussi, on copie presque les procédés des industries vulgaires et libres : pour chaque enseignement, il y a deux ou trois chairesrivales, certaines qui attirent une affluence d'auditeurs, d'autres qui sont occupées dans le désert. Il y a bien près d'un quart de siècle, j'assistai, À Berlin, aux Jeçons d’un philosophe qui eut son heure de célébrité, mais qui alors était déchu ; quatre étudiants seulement écoutaient sa parole discréditée; devant la chaire d'à côté, sur le même sujet, on comptait régulièrement deux cents auditeurs.

Puis l'enseignement est ouvert, à leurs risques et périls, aux jeunes hommes qui ont rempli certaines conditions de diplômes et qui se croient du talent. Ils peuvent s'essayer, sans attendre une nomination qui souvent serait arbitraire ou lente.

Ainsi, pour le haut enseignement, on a su, dans certains pays, dans un surtout, l'Allemagne, limiter l'action bureau-

cratique de l'Élat, maintenir une certaine indépendance d'administration à chacun des centres universitaires, y co= pier les modes de l'industrie privée: la concurrence, soit intérieure, soit extérieure, l'inégalité des traitements, la rémunération directe et personnelle, pour une partie du moins, par l'auditeur,

Cette méthode, si féconde dans toutes les professions commerciales et libérales, s'est montrée efficace pour la se des carrières humaines ; l'émulation, aussi bien entre les groupes scolaires qu'entre les maîtres etles élèves, a porté ses fruits habituels.

Les universités allemandes ont été des centres vivants et actifs, remuant les idées, rayonnant chacune dans sa région et pénétrant, par une répercussion indéfinie, d’un esprit scientifique presque toutes les couches sociales (1).

Nous, Français, avec notre rigoureux monopole d'État et notre organisation bureaucratique de l'instruction, nous avons eu d'aussi grands savants et d'aussi grands littérateurs que l'Allemagne; mais nous avons manqué de cette pléiade de maîtres, dans l'acceptation exacte du mot, etde ces légions de véritables étudiants.

Bien plus, nous n'avons pas su retenir dans l'enseignement ceux qu'une vocation naturelle, les circonstances et leurs études elles-mêmes y destinaient : pendant une dizaine d'années, sinon une vingtaine, toute la tête de notre école normale des lettres se dérobait aux postes obscurs. que, par un mécanisme absurde, on lui offrait, et allait con-

(1) On me permettra de faire remarquer que j'ai une expérience personnelle des universités allemandes. Après mes études classiques en France, j'ai suivi, comme étudiant régulièrement immatriculé, pen= dant neuf mois, en 1864-65, les cours de l'université de Bonn où j'apprenais particulièrement la philosophie, en y associant quelques cours d'histoire et d'économie politique. J'ai suivi aussi en 1865, pendant

quatre mois, mais comme, auditeur libre et sans être in crit en qualité d'étudiant, les cours de l'université de Berlin.

sumer des forces précieuses dans une littérature souvent bâtive, superficielle et presque sans profit pour le pays,

On est revenu depuis quelques années, en partie du moins, de cette fausse voie. On a cherché à diminuer le joug de la bureaucratie d'État sur le haut enseignement français; on s'est essayé à rétablir les anciennes universités, à leur rendre un soufile d'autonomie. On a multiplié les maîtres de conférences, on a prodigué les bourses; à défaut d'élèves spontanés et payants, on a institué des quantités d'élèves payés.

Tous ces efforts n’ont pas élé inefficaces : certain de nos maîtres sont de grands professeurs, dans toute l'acception du terme. Mais le succès est encore bien incomplet, parce que l'on a un mauvais point de départ.

On ne retrouve pas ici, comme en Allemagne, cette indépendance et cette vitalité, en quelque sorte naturelles, parce qu'elles sont traditionnelles et ininterrompues, des universités régionales; on n’y voit pas ces méthodes analogues à celles de l'industrie privée : l'inégalité des traitements, la concurrence sous ses formes diverses, la rémunération fournie directement au maître par l'élève même. En Allemagne, il est vrai, devons-nous dire, la prépondérance nouvelle que tend à gagner chaque jour davantage, l'université de Berlin commence à modifier un peu l'organisation si souple et si vivante qui a fait des universités allemandes de si grandes choses (1).

(1) On sait que les Anglais n'ont qu'une organisation assez rudimentaire de l'enseignement supérieur, leurs vieilles universités de Cambridge et d'Oxford étant loin d'embrasser toute la vaste sphère des connaissances Edo sont ensoigoées en Allemagne et en France. Cela n'empêche pas DR RER ER ES T'éclat et l'abondance de la lillérature, soit pour l'ampleur et la nouvoauté grqus pour fs aplatin re les découvertes scien« tifiques théoriques, soit pour des nouvelles méthodes aux arts industriels, La vie est dans le milieu social ; elle peut s'y passer

Un mérite incontestable que nous avons eu, ç'a été d’introduire la liberté de l'enseignement supérieur. Il s'est créé chez nous des universités libres, ayant un caractère confessionnel il est vrai; certaine a recueilli des dotations d'origine privée montant à 44 ou 15 millions de francs.

Il serait exagéré de prétendre que l'initiative particulière. est impuissante pour le haut enseignement, quand elle n’est pas poussée par le sentiment religieux. Nous ne sommes qu’au début d'une période de liberté ; encore celle-ci est-elle précaire, toujours menacée par les jacobins ou par les centralisateurs ; néanmoins déjà, des organes remarquables se sont spontanément constitués : nous n'en voulons pour preuve que l'École libre des sciences politiques avec ses trois cents élèves, dont un bon tiers vient de toutes les contrées étrangères: c'est probablement l'établissement scolaire de France qui contient relativement le plus d'étrangers; son nom brille et attire vers nous d'au delà des frontières.

Cette institution, à ses origines, a eu un mérite que d'autres fondations privées pourront reproduire : celui de confier ses chaires à de jeuues hommes presque inconnus, dénués de grades universitaires, que l'enseignement officiel n'aurait sans doute jamais formés, et qui, au bout de quelques années, se gagnèrent une réputation très étendue. L'observatoire Bischoffsheim, les écoles supérieures de commerce, beaucoup d'autres fondations plus ou moins analogues, prouvent que l'argent privé ne manque pas aux choses reconnues uliles.

Notre Institut plie sous le faix des dons nombreux que lui font chaque année des émules de Monthyon. On finira par se convaincre qu'il y a un meilleur usage à faire de

des quelques organes offlciels auxquels d'autres nations confient le soin de leur progrès.

milliers de francs ou de centaines de mille francs que de les employer à multiplier indéfiniment les prix de vertu ou à susciter et couronner des quantités de livres souvent médiocres (1). Mieux inspirés, les hommes bienfaisants emploieront leurs générosités à créer quelque chaire, à former un fonds pour quelque bibliothèque ou pour quelque musée, à conslituer des ressources pour des voyages d'exploration ou de découverte.

L'opinion généralement répandue que l'iniliative privée ne peut pourvoir aux œuvres d'instruction qui ne sont pas rémunératrices a ses origines dans un temps tout différent du nôtre. On ne tient pas compte du développement de la richesse, de la multiplication des grandes fortunes laissant un large superflu, de ce genre de sport dont j'ai parlé, qui consiste à attacher son nom à une œuvre originale et utile.

il s'est bien rencontré un groupe d'hommes pour fournir à M. Maspero les frais nécessaires à la continuation de ses fouilles égyptiennes ; l'Institut Pasteur a bien trouvé, par des souscriptions particulières, 2 millions 1/2 de francs, quoique la ville de Paris, ce dont nous nous félicitons, ait refusé de céder même le terrain ; l'inspiration pourra venir aussi bien à quelque millionnaire de fonder une chaire de sanscrit ou de science des nombres, ou de toute autre connaissance réputée abstruse. Certains pourront même aller plus loin et créer des universilés de toutes pièces.

Les Américains le font chezeux: on regarde presquecomme anormal aux États-Unis qu'un homme, jouissant d'une

(1) A l'heure actuelle les Académies diverses de l'Institut de France sont très suffisamment dotées, notamment pour les prix à décerner ; les hommes libéraux devraient subréntionner d'autres ayant plus de liberté d'action.

grande fortune, meure sans avoir fait quelque donation d'intérêt général. Quelque marchand de porcs, ou quelque découvreur de sources de pétrole, ou quelque heureux aventurier nanti d'un bon filon d’or ou d'argent, relève et rachète la vulgarité de sa richesse par la création d'un collège pour des sciences qu'il n'a jamais apprises et dont souvent il ignore même le nom.

Laissez faire, par les voies légitimes, des fortunes considérables, laissez passer, sans entrave et sans formalité, les inventions, les découvertes, les efforts individuels: la société moderne, comme autrefois l'église, recevra, par des fondations intelligentes, le prix de la reconnaissance des plus heureux de ses enfants, quelquefois aussi le rachat de leurs fautes ou de leurs fraudes.

L'instruction moyenne, dénommée instruction secondaire, que l'État, pendant si longtemps, a accaparée en France avec une si jalouse obstination,mériterait bien des réflexions, des critiques, si les cadres de cette étude se prêtaient à des développements. Qu'il suffise ici de quelques remarques sur les méthodes, sur les établissements, sur les secours et les bourses.

On sait que la règle de toutes les institutions d'État, c'est l'uniformité. L'État estessentiellement un organisme bureaucratique qui répugne, dans son action, à la variété et à la souplesse. Tous les efforts pour lui donner ces qualités ont partout échoué.

Les établissements d'État, pour l'instruction moyenne, offrent donc, sur tous les points du territoire, dans les petites villes comme dans les plus grandes, exactement le même type et le même régime. Les maîtres enseignent les mêmes choses; seulement les maîtres sont, dans les petits endroits, d’une qualité inférieure.

Les collèges communaux, quoique formant des institu=

tions à caractère mixte, que se divisent, pour la direction et la surveillance, les municipalités et l'État central, ont des cadres nominalement aussi complets que ceux des premiers lycées du pays. Mais un même maître fait deux ou trois de ces classes, et parfois même, quoique ayant deux ou trois élèves, l'une d'elles manque de maître titulaire.

Il faut avoir assisté à cette misère pédagogique, à ce délabrement des humanités dans les petites sous-préfectures, pour comprendre l'étendue du mal qui en résulte. De malheureux adolescents sont retenus dans un demi-jour d'instruction, où des ombres confuses passent devant leurs yeux, ne laissant aucune trace précise dans leur esprit.

On a bien essayé de créer officiellement un enseignement plus approprié à ces localités de moyenne importance, dont émigrent, pour leurs classes, tous les jeunes gens des familles aisées, et où il ne reste plus que les enfants de la petite bourgeoisie et des familles ouvrières : on a inventé l’enseignement secondaire spécial, dépourvu de grec et de latin, fortifié de plus de français, de plus de sciences et de langues vivantes. Mais l'Etat ne sait pas insufller la vie à ses créations.

Des milliers d'enfants continuent ainsi à recevoir, dans des établissements d’une lamentable indigence intellecluelle, une sorte de parodie de l'instruction secondaire ; les produits de ces petits collèges sont par rapport à ceux des grands ce qu'est l'argenterie ruolz par rapport à l'argenterie véritable, ayant de métal précieux une couche superficielle d'une extrême ténuité qui ne tient pas au fond et qui, au moindre usage, disparaît et met à nu la matière brute dans sa grossièreté primitive.

Outre cette uniformité absolue, malgré l'inégalité des moyens dont il dispose, l'enseignement d'État offre un autre défaut, c'est l'alternance entre la routine prolon-

gée des méthodes et leur soudain et radical changement.

L'État moderne, en proie à la lutte d'opinions ardentes, ne connaît ni le juste milieu ni les transilions adoucies. El restera pendant un quart de siècle sans rien modifier à ses programmes ; puis, tout à coup, pris d'un beau zèle, il fauchera en quelque sorte tous les exercices en usage, et il leur en substituera violemment de nouveaux ; comme un malade qui va d'une prostration complète à une agitation fiévreuse, l'ère des changements constants succédera à celle de la stagnation. Tous les ans ou toutes les deux années, on modifiera, soit l'ordre des diverses connaissances ensei= gnées, soit les proportions de l'instruction orale ou des tra= vaux écrits, soit les livres et les manuels, déclarant détestable tout ce qui se faisait la veille, sans se douter que l'avenir portera peut-être le même jugement sur ce qui se fait aujourd'hui.

L'enseignement privé, quand on lui laisse le champ abso= lument libre, qu'on permet aux associations, quel que soit l'esprit qui les anime, de se former et de vivre, a de tout autres procédés. Il offre à la fois des échantillons divers, qui se corrigent les uns les autres, qui se partagent les faveurs du public : on aura l'enseignement positif de l'École Monge ou de l'École alsacienne, mais aussi celui des anciennes méthodes des jésuites ; peu à peu ilen naîtrait de mixtes qui emprunteraient à l'un et à l'autre types. On aurait aussi des écoles techniques comme celles de la Martinière, à Lyon, et bien d'autres encore.

Mais, quand {ant d'élablissements existent, soutenus par l'État, pourquoi les particuliers feraient-ils tant d'efforts et de sacrifices pour doter des institutions scolaires ?

L'État envahissant ressemble à un grand chêne dont les puissantes racines et les ombrageux rameaux ne permettent à aucune plante de vivre au-dessous ou à côté de lui; mais

si un jour arrive où le chène vieilli, battu par la tempête, perd ses branches et sa frondaison, le sol apparaît nu où à peine couvert de quelques maigres broussailles.

Quels que soient les défauts que je viens de décrire, c'est surtout par les secours qu’il donne sous le nom de bourses que l’enseignement de l'État a de fâcheux elfets.

A l’époque mouvementée de la civilisation où nous sommes placés, la plupart des hommes n’ont que trop de tendance à sortir de la situation où ils sont nés. L'envie démocratique, l'exemple de nombreux et célèbres parvenus dans la politique, dans les lettres, dans les sciences, rendent l'ambition universelle.

Tout le monde fait l'éloge du travail manuel et personne n'en veut plus, Cependant, il est dans la nature des choses que le travail manuel doive occuper les neuf dixièmes de l'humanité. Les travaux purement intellectuels, ceux du savant, du lettré, de l'ingénieur, du médecin, de l'avocat, de l'administrateur, les travaux mixles, comme ceux du contremaîitre et de diverses calégories de commerçants, ne peuvent employer qu'une certaine élite des hommes.

Et il faut bien s'entendre sur ce mot d'élite : s'il est utile que les hommes tout à fait supérieurs abandonnent les professions manuelles, il est bon, néanmoins, qu'il se trouve dans celles-ci un assez grand nombre de gens ayant de l'intelligence naturelle. Ils communiquent de l'animation et de la vie à la masse qui les entoure; s'ils en étaient retirés, celte masse deviendrait plus inerte. Qu'un grand médecin ou qu'un grand ingénieur soient perdus pour la société, c'est un malheur véritable; mais qu'on homme qui aurait pu étre un médecin ordinaire, ou un ordinaire avocat, où un architecte comme tant d'autres, demeure ouvrier ou paysan, je n'y vois, quant à moi, aucun mal.

Il est utile que beaucoup de ces intelligences un peu plus

fortes que celles du vulgaire restent parmi le vulgaire, si l'on ne veut pas voir les couches inférieures de la population devenir beaucoup plus rebelles encore à toute culture qu'elles ne le sont aujourd'hui. Un ouvrier intelligent, frayant avec ses camarades qui le sont moins, exerce sur leur esprit une heureuse influence ; tirez-le de ce milieu, faites-le avocat, ou médecin, ou employé de bureau, la société n'y gagnera rien, car elle foisonne de gens de cette sorte, mais le petit groupe d'ouvriers où il vivait en deviendra moins éveillé, moins actif, plus somnolent.

Les démocrates se sont épris de ce qu'ils appellent « l’instruction intégrale », c'est-à-dire d'un procédé qui puiserait dans toutes les couches de la population tous les esprits ayant quelque valeur, et qui les placerait sur des échelons sociaux plus ou moins élevés suivant leurs facultés.

Trois députés, dont l'un jouit de la plus haute faveur dans le monde radical, MM. Charonnat, Legludic et Anatole

de La Forge, ont déposé dans ce sens une proposition de loi d nombre de membres de la ous les capitaux inteliectuels

lligences qui somats primés devien-

raient distribués gratuil Mais comme c’est une d offerte à un malheureux sans lui donner celle du lit et du pain », l'État suivrait ses pupilles dans toutes les étapes de l'enseignement intégral périeur. I] ne se croirait le droit de les lâcher que lorsqu'ils seraient pourvus d'un diplôme d'ingénieur, d'avocat, de médecin ou d'architecte.

Ce que nous reprochons à ce plan, ce n’est pas seulement

L'ÉTAT ET L'INSTRUCTION PUBLIQUE. 275 d'être chimérique, c'est surtout que, si on pouvait le réaliser, il en résulterait, au rebours de ce que croient ses auteurs, un singulier affaiblissement mental du pays.

Chimérique, certes, ill'est ; car, sauf pour quelques intelligences tout à fait exceptionnelles, en très petit nombre, il est impossible de déméler avec exactitude, parmi les enfants ou les adolescents donés d’un peu de facilité ou d'imaginalion, les indices certains d'une véritable force intellectuelle ; en outre, l'intelligence n'arrive dans la vie à produire tous ses elfets que lorsqu'elle est soutenue par le caractère; or, le caractère échappe à tous les contrôles d'examen : que de brillants lauréats des concours généraux n'ont su fournir aucune carrière ! Enfin la faveur, le prix des services élecoraux, joueraient dans cette inextricable opération de triage des intelligences leur rôle habituel.

Mais supposons les vœux de MM. Legludic, Charonnat et Anatole de La Forge pleinement accomplis. Quelle calamité ce serait et pour les trois quarts de « ces capitaux intellecluels » ramassés dans les villages les plus reculés et pour tout l'ensemble du pays! Combien Proudhon était-il mieux inspiré lorsque, au début de cette ère d'engouement irréféchi, ils'écriait, dans ses Contradictions économiques : x Quand chaque année scolaire vous apportera cent mille capacités, qu'en ferez-vous ?.. Dans quels épouvantables combats de l'orgueil et de la misère cette manie de l'enseignement universel va nous précipiter ! » Au lieu de ces mots d'enseignemeht universel, mellez ceux d'instruction intégrale, et l'exclamation de Proudhon sera le eri du bon sens.

Malgré sa perspicacité, toutefois Proudhon ici ne pénètre pas assez avant : ce qui mé touche, ce n'est pas seulement le sort de ces « cent mille capacitaires » qui, pour la plupart, resteront dépourvus de pain, obligés de le mendier au gouvernement, sous la forme de lonctions publiques inf-

mes; c'est surtout le sort de toute cette masse ouvrière et paysanne à laquelle on aura enlevé tous ceux de ses membres qui avaient l'esprit un peu ouvert, l'intelligence un peu aiguisée. Elle ne se composera plus, si le « triage des capitaux intellectuels » a été fait avec exactitude, que d'éléments tout à fail grossiers, incapables et vils. Privée des éléments de valeur qu’elle contient encore aujourd'hui, elle tombera dans une absolue somnolence. Elle sera l’objet de tous les dédains des autres classes, et elle les méritera par hypothèse, puisque non seulement ce sera une classe inférieure par situation, mais aussi par ses facultés naturelles.

Y a-til combinaison plus antidémocratique que celle imaginée par ces grands démocrates ? Ce siècle, qui s'est ouvert par l’apothéose du travail manuel, finit en France par le discrédit, non seulement pratique, mais théorique, du travail manuel.

Tolstoï, au milieu de ses rêveries souvent folles, est du

moins un vrai démocrate quand, au lieu de vouloir arracher à la masse du peuple tous les éléments un peu intelligents, il prétend que même les hommes les mieux doués redeviennent peuple et vent de sa vie.

Une société triée et classée par le procédé de M. de La

Forge et ses amis serait la plus antisociale de toutes les sociétés: d'une part, tous les gens ayant l'intelligence un peu active; de l’autre part, tous ceux qui ont une intelligence incapable de se dégrossir, une masse d'ilotes; aucun mélange entre les deux: d'un côté toutes les parcelles de métal précieux, toutes les scories de l’autre; ces scories, ce serait le peuple.

C'est à celle organisalion si antisociale que travaillent, avec leurs bourses et leurs encouragements de toute sorte, l'État moderne, les départements ou les provinces, les municipalités.

Les bourses, c'est-à-dire l'allocation par les pouvoirs publics des frais d'études secondaires ou supérieures, ne devraient être accordées qu'à deux catégories assez clairsemées d'élèves : les enfants ou les adolescents qui ont des dispositions, non pas exceptionnelles seulement, mais presque merveilleuses : ceux qui, dans les sciences, dans les lettres, dans les arts, peuvent devenir des premiers sujets, car l'humanité aura toujours en surabondance les seconds sujets et les simples utilités; ensuite les enfants des familles de fonctionnaires d'un certain rang qui, par la mort ou la retraite du chef, se trouvent sans aucune fortune. Il y a une sorte de bienséance de l'État envers les familles de ses vieux serviteurs, quand le sort les a frappées, à faire quelques sacrifices pour empêcher leurs enfants de déchoir, pour peu que ces enfants aient quelque application et quelque fonds intellectuel.

Réduites à ces deux catégories, les bourses ne représenteraient, pour l'État central et pour les localités, qu'une dépense restreinte. Nous trouvons, au contraire, au budget national, en 1888, trois où quatre chapitres qui sont affectés aux bourses : le chapitre 49, doté de 2,700,000 francs pour les bourses de l'enseignement secondaire, parmi lesquels 620,000 francs affectés à de malheureux collèges communaux dont les neuf dixièmes ne sont pas en état de donner une instruction passable; le chapitre 54, portant 1 million de francs de bourses pour les familles de sept enfants, comme si nécessairement, parmi sept garçons et filles, il devait y en avoir un merveilleusement bien doué au point de vue intellectuel; le chapitre 54, qui, dans un crédit de 2,680,000 francs, contient une somme importante afleclée aussi aux bourses. Les départements et les municipalités renchérissent sur ce zèle de l'État central.

Ainsi, en attendant que le mécanisme de MM. de La Forge

et ses collègues travaille méthodiquement, par le prétendu « triage des capitaux intellectuels », à créer des légions innombrables de quarts de lettrés ou de quarts de savants, les libéralités inhumaines de l'État lancent chaque année dans la société plusieurs milliers de pauvres hères, indigents de cervelle et de connaissances, aiguisés d’appétits, qu'attend la destinée la plus triste, la misère après des rêves dorés.

L'État, sous ses trois formes de pouvoir national, pouvoir provincial, et pouvoir municipal, joue un grand rôle dans l'enseignement primaire. 11 ne s'est emparé que tardivement de ce domaine, que le clergé et les institutions charitables avaient en partie seulement défriché.

Possédant ce double pouvoir de contrainte qui constitue le fond de son organisme, la contrainte légale et la contrainte fiscale, l'État t épanoui avec bonheur dans ce vaste champ. i

Nous ne disons pa lui être interd

modestie, qui lui et qu'il oublie sai Certes, dans nos sociétés telles qu

connaissances humaines, à homme qui ne connaît ni l'écriture, ni la lecture, Il éme laire, se trouve que c'est un devoir

n À leurs enfants ces no-

tions faciles, au même ls sont obligés de les nourrir, de les vêtir, de leur “endre un métier. Cette obligation, sans faire l'objet d'u spéciale, peut être considérée comme découlant naturellement du code, et s’il y avait, sur

L'ÉTAT ET L'INSTRUCTION PUBLIQUE. 279 ce point, quelque ambiguïté, on pourrait l'y inscrire. Quand des parents, par indifférence, par idée de lucre, se refusent à donner aux enfants ces quelques notions, l'État peut légitimement intervenir, comme il intervient quand des. parents maltraitent leurs enfants ou refusent d'en prendre soin,

Lorsque l'abstention de la famille vient, non pas de l'opiniâtreté ou de l'ignorance, mais de l'impuissance ou du manque de ressources, les pouvoirs publics, soit locaux, soit généraux, peuvent prendre à leur charge les frais matériels d'école, c'est-à-dire le prix que l'écolier devrait acquiller pour le loyer et l'entretien de l'établissement scolaire, pour la rétribution du maître, parfois même, mais avec beaucoup plus de réserve, pour les livres et les fournitures de classes. Ce n’est pas un droit que les familles peuvent revendiquer, à ce sujet, contre l'Etat, car on chercherait vainement d'où découlerait ce prétendu droit; ce n'est même pas un devoir positif pour l'État; mais c'est de sa part, dans les limites qui précèdent, un acte de bienfaisance.

Les êtres moraux, comme les êtres individuels, n’ont pas seulement des droits et des devoirs; il y a en outre, pour eux, une sphère qui n'est pas soumise à l'impératif catégorique, où ils ont la faculté, sans en avoir précisément la

ion, de faire des actes utiles et sympathiques. Quand il s'agit, loutefois, des pouvoirs publics, qui peuvent difficilement séparer leur action de la contrainte, de la contrainte fiscale, sinon de la contrainte légale, beaucoup de circonspection et de modération s'impose dans cette sphère facultative.

En tout cas, si l'État doit survenir ici pour compléter une tâche qui n'est que partiellement accomplie par d'autres, il ne doit négliger aucun concours volontaire, spon-

tané; à plus forte raison ne doit-il pas le repousser, ni surtout prétendre le supprimer,

L'enseignement de l'État devient le grand champ clos des discussions des nations modernes; c'est que l'enseignement d'État tend de plus en plus à ressembler singulièrement à la religion d'État. Il affecte la même arrogance, le mème monopole. IL supporte impaliemment une dissidence quelconque; il est le rendez-vous d'autant de fanatisme.

L'État, dont nous avons montré l'absolue impuissance d'inventer, semble vouloir se donner la mission de former les jeunes générations suivant un certain type intellectuel et moral; c'était aussi la prétention des antiques religions d'Élat.

Le despotisme, dans les choses intellectuelles, aurait donc changé simplement de scène: de l'église, il serait transporté à l'école ; des adultes, il serait passé aux enfants.

Quand on sort de l'instruction purement rudimentaire et des matières de fait, comme la lecture, l'écriture, le calcul, la géométrie, la géographie, l'histoire naturelle, on tombe dans les matières controversées, on les rencontre presque à chaque pas : la neutralité de l'école ne peut guère être qu'un mot; car la philosophie, ce que l'on appelle les notions premières, étant au fond de toutes les connaissances humaines, de toutes celles du moins qui touchent l'homme moral et ses relations avec la société, on se heurte constamment à des idées philosophiques et religieuses, qu'il faut, même pour des enfants, commenter, détruire ow fortifier.

L'État ne peut se tirer de cette difficulté que par deux moyens simultanés: en laissant fonctionner librement les écoles privées à côté des siennes; en pratiquant dans les siennes propres, non pas un prétendu esprit de neutralité

L'ÉTAT ET L'INSTRUCTION PUBLIQUE. 281 qu'on ne peut jamais garder, mais un large esprit de bienveillance, d'une déférence sympathique pour les opinions et les croyances qui sont traditionnelles dans le pays, et qui, d’ailleurs, par leur enseignement, tendent à moraliser les hommes.

Malheureusement, l'État moderne est, par sa constitution propre, tellement aceapareur et monopoleur, qu'une semblable sagesse lui est presque interdite. On en a eu dernièrement un frappant exemple dans une des plus curieuses résolutions du conseil municipal de Paris.

On sait que ce conseil se considère comme un concile, quelque chose comme l’anticoncile qui se tint naguère à Naples, au moment où l'on proclamait à Rome l'infaillibilité pontificale. Le conseil ou concile municipal de Paris a des dogmes qu'il tient à rendre universels sur son territoire : pour la propagande de vérités destinées à l’universalité, rien ne vaut l'unité de livres. Les 120,000 ou 130,000 élèves (il y avait 62,6M garçons et 51,296 filles en 1883) qui fréquentent les écoles publiques de la ville de Paris seront donc préservés des inconvénients de la diversité des livres de classes. La vérité étant une, le livre doit être un.

Pour passer de la théorie à la pratique, le conseil ou concile municipal de Paris a jeté son dévolu sur la rédaction d'une grammaire; mais personne ne peut douter qu'uprès la grammaire ne vienne l'arithmétique unique, puis la géographie unique, l’histoire unique, la morale unique. On a convoqué les grammairiens à présenter leurs élucubrations à une commission où l'on avait fait entrer, par décorum, trois membres de l'Institut. Mais, par un oubli, ces trois académiciens ne furent pas convoqués ou ne se rendirent pas aux convocations, Les conseillers municipaux jugèrent leurs propres lumières suffisantes et opérèrent tout seuls. Le hasard, qui se mêle de toutes les choses humaines,

lil choisir, comme grammaire municipale unique dans les écoles de la ville de Paris, un livre émanant d'un ancien membre de la Commune. Il advint aussi qu'on négligea de recourir à l'adjudication publique pour l'impression et la fourniture de celle grammaire ; que, par une autre coïncidence fortuite, on traita de gré à gré avec un imprimeur dont ledit membre de la Commune, auteur de la grammaire, était le prote ou l'associé; qu'enfin les autres imprimeurs, dont on n'avait pas sollicité la concurrence, prétendirent que le prix alloué par feuille représentait deux fois le prix habituel pour un ouvrage assuré d'un lirage énorme.

Voilà comment Paris est doté d'une grammaire unique, chef-d'œuvre inappréciable, comment aussi les membres du conseil municipal ont eu la joie de faire plaisir à un écrivain et à un industriel qui partagent leurs opinions, voilà pourquoi les conseillers municipaux n'ont pas hésité, en hommes impeccables qu'ils sont, à sex] oser, pour un ré-

sultat si glorieux et si uti x | s divers que suggèrent toujours les traités de gré à gr

Paris a commencé; ma L sans doute, suivra, puis d’autres. L'enseignement d'État, par la force des choses, aboutit RUE à

s nature de l'État moderne, A LDE i es, d'être souvent mal représenté; il y aura toujour: nos assemblées,

{ e santé gonflés d'eux-mêmes, qui le end e haut avec Pasteur, qui ARE sans s'émouvo sans émouvoir leurs collè-

, qu'ils concentrent ce humaine et qui trai-

L'État central n'est pas lui: même toujours mieux inspiré.

I ne l'a pas été en France pour l'établissement de la gratuité scolaire, qui fausse les idées de la nation, pour son plan de constructions d'écoles qui va coûter 1 milliard, et qui couvrira tous les hameaux de constructions qu'ils ne pourront pas même entretenir.

Il ne l'a pas été davantage pour l'esprit d'incommensurable orgueil qu'il a insufflé à ces pauvres maitres d'écoles, pour les certificats d'études dont on fait un si lamentable abus, pour les dizaines de milliers d'aspirants instituteurs et d'aspirantes institutrices qu'il a fait surgir sur tous les points du territoire, sans places qu'ils ou elles puissent occuper.

Dans beaucoup de pays, en France, en Angleterre aussi, peut-être en Amérique, on est sur la pente de faire nourrir par l'État, où du moins par les municipalités, qui sont une des formes de l'État, des catégories de plus en plus nombreuses d'enfants.

Il est facile de noter les étapes de ce socialisme : on inslitue d'abord l'école gratuite, puis on fournit les livres, ensuite des vêtements décents à ceux qui en sont dépourvus, puis un répas que payent les enfants riches et que ne payent pas ceux qui sont réputés indigents. L'absolue gratuité pour tous ces accessoires de l'école finira par être la règle.

Parmi les revendications de la Social democratie Federation, fondée en Anglelerre en 1884, on trouve la free compulsory education for all classes together with the provision of at least one wholesome meal à day in each school (A), ce qui veut dire « éducation gratuite et obligatoire pour toutes les classes, avec la fourniture d'au moins un repas sain chaque jour dans chaque école. » On est en train de remplir ce pro-

{1} Socialiom of the Streets in England, published by he Liberty and Property Defence League, 1888, p. 7.

gramme à Paris avec la caisse des écoles, les cantines sco: laires, les pupilles de la ville de Paris, etc.

Certes, il était utile que des Ames bienfaisantes se chargeassent de vètir les enfants qui, par la pauvreté de leurs familles, auraient dû rougir de leurs loques devant leurs camarades; la charité individuelle avait là devant elle un champ qu'elle pouvait parcourir, L'État s'en empare, l'État généralise tout, transforme tout secours en droit, c'est-dire qu'il corrompt tout.

La ville de Paris nourrit déjà une grande quantité d'en fants, mais l'on veut la pousser plus loin. Ces enfants, qu'on retient à l'école jusqu'à treize ou quatorze ans, ils pourraient gagner quelque chose pour la famille; on prive donc celleci d'une ressource, il faut la lui rendre, l'indemniser. Non seulement les enfants ne payeront plus rien pour leurs frais d'école, leurs livres de classe, leur tenue scolaire, leurs repas à l'école; mais bientôt on payera les parents, tout

comme, sous l'ancienne révolution, on payait les citoyens qui assistaient aux débats des section:

plus particulièreà la force impulsive

retrouve ce caractè|

lants auxquels, sur tout l'ensembl notre territoire, on études primaires.

Cette pratique des certificats es nous est venue d'An-

gleterre. Elle séduisait.

On à voulu proportionn er certaines récompenses des maîtres aux succès obten urs élèves dans les examens. On n'avait pas réfléc on allait généraliser dans toutes les couches du pays un mal dont on se plaignait que les classes moyennes fussent affligées. Combien a-t-on écrit et parlé contre le baccalauréat, la préparation artificielle et

illusoire qu'il suscite, les efforts stériles de mémoire dont il est l'occasion, les prétentions qu'il donne aux jeunes gens pour leurs carrières futures !

Le certificat d'études est la réduction du baccalauréat à l'usage des classes populaires ; il en a tous les inconvénients. Un homme qui ne saurait être suspect en ces matières, M. Francisque Sarcey, l'un de ceux qui ont le plus contribué, il y a quinze ans, à déterminer la direction que suit l'État pour l'enseignement primaire, a fini par s'émouvoir des maux qu'enfantent les excès de zèle bureaucratique. Son robuste bon sens n'a pu résisler à un aussi lamentable spectacle.

Contident des gémissements de quelques instituteurs intelligents, il nous montre le pauvre maître d'école triant ses élèves, portant tous ses soins sur celui qui semble avoir quelque facilité d'esprit, sacriflant les autres, oblenant de la famille, à force de sollicitations, que l'adolescent supposé bien doué s'abstienne, mème en été, de tout travail des champs, lui imposant des heures supplémentaires de labeur intellectuel, le faisant peiner toutes ses soirées ; puis toutes ces espérances, lous ces eflorts aboutissant souvent à un échec, l'enfant déçu, la famille indignée, l'instituteur « hué, insullé, menacé, baissant 1 liète, n'ayant d'autre ressouree que de fuir devant le sa invectives, perdu de réputation dans l'opinion publique ».

Si les traits sont un peu chargés, c'est M. Sarcey et ses correspondants, instituteurs et villageois, qui mettent dans ce tableau ces tons sombres.

Par son enseignement sans mesure, sans discrétion, sans souplesse, l'État répand dans tous les hameaux la manie et presque la folie des grandeurs (1).

{1} Les esprits éclairés commencent à revenir, en Angleterre, du niais engouement qui portait à multiplier indéfiniment les écoles ile toutes

La société civile, telle que l'État moderne nous la prépare, finira par ressembler à ce qu'étaient autrefois (on dit qu'elles se sont améliorées) les armées des républiques de l'Amérique centrale : un nombre de généraux et de colonels presque égal au nombre des sergents, un nombre de sergents presque égal au nombre des soldats.

Une société ainsi charpentée, en violation de toutes les lois des proportions et de l'équilibre, se trouvera, dans un quart de siècle ou dans un demi-siècle, aussi incapable de soutenir la lutte économique contre les nations asiatiques, alors pourvues de machines, que les peuples effléminés et désorganisés de l'empire romain de la décadence furent in> capables de résister aux barbares.

Si l'espace ne nous faisait défaut, il nous serait aisé de démontrer aussi l'action perturbatrice des institutions d'État dans ce que l’on appelle l'enseignement professionnel. Rien ne varie comme les professions, rien n’est aussi sujet à modifications dans le temps et dans l’espace; rien n'exige tant d'applications et d'adaptations de détail.

natures, les examens de tous genres. Le numéro de novembre 1888 de

ineleen e quelle collabore assidèment

M. Gladstone, contien ‘ux ar es plus catégoriques contre

la folie scolaire. Le pre i he sacrifice of education to: examination & sign d'examens, protest

Freeman et Fréd. Harris les plus grands noms scientifiques de

A] nd porte pour titre : The cry for

lumières uliles dans la soci Toutes ces protestations, e joindre à celle déjà ancienne

rvation que nous avons faite ge (voir page 62) que l'État, si et prolonge { tous . dont elle pätit.

L'État intervient avec ses procédés uniformes, rigides; il croit s'apercevoir que la peinture sur porcelaine et sur émail réussit et donne des bénéfices aux jeunes filles ou aux femmes; immédiatement il fait enseigner dans une foule d'établissements à peindre sur porcelaine, sur émail, sur éventail : où 1l y avait place pour cent ouvrières, il en prépare mille; il déprécie le salaire des cent qu'on peut employer et laisse les neuf cents autres sans pain (1).

Comment en serait-il autrement? L'industrie, la vie, se caractérisent par la variété, le changement, la liberté : l'État c'est l'unité, la fixité, la contrainte.

1 On peut consulter sur ce sujet l'étude de la Nineleenth Century, dont nous avons parlé dans la note précédente : The ery fur useless knowledye, par lord Arwstrong.

L'assistance publique est un des domaines que l'État moderne cherche le plus à accaparer, page 288. — Le remplacement de la conscience individuelle par la conscience sociale ou collective, page 289.

Fausse opinion que le paupérisme est un fléau nouveut, page 289) — lwpatience des mes contemporaines, page 20. — Caractères généraux du paupérisme, page 200. — Erreur de ramener le paupérisme à une seule cause, page 291. — Les plans artificiels pour son extinetion, page, 291.

Les différentes formes de fauatisme dont l'État moderne est menacé de devenir la proie, page 292.

Ancienneté du paupérisme, page 292. — Aucune organisation sociale n'en a été et n'en peut être exemple, page 293. — Les quatre causes, principales de la pauvreté, page 295. — La première cause de pau= vreté, celle qui tient î intervention des pouvoirs pub) ment, page 295. — La aa certaines circonstanc:

tutions de patronage et de Ar page 206. — La troisième cause de pauvreté, l'hérédité, constitue le vrai paupérisme, page 297. — Rôle de la loi et de l'initiative privée en cette matière, page 208.

,, celle qui tient aux vices humains, ne peut qu'être accrue par l'assistance publique organisée légalement, puge 299. — Une expérience philanthropique faite sur les mendiants, de Paris, page 300. — Inconvénients de la charité légale, puge 301: — Mauvais effets de 1 à

Dangers du projet de assistance officielle dans les campagnes, page 302. — Les grands abus des bureaux de bienfaisance en France, page 303.

Difficultés inextricables qu'offre l'organisation du travail des indigents. officiellement secourus, page 305. — Les expédients dégradants nux= quels on recourt daus les Workhouses anglais, page 306. — Les excès de l'assistance privée sont limités par les ressources volontaires qu'elle peut recueillir, page 306. — L'État, organe de généralisation et de fixation, universalise et perpétue les abus, page 406.

Après l'instruction, l'assistance publique est un des do-

maines que l'État moderne se sent le plus disposé à accaparer. Il y entre avec des illusions généreuses, croyant que rien ne peut résister au double pouvoir dont il dispose : la contrainte légale et la contrainte fiscale.

Dans tous les pays, en Angleterre, en Allemagne, en Italie, en France, une partie de l'opinion publique considère que l'existence d'une classe de pauvres est incompatible avec un État bien gouverné. Il en résulte une tendance de l'État à intervenir à outrance dans les institutions charitables, à les généraliser sans mesure.

Il n'est pas difficile de remonter à l'origine de cette disposition d'esprit, qui part de bons motifs et conduit souvent à de déplorables résultats.

Un homme public anglais, économiste à ses heures, M. Goschen, a trouvé une formule ingénieuse, c'est « le remplacement de la conscience individuelle par la conscience sociale ou collective ». Il resterait à voir si ce remplacement est de nature à rehausser la dignité de l'homme et s'il peut vraiment diminuer la somme de misères dont gémit l'humanité.

À cette poussée que subit l'État moderne pour tenter, par tous les expédients, de supprimer ce que l'on appelle le paupérisme, l'observation peut découvrir des causes plus précises.

La généralité des hommes croit que le paupérisme est un fléau nouveau, qu'il a été enfanté par la civilisation contemporaine, particulièrement par le développement jindustriel ; cetle conception est erronée. Loin que le nombre des pauvres ait augmenté dans les sociétés civilisées, toutes les recherches exactes démontrent qu'il a diminué (1); il

1) On nous Rore la prouve à notre Essai mL | des pod pour sur

el sur la tendance à une moindre inégalité des Fe bear :

est vraisemblable, si l’État ne contribue pas à l'entretenir par une intervention maladroite, qu'’ilse réduira encore.

Mais l'adaptation d'une société à des conditions nouvelles d'existence, le passage, par exemple, de la petite industrie à la grande, demande du temps; c'est une évolution lente. Au début, l'on n’en aperçoit que les effets perturbateurs; les effets compensateurs sont moins visibles au regard inat= tentif. Or l'impatience des âmes contemporaines, sentimentales, fiévreuses, nerveuses, aux impressions rapides el superficielles, néglige les progrès accomplis, si considérables qu'ils soient, et s'imagine pouvoir d'un bond atteindre tout le progrès possible.

On se sent pris alors d’une sorte de mépris pour l’initialive privée, pour les œuvres lentes et partielles; on compte plus sur ces deux forces générales et soudaines : le pouvoir réglementaire et le pouvoir fiscal de l'État.

Ce recours séduit les esprits légers. Les gouvernements s’y sentent quelque inclination; comme tous les êtres, ils n'ont aucun éloignement croître leur importance.

Les partis politiques disputent l'État, quelle que soit l'étiquette sous laquelle ils combattent, radicaux, conservateurs, progressif, libéraux, ont tous besoin d'augmen= ter leur prise sur le corps aura plus de pauvres e: [ démenties, caressent

dans cette surenchère électorale. s

Il faudrait, avant tout, étudier les données générales du problème, On entend spécialement par le paupérisme une situation sociale où la té s'offre avec une grande extensivité, une grande intensité et une fréquente hérédité > des indigents très nombreux, excessivement misérables,

beaucoup d'entre eux provenant de parents pauvres et faisant souche de pauvres.

Trop de personnes attribuent celte plaie à une cause unique, ou tout au moins à quelques circonstances qu'il dépendrait de la société d'écarter. Stuart Mill, par exemple, et toute une école avec lui, n’y voient que la conséquence d'un excès de population ou de l'imprévoyance avec laquelle des ouvriers, sans ressources assurées, fondent des familles

D'autres s'en prennent à l'indifférence sociale, au manque d'éducation, au poids des impôts, à ce que l'ouvrier ne possède pas ses instruments de travail, où bien encore à ce qu'il est dépourvu des « quatre droits primitifs», dont la perte, aux yeux de Considérant, devait avoir pour compensation le droit posilif au travail.

Ces prémisses admises, les remèdes devenaient aisés. Stuart Mill fait une hypothèse qui concorde avec sa conception de la cause principale du paupérisme; on pourrait, suppose-t-il, éteindre le paupérisme pour une génération et l'empêcher de renaître, en procurant de l'ouvrage aux pauvres, en les y contraignant même, en les transportant dans des contrées neuves où la terre abonde, le climat est sain et le sol de bonne qualité, en rachetant même en Angleterre les latifundia pour les dépecer en petits domaines. Par la pratique de ce plan complexe, avec persévérance el méthode, on détruirait le paupérisme pour une génération; puis on l'empêcherait de renaître par la réglementation des mariages, l'interdiction des unions précoces ou sans ressources, la punition rigoureuse des excès de fécondité.

On sait qu'un des principaux hommes d'État anglais contemporains, M. Chamberlain, avec son projet « des 3 acres et de la vache », emboitait le pas au grand théoricien, pour la premitre partie du moins de son projet. Quant à la seconde, on nous apprenait, ces jours-ci encore, qu'une

Anglaise millionnaire, M'* Martin, zélatrice infatigable de diverses œuvres de charité et d'éducation, s'esi consacrée à la tâche de «ramener un peu de bonheur sur notre pauvre terre », par l'interdiction légale du mariage aux gens atteints d'un vice physique ou d’un vice moral, d’une difformité quelconque, aux gens trop paresseux ou sans ressources. C’est la théorie du mariage-récompense, comme chez les Zoulous; ou c'est la reprise du système de l'autorisation administrative pour les unions légales, qui a tant contribué, avant son abolilion relativement récente, à démoraliser la Bavière et quelques autres États allemands.

Si nous cilons ces rêves, c'est que rien ne prouve qu'ils doivent toujours rester à l'état de rêves.

L'État moderne, qui est comme un bien précaire et sans maître permanent, est toujours menacé de devenir la proie, au moins temporaire, de fanatiques : fanatiques de la dévotion, fanatiques di s rapide et illimité, fanatiques des sciences naturel ur transposition dans l'ordre social, fanatique érance, fanatiques de la moralité, fanatiques

les uns reposant sur l'exal= s autres sur c fexallato de la

blèmes.

En ce qui concerne systèmes est de tenant uniquement temporaines.

La pauvreté, même ave: rain caractère d'hérédité, apparait dans toutes les so , dans toutes les races, dans

régimes terriens et tous les modes d'organisation du travail; d’autres maladies sociales également, la prostitution, par

exemple, se rencontrent dans toutes les civilisations, même dans celles que nous considérons comme primitives et que nous appelons patriarcales.

Il n'est pas un législateur religieux qui ne parle du devoir de secourir les pauvres, ce qui est une preuve qu'il y en a toujours eu. Or, les législateurs religieux ont tous, de longtemps, précédé « l'ère du capitalisme», Job, sur son fumier, appartient à une société primitive, antérieure non seulement à l’âge de la grande industrie, mais même à celui de l'agriculture proprement dite, à une société encore aux trois quarts engagée dans la période pastorale.

Allez en Afrique, au milieu de peuples à demi nomades, qui ne sont pas encore contaminés par le contact fréquent des aventuriers européens, vous y trouverez des pauvres sordides, repoussan{s, couverts d'ulcères, les échantillons les plus misérables de l'humanité. Même chez les peuples chasseurs, où chaque individu jouit des fameux « quatre droits primitifs» de chasse, de pêche, de cueillette et de pâlure, l’indigence sévit, comme chez les peuples civilisés. Un individu peut y avoir perdu ses instruments de. travail rudimentaire, La vieillesse, en engourdissant les membres, y amène l'indigence absolue; la mort du chef, la maladie, la blessure, jettent souvent certaines familles des peuples chasseurs dans une pauvreté irrémédiable.

L'indigence est effroyable chez les peuples primitifs ; dans mainte peuplade sauvage, c'est un acte de nécessité et presque de piélé de tuer les parents vieux; eux-mêmes fixent souvent le jour de leur immolation.

La propriété collective du sol n'empêche pas la pauvreté: il ÿ a des pauvres dans les tribus d'Arabes nomades. On en trouve dans le mir russe, ces « familles faibles », celles qui ont perdu leurs instruments de travail, et, suivant le mot énergique, « vendu leur âme ».

Dans les anciennes civilisations, la pauvreté est une des causes de l'esclavage volontaire. Les maux des débiteurs remplissent toutes les anciennes histoires.

L'organisation agricole appelée allmend, débris de lancienne communauté primitive, ne prévient pas la pauvreté; pour faire paître son troupeau dans les Alpes communes, il faut avoir conservé un troupeau, il faut avoir une étable pour le garantir l'hiver ; pour prendre du bois dans la forêt, il faut avoir son foyer.

Ainsi aucun état social, aucune organisation du travail, n'ont été exempts de paupérisme; il en est de mème des vices, de certaines déchéances permanentes, comme la prostitution, que les esprits superficiels s'imaginent être l’un des effets de la civilisation moderne. Tous les législaleurs religieux en parlent, quoique la plupart contemporains de la période pastorale ou des débuts de la période agricole.

Bien avant notre arrivée en Algérie, la tribu saharienne des Ouled-Naïl envoyait ses superbes filles gagner une dot par leurs appâts dans les villes de la côte. Pierre Loti décrivait, il y a quelques années, le quartier des femmes Soma= lis à Obock, qui ne le cède en rien pour l'impudicité cynique aux faubourgs de nos capitales.

Certains de nos publicistes vivent encore dans la croyance naïve à l’ancien âge d'or; quand ils attribuent si légèrement le paupérisme contemporain à l'instabilité de la grande industrie, à la division du travail, aux machines, à la disparition des corporations, à la séparation de l'ouvrier de ses instruments de production, ils oublient les armées de gueux que l'on vit si souvent au moyen âge, la cour des Miracles, les râfles d'indigents sous Richelieu ou sous Louis XIV, pour fournir des habitants aux colonies; ils n’ont jamais entendu parler de la misère au temps de la Fronde.

Pour tout homme qui réfléchit et qui compare, l'extensivité du paupérisme, c'est-à-dire la proportion des pauvres au nombre d'habitants, ne devait guère, autrefois, être moindre qu'au temps présent ; l'intensité de l’indigence était certainement beaucoup plus grande qu'aujourd'hui, et son hérédité au moins égale.

Le phénomène étant permanent, les causes ne peuvent être que permanentes. D'où vient cette plaie dont l'humanilé, sous toutes ses formes, dans toutes les phases de son développement, a toujours été affligée ?

Un examen attentif conduit à classer en quatre catégories principales les causes de la pauvreté : celles qui proviennent de la nature seule; celles qui tiennent à certaines circonstances sociales; celles qui se rattachent aux parents ou aux prédécesseurs du pauvre; celles enfin qui résident dans le pauvre lui-même.

Toute pauvreté mérite commiséralion, et, dans une limite variable, des secours; mais, suivant leur origine, aux divers cas de pauvreté doivent correspondre des degrés divers de sympathie et d'aide; telle nature de pitié et d'assistance qui serait légitime et bienfaisante pour les malheureux dont l'indigence est due à l’une des trois premières causes serait, au contraire, imméritée et dangereuse pour les indigents devant à la dernière cause leur situation.

La pauvreté qui tient à la nature seule est surtout celle qui se manifeste par des infirmités de naissance ou d'accident : les sourds-muets, les aveugles, les aliénés même, quoique l'aliénation mentale ait souvent été préparée par le vice. On y peut joindre aussi pour les familles la mort prématurée des parents. Dans tous ces cas, la pitié, si je puis m'exprimer ainsi, peut être totale et sans réserve, le secours peut être intégral. Des arrangements sociaux divers, les uns volontaires, d'autres reposant sur l'action directe

des pouvoirs publics, peuvent légitimement soulager ou atténuer ces maux.

Des instituts de sourds-muets ou d'aveugles, surtout si Von s'efforce de donner à ces infirmes un gagne-pain, des asiles d’aliénés,honorent une civilisation; ils n'ont, en outre, pour peu qu'on y apporte une gestion exempte de gaspillage et de luxe intempestif, aucun grave inconvénient social. Personne, en effet, ne se rendra aveugle, ni sourd-muet, ni fou, simplement parce qu'il se trouvera des élablissements pour recueillir ces malheureux. Tout au plus pourrait-on dire que les familles, comptant sur ces secours extérieurs, ne feront pas toujours pour leurs infirmes tous les sacrifices que régulièrement elles auraient pu faire; c'est un mal, mais toute charité entraîne des maux; et celui-ci n'est que secondaire.

Encore ne doit-on pas conférer aux seuls pouvoirs publics le soin de secourir ce genre de détresse ; il faut y admettre en participation l’inilialive privée, qui apporte toujours avec elle d’inappréciables éléments de souplesse, d'ingéniosité, de variété et d'invention, Ce fut une institution purement privée que celle de l'abbé de l'Épée, et il n'est pas prouvé que, simple aumônier, je suppose, d’un établissement conduit suivant des règles bureaucratiques, ce saint homme eût pu accomplir la belle œuvre qui a illustré son nom, De même, c'est à des établissements privés en général que sont dus les récents perfectionnements dans l'organisation des asiles d'aliénés et dans leur traitement, la dissémination de ces malheureux dans des maisonnettes à la campagne, y jouissant d'une liberté relative, au lieu de leur casernement dans d'énormes édifices urbains ou faubouriens.

La seconde cause de pauvreté provient de certaines circonstances sociales, comme les déplacements qu'amènent les machines, les changements de procédés industriels, tous

les aléas que comporte, suivant l'expression de Proudhon, «le travail divisé et engrené ». Il ne s'agit là, en général, que d'une pauvrelé passagère, qu'auraient pu prévenir, soit totalement, soit partiellement, la prévoyance et l'économie.

L'intervention des pouvoirs publics peut avoir ici des inconvénients graves : elle tendrait à enlever toute énergie, toute élasticité d'esprit à ceux qu'elle prétendrait soulager. Il en résulterait une regrettable dépression de l'état mental de la population ouvrière. Tout au plus peut-on admettre que, dans des crises locales d'une exceptionnelle intensité, comme celle qui, dans le courant de ce siècle, a frappé une ou deux fois la ville de Lyon, et qui, lors de la guerre de sécession, a affligé les districts cotonniers, l'État peut ouvrir quelques chantiers de travaux publics utiles pour aider à franchir la crise. Mais la mesure est difficile à garder, et l'excès a des inconvénients graves, aussi bien immédials que lointains.

C'est ici que les institutions libres de secours mutuels et les œuvres diverses de patronage peuvent offrir de l'efficacité. Elles ont un grand mérite, qu'aucune entreprise d'État ne pourra jamais posséder, celui de se prêter à des adaptations très nombreuses, très variables, suivant tous les besoins contingents auxquels elles doivent pourvoir. Les organisations d'assurance ont ici un rôle tont indiqué.

La pire prétention de la démocratie moderne, ce qui doit, si l'on n'y prend garde, la conduire à la servitude et à l'abaissement, c'est la prétention de supprimer le patronage libre, soit individuel, soit collectif, le lien moral et méritoire entre les classes, Au patronage ingénieux, discret, persévérant et réservé, il appartient d'adoucir ou de prévenir beaucoup de misères, celles qui sont particulièrement excusables et intéressantes.

Beaucoupyde victimes sont faites par la troisième cause

de pauvreté, celle qui tient aux parents et aux antécédents de la famille. L'indigence hérédilaire constitue le vrai paupérisme. La société n’est pas dépourvue de tous les moyens d'action contre celte catégorie de pauvres. Par la société, j'entends toujours, non pas l'organisme coercitif qui s'appelle l'État et que tant d’esprits superficiels onf le tort de confondre avec elle, mais ce milieu social, si varié, si élastique, se prêtant aux concours librement associés des hommes aussi bien qu'aux simples efforts individuels.

On trouve partout, mais spécialement dans les villes, de ces familles dégradées, qui ont perdu tout ressort moral, qui se complaisent dans la fainéantise et la mendicité, et qui élèvent leurs enfants dans le goût et l'habitude de cette vie somnolente, dépendante, étouffant en eux tout germe d'énergie et d'aspiration à une vie meilleure. La loi peut ici intervenir par des prescriptions générales pour empêcher l'exploitation des enfants et pour substituer aux parents manifestementindignes des protecteursrecommandables (1).

C'est ici que l'instruction ligatoire pourrait avoir quelque heureuse influence ; mais les politiciens modernes, dont certains ne congoiv tla philanthropie que comme un thème à déclamation, ne se sont jamais avisés en France, ni dans beaucoup d'aut: S pays, que l'instruction obliga= toire devrait surtout ètre appliquée à tous ces malheureux enfants de huit à trei: où quatorze ans, accompagnateurs de prétendus culs-de-jatte ou de prétendus aveugles; ils ne

(1) On a voté en France, derniers Lemps, quelques lois à ee sujet; d'autre part, il s'est eréé beaucoup d'entreprises privées pour recueillir les enfants abandonnés ou coupables, ceux ayant des parenls indignes ou ceux encore livrés à des exploiteurs, par exemple à des & irepreneurs de mendicit consiste ici surtout à

vêe, comme la charité en fait éclore partout, 'ILéonvient de rent les mineurs ainsi privés de lour famille.

se sont servis de cette loi que pour molester quelques parents dont les opinions n'étaient pas les leurs et qui donnaïent à leurs enfants une instruction autre que celle des écoles publiques.

Un vaste champ est ici ouvert à l'initiative privée: les œuvres pour l'enfance abandonnée ou coupable sont devenues nombreuses. Il ne faut certes pas leur attribuer une vertu souveraine ; mais si le paupérisme peut être diminué, c'est par une action bienfaisante et intelligente exercée sur les enfants des misérables. Avec son uniformilé el sa rigueur, ses fonctionnaires nommés par des considérations politiques, l'action publique se trouve, pour une entreprise si délicate, dans des conditions fort inférieures à celles de la plupart des œuvres indépendantes.

De toutes les catégories de pauvres, chacun avouera que la quatrième, celle qui doit la pauvreté à ses propres vices, est de beaucoup la moins intéressante. L'assistance publique a plus de chances de l'accroître que de la réduire.

Les vices humains peuvent se transformer, se modifier dans leurs manifestations; peut-être certains peuvent-ils perdre de leur prise sur quelques catégories d'hommes : on ne voit plus guère les classes élevées et moyennes s'adonner à l'ivrognerie ; on peut rêver qu'à la longue, avec un cerlain régime, ce vice fera moins de victimes dans la classe ouvrière. On peut se flatter également que l'instruction et l'exemple développeront le sentiment de la prévoyance. Ce sont là des espérances permises, quoique sujeties à bien des déceptions.

Il est d'autres vices qu'il serait chimérique d'espérer vaincre : le principal, c'est la fainéantise.

Il y aura toujours sur celle terre des hommes sans courage, préférant l'incertitude du pain quotidien à l'effort régulier ; il y aura des Diogènes pratiques, aimant la vie

animale, oisive, des sortes de philosophes cyniques qui, par conviction aussi bien que par faiblesse, ne voudront jamais acheter le confortable et la dignité au prix de la tension prolongée de leurs muscles ou de leur esprit. Tout ce que l'éducation peut faire pour combaltre ces penchants, l’assistance, avec la régularité ou la probabilité de ses secours ou de ses aumônes, le détruit. L'assistance légale en Angleterre en 1887, secourait 110,000 pauvres capables de travail (adults ablebodied).

En France, une expérience des plus intéressantes a été faite dans ces temps récents. M. Monod, directeur au ministère de l'intérieur, la racontait l'été dernier à l'ouverture du conseil supérieur de l'assistance publique, Un hommé de bien voulut se rendre compte de la part de vérité que contiennent les plaintes des mendiants valides. J1 s'entendit avec quelques braves gens, négociants ou industriels, qui s'engagèrent à donner du travail avec un salaire de 4 francs par jour, pendant trois jours, à toute personne se présentant munie d’une lettre de lui. En huit mois, il eut à s'occuper de 727 mendiants valides, qui tous se lamentaient de n'avoir pas d'ouvrage. Chacun d'eux fut avisé de revenir le lendemain prendre une lettre qui le ferait employer pour 4 francs par jour dans une usine ou dans un magasin, Plus de la moitié (415) ne vinrent même pas prendre la lettre. D'autres en grand nombre (138) la prirent, mais ne la présentèrent pas au destinataire. D'autres vinrent, travaillèrent une demi-journée, réclamèrent 2 francs, et on ne les revit plus. Parmi le restant, la plupart disparurent, la première journée faite. En définitive, sur 727, on n’en trouvait que 18 au travail à la fin de la troisième journée, M. Monod en concluait que sur 40 mendiants valides, il ne s'en rencontrait qu'un qui fût sérieusement disposé à travailler moyennant un bon salaire.

On ne saurait nier que cette expérience et beaucoup d'autres analogues ne soient décisives, Elles devraient détourner les esprits de la charité légale dont tant de philanthropes superficiels demandent l'établissement.

Cette charité légale, voilà près de trois siècles qu'on l'applique en Angleterre. Établie sous Élisabeth, dans des circonstances, exceptionnelles, au lendemain de la suppression des couvents et au milieu d'une crise agricole, qui résultait de la substitution, dans de vastes districts, du pâturage au labourage, la Poor Law a fonctionné assez longtemps, sous des régimes assez divers, pour qu'on en puisse apprécier les eflets.

Elle n’a pas supprimé le paupérisme ; on peut supposer qu’elle l'a plutôt augmenté; elle a éteint le sentiment de la prévoyance, de la responsabilité personnelle, de la dignité ; elle a étouffé les vertus de famille dans toute une partie de la classe ouvrière britannique. Les secours proportionnels au nombre d'enfants y encouragaient la débauche, au point que, dans certains districts, on ne rencontrait plus de jeunes filles d'une conduite régulière. Le rapport des commissaires des lois des pauvres en 1831 l'afirme avec netteté.

Quand on modifia la loi des pauvres en 1834, elle avait : ruiné une partie des campagnes anglaises, et, par le poids des taxes, fait abandonner la culture de quantités de fermes. Rélormée à cette époque, devenue plus dure, infligeant aux pauvres des workhouses un traitement qui ne diffère guère de celui des condamnés dans les prisons, l'assislance légale, malgré quelques adoucissements dans ces temps récents et le développement des secours à domicile, n'exece pas plus d'effet sur l'extensivité et l'intensité du paupérisme en Angleterre que la plupart des spécifiques des charlatansn'én ontsurles maladiesphysiques les plus graves.

On a beaucoup prôné un système d'alliance de l'assistance publique et de la charité individuelle, qui est connu sous le nom de système d'Elberfeld et qui est pratiqué dans celte ville depuis 1853. Il aurait réduit la" proportion des indigents dans cette ville de 1 sur 12 habitants à 4 sur 83. Les procédés suivis à Elberfeld n'ont rien de bien original ; ils consistent seulement dans des visites fréquentes aux pauvres et dans une sorte de direction morale exercée sur chacun d'eux; c'est l'opposé de l'organisation bureaucratique de l'assistance et de la charité légale dans le sens strict du mot.

Tout régime qui reconnaît à l'indigent un droit strict aux secours est essentiellement démoralisateur et mulliplie le fléau qu'il prétend extirper. Étant donné le penchant de l'homme à l'indolence, sa tendance à sacrifier la sécurité du lendemain aux jouissances du jour présent, si les pauvres sont à peu près aussi assurés de vivre avec un minimum de

bien-être que les gens qui travaillent, que les hommes du moins qui vivent des métiers inférieurs, le principal attrait

au travail, qui est la nécessité, s'évanouit. On produit ainsi deux ma

production, puisque des

accable le travailleur au profit du paresseux.

On menace la France, à l'heure actuelle, de l’établissement d’une assistance officielle dans les campagnes. L'esprit des bureaucrates ou des parlementaires, également féconds en niaiseries nuisibles, pourrait difficilement inventer une mesure plus préjudiciable au pays. Autant vaut dire qu'on se propose de mulliplier dans les campagnes les vauriens.

Cette population rurale qui est si éprouvée par le poids des impôts, ces terres dont le revenu tend à disparaître,

L'ÉTAT ET L'ASSISTANCE PUBLIQUE. 303 ces propriétés de toutes tailles, grandes, petites et moyennes, également épuisées par l'activité désordonnée des administralions scolaires et vicinales, auraient encore à supporter de nouvelles taxes pour des pauvres qui aujourd'hui sont peu nombreux, que les relations cordiales de bon voisinage secourent à peu de frais, sans aucuns fonctionnaires parasites.

Les bureaux de bienfaisance ruraux, qui fonctionnent aujourd'hui, ont déjà bien des inconvénients. Il est des villages, d'ailleurs aisés, où la moilié de la population s'y fait inscrire comme à une sorte de fonds commun qui doit être également réparti entre tous les salariés, Un des hommes qui ont appartenu à la haute administration de l'assistance, M. de Watteville, dans un Æapport sur la situation du paupérisme en France, avait le courage d'écrire: ”“ Depuis soixante ans que l'administration de l'assistance publique à domicile exerce son initialive, on n'a jamais vu un indigent retiré de la misère et pouvant subvenir à ses besoins par les moyens et l'aide de ce mode de charité, Au contraire, elle constitue souvent le paupérisme à l'état hérédilaire, Aussi voyons-nous aujourd'hui inscrits sur les contrôles dé cette administration les petits-fils des indigents admis aux secours publics en 4802, alors que les fils avaient été en 1830 également portés sur les tables fatales. » C'est ce régime que des administraleurs, jaloux d'accroître leurs attributions, proposent d'étendre aux campagnes (1).

{1) La Convention avait décrété In formation d'un « Grand Livre de la bienfaisrnce publique » à opposer an « Grand livre de la dette publique ». Celte idée ne fut heureusement pas appliquée, Ce grand livre eût fait foisouner les fninéants,

Les Bureaux de bienfaisance, institutions officielles qui existent dans presque toutes Les communes françaises de quelque importance, répar- Ussent la charité de 1x manière la plus fantaisiste. Dans les communes pou populeuses et où le bureau a, par suite de fondations, des ressources assez considérables, on inscrit comme pauvres presque tous les habitants,

Impuissante à extirper le paupérisme, l'assistance publique à une influence merveilleuse pour en développer les germes épars et inertes.

lous ceux du moins qui ne sont pas fort aisés. On consultera sur ce point avec profit les études publiées par M. Hubert Valleroux, sous le litre de La Charité officielle : les bureaux de bienfaisance, dans l'Économiste frangais du 15 décembre 1888 et du 12 janvier 1889. En voici quelques extraits : « M. de Watteville ne donne de chiffres que par départements. Il nous. apprend que les secours distribués à chaque indigent avaient, en l'année 1853, varié de 1 fr. 27 à 406 fr. dans la Côte-d'Or; de 0 fr, 28 à 195 fr. 81 dans la Gironde ; de 0 fr. 24 à 224 fr. dans la Marne; de 1 fr. 26 à 449 fr. 90 dans la Mayenne et enfin, dans le Doubs, de 1 fr. 40 à 819 fr. 50 « 11 nous donne aussi sur le nombre des indigents secourus des chiffres bien faits pour surprendre : la commune de Plagny (Côte-d'Or) avait ioserit à son bureuu de bienfaisance 340 pauvres sur 675 habitants et la Côte-d'Or n'est pas un département pauvre ; la commune de Rottier (Drôme) avait 140 inscrits sur 200 habitants; celle de Clermont (Meuse) avait 1,142 pauvres sur 1,498 habitants, celle d'Astaing (Nord), 430 pau vres sur 489 habitants.

« Venons quête de 1814. Nous y allons voir les plus extrémes. différences et les contrastes les plus surprenants. « Voici, par exemple, dans le département de l'Ain, deux communes rurales dont l'une, Montra ul pauvres avec (6 franes, tandis 37 francs. Le bureau de bien rly, à 1,160 francs de revenu le rentes! sur l'État; : aussi s'est-il

court, duns les A coie ad secourt 64 pauvres. La Neu

pol Frisole a 228 habitants et 528 habitants, n'a que 4 | 409 habitants.

« Le uombre des pauvres se nus dépasse parfois la moitié de ln population. Dans le Nord, Saint-Waast a 411 inscrits sur 696 habitants et Tilloy en a 200 sur 460 dmes. Dans le Pas-de-Calais, le bureau de

L'ÉTAT ET L'ASSISTANCE PUBLIQUE. 30ÿ

Elle est dépourvue, en effet, de tout moyen de combattre la pauvreté volontaire et opiniâtre. Partout où les administrations publiques ont voulu faire travailler les pauvres, elles ont échoué. Comment pourraient-elles réussir?

On connaît déjà les difficultés presque inextricables du travail des prisons ; or il n’y a qu'une cinquantaine de mille prisonniers. Les ouvriers libres se plaignent de la concurrence que leur font ces travailleurs d'État, de la déprécialion qui en résulte pour leurs salaires. Comment ferait l'État si, à ces 50,000 détenus pour crimes ou délits, il joignait un nombre triple et quadruple de pauvres valides des deux sexes?

bienfaisance de Rocquigny secourt 610 personnes sur 960 qui font la population de la commune ; celui de Velez en secourt 260 sur 457 habitauts, celui de Lorgies 293 sur 416 habitants.

« Voici des communes toutes rurales où nous trouvons aussi de gros chiffres d'inscrits. Coulivron, dans la Côte-d'Or, département où l'aisance est assez générale, a 68 pauvres inscrits sur 263 habitants; plus du quart de sa population. Plaimbois-Vennes, dans le Doubs, offre mieux

wneore : 10 pauvres secourus sur 246 habitants. Mais ici ce gros chiffre s'explique; le bureau de bienfaisance est riche ; il a 1,894 francs de revenu ut il a fait comme celui de Verly, déjà cité, 1l s'est montré facile pour les admissions.

« Cest le haut revenu de certains bureaux de bienfaisance qui explique le nombre surprenant d'indigents secourus que l'on constate en quelques communes rurales situées d'ailleurs dans des départements aisés. Ainsi Allemagne, dans le Calvados, a 210 indigents secourus sur 293 habitants. C'est que son bureau de bienfaisance possède 1,293 francs de revenu. Saint-Maurice-Saint-Germain (Eure-et-Loir) compte 178 pauvres sur 518 habitants, plus du tiers, et pourtant l'Eure-et-Loir n'est pas un pays pauvre ét encore ce gros chiffre est antérieur: à la crise agricole. Que l'on cesse de s'étonner ; le bureau de bienfaisance de Saint- Maurice a 9,216 francs de rentes. Avaray, dans le Loir-et-Cher, une région où l'indigence est rare, a 250 pauvres inscrits sur 803 habitants. Son bureau de bienfaisance a 2,189 francs de revenu. Dans tous ces départements, les communes voisines sont loin d'offrir une pareille proportion d'indigents. Saint-Germaiu-des-Angles, dans l'Eure, a un bureau de bienfaisance jouissant d'un revenu annuel de 5,610 francs, 55 tauts, aur 83 que compte la commune, en profitent, Mais le plus résultat nous est donné par le bureau de bienfaisance de la d'Oisy (Pas-de-Calais); il à 2,3% francs de revenu et les dépense, ii en fait une sorte de distribution entre les habitants, car tous quatru (256 sur 260) sont inscrits comme indigente. »

On en est venu, en Angleterre, à imaginer des expédients qui dégradent le travail et l'homme. On s'efforce de rendre improductif le labeur des workhouses. On fait exécuter aux pauvres des exercices physiques fatigants, on les met dans des engrenages mécaniques, sortes de moulins à marcher, où ils doivent remuer leurs membres comme des écnreuils, sans produire aucun résultat utile. Pour ne pas déprécier les salaires des ouvriers libres, pour ne pas laisser l'indigent dans l'indolence, qui est pour lui la jouissance suprême, on le transforme en une sorte de Sisyphe.

L'assistance privée a souvent bien des défauts, mais au moins elle travaille avec des ressources volontaires ; elle satisfait l'âme et le cœur de ceux qui s'y associent. On peut créer trop d'ouvroirs, en vendre les produits à trop bas prix, on peut multiplier outre mesure les œuvres qui, isolées, pourraient faire quelque bien, l'Asile de nuit, la Bouchée de pain; mais les excès de l'assistance privée sont contenus par la limite même des recettes libres qu'elle peut recueillir ; ses fautes sont restreintes, en ce sens qu'elles sont partielles, qu'elles ne se rattachent pas à un système bureaucratique suivi automatiquement sur tout le territoire.

Les erreurs de l'assistance privée se corrigent plus vite, parce qu’il n'est pas besoin de recourir à ce lent et pesant appareil appelé le parlement, de passer par toute la filière de cette procédure compliquée qui constitue la confection d’une loi, pour arrêter le développement d'institutions reconnues nuisibles. Quand le public s'aperçoit que les « Bouchées de pain » ou les « Asiles de nuit » se multiplient outre mesure, et que, au lieu de secourir seulement quelques infortunes intéressantes, leur pullulement fait pulluler la fainéantise, les cotisations privées diminuent et les donations disparaissent.

L'État, au contraire, est un organisme de généralisation

et de fixation, si l’on peut ainsi parler. Il répugne aux expériences de détail et aux adaptations successives. Il donne à tout ce qu’il touche un caractère d'universalité et de relative permanence.

Sa prétention de diriger et d'accaparer l'assistance est l’une des plus nuisibles qu'il puisse avoir, l’une de celles qui tendent le plus à dégrader la société et l’homme, en enlevant au riche le mérite d’une générosité spontanée, en donnant au pauvre l’idée fausse qu'il a un droit positif sur l'avoir de la société.

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