CHAPITRE I
qu'est-ce que l'état religieux?
C'est un état de vie chrétienne établi pour acquérir la perfection. Pour rendre cette définition claire, disons ce que c'est qu'un état.
Un état, c'est une condition de vie stable, qu'on ne peut changer à sa guise, et où on est fixé pour longtemps. Il y a diverses sortes d'états qui sont indifférentes à la vie chrétienne, par exemple l'état de médecin, celui de juge , ou celui de maçon qu'on rencontre tout aussi bien parmi les infidèles que parmi les chrétiens. Ce n'est pas de ces sortes d'états dont il peut être question dans ce livre ; il s'y agit d'un état de vie chrétienne. Or, un état de vie chrétienne est une condition de vie stable et fixe, établie par Dieu pour acquérir et conserver la grâce sanctifiante et conduire les âmes au ciel. Or Dieu n'a établi que deux sortes d'états de vie chrétienne, l'état commun, et l'état de perfection. L'état commun est celui où se trouve tout chrétien qui n'embrasse pas l'état de perfection, qu'il soit d'ailleurs marié ou libre. Par là même quïl est baptisé, il est dans cet état; il doit observer tous les commandements qui sont la base de l'état commun, et qui, quand on les accomplit, préservent de la perte de la grâce , et conduisent au ciel. On l'appelle état commun, parce que les obligations qu'il impose sont communes à tous les fidèles, même à ceux qui ont
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embrassé un état parfait. Tous sont tenus à garder les préceptes, d'après cette parole de Notre- Seigneur : « Si vous voulez entrer dans la vie, observez les commandements. » On lui donne encore le nom d'état commun parce que , par luimême, il n'élève pas les âmes au-dessus du vulgaire et n'exige d'elles qu'une perfection commune, qui consiste à ne pas transgresser la loi.
Mais Notre-Seigneur en venant sur la terre a voulu apporter aux hommes une grâce plus abondante, et leur fournir un genre dévie durable, qui les portât à une perfection plus sublime que celle qu'exige l'état commun. Il a donc établi luimême l'état de perfection.
Mais pour comprendre ce qu'est l'état de perfection , il faut savoir d'abord ce que c'est que la perfection elle-même. La perfection d'un être consiste à atteindre sa fin ; l'œil dont la fin est de voir est parfait, quand il y voit clair ; le pied est parfait, quand il nous porte avecagilité, car c'est la fin que Dieu lui a marquée . La perfection d'un être intelligent, dont la fin est de connaître et d'aimer Dieu, c'est d'atteindre Dieu, de s'unir à lui d'une manière intime, fin sublime. Les Anges, les Séraphins eux-mêmes , n'ont rien de plus élevé à atteindre. Or, comment l'âme atteint-elle Dieu et s'unit-elle à lui? Par la charité ou par l'amour de Dieu ; car rien n'unit comme l'amour
Mais il y a une charité essentielle qui consiste à n'aimer rien plus que Dieu, rien autant que Dieu, rien contre Dieu, et à vouloir, par conséquent, observer ses commandements. Cette charité est commune à tous, même à ceux qui ne sont pas dans l'état de perfection. Elle consiste dans la grâce sanctifiante sans laquelle il n'y a ^Doint de salut.
L'âme qui a cette charité a sa perfection néces-
saire, celle qui lui ouvrira le ciel ; mais il y a une autre perfection plus grande qui ne se contente pas de vouloir observer les préceptes , mais qui cherche le bon plaisir divin dans des choses qui ne sont pas commandées, et qui bannit ce qui empêche l'âme de se porter entièrement vere Dieu. C'est cette perfection plus grande qu'on appelle ordinairement du nom de perfection. On peut l'avoir dans tous les états, même dans l'état commun de vie chrétienne. Il est clair qu'Abraham ou sainte Monique, tout en étant engagés dans l'état du mariage, étaient plus parfaits que beaucoup de religieux; mais l'état commun n'exige pas cette perfection, et ne donne pas des secours particuliers pour l'acquérir.
L'état de perfection n'est pas la perfection. La perfection est dans l'âme ; l'état de perfection est extérieur. On peut être dans cet état sans avoir la perfection et même sans avoir l'état de grâce ; mais c'est un moyen d'acquérir la perfection, et un engagement à être parfait.
L'état commun, nous l'avons dit, est constitué par les commandements; l'état de perfection l'est non par les préceptes, mais par les conseils, bien qu'il exige d'abord l'observation des préceptes, comme étant plus nécessaires au salut.
Les préceptes sont des ordres formels de Dieu, qu'on ne peut transgresser sans péché. Les conseils sont des invitations paternelles de ce tendre Père qui n'ordonne pas, qui ne commande pas sous peine de péché, mais qui appelle à faire un plus grand bien que celui qui est prescrit , sans qu'on doive mériter un châtiment, si on ne répond pas à ses invitations.
L'état de perfection est donc celui où l'on s'engage avec une certaine solennité à observer nonseulement les préceptes , mais encore quelques
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conseils, et cela po'^ir toujours ; car l'état est une condition de vie stable, durable.
Or, il y a deux états dans lesquels on contracte cette obligation pour toujours ; ce sont l'épiscopat et l'état religieux. Celui qui accepte l'épiscopat est tenu , et cela toute sa vie , d'avoir une charité telle, qu'il soit disposé à donner, comme le bon Pasteur, sa vie elle-même pour ses brebis. Il est donc dans un état de perfection, et dans l'état de tous le plus sublime. L'épiscopat toutefois, et c'est en ceci qu'il se distingue de l'état religieux, n'a.pas pour but de faire acquérir à l'homme la perfection qu'il suppose acquise déjà, mais bien défaire exercer la perfection par ceux qui l'ont embrassé. Il leur impose, en effet, le devoir de faire de grandes œuvres à la gloire de Dieu et pour le salut des âmes.
L'état religieux n'exige pas, comme l'épiscopat, que ceux qui l'embrassent soient parfaits ; il est établi pour leur faire acquérir la perfection. C'est, d'après saint Thomas, une sorte d'exercice pour rendre les hommes parfaits, comme les manœuvres militaires rendent le soldat aguerri. L'état religieux est donc un grand bienfait du ciel, puisque c'est un secours que Dieu nous a donné pour arriver facilement à la perfection de son amour. II exige toutefois l'accomplissement non-seulement des commandements, mais encore des conseils de l'Evangile. Or, l'Evangile est plein de saints conseils : « Si on vous frappe sur une joue, présentez l'autre; si on vous prend votre tunique, donnez aussi votre manteau. «
L'état religieux exige-t-il la pratique de tous ces conseils V Non. Il y a dans l'Evangile deux sortes de conseils, les conseils particuliers et les conseils généraux.
Les conseils particuliers sont ceux qui ontpour
o]>jet quelque action bonne à cause de son utilité
Eurticulière, et parce que cette action est préférale à d'autres moins bonnes qu'elle.
Toute manière d'accomplir un précepte plus parfaite que le précepte ne l'exige rigoureusement, est un conseil entendu dans ce sens. Par exemple, c'est un précepte d'aimer ses ennemis, c'est u'\ conseil de leur donner des marques extraordinaires de charité. Dans l'accomplissement d'une loi quelconque on peut apporter des dispositions parfaites qui sont de conseil. Aussi, comme Suar(îz le remarque, ces sortes de conseils sont en grand nombre.
Les conseils généraux ont aussi une matière déterminée, mais ils sont donnés par Dieu nonseulement parce que l'acte qu'ils ont pour objet er^t bon et louable, mais encore parce que cet acte facilite efficacement l'acquisition des autres vertus et surtout la perfection de la charité.
Les conseils généraux ont pour but de purifier l'homme de tous les vices, de porter un remède à toutes ses passions, de favoriser la pratique de toutes les vertus, et surtout de l'amour parfait de Dieu. Les conseils particuliers peuvent être gardés par tous, même par ceux qui vivent dans le monde et à plus forte raison par les religieux. Ceux qui vivent dans le monde n'arrivent à la perfection de l'amour de Dieu, que par l'obsorvation de quelques-uns de ces conseils ; car s'ils ne faisaient rien de plus que ce qui est commandé, ils ne seraient pas parfaits.
Ils peuvent même garderies conseils généraux qui ne sont pas en opposition avec les devoirs de hîurétat.
Mais quels sont les conseils généraux appelés aussi par les théologiens conseils évangéliques par excellence? Ils sont au nombre de troiis. Le
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conseil de se dépouiller de ses biens en pratiquant effectivement une entière pauvreté, le conseil de chasteté parfaite, etle conseil d'obéissan(;e. En gardant quelques-uns des conseils généraux ou des conseils particuliers, il est des gens du monde qui arrivent à un amour de Dieu plus sublime que certains religieux tièdes. Je dis en s'appliquant à garder quelques-uns de ces conseils ; car pour être parfait, il n'est pas nécessaire de les observer tous, il sufïit d'en garder quelques-uns ; mais les gens du monde, qui sont parfaits ne sont pas pour cela dans un état de perfection. Ils ne se sont pas engagés par vœu aux œuvres de perfection, à l'observation des conseils; et les vœux sont ce qui donne à une condition de vie parfaite sa stabilité, et ce qui en fait un état durable. Bien plus, lors même qu'une personne vivant dans le monde ferait en secret le vœu de garder les conseils elle ne serait pas même alors dans l'état de perfection à acquérir. Cet état n'cîst pas angélique mais humain : il faut donc qu'il soit constitué par des actes extérieurs qui puissent être connus des hommes et de l'Eglise visible de Jésus-Christ.
L'état religieux est un état de perfection, parce que celui qui l'embrasse contracte publiquement en présence de l'Eglise, et de ses supérieurs <[ui radmettent,robligationdepratiquer pour toujours les conseils généraux de l'Evangile. Les vœ-ux perpétuels des trois conseils, l'acte extérieur jiar lequel l'homme se livre lui-même à Dieu, entre les mains d'un homme qui représente Dieu et l'Eglise, et qui accepte cette donation, sontesstmtiels à l'état religieux. Tous les ordres, toutes les congrégations, approuvés par le Saint-Siège (ou même d'après quelques auteurs par l'Evêque) , et où on fait les vœux perpétuels de pauvreté, de
chasteté et d'obéissance sont religieux devant Dieu. Mais l'Eglise ne regarde comme religieux proprement dits, ou réguliers, que les profès des ordres qui ont une règle approuvée par le Saint Siège et où l'on fait des vœux solennels, ainsi que les Jésuites même scolastiques. Les religieux proprement dits sont seuls exempts de la juridiction épiscopale. Les autres congrégations d hommes ou de femmes sont désignées par l'Eglise sous le nom de séculières.
Les instituts où l'on ne fait point de vœux, et ceux où on ne les fait que temporaires, n'ont pas ce qui fait l'essence de la vie religieuse. Leurs membres peuvent toutefois y acquérir des mérites plus ou moins grands selon la perfection des œuvres qu'ils accomplissent. Aussi dans tous les instituts où fleurit la régularité, rencontre-t-on de saintes âmes qui travaillent avec zèle à la gloire de Notre- Seigneur et à leur propre perfection. Et nous avons la confiance que leurs membres liront avec fruittout ce que nous avons à dire dans ce livre (1).