SCÈNE VIII
HORTENSE, puis FRANCINE et FOUGASSON
Hortense, seule. — Il est incurable. . . . Bah ! je m'y habituerai. ... Ce pauvre M. Fougasson ... je le croyais fou. . . . Ma réponse est un peu . . . sauvage . . . adressée 10 à un homme qui a tant de millions. . . . Mais je ne le reverrai jamais, quoi qu'en dise mon cousin.
Francine, ouvrant la porte et annonçant. — Monsieur Peters Fougasson!
Hortense. — Lui! 15
Francine, à part. — Dame! 40 millions! (Fougasson paraît^ Francine se retire.)
Fougasson, tenant à la main la lettre dy Hortense. — Ah 1 madame! ... ah! madame!
Hortense. — Ma lettre ! 20
Fougasson, montrant la lettre. — Vous m'ennuyez ! . . . vous m'ennuyez !
Hortense, confuse. — Monsieur, croyez bien . . .
Fougasson. — Est-ce bien vous qui avez pu m'écrire cette dureté? ... et par lettre chargée encore ! 25
Hortense. — Excusez-moi . . . j'étais pressée . . .
Fougasson. — Et cela juste au moment où je commence à vous aimer.
Hortense. — Comment !
Fougasson. — Ce que j'ai recherché d'abord en vous c'était une ressemblance . . . mais maintenant, c'est vous.
Hortense. — Vous ne me connaissez pas.
5 Fougasson. — C'est ce qui vous trompe. . . . Vous êtes bonne, douce, charitable, vous parlez deux langues . . . et musicienne ! Vous composez aussi des romances ...
Hortense. — Jamais !
Fougasson. — Ah ! pardon. . . . V Oiseau perdu . . . c'est
io de vous . . . quatre couplets. . . . Voulez-vous que je vous
la chante? {Fredonnant.}
Oiseau perdu Tremblant sous le feuillage.
Hortense. — Oh ! non . . . grâce !
i5 Fougasson. — Je ne vous connais pas . . . mais je puis vous dire, heure par heure, ce que vous avez fait depuis huit jours.
Hortense. — Ah ! ça, c'est un peu fort ! . . . Voyons, hier ?
20 Fougasson. — Hier, c'est très facile. (Tirant un papier de sa poche.) Nous disons 29 décembre. (Consultant son papier.) Vous êtes sortie à deux heures trente-cinq . . . en fiacre. . . . Vous avez acheté des gants . . . puis vous avez fait trois visites . . . une, rue Saint-Dominique d'Enfer 25 42, l'autre, rue de Trévise, 33. . . .
Hortense. — Voilà qui est curieux, par exemple ! Fougasson. — Après . . . comme nous approchons du jour de l'an, vous avez porté des étrennes aux petits enfants pauvres . . . qui n'en reçoivent de personne. 30 Hortense. — Ah ! c'est une trahison !
Fougasson, consultant son papier. — A quatre heures . . , vous êtes entrée chez un pâtissier nommé Julien. Hortense. — Oui.
ni 59
Fougasson. — Vous avez pris deux petits pâtés chauds au macaroni. {S? attendrissant.) Betzy préférait les meringues au chocolat ! . . . mais ça ne sera pas un obstacle.
Hortense. — Ah ! ça, monsieur, expliquez-moi . . .
Fougasson. — C'est bien simple, madame, je vous ai 5 fait suivre.
Hortense, furieuse. — Faire suivre une femme ! . . . Ah ! monsieur, c'est indigne!
Fougasson. — Puisque je voulais vous épouser, je devais naturellement chercher à vous connaître. i®
Hortense. — Et vous avez lancé quelqu'un sur ma piste.
Fougasson. — Moi, je n'ai pas le temps; je suis venu à Paris pour traiter une grande affaire de coton et de cacao . . . mais j'ai confié cette mission à une personne discrète.
Hortense. — De la police, peut-être? '5
Fougasson. — Oh ! non ! je suis plus délicat que ça. . . . J'ai acheté une voiture de place à la Compagnie générale, j'ai habillé mon secrétaire ... un homme 'sûr et distingué ... en cocher de fiacre ... et c'est lui qui vous conduit depuis huit jours. 20
Hortense. — Ce n'est pas possible, le même cocher. . . . Je l'aurais reconnu.
Fougasson. — Il se grimait, madame ... il changeait de perruque tous les matins ... et pour que votre domestique ne prît pas une autre voiture que la sienne ... il lui donnait 25 trois francs par heure . . . l'heure étant de deux francs, vous voyez que je n'en faisais pas une spéculation.
Hortense. — Vous désirez peut-être que je vous rembourse la différence?
Fougasson. — Oh ! . . . mais vous paraissez nerveuse, 3° contrariée . . .
Hortense. — Certainement, monsieur. ... Je suis indignée de votre procédé! Je ne sais pas comment on agit
6o LA LETTRE CHARGÉE
dans votre Amérique, mais en France un homme qui ferait suivre une femme ne serait pas un galant homme !
Fougasson. — Je vous demande pardon. ... Je n'ai pas cru faire mal.
5 Hortense. — Avoir recours à de pareils moyens, vous! un homme qui a occupé de si hautes fonctions !
Fougasson. — Comment, vous savez ?
Hortense. — Oui . . . moi aussi j'ai pris mes renseignements, io Fougasson. — Où ça ?
Hortense. — Mais à la Préf . . . {S* arrêtant.} C'est mon secret. . . . Enfin vous avez été président d'une république à . . . par là-bas . . .
Fougasson. — Oh ! ce n'est pas la peine d'en parler . . . 15 quatre jours ... en trois fois . . .
Horente, riant. — Quatre jours! . . . pas possible.
Fougasson. — C'est comme j'ai l'honneur de vous le dire. . . . Ah! si j'avais fait pendre seulement vingt-deux avocats ... j'y serais encore.
20 Hortense. — Oh! taisez-vous!
Fougasson. — Mais Betzy n'a pas voulu.
Hortense. — Je le crois sans peine.
Fougasson. — Comme c'était un vendredi . . . elle m'a dit de sa petite voix: Attendons à demain ... et le lende- 25 main j'étais déposé.
Hortense. — C'est heureux . . .
Fougasson. — Mais le dimanche je reprenais le pouvoir
jusqu'au mardi cinq heures . . . j'avais la Presse contre moi
. . . elle m'avait soutenu le samedi, mais le mardi elle m'ac-
30 cusait d'avoir corrompu la nation. . . . Alors, quand j'ai vu
ça j'ai dit: flûte!
Horente, étonnée. — Flûte ?
Fougasson. — Un mot américain qui signifie: je donne