SCÈNE VIII
de ne pas en devenir tout de suite amoureux. . . . Ses moindres mouvements ont de la grâce ; il y a dans toute sa personne un charme auquel il est impossible de résister. . . . Il est vrai que je n'essayai guère, et je m'avouai vaincu, dès l'instant où elle se montra. A peine cependant, le jour 5 de notre première rencontre, lui adressai-je quelques paroles, mais je revins, je la revis, et chaque fois elle me parut plus belle et plus digne d'être adorée. ... Il n'y eut plus alors pour moi d'autre joie que de l'aimer, d'autre terreur que de ne pas être aimé d'elle. ... Je lui en parlai . . . devant son 10 père, elle me répondit et je tombai à ses pieds. . . . Jusquelà l'idée d'épouser une personne pour laquelle je ne me sentais pas d'amour m'avait paru toute simple, et la plus ordinaire du monde ; le jour où j'aimai, cette idée qui m'avait paru toute simple me parut monstrueuse, je brisai 15 ce mariage auquel vous aviez pensé pour moi, je rompis avec cette famille dans laquelle j'avais été sur le point d'entrer, je rompis brusquement, brutalement, reprenant ma parole. ... Je me rendis bien compte de l'énormité de ma conduite, de la colère dans laquelle j'allais vous mettre 20 et de la peine que j'allais vous causer, mais il me semblait que la femme que j'épousais n'aurait qu'à se montrer pour que tout le monde me pardonnât, qu'elle n'aurait qu'à vous dire un mot pour que votre tendresse me fût rendue. . . . C'était là ma seule excuse que j'invoquai, jamais je ne vous 25 dis autre chose que ce que je viens vous dire aujourd'hui. . . . Consentez à la voir ... je ne vous demande que cela. . . . Consentez à la voir ! le voulez-vous ? . . .
Briqueville. — Non, je ne la verrai pas. . . .
Noël. — Mon oncle . . . (Adrienne, son assiette de fraises 3° à la main, s1 approche très lentement de la table.)
Briqueville, se levant — Je ne la verrai pas. Je te demande pardon, mon garçon, je n'ai pas très bien écouté
tout ce que tu m'as dit . . . j'aurais écouté que tu n'y aurais pas gagné grand'chose ; mon parti était pris. Tu m'as cruellement offensé. Tu as offensé plus cruellement encore des gens que j'aimais ... et la femme qu'il t'a plu de 5 choisir, a été de moitié dans l'offense. Jamais je ne pardonnerai ... ni à elle ni à toi. . . .
Noël. — C'est votre dernier mot, mon oncle ?
Briqueville. — Oui, c'est mon dernier mot.
Adrienne, qui est arrivée tout près de la table. — Voici io vos fraises, monsieur Noël.
Noël. — Merci, ma pauvre enfant, mais je ne suis guère en train, je crains de ne pas faire grand honneur . . .
Adrienne. — Bah ! mangez-les toujours.
Briqueville, avec un peu d'impatience. — Allons. C'est 15 bien ! il les mangera, ou il ne les mangera pas. {Adrienne s'en va à droite reprendre son chapeau et son panier. A Noël.} Nous nous sommes dit, je crois, tout ce que nous avions à nous dire . . . cette histoire de réclamations pour la chasse, ce n'était qu'un prétexte, je suppose ! 20 Noël. — Pas du tout, c'était sérieux. . . .
Briqueville. — Ah ! je vais alors te faire donner les papiers. {Allant vers Adrienne qui allait sortir.} Je vous en prie, ayez la bonté de m'envoyer votre tante. . . .
Adrienne. — Oui, monsieur . . . oui ... je vais vous 25 l'envoyer.
{Elle sort par le fond. — Moment de sileitce. — Briqueville regarde Adrienne qui s'éloigne. — JVoê'l, du bout des doigts^ machinalement, prend quelques fraises dans l'assiette.}