ENVOI
Ma princesse aux yeux bleus, vous retiendrez, je pense,
Ces vers que pour vous j'ai riuiés :
Et ce soir, si parfois brille un éclair intense,
• Dans mes regards trop animés.
Si de vos doigts mignons, vous sentez que la fièvre
Brûle dans ma tremblante main.
Si, dans le même instant, on voit blêmir ma lèvre.
Et mon front s'empourprer soudain :
Tout bas ^ ous redirez, ô princesse cbarmaute.
En souriant de mes grands maux :
" L'amour, de notre temps, est un spectre qui liante
Les corridors des vieux cliâteaux... »
Pendant cette lecture, le corsage palpita, très gentiment ému. Les boîtes aux lettres n'ont guère l'habitude de s'intéresser autant aux missives qu'on leur confie; mais celle-ci portait sur sa blancheur de neige, des traces vermeilles de baisers si récents, qu'il ne faut pas s'étonner qu'elle se soit montrée un peu plus sensible à la poésie, que ne le sont, d'ordinaire, les impassibles boîtes aux lettres, qui, bouche béante, engloutissent les précieuses tendresses des rimeurs.
Il était lard quand Mina s'éveilla très heureuse, et son premier sourire fut pour un spectre, invisible pour tout autre qu'elle, et qui hante, paraît-il, les solitudes de la vallée de Uefrogne, au moins autant que les humides corridors des vieux châteaux. Une minute après, elle fondit en larmes à la pensée qu'elle était au matin d'un terrible jour, qu'il faudrait se séparer de Landry et ensuite causer un affreux chagrin à Gabriel. Elle essaya de se réconforter un peu, en songeant que Landry n'irait pas loin et serait vite de retour, mais le sentiment d'une immense responsabilité pesait sur elle et l'écrasait.
A peine levée, elle écrivit à Gabriel le priant de venir au chalet, tard dans l'après-midi ; elle avait une raison pour cela, c'est que Landry devait lui porter son xc au revoir » de bonne heure après déjeuner. La lettre partie, toute la matinée elle essaya de réfléchir, à ce que devaient être ses paroles, sa conduite, son attitude visà-vis du bossu ; mais, à vrai dire, plus elle y pensait, plus augmentait son découragement.
A l'arrivée de Landry, elle était pâle à faire peine, avec les yeux rouges, les mains brûlantes de fièvre et la mine d'un condamné à mort.
— Ma pauvre Mina, jamais je n'aurai le courage de vous laisser seule dans un pareil état!
— Pourtant il le faut, Landry !
— Il vaut mieux, en effet, que je (juitte le moulin;
nu L'ETE DES FRUITS SECS.
mais je ne vois pas la nécessité d'aller bien loin. Je puis me réfugier dans une auberge qui est sur la grand'roule de la vallée de Refrogne, en face d'Angostrina, à une heure d'ici... Et puis, voyez-vous, Mina, j'accepte de me retirer devant Gabriel, par compassion, mais je tiens à rester tout près, à sa disposition, pour qu'il soit bien entendu que je ne crains ni ses colères ni sa vengeance du premier moment.
— Oh! les colères d'un infirme!...
— Ne vous y trompez pas, ma chère, sa peur du ridicule fait qu'il a cultivé dès l'enfance les moyens de s'en défendre. Tout bossu qu'il est, il est fort capable, s'il croit avoir été trahi et bafoué, de m'en demander raison, et dans ce cas, il est trop habile à tous les exercices du corps, pour que sa bosse me donne des scrupules... Vous voyez donc que, de toutes façons, je ne puis m'éloigner !...
— Mon Dieu! Mon Dieu! que faire?... Ne voyez-vous pas que vous redoublez mes angoisses?... Du moins, promettez-moi, sur l'honneur, que vous ferez tout, absolument tout ce qui sera possible à un homme de cœur, pour éviter une rencontre avec votre ami !
— Cela, sur l'honneur, je le promets 1... Du reste, tranquillisez- vous, je crois' plutôt que Gabriel sera très accablé, et beaucoup plus occupé d'aller cacher son chagrin, que de me chercher noise.
— Ouelle alternative !... Être forcée de désirer que ce malheureux reçoive un coup si fort, qu'il ne songe même pas à en demander raison... Au moins je lui expliquerai bien nos malentendus, je lui dirai... Où prendrai-je la force de lui dire tout cela?... Hélas ! combien j'ai été légère et imprudente !
— Vous avez été simplement trop bonne et dévouée... Il fut interrompu par un bruit de voix qui partaient
du vestibule, — des voix féminines. — Mina jeta dans
L'ETE DES FRUITS SECS. 2il
la glace un regard sur ses yeux rougis et (il un mouvement do retraite vers sa chambre.... 11 était trop tard : une femme âgée, d'une grande distinction, l'air à la fois bon et ferme, entrait dans le salon, et, debout sur le seuil, examinait les amants avec une curiosité ardente.
Elle fut un instant avant de prendre la parole, plus émue, sans doute, qu'il n'était dans ses habitudes de le laisser paraître. Enfin elle rassembla toute son énergie :
— Madame, je ne crois pas me tromper, vous êtes Mina Maëlslrom ?
— Oui, madame!
— Moi, je suis la mère de Gabriel!... Voulez-vous me permettre de vous embrasser, mon enfant?
Plus morte que vive, Mina tendit la joue et reçut les tendres embrassements de M""' de Murcy.
Alors celle-ci se tourna vers Landry.
— Monsieur de Malemort, n'est-ce-pas?
— Lui même, madame, répondit-il en s'inclinant avec respect.
Le visage de la vieille dame s'éclaira d'un bon sourire.
— Je ne puis vous dire librement ici à quel point vous avez conquis mon estime et mon admiration, monsieur... Je n'ose ajouter ma reconnaissance, vous ne l'accepteriez peut-être pas?
— En effet, madame ! Laissons ce mot de côté, répondit-il un peu sèchement.
— Je n'espérais plus vous rencontrer ici, après l'annonce de votre prochain départ!
— Vous saurez, madame, pourquoi j'ai prolongé mon séjour.
En disant ces mois, il s'approcha de Mina et lui baisa la main pour prendre congé d'elle, puis il sortit, après
avoir fruidemeat salué M"«^ de Murcy qui l'observait, attristée de son trouble et de sa pâleur, qu'elle attribuait à de tout autres causes que les véritables.
Devant le chalet, Landry trouva Gabriel se promenant de long en large, dans un état de joie et d'elîervescence indescriptibles.
— Ah ! pour le coup, mon cher Malemort, mon vieil et bon ami, je vous avais mal jugé Tautre jour, et j'ai à m'en excuser du fond du cœur... Vous avez vu ma mère ? Alors, je n'ai pas à vous apprendre son arrivée. Figurez-vous, qu'au reçu de votre lettre, elle est accourue ici, par le premier train, toute pressée de voir Mina, et très contente que j'en fasse ma femme... Elle n'a pas voulu me dire d'où lui vient cette bonne volonté subite et inespérée... mais, je le sais bien, moi; c'est votre lettre, votre chère lettre, qui a tout fait!... Allons, vilain bourru bienfaisant, laissez-vous donc remercier !
— Je vous assure que j'ai simplement écrit de Mina ce que j'en pensais,... il n'y a aucun mérite à cela, répondit Malemort, en cherchant à se dégager des chaudes étreintes du bossu.
— Vous vous moquez, mon ami 1 Mais je ne suis pas aussi simple que vous me faites l'honneur de le croire. Si vous n'aviez pas écrit à ma mère des choses tout à fait convaincantes, croyez-vous qu'elle serait venue ainsi, sans prévenir, heureuse presque autant que moi. Lorsque, tout à l'heure, je l'ai vue arriver au moulin, je m'attendais à une scène terrible, je n'osais lui parler le premier, j'avais envie de me cacher au grenier ou sous un tas de fagots... Que vois-je? Elle mouvre ses bras, m'appelle son fils chéri, la bénédiction de sa vie, veut savoir mot pour mot tout ce qui s'est passé entre Mina et moi, veut immédiatement courir ici pour connaître ma fiancée, l'embrasser, l'appeler sa fille... Que sais-je, moi, ([uelles extravagances elle ne m'a pas ra-
L'ÉTK DES KRIITS SECS. 243
contées?... El vous voulez me soutenir que ce miracle s'esl fait tout seul !
— Serait-il indiscret de vous demander, interrompit Landry, qui subissait avec nervosité ce torrent d'éloquence, pourquoi vous n'avez pas accompagné votre mère là-haut ?
— Ma mère a désiré voir d'abord Mina et lui parler seule. Tout à l'heure, elle me fera venir lorsqu'il sera temps. Je lui ai dit que je resterais ici, sous les fenêtres, prêt à monter au premier signal.
Pendant un instant, il savoura cette douce perspective, puis reprit :
— Vous m'accompagnerez, n'est-ce pas, Landry ? Vous avez tant fait pour mon bonheur, il faut que vous en soyez maintenant le témoin le plus intime, comme un membre de ma famille, comme un frère !...
— Non, Gabriel, c'est impossible !... Vous savez que je dois partir aujourd'hui et la voilure m'attend sans doute déjà !... Je ne veux pas m'at larder... Quand je serai loin, tâchez de penser à moi sans trop d'amertume!
— Que diable signifie ce pathos ! Mais écoutez donc, Landry!... Restez au moins pour accompagner ma mère,... le relard ne sera pas grand, elle doit repartir demain malin.
— Vous verrez qu'elle prolongera son séjour!... Et puis, tout compte fait, je n'irai pas immédiatement à Paris, elle n'a donc que faire de mon escorte. Adieu, Gabriel !
— Au moins, dites-moi où je dois vous écrire !
— Gabriel ! Gabriel ! Oij es-tu, mon enfant? Viens vite ! cria au-dessus de leurs tètes, la voix joyeuse de M""= de Murcy.
La foudre fût tombée aux pieds de Landry, qu'il n'eût pas été plus atterré qu'en entendant ces paroles et
Wi L'ETK DES FRTITS SECS.
en voyant à une fenêtre le visage radieux de la vieille dame.
Celle-ci, apercevant alors Landry, parut attristée, comme s'il lui était subitement pénible d'avoir étale le bonheur de son fds aux yeux de celui qui devait en soutTrir beaucoup. C'était à ne pas y croire !
Tout cela dura l'espace d'une seconde, et déjà Gabriel escaladait l'escalier suspendu, avec une rapidité prodigieuse. Au moment de s'engouffrer dans le chalet, il se retourna vers le parc et cria nrài et orhi :
— Vous m'écrirez où vous allez, Landry ! j'y compte !
Malemui't resta quelques instants adossé à un arbre; la tète lui tournait, son cœur défaillait, ses jambes fléchissaient, ses yeux ne voyaient plus qu'un nuage aveuglant. A quoi pensait Mina?... Pourquoi n'avait-elle pas profité du tête-à-tête avec M"'" de Murcy, pour tout lui dire?... Enfin, qu'était-il arrivé'?... C'étaient autant de questions, qui éclataient à son oreille, avec la brutale explosion d'une décharge de mine.
Enfin, hors de lui, l'imagination surexcitée au point d'aller sans effort, du pressentiment à la certitude d'une catastrophe, il oublia tout, ses projets de départ, ses adieux à Gabriel, et résolut d'épier, caché dans un coin du parc, le moment où Mina resterait seule. Dès qu'il verrait sortir M"'" de Murcy et son fils, il se précipiterait au chalet, et saurait, de la bouche même de son amante, à quoi s'en tenir.
Chancelant comme un homme ivre, il se dirigea vers les ifs, où le bonheur l'avait attendu la veille, et se blottit sous leur feuillage noir. Il resta un siècle, à plat ventre, ses yeux brillants de fièvre braqués sur la porte du chalet. Une seule fois, il vit Gabriel ([ui se penchait à la fenêtre. Une félicité si parfaite était peinte sur le visage du bossu, que, s'il fût resté une [minute de plus
L'KTK HES FRl'lTS SF.CS. 243
à le montrer. Landry se précipitait hors de sa cachette, Ibii de rage, et hurlait à la face du ciel et de la terre (lue Mina était son amante et sa femme et n'appartiendrait jamais qu'à lui. Heureusement, Gabriel ne fit qu'une rapide apparition et deux heures se passèrent, sans qu'un être animé se laissât voir de nouveau.
11 nous faut uiaiuleuant retourner un peu en arrière, pour donner aussi rapidement que possible la clef de tant d'improbables événements.
Gabriel était au moulin, maudissant les heures, cfourmandant les minutes, s'extasiant sur le caractère de cette peu bouillante Mina, qui lavait prié de ne pas venir de bonne heure. Pour tromper les longueurs de son amoureuse attente, il alla chercher asile à la laiterie, où la mère Poulou était occupée.
Battre le beurre est un sacerdoce, qui exige de l'opérateur une patience extrême. Or, on a pu s'apercevoir que, parmi les vertus de la mère Poulou, la patience n'était pas la dominante. 11 advint donc que la meunière accueillit le bossu par une tirade enfiévrée sur Tennui de cette fastidieuse journée. G'était verser de l'huile sur le feu, et Gabriel riposta par une philippique exaspérée, où il se déclarait le plus morfondu et le plus ennuyé des hommes.
Ces deux irritations, si bien faites pour sympathiser, s'en allaient de conserve, s'envenimant l'une l'autre, s'exaltant, écuraant et moussant, comme la crème autour du bras nu de la mère Poulou, quand soudain une voix brève et calme, assourdie par l'émotion, tomba au milieu de cette effervescence :
— Gabriel !
— Maman !
En apercevant sa mère, debout dans l'encadrement de la porte, le premier sentiment dn bossu fut une im-
2i6 L'ÉTÉ DES FRUITS SECS.
pression de méfiance. Venait-elle l'enlever à Mina? Allait-elle lui demander de renoncer au bonheur qu'il était si près de saisir? Ce doute cruel lui traversa douloureusement l'esprit et le fit rester un instant immobile en face de sa mère. Mais deux bras se tendaient vers lui, et ses instincts de créature infirme le portaient à se réfugier contre toute poitrine féminine qui s'ouvrait à lui. Un instant après, il embrassait tendrement M'"° de Murcy et s'abandonnait au bonheur d'entendre cette grave voix maternelle, dont il avait écouté les homélies jusqu'à un âge où les jeunes gens, d'ordinaire, prêtent l'oreille à des voix beaucoup plus éloquentes et douces, mais à coup sûr moins bonnes conseillères.
Lorsqu'elle parvint à comprendre qu'elle se trouvait en présence de la mère de Gabriel, — une vraie grande dame, — la meunière éprouva une terreur respectueuse et un émerveillement, dont le premier geste fut de se frotter les yeux, comme une personne réveillée d'un songe extraordinaire. Dans son trouble, elle se frotta les yeux d'une main trempée de petit-lait, dont les gouttes, en ruisselant sur la farine de ses joues rutilantes, y tracèrent de longs sillons écarlates. Le trouble, l'émerveillement et la terreur de la meunière, ne pouvaient la maintenir longtemps silencieuse. Culbutant seaux de lait, jattes de crème, mottes de beurre, écuelles et tasses, elle se précipita vers M™'= de Murcy et, plantée devant elle, les yeux dans les yeux, se mit à lui dire son fait :
— Madame, vous êtes la maman du plus gentil garçon qu'il y ait sur la terre... C'est doux comme un agneau, c'est bon comme du pain et tendre comme du beurre, ça ne demande qu'à être câliné et dorloté... Depuis qu'il est ici, j'en ai oublié mes oiseaux,.. Car j'avais autrefois tous les oiseaux du pays dans mon jar-
1;HTK des THIITS SECS. 247
din, madame; mais je ne sais pas ce qu'ils sont devenus, depui?^ (|ue je donne la pàlée à cet cnfant-là... Si vous venez pour remmener, je vous préviens que nous ne resterons pas bonnes amies... Mais je veux bien le partager, ajouta-t-elle avec son gros excellent rire, il y a place pour deux mamans dans le moulin...
— D'autant plus, qu'en réalité, il y a ici deux enfants, répondit M"'° de Murcy, dont l'œil inquiet avait, en passant, glissé un regard par la porte ouverte de Landry.
— Oui ; mais le méchant dont vous parlez veut déjà nous quitter.
— Quand donc? demanda vivement la vieille dame.
— Ce soir, à ce qu'il prétend! répondit Gabriel. Mais il n'est pas encore parti !
— Ah! j'ai été jjien trompée avec ce garçon-là, soupira la meunière, en secouant la tête. Je pensais qu'il se prendrait d'amour pour la belle voisine du chalet et ne s'en irait jamais de la vallée de Refrogne... Bah! ces gens qui écrivent, qa n'a pas de sang dans les veines!...
Elle s'épongea mélancoliquement la face. Peut-être faisait -elle un retour sur le passé, peut-être songeaitelle au poétique Sirtidou, son cousin. Les cœurs de femmes, même de vieilles, ont des replis insondables, où mille fois téméraire serait de vouloir pénétrer.
— Vous voulez parler de M"''' Maëlstrom, sans doute? demanda M"^'' de Murcy avec une touchante naïveté.
— Oui!... Elle est si charmante!... reprit la meunière, arrachée à ses lointains souvenirs. Et bonne!... un ange, tout simplement!... et gentille aussi, allez, pas plus de fierté que moi!... Aussi, figurez-vous qu'autrefois, avant de la connaître, je l'avais en abomination, parce qu'elle n'est pas catholique, et, en général, ces inventeurs de religions ne valent pas le diable. Mais la première fois que je l'ai vue, ici, de tout près, et que
je lui ai parlé, aussitôt après- son départ, j'ai dit à Célest^ne, — ma servante, madame, sauf votre respect, — donc, je lui ai dit : « Vois-tu, ma fille, celte femme-là, c'est un riche caractère!... »
— Alors, on l'aime bien dans le pays? reprit M'"" de Murcy, dont l'œil un peu dur s'attendrissait visiblement.
— Si on l'aime, madame!... Hé, bon Dieu! comment ne l'aimerait-on pas? Elle ne vit que pour les autres! Toujours une bonne parole à la bouche!... Toujours chez les pauvres!... Toujours en quête d'une charité à faire!... Cette femme-là vendrait sa dernière chemise, elle se vendrait elle-même, pour venir en aide à un malheureux!
Quoi que cette dernière partie do l'éloge put présenter d'hyperbolique, M"^" de Murcy n'eut guère envie d'en sourire. Cela répondait si bien à une espérance qui commençait à s'affermir dans son àme, depuis qu'elle avait reçu la lettre de Landry, — l'espérance que Mina ne se donnait ni par inlérèt ni par ambition, mais uniquement par pitié, à son malheureux fils!
Si un homme commet une lâcheté en acceptant le sacrifice d'une femme, nul n'aura la force de reprocher à une mère d'être égoïste pour son enfant et de se réjouir, si une jeune et jolie femme abandonne sa jeunesse et sa beauté à ce fils infirme.
M'"'' de Murcy souffrait cruellement du sauvage et fier isolement où s'était retranché Gabriel et s'entait, on ne peut mieux, que leur mutuel attachement n'était qu'un bien faible rayon de soleil dans son existence. Et puis, elle pensait avec effroi au jour où cette unique ressource lui manquerait, si elle venait à mourir la première. 11 ne resterait à son fils que de rares parents, tous entourés de famille, d'intérêts et d'affections, et peu préoccupés du triste abandon d'un soUtaire. Que serait alors la vie de son enfant chéri, dans cet affreux
LKTK DKS KHriTS SKCS. 240
isolenienl de cœur qu'il ôlait fait pour sentir plus vivement que tout autre? N'était-ce pas un bienfait inespéré de la Providence, si une femme, comme elle commançait à comprendre Mina, lui apportait non seulement le nécessaire, avec sa tendresse et son dévouement, mais encore le superflu, avec sa beauté et son charme. Du coup, elle voyait le déshérité, le paria dont le sort la tourmentait sans trêve ni repos, rentrer dans les conditions ordinaires de l'humanité et se mettre au rang des plus enviés ici-bas. Aussi, pendant que la meunière parlait, comme elle guettait ses moindres expressions, l'œil étincelant d'espérance mal dissimulée! Comme sa sollicitude de mère cherchait un encouragement dans le moindre indice, si mince qu'il pût être, de quelque source infime qu'il provînt!
Gabriel suivait avec une anxiété facile à comprendre le changement qui se produisait sur la physionomie de sa mère, et son cœur s'épanouissait à mesure que les yeux de celle-ci prenaient une expression plus douce et attendrie. 11 eut besoin d'un grand empire sur luimême pour ne pas sauter au cou de cette excellente, de cette merveilleuse mère Poulou, qui lui préparait un si bon terrain de lutte et dont chacune des paroles, qu'elle débitait avec tant de prodigalité, valait son pesant d'or:
Aussi, ce fut l'âme confiante et le cœur vaillant qu'il conduisit M""^ de Murcy dans sa chambre, et s'enferma avec elle, pour causer du grave événement qui allait changer la face de sa vie.
— Mon cher enfant, dit M'"« de Murcy aussitôt qu'ils furent seuls et avant que Gabriel eût ouvert la bouche, il ne faut pas que tu voies en moi autre chose que la plus tendre et la plus dévouée des amies, prête à tout sacrifier, — tout, entends-tu, — si elle peut assurer par là ton bonheur... 11 faut que tu me parles avec une grande franchise... Tu sais toi-même qu'il y a, dans le
2oO L'ÉTÉ DES FRUITS SECS.
passé de Mina Marlstrom, des choses de la plus extrême gravité... Une mère, moins aveugle dans sa tendresse, eût certainement tout essayé pour l'arracher à elle... Moi, au contraire, je me sens capable de tout oublier et de l'aimer avec toi, si je pense qu'elle le mérite à présent... Mon voyage ici, je t'en donne ma parole, a pour unique motif de m'en assurer. Maintenant, Gabriel, raconte-moi, sans omettre un mot ni un détail, je t'en conjure, tout ce qui s'est passé entre elle et toi... Ce que je viens de dire te fait un devoir d'honneur de ne me rien déguiser...
La moindre parole d'autorité eût trouvé Gabriel prêt à la révolte; mais il fut pris à l'improviste par l'abnégation de sa mère et si touché de l'effort qu'elle devait certainement faire pour lui parler avec cette bonté et lui laisser entrevoir tout d'abord de si douces perspectives, qu'il se trouva ïeporté, à l'instant même, aux jours de soumission et de confiance enfantines. Sa mère venait de reconquérir en un instant toute l'influence que les dernières années lui avaient un peu fait perdre, et Gabriel raconta mot pour mot l'histoire de ses aveux à Mina et de sa rencontre avec elle sur la lande.
A mesure qu'il parlait, M"^'' de Murcy voyait de plus en plus clairement ce qu'il ne soupçonnait pas, lui ; elle découvrait mieux, mille fois, qu'elle n'avait osé espérer et il lui semblait absolument impossible, rien que d'après le récit de son fils, qu'on pût attribuer à la conduite de Mina le moindre mobile intéressé.
Enfin, Gabriel en arriva au moment où Mina avait répondu par un serrement de main à la proposition d'être sa femme. Elle lui avait fourni d'abord, sur son premier mariage et les causes de son divorce, tous les détails qu'elle lui devait et qui n'avaient en rien altéré l'inébranlable résolution du bossu.
L'KTK DES FRUITS SECS. 23i
— 0 ma pauvre Mina, me suis-jc écrié, vous eussiez pu vous épargner le chagrin de me raconter tout cela. Croyez-vous que mon amour ne soit pas à l'épreuve de bien d'autres révélations?... Vous avez été malheureuse, je ne veux retenir que cela, pour que mon existence entière soit consacrée à vous faire oublier ce temps maudit... Que m'importe le passé? Il me suffit de vous connaître pour avoir foi dans l'avenir...
— Je crois, en effet, ((ue vous n'aurez pas à le regretter, m'a répondu Mina. L'honnncà l'estime duquel je tiens le plus au monde m'a dit, un jour, que la rédemption d'une femme est de trouver, dans sa faute même, des devoirs à remplir et de leur être fidèle... Hélas! celui pour lequel je me suis autrefois perdue ne m'a pas permis de me racheter ainsi... Mais, auprès de vous, Gabriel, je crois que je trouverai une compensation suffisante de devoirs à remplir et j'espère que vous pouvez absolument compter sur moi, pour n'y jamais faillir...
Ici, M"'° de Murcy interrompit d'un geste le récit de Gabriel. Peut-être, en toute autre circonstance, eût-elle trouvé que Mina avait trop parlé de devoir à son fils et eût-elle essayé de lui faire observer qu'il était peu glorieux de servir d'expiation aux fautes commises pour un autre. Mais, depuis un instant, un mot absorbait sa pensée et l'empêchait de juger froidement le reste du discours de Mina.
— Dis-moi, demanda-t-elle en se penchant vers son lils, sais-tu quel est cet homme dont l'estime est plus précieuse à Mina que toute autre au monde?
— Ma foi, je ne le lui ai pas demandé ! répondit Gabriel en la regardant avec étonnement. Au fait... cela pourrait bien être Landry, car la parole qu'elle m'a citée rentre complètement dans ses théories ordinaires.
Il y eut un long et profond silence, pendant lequel
âo-2 L'ÉTÉ DES FRUITS SECS.
M™^ de Murcy resta immobile, le sourcil froncé, en proie à un trouble qui se traduisait par un frémissement nerveux de ses mains sur la soie de sa robe. Gabriel la regardait avec une inquiétude mêlée de stupéfaction. Comment eùl-il pu se douter qu'il venait de porter un coup peut-être décisif pour son avenir '? Pour M""' de Murcy, en effet, à qui Malemort lui-même avait révélé sa passion pour Mina, les paroles citées par Gabriel avaient une immense portée et valaient la peine qu'on en prit souci.
Elle se leva et se mit à parcourir la chambre d'un pas saccadé.
— Mon Dieu, pensait-elle, j'attache peut-être une importance exagérée à cette expression; une femme fait grand accueil à l'estime d'un homme, lorsqu'elle veut poliment mettre son amour à la porte...
Pourtant, il faut que Mina ait abordé un ordre d'idées bien intimes avec Malemort, pour qu'elle lui ait parlé de racheter son passé; ce sont là des sujets qu'un orgueil féminin ne se résout pas volontiers à traiter, et quand il se les permet vis-à-vis d'un homme, c'est qu'il se livre tout entier à lui...
Cela ne me dit rien qui vaille... D'un autre côté, Malemort, dans sa lettre, ne m'a pas caché qu'il a eu des explications très intimes avec Mina, puisqu'il avoue qu'elle-même a pris la peine de lui dire qu'elle ne l'aime pas. Quelle raison ai-je de douter d'un pareil aveu, fait dans une lettre dictée par un sentiment très délicat?... Décidément, je me fais, je crois, des montagnes d'une taupinière et, en tenant à l'estime de Malemort plus qu'à toute autre au monde. Mina lui accorde sans doute une de ces consolations, que nous autres femmes savons si bien payer en une monnaie qui a cours forcé dans le cœur des pauvres diables d'amoureux : les belles phrases!...
Sur ce trait, qui lui rappelait d'antiques et agréables prouesses, elle revint s'asseoir en face de son fils, avec un sourire ironique, qui fit comprendre à Gabriel qu'il venait enfin d'échapper à ce péril dont il s'évertuait en vain à deviner la nature.
— Dois-je achever à présent'.' demanda-t-il presque liinidement
— Oui, répondit sa mère.
Alors il raconta que Mina lui avait longuement parlé des difficultés qui les attendaient, avec sa situation de femme, autrefois coupable et divorcée. Il ne fallait pas que Gabriel songeât à la faire vivre dans le monde, ce qui serait courir au-devant de pénibles, humiliantes et inévitables avanies. Il devait se résigner à partager avec elle une existence ignorée, aussi cachée que possible aux yeux de tous. Il eut la naïveté de raconter à sa mère — qui ne put s'empêcher de sourire, — qu'il s'était alors jeté aux pieds de Mina, en lui jurant que cette douce solitude à deux lui semblait mille fois plus désirable, qu'une vie passée au milieu d'un monde indifférent, auquel il faudrait sacrifier les meilleurs instants de leur union.
— Nous nous aimerons sans gaspiller une minute ! avait-il ajouté avec fougue.
— J'ose à peine vous l'avouer, maman, continua Gabriel, en fixant sur sa mère un regard suppliant, mais toujours aux pieds de Mina, je lui ai dit que le grand obstacle à notre amour, ce n'étaient pas à mon avis les entraves qui y apporterait le monde, mais plutôt ce que vous, ma mère, en penseriez...
— Est-ce là tout ce que tu as dit? demanda M'"^ de Murcy en l'observant avec soin.
— Non, reprit Gabriel en rougissant. Vous m'avez commandé la plus entière franchise, comme un devoir d'honneur, il faut donc que vous le sachiez, j'ai dit
alors à Mina que si vous vous opposiez à mou mariage cela m'enlèverait à coup sûr une grande partie de mon bonheur et mêlerait beaucoup d'amertume à ma joie, mais que rien, pas môme votre volonté la plus formelle, ne pourrait m'éloigner d'elle.
— Qu'a répondu Mina? demanda M'"'' de Murcy sans s'émouvoir le moins du monde.
— Elle m'a beaucoup parlé de vous, de la façon dont vous m'avez élevé, de votre affection pour moi, qui a été, — je n'ai pas craint d'exagérer en le disant, — la grande et unique préoccupation de toute votre vie. Après que j'ai eu achevé de donner ces détails, elle m'a déclaré que jamais elle ne s'unirait à moi contre votre volonté, et que j'aurais beau dire et beau faire, rien ne changerait sa détermination à cet égard. Mais elle a ajouté, qu'elle irait prochainement vous parler, et croyait pouvoir me répondre, qu'à la suite de cet entretien, vous ne feriez plus aucune opposition à mes projets.
Gabriel avait terminé le récit de la scène, capitale dans sa vie, qui avait eu pour théâtre la lande d'Angostrina.
Sa mère, sans prononcer une parole, se leva et, reprenant sa promenade fiévreuse à travers la chambre, se mit à méditer ce qu'elle venait d'entendre.
Depuis deux jours, un revirement presque complet s'était produit dans son àme à l'égard de Mina. La lettre de Landry avait été le puissant et sérieux agent de cette conversion. M"'" de Murcy, qui connaissait l'esprit sceptique de Malemort, par ses livres et sa réputation, et qui avait appris à estimer la droiture de son caractère par son amitié avec Gabriel, et le profond sentiment d'honneur que respirait sa lettre même, n'avait pu lire, sans y attacher une importance très grande, (juc, si Mina le voulait, il ne tiendrait (ju'à elle d'accepter le nom
L'ÉTÉ DES FlUîlTS SECS. 255
déjà glorieux et envié du jeune poète. Si celui-ci la croyait digne d'un tel honneur, il y avait de grandes présomptions pour qu'elle le fût réellement.
Sur cette impression favorable, M'"° de Murcy, ayant obtenu de Landry tous les éclaircissements qu'elle en pouvait attendre, avait décide, en femme énergique que le meilleur moyen de se former un jugement, était de voir par elle-même cette incompréhensible Mina, à laquelle, malgré sa détestable réputation, un instinct secret voulait qu'elle accordât du respect et de l'estime. Elle partit donc sans perdre un instant, avec la pensée que, dans certaines circonstances, une minute d'hésitation peut avoir des conséquences fatales.
Ce qu'elle venait d'entendre et de saisir, entre les phrases de Gabriel, avait achevé de décider son opinion en faveur de Mina, bien que beaucoup de points inexpliqués se présentassent encore à son esprit. Évidemment son fils n'inspirait et ne pouvait inspirer aucune passion, mais il lui paraissait certain qu'il était l'objet d'une sorte de pitié tendre, d'où pouvait résulter, dans l'avenir, un attachement sérieux et durable. Mais comment se faisait-il, — et ce doute torturait l'esprit de la pauvre mère, — comment se faisait-il (jue Mina, pouvant s'unir à un homme plein de séductions tel que Landry, lui préférât un misérable bossu ? Indépendamment de ses avantages personnels, Malemort devait procurer à Mina des relations très agréables dans le monde littéraire qui l'accueillerait avec plaisir, tandis que Gabriel, loin de pouvoir faciliter à sa femme l'accès du monde très difficile auquel il appartenait, s'en verrait exclu grâce à elle. Mina choisissait donc la solitude avec un être difforme, de préférence à une existence fêtée et entourée, auprès d'un homme d'une trempe peu commune. Il y avait dans cette étrangeté de quoi tourmenter l'esprit d'une femme aussi intelligente, et le
2o6 L'ETE DES FRUITS SECS.
cœur d'une mère aussi dévouée, que M'"" de Murcy. A la vérité, elle se forgea bien vite une explication sur le récil même de Gabriel. Il pouvait se faire que ses malheurs passés eussent à tout jamais dégoûté Mina de Tamour, et qu'elle ne gardât de ses désillusions qu'un noble désir de racheter sa faute. Sans doute, n'éprouvant pour Landry qu'un médiocre attrait, elle voyait au contraire dans Gabriel l'homme qui lui procurerait l'occasion de se dévouer et de se relever à ses propres yeux. Elle soupirait après une existence de sacrifices et de renoncement; tandis que la vie brillante et joyeuse offerte par Malemort lui semblait un bonheur immérité, presqu'un crime. C'est tout cela, sans doute, que Mina voulait lui expliquer lorsqu'elle la verrait, se disait M'"" de Murcy; c'est comptant sur de tels arguments, qu'elle avait répondu de la gagner à sa cause, et bientôt, la vieille dame en vint à s'avouer déjà convaincue d'avance, puissamment aidée en cela par son amour maternel, auquel se sacrifier pour son enfant semblait chose douce.
Certes, il y avait un grand fond de vérité dans ces réflexions de M"i° de Murcy et môme elles eussent été l'expression de la vérité à peu près absolue, trois jours avant, alors que régnait entre Landry et Mina le malentendu qui, pour eux comme pour beaucoup d'autres, avait été la chrysalide, d'où l'amour s'était échappé comme un beau papillon. M"^" de Murcy, qui ne pouvait juger que sur des apparences, fut donc presque fatalement amenée à regarder Mina comme une sainte, s'immolant au bonhe'ur de Gabriel. Une vieille femme en regardant une jeune comme une sainte!... 0 amour maternel!..,
M'"" de Murcy se promenait encore de long en large; mais sa démarche devenait moins fébrile, sa physionomie moins préoccupée. Enfin Gabriel, n'y tenant plus,
L'ÉTÉ OKS FHriTS SECS. 237
la saisit au passage et se suspendant à elle comme un enfant, de sa voix la plus douce, d'une voix qui rappelait à sa mère les premières càlineries, les premières tendresses, et les seules joies de sa vie, il lui demanda :
— Maman, je vous en supplie, difes-moi?... Que pensez-vous d'elle ?
— Qu'elle est digne de toi ! répondit sa mère.
Une immense joie inonda le cœur du bossu; aucun nuage désormais n'obscurcissait plus le ciel pur de sa lelicilé. Il n'avait pas saisi, dans l'accent âpre de la vieille dame, le dernier cri de son orgueil froissé, du sacrifice suprême qu'elle faisait en livrant le nom de son fils, l'honneur de sa race, toutes ses susceptibilités mondaines, à une aventurière; car, au moment où elle prononçait le mol qui était un dénouement au roman de Gabriel, par un ell'ct magique, par un mirage qui dura le temps d'un éclair et qui était la dernière révolte d'une nature altière forcée d'abdiquer toutes ses préférences, et de fouler aux pieds tousses préjugés, Mina la sainte, l'immolée, la dévouée, apparut à M"'"' de Murcy sous les traits d'une femme sans aveu, qui entraînerait dans l'abîme ceux qui s'attacheraient à elle.
Ce fut tout. Celte vision s'envola, et il ne resta bientôt plus sur le visage de 31"'" de Murcy qu'une expression de pitié pour ce fils qui, jeune, riche et d'un grand nom, devait s'estimer heureux, grâce à son infirmité, de ce qu'une femme, tout au plus bonne pour un pauvre hère d'écrivain comme Landry de Malemort, voulût bien l'accepter pour époux.
Gabriel avertit sa mère qu'il était attendu à l'heure même à la villa, et que, si elle le désirait, l'occasion serait excellente de voir sa fiancée et de causer avec elle. M"^ de Murcy déclara que le plus tôt serait le mieux, et comme elle ne doutait pas que cette entrevue
2o8 LKTK DES FRUITS SECS.
ne dût affermir ses espérances et confirmer sa résolution d'être pleine de reconnaissance pour celle qui sauvait Gabriel d'un triste avenir, elle ne cessa, tout le long du cliemin, de féliciter celui-ci de son bonheur, et finit par se griser elle-même à cette douce pensée, que son pauvre bossu allait enfin connaître les joies de tout le monde.
En arrivant au chalet, elle pria Gabriel de la laisser d'abord entrer seule, puisque Mina avait témoigné le désir de lui parler sans témoins. Nous avons vu comment elle trouva Landry en tête-à-tête avec son amante, et comment celui-ci, au bout de quelques minutes d'entretien oi^i il ne chercha pas à cacher sa froideur, s'en alla, laissant les deux femmes seules.
La première pensée de Mina fut de remercier le ciel du secours qu'il lui donnait, en lui fournissant l'occasion de se confier d'abord à la mère de Gabriel, qui serait là pour préparer son fils à supporter les rudes épreuves qui l'attendaient et pour le soutenir dans les premiers instants de sa douleur. Elle espérait d'autant plus dans cette intervention providentielle, qu'elle ne se faisait aucune illusion sur les insurmontables répugnances que devait éprouver une femme élevée dans le monde et les croyances de M"''' de Murcy, pour une femme au passé scandaleux. Bien que la chaleureuse accolade de la vieille dame ne fût pas faite pour confirmer les prévisions de Mina, elle conserva cependant la certitude de se faire une vigoureuse alliée, dès qu'elle parlerait de renoncer à Gabriel.
Hélas! cette illusion devait être de courte durée!
Aussitôt que la porte se fut refermée sur Landry, M'"'^ de Murcy vint à la jeune femme, lui prit les deux mains, la fit asseoir à ses côtés sur un canapé et arrêtant les explications d'un air d'autorité, se mit à parler d'une voix profondément émue :
— Quelles que soient les illusions de Gabriel, illusions
LKTK DES FKIITS SECS. io9
que VOUS entretenez pieusement dans son cœur, je sais parfaitement à quoi m'en tenir sur ce qui s'est passé entre vous... Ma chère enfant, ma fille, je vous en prie, écoutez-moi... Il m'a suffi de lui entendre raconter sa courte histoire, pour apprécier ce qu'il y a de bonté et d'abnégation dans votre conduite...
— Madame, murmura Mina, courbant la tète, vous me voyez accablée...
— Non, chère petite, vous ne devez pas l'être; laissez-moi tout dire... Ne voyez-vous pas que je veux précisément vous épargner ces explications, qui doivent vous coûter beaucoup, et que cependant mon fils m'a dit que vous vous proposiez de me donner? Passant par ma bouche, elles seront moins délicates à exprimer entre nous... Voulez-vous m'entendre avec la confiance d'une fille pour sa mère?
Mina leva sur elle un regard désespéré, et sa compagne crut y lire un encouragement à poursuivre. Elle le fit avec une bienveillance extrême et une bonté vraiment touchante ; car le trouble, la confusion, l'angoisse de Mina, la remplissaient de pitié et avaient achevé de lever tous ses doutes.
— Voyez-vous, mon enfant, je connais votre passé, et je préfère vous en parler aujourd'hui, pour pouvoir entrer ensuite, vous et moi, dans l'avenir, cordialement unies, sans une arrière-pensée dans le cœur.
Elle continua, tenant toujours les mains delà pauvre femme serrées dans les siennes :
— Certes, lorsque j'ai appris la grande faute qui pèse sur votre jeunesse, mon premier sentiment a été celui d'un chagrin violent et indigné!... Je vous épargnerai toutes les suppositions que j'ai faites, — parce que je ne puis vous dire par quelle voie j'en ai été désabusée. Je ne vous en parlerais même pas, si je ne voulais, en en faisant mention, vous montrer combien ma confiance
en VOUS est raisonnée et réfléchie... Aussi, vous pouvez m'en croire, si je vous dis que je vous regarde désormais comme une créature profondément lionnète et loyale. S'il y a eu des taches dans votre existence, le dévouement du cœur, — cette grande, cette unique vertu que nous ayons vraiment en propre, nous autres femmes, — sera capable de les effacer... Ma chère Mina, quand même j'ignorerais ce que je sais, il suffit de vous voir avec ce regard si franc, si timide et si bon, pour croire en vous. Mon existence a été honorée de tous, je suis entourée du respect du monde, je n'ai pas à rougir d'un seul instant de ma vie ; eh bien, ma fille, je vous regarde comme mon égale...
Ne recevant pas de réponse, elle reprit :
— N'allez pas croire qu'il me faille faire le moindre effort ni le moindre sacrifice pour vous parler de la sorte, et que les difficultés dont je demande ma part, entre mon fils et vous, vis-à-vis du monde, soient capables de diminuer le sentiment de bonheur que j'éprouve, de ce qu'une charmante femme consent à rendre un peu heureux mon Gabriel. Les convenances sociales et les vanités mondaines paraissent bien peu de chose, allez, lorsqu'on les envisage à cùté des problèmes intimes de la vie... Mais pourquoi m'écoutezvous ainsi, comme si vous n'aviez pas en moi la meilleure des mères?... Venez donc dans mes bras !...
Mina, la fière Mina, l'écoutait en efl'et, immobile comme une statue de pierre, et, à la fin, au lieu de venir dans les bras de M""" de Murcy, elle se laissa glisser à ses pieds, à genoux, le rouge de la honte sur le front, tremblante comme une feuille, sans force pour parler, pour dire ce qu'il fallait absolument avouer.
— Mina, relevez-vous, je vous en prie ! A quoi pensezvous?... C'est ici, sur mon cœur, qu'est la place de la femme de mon fils !
Mina, elle aussi, voulut à ce moment-là crier de toutes ses forces : — Je suis l'amante, je suis la femme de Landry. — Mais les paroles expirèrent sur ses lèvres, et délaillante, de grosses larmes dans les yeux, elle se laissa soulever par M'"" de Murcy, qui la garda étroitement serrée sur sa poitrine.
Ah ! elle avait cru qu'il lui serait plus facile de parler à la mère ! d affronter le regard de cette femme, se levant hautaine et méprisante, déjà presque vengée du malheur de son fils ! Et, au moment où on venait de lui montrer son passé racheté, sa place marquée parmi les plus pures, au moment où on lui disait de porter le front haut et d'entrer parmi les calmes élues de l'existence, il lui faudrait confesser ses fragilités de femme deux fois faible, courant aux ivresses de la poésie et de la passion, comme d'autres aux austérités du devoir. Elle n'en eut pas la force; elle cacha sa figure contre la poitrine de sa compagne et sanglota.
Alors, M"''' de Murcy lui parla comme à une enfant, la caressant, la calmant; lui montrant les doux et riants côtés de l'avenir; une existence calme, loin du monde, un peu triste, mais remplie par les satisfactions d'une conscience tranquille. Elle lui parla beaucoup de Gabriel, lui disant que se donner à lui, c'était le sauver du désespoir, — et, tendre et aimant comme il l'était, — d'une mort prématurée. A mesure que Mina entendait ces paroles, il lui semblait qu'un réseau invisible, mais d'une invincible ténacité, l'enlaçait. Celte mère la serrait contre son cœur, en lui disant que ce cœur serait brisé avec celui de son fils le jour où elle découvrirait s'être trompée dans son jugement sur sa fille d'adoption, et plus la pauvre Mina écoulait ces choses, plus elle sentait que tout l'abandonnait, qu'elle avait été trop loin pour reculer, que de terribles reproches, d'implacables malédictions tomberaient sur sa tète.
Elle pleurait silencieusement, presque morte de peur et d'angoisse.
Une sorte de lâcheté s'emparait d'elle, l'inertie des naufragés qui se laissent rouler parla vague, jusqu'à ce qu'elle les entraîne dans les profondeurs. Elle avait perdu conscience de ce qui se passait autour d'elle, et, dans son égarement, ne voulait plus qu'une chose : échapper à la honte ! Lorsque sa belle-mère future lui demanda enfin la permission d'appeler Gabriel, Mina inclina faiblement la tète, comme si elle la livrait à la hache d'un bourreau, et, un instant après, l'infortuné bossu couvrait les mains de sa fiancée de baisers pressés et courts, des baisers de timide.
A l'ombre de son if, Landry, pendant ce temps, passa de terribles heures. Il râlait presque, suffoqué de colères contenues. Enfin, il vit sortir Gabriel et sa mère, cette dernière un peu pensive, écoutant avec un sourire mélancolique son bonhomme d'enfant qui parlait, riait, gesticulait avec l'abondance et la prodigalité d'un homme parvenu au faîte de la félicité humaine.
Qu'ils passèrent lentement sous les yeux de celui qui les regardait avec une rage infernale ! A peine eurent-ils disparu, que Landry se leva d'un bond, et, courant comme un forcené, l'œil hagard, la bouche écumante, arriva dans le salon où Mina Maëlstrom, accroupie devant le canapé, sanglotait la tète dans les mains.
Au bruit de la porte qui se refermait avec violence, elle regarda plus pâle que la mort.
Devant elle était debout son amant, livide, cherchant une parole à la hauteur de son indignation.
— Landry , tuez-moi plutôt ! murmura-t-elle faiblement.
— Ainsi, vous fépousez !
Elle fit signe que oui.
11 y eut un épouvantable silence, entrecoupé des hoquets convulsifs de Mina, pendant lequel ils se re^^ardèrent, les tempes gonflées de sang, la poitrine frémissante.
— Voulez-vous me dire pourquoi vous m'abandonnez ainsi ? demanda Landry avec un calme elTrayant.
— Landry ! Landry ! J'ai été faible, j'ai été lâche !... Il y avait des années que je n'avais parlé à une femme de monrang !... Je n'ai pas pu... non, je n'ai pas trouvé la force, au moment oij elle me tendait la main, de lui dire, que moi, si coupable déjà dans le passé, j'avais violé les promesses faites à son fils !..,.
— Et vous croyez que j'accepterai cela !... Ne me devez-vous donc rien, à moi?... S'il le faut, j'irai, je dirai que je suis votre amant !... Vous me poussez à la folie ! Eh bien, soit ! Le sort en est jeté ! Entre Gabriel et moi, c'est un duel à mort !
— Vous oubliez qu'il y a une autre solution : c'est que je meure !
— Vous?
— Moi!... Ah! je vous le jure, accomplissez votre menace, livrez notre secret, désespérez Gabriel, et je me tue !
Elle s'était redressée, résolue, courageuse, la parole vibrante, le regard ferme. Incroyablement faible devant la tendresse, lorsqu'elle était heurtée, elle pouvait en un instant porter l'énergie à son comble.
Pourtant, violente ou non, faible ou ferme, énergique ou lâche, elle aimait. Aussi reprit-elle d'une voix suppliante :
— Landry, je vous en conjure, ayez pitié I Ne me poussez pas à bout !... Je vous aime pour la vie, je ne vous retirerai pas ce que j'ai donné... Vous serez mon amant!... Toujours !...
— Mais, malheureuse, rugit Landry, savez-vous que
26i L'ÉTÉ DES FRUITS SECS.
j'ai failli perdre ma jeunesse, mon intelligence et ma vie, dans cet enfer où vous me proposez de rentrer !...
— Et moi, Landry, croyez-vous que je ne sache pas par expérience, tout ce qu'il y a de hontes, d'angoisses et de tourments dans la trahison? Croyez-vous que je n'aie pas payé mes fautes aussi cher que vous les vôtres?... Et pourtant, tout cela, je suis prête à le recommencer,... tant je vous aime !
— Certes, et moi aussi, je serais prêt, pour vous avoir, à supporter encore toutes les humiliations, les ironies, les atroces jalousies, par lesquelles j'ai passé autrefois, si vous étiez mariée, s'il le fallait ahsolument... Mais vous êtes libre, vous n'avez qu'un mot à dire, et vous êtes ma femme, devant Dieu et devant les hommes !...
— Ce mot, je ne le dirai pas !... J'ai besoin de ne pas chercher, en toutes choses et toujours, mon seul bonheur!... Je veux, une fois dans ma vie, m'oublier tout entière et songer uniquement à d'autres... J'ai besoin de m'estimer moi-même !... Dites que je prends un étrange moyen pour me réhabiliter à mes propres yeux! ricanez tant que vous voudrez, libre à vous !... C'est ma ferme et inébranlable résoUition d'agir comme je le fais... Je me sacrifierai à Gabriel... et quant à vous, je tâcherai que vous souffriez le moins possible du mal qu'ont amené mes hésitations et mes faiblesses!..,
— Non, je n'en souffrirai pas ! s'écria Landry avec un emportement extrême; car le jour oîi vous serez à Gabriel, je me tuerai ! . . .
— Landry I
— Ah ! je vous en donne ma parole la plus sacrée, je me tuerai 1... Vous m'avez appris, tout à l'heure, à user de cet argument, j'en use... Agissez maintenant comme vous l'entendrez !
A ces mots, toute l'énergie de Mina l'abandonna; elle
se jeta aux pieds de Landry, s'attachant à ses genoux, lui prenant les mains, le visage baigné de larmes, pouvant à peine balbutier quelques mots :
— Landry !... par pitié !... montrez-moi un peu d'amour !.,.
Il resta sombre et hautain, le visage dur, l'œil fixe, avec une expression d'implacable résolution. Alors Mina le repoussant, se laissa tomber sur le plancher, perdue, abîmée dans une crise d'alîreux désespoir. Enfin, elle sentit qu'on se penchait sur elle, que deux bras la soulevaient de terre, que la bouche de Landry se posait sur ses pauvres yeux, que la voix de Landry parlait à son oreille :
— Mina, ma chère petite Mina, je vous en supplie à mon tour, si vous m'aimez, si vous voulez que je vive, abandonnez ces folles idées de sacrifice... Vous ne pouvez pas, cependant, chercher une expiation de vos anciennes fautes dans de nouvelles hontes !... Dieu vous envoie un homme que vous aimez, acceptez ce don du ciel, c'est là que vous trouverez la véritable estime de vous-même, dont vous parliez tout à l'heure, et non dans les dégoûts d'un amour que vous ne partagerez pas... Mina, ne croyez pas qu'en résistant à vos prières, j'y mette de la dureté, de l'obstination ou de l'égoïsme : vous ne savez pas le mal que me fait la vue du désespoir où vous êtes!... Mais, quand je donnerais ma parole d'honneur de ne pas mourir le jour où vous épouserez Gabriel, je suis certain que je n'aurais pas la force de la garder... Tenez, Mina, je serai faible, je serai lâche autant que vous, pour vous, avec vous!... Je comprends que vous n'osiez pas supporter la vue du chagrin de Gabriel et ses reproches ; j'admets que M'"<=de Murcy et son indignation vous fassent peur... Alors partons, fuyons ensemble ce soir ou demain... Une voiture est prête et m'attend; dans une heure, nous pourrons
être partis!... N'est-ce donc rien, que je consente à me sauver comme un voleur et un poltron, à vous enlever comiiie si je n'avais pas le droit de vous prendre?.,. Mina, voulez-vous me suivre, ma chère àme? Le voulezvous, ma bien-aimée?... Dites?...
Il s'était assis, la tenant toujours serrée dans ses bras; elle l'écoutaitles yeux fermés, presque évanouie, semblable à une morte.
Pourtant elle pensait, elle parvenait à réfléchir et à prendre un parti, au milieu des doutes, des désolations, des transes, qui l'assaillaient de toutes parts. Au bout d'un instant, elle regarda Landry et lui parla d'un ton décidé, qui n'admettait pas de réplique :
— Mon ami, je ne serai pas à Gabriel, mais tant qu'il vivra, je ne serai pas à vous non plus!... Vous avez raison de refuser ce que je vous offrais dans la folie de mon cœur !...
Landry la laissait dire, stupéfait, ne comprenant pas encore bien ; il la pressait toujours contre son cœur, tandis que ses lèvres murmuraient encore d'un mouvement machinal :
— Dites, chère petite Mina , voulez-vous fuir avec mol?
— Non, mon ami, non, cher Landry ! Vous partirez seul dès demain, ou plutôt vous emmènerez Gabriel avec vous !... Entendez-moi bien, je suis et reste votre amante, vous avez ma foi ! Le jour où cela sera possible, je serai votre femme... Mais, j'y suis absolument résolue, je ne veux pas dire à Gabriel que je ne puis être la sienne parce que je vous appartiens déjà... Il doit croire, jusqu'à son dernier soupir, qu'un malheur imprévu, quelque chose que je suis obligée de taire et qui se rapporte à mon passé, n'empêche de réaliser nos projets d'avenir... Nous ne pouvons plus vivre ensemble, mon pauvre Landry !
— En ec moment, c'esl impossible, j'en conviens, mais un peu plus tard?
— Ilélas ! répondit-elle en souriant à travers ses larmes, mon courage ne va pas jusqu'à jurer de ne plus vous voir !... Mais nos entrevues ne pourront être que bien rares et courtes!
— En tout cas, rien ne peut m'empêcher de faire de longs séjours dans la vallée de Refrogne !
— Si, Landry ! Moi je puis vous en empêcher, en vous priant de ne pas le faire. Je veux que, vis-à-vis de Gabriel et de sa mère, aucun soupçon ne puisse jamais m'atteindre ; et cela ne serait pas, si chaque année vous veniez vous établir pendant des semaines dans ce coin perdu, où moi seule pourrais vous attirer.
— Alors, Mina, c'est presque une séparation absolue que vous exigez ?
— Presque ! mon pauvre ami.
Tout le courage de Landry l'abandonna ; il se leva précipitamment et en chancelant se dirigea vers la fenêtre.
Oh ! quelle était belle la riante perspective de la vallée de Refrogne ! et qu'il la contempla longtemps 1
Au milieu du salon, Mina, debout, hésitante, versait des larmes bien amures ; elle vint enfin s'appuyer sur l'épaule de Malemort, toute câline, essayant de sourire :
— Mon bien-aimé, il nous reste ce soir; venez lorsque la nuit sera close... Vous trouverez le chalet ouvert; Agnès couche du côté opposé à la porte d'entrée et ne pourra ni vous voir, ni vous entendre... Il faut que d'ici là vous vous montriez au moulin ; moi, pendant ce temps, j'écrirai à Gabriel et à sa mère deux lettres, qu'ils recevront demain matin... Des lettres d'adieux... A aucun prix je ne puis les revoir.
— Et vous ordonnez que je parle le même jour qu'eux?
2G8 L'ÉTl!: DES FRUITS SECS.
— Oui, Landry... Ainsi, c'est entendu, à ce soir, n'est-ce pas ?... Celte journée a été trop triste, il faut que nous nous quittions sur un bon souvenir !
— Mais nous nous quitterons ! soupira Landry navré, et il partit abimé de douleur.
Au-dt'ssus de sa tète, dans le ciel rempli des fauves rayons du soir, des pigeons ramiers se poursuivaient, entourés d'une auréole de lumière blonde, tandis qu'il s'en allait répétant d'une voix brisée : « Nous nous quitterons ! . . . "
— Dion vivan! envoilà-t-il pas une histoire!.. Ah ! les cacholtiers ! ils ne nous avaient pas raconté que M. Gabriel se mariait... Ils s'en allaient comme ça, tous les jours à la villa, sans avoir l'air de rien... Moi, je l'avais bien dit à Célestine: « Tu verras, ma (ille !...»
La mère Pouiou se mit à déboiser ce boniment sur le pas de la porte du plus loin qu elle aperçut Landry. Mais, à mesure qu'il approchait, elle baissait de ton, et, lorsqu'il fut tout près, elle acheva cà voix basse :
— Tu verras, ma fille !... Ce coquin de Landry reluque la jolie dame... je ne te dis que ça... Eh bien, je m'étais mis le doigt dans l'œil... Hé ! Hé ! Hé ! que voulez-vous ? On dit des fois : « — Les bossus sont malins !» — Je crois bien que oui, moi, et que le nôtre n'a pas dû faire la bète, pour attraper ce morceau-là.
Pour terminer, elle ajouta confidentiellement, dans l'oreille du malheureux poète :
— C'est égal, à la place de la dame, j'aimerais mieux un mari pas si malin et bâti comme vous, monsieur... A vous deux, vous auriez lait une jolie petite paire !
Quel désagréable caractère que ce Landry ! de ne paraître nullement enchanté des gracieux compliments de son hôtesse. Peu s'en fallut que son oreille, semblable à une sensitive de chair, ne se refermât, tandis que la grosse femme y soufflait ses aimables propos.
— OÙ est Gabriel ? demanda-t-il brusquement. La voix du bossu éclata joyeuse au fond du corridor et se chai'gea de la réponse.
— Par ici, Landry, arrivez ! Pourquoi rn'avcz-vous abandonné, méchant?... Vousvoyezbien que vous n'êtes pas encore parti!... Enfin, je suis trop heureux pour vous garder rancune... Dites donc, ajouta-t-il d'une voix plus posée, ma mère doit passer la nuit au moulin ; vous seriez bien gentil de lui céder votre chambre, qui est la meilleure de la maison. Je vous ferai don de la mienne en échange.
— Du tout; vous garderez votre chambre, et voire mère aura la mienne. Je vais déménager tout de suite, et faire porter mes bagages à l'auberge qui est au fond de la vallée, sur la grand'route. J'y coucherai de façon à pouvoir m'éloigner demain de grand matin.
— Comme vous voudrez, Landry !... Je suis tout triste de vous voir partir !
— Et moi de vous quitter, mon cher ami 1 Mais nous nous reverrons... Laissez-moi maintenant; je vais emballer mes affaires, et tout à l'heure, je vous dirai adieu.
En arrivant dans sa chambre, Landry eut un frémissement douloureux. C'est là qu'il venait d'aimer et souffrir pendant deux mois, et, autour de lui, chaque meuble, chaque lézarde des murs, chaque poutre du plafond, disait quelque chose à son cœur, évoquait un souvenir triste ou un sentiment très doux. Il lui sembla qu'il se trouvait entouré, pour la dernière fois, de vieux amis qu'il ne devait plus revoir.
Il commença par ranger ses livres et ses papiers. La première chose qui lui tomba sous la main, fut son cahier û. Etajjes. Il l'ouvrit el le parcourut lentement, comme s'il voulait revivre en quelques minutes les longues douleurs et courtes joies des jours écoulés. Plus
L'ETE DES nUITS SECS. -271
d'une fois, au souvenir d'un chagrin représenté vivement à son esprit par une ligne, ses lèvres tremblèrent d'un de ces mouvements nerveux, avant-coureurs des sanglots. Mais, hélas! pas une fois, les rares passages qui pouvaient lui remettre en mémoire des instants de bonheur ne le firent sourire. Enfin il tourna la page au haut de laquelle étincelait en bonnes grosses lettres le mot Épilogue. D'un mouvement brutal, avec un éclair de fureur dans les yeux, il arracha de son cahier cette pauvre feuille écrite dans la joie de son cœur, la froissa et la lança sur le plancher, du même geste tragique que s'il eût jeté à la mer tout son avenir.
— Que faisais-tu là, s'écria-t-il ironiquement, pauvre page étourdie ? Place à la déroute ! Nous allons la voir refleurir de plus belle.
Et puis il continua tristement sa besogne, empilant chemises, caleçons, mouchoirs, chaussettes, dans un beau désordre qui, pour être l'œuvre d'une main d'auteur, n'était pas un effet de l'art.
Au moment de fermer ses valises, il s'aperçut qu'il avait oublié d'y mettre un revolver resté pendu à la muraille.
— J'ai envie d'en faire don au père Poulou ! murmura-l-il... Bah! gardons-le... Bonheur, calme et repos sont peut-être au fond de ce petit trou noir, — et, en disant cela, il appliquait complaisamment son œil au bout du canon.
Ce monologue, où il n'est pas impossible que le jeune auteur ait un peu cherché à singer Hamlet, fut interrompu par un coup discrètement frappé à la porte. Hélas ! ce ne fut pas la jeune, belle et poétique Ophélie qui entra, mais la vieille et austère M"^^ de Mûrcy.
— Monsieur, dit-elle, j'ai appris que vous alliez partir à l'instant et je n'aurai probablement pas de longtemps l'occasion de vous voir. Je n'ose vous témoigner
des sentiments qui vous seraient pénibles... et pourtant, je ne puis nie résoudre à ne pas venir au moins vous tendre la main !
— Vous en savez assez sur moi, madame, pour vous douter que cftte journée me laisse un souvenir affreux. Ne m'en veuillez donc pas, si je reçois tristement l'honneur que vous me faites.
Elle le regarda fixement, cherchant à lire dans sa pensée. Certes, elle n'exagérait pas en parlant de ses sentiments de profonde reconnaissance. Landry, par sa lettre, lui avait loyalement fait comprendre que Mina n'était pas une in'rigante, et que, si elle acceptait Gabriel, c'était uniquement par pitié et par compassion, et non par égoïsme. La fatalité avait même voulu que Landry tournât sa lettre de façon à laisser entendre qu'il avait été repoussé. M"*" de Murcy appréciait à leur juste valeur toutes ces confidences, et jugeait qu'elles ne pouvaient venir que d'un homme digne de la plus haute estime. 11 était donc tout naturel qu'elle cherchât à lui en témoigner dans la mesure du possible. Pourtant, cette œuvre de justice n'était pas absolument pure de tout alliage, et la reconnaissance de la vieille dame était un peu comme ces rares paillettes d'or qui étincellent dans des monceaux de sable, au fond des fleuves.
En bon français, si elle venait tendre affectueusement la main à Landry avant son départ, c'était en partie par un sentiment de gratitude et beaucoup par un ardent désir de savoir ce qui s'était passé le jour même entre Mina et lui : ce n'était pas obéir uniquement à un accès de curiosité féminine, qui, en pareilles circonstances, eût été d'une indiscrétion cruelle. Avant tout, elle était mère et très bonne mère; le bonheur de son fils voulait qu'elle sût le mieux possible à quoi s'en tenir sur les rapports de Landry avec Mina.
Ses mobiles secrets étaient donc grandement excusables.
Elle reprit, après un long examen pendant lequel le visage de I\laIemort ne lui avait rien révélé, sinon que le pauvre gargon venait de passer une terrible journée d"angoisses :
— Vous allez peut-être me trouver bien importune... Mais vous avez dit ce malin que je saurais la raison qui vous a fait relarder votre départ jusque maintenant... Seriez-vous disposé à me la dire?
— Ce matin, madame, j'ai prononcé une parole imprudente, veuillez l'oublier.
— 11 faudrait alors que je pusse oublier aussi l'état où vous étiez, Mina et vous, lorsque je suis entrée dans le salon, votre pâleur, et le visage encore mouillé de larmes de Mina... L'honneur de mon fils exige que...
— Si vous avez des doutes sur M""=Maëlstrom, répondit vivement Landry, voire devoir est d'cmpccher votre fils de l'épouser. Mais quant à me faire accepter un entretien de la nature de celui que vous cherchez en ce moment, je regrette infiniment, madame, d'être forcé de vous dire que vous n'y réussirez pas !
— Puis-je savoir, du moins, si un pareil refus est dicté par un sentiment d'honneur, ou dois-je l'attribuer à ce que des plaies trop récentes vous rendent cette conversation douloureuse?
— Madame, celte conversation m'est extrêmement pénible, n'en doutez pas !
— Un dernier mol, monsieur, et je m'en vais. Avezvous revu Mina depuis que nous l'avons quittée?... Je vous en supplie, diles-moi au moins cela?...
— Au nom du ciel I madame, quel plaisir trouvezvous à me torturer en pure perte? s'écria Landry avec emportement.
Interdite, M™® de Murcy recula vers la porte, compre-
m LETE DES FRUITS SECS.
nant qu'il n'y avait plus un mot à dire et que toutes les habiletés échoueraient devant l'inébranlable résolution de Landry.
Voyant qu'elle se disposait à quitter la place, il l'arrêta d'un geste :
— Madame, vous êtes ici chez vous, c'est à moi de sortir... Acceptez mes excuses et croyez, du moins, qu'à partir de maintenant je n'éveillerai plus vos inquiétudes, car je dis adieu ce soir à la vallée de Refrogne !
Elle salua d'une inclination de tête et resta seule.
Devant le moulin sont groupés tous ses braves habitants, ces bonnes âmes à peu près aussi blanches que leurs vêtements enfarinés.
Ils entourent Landry, l'embrassent, lui serrent les mains et lui crient aux oreilles de tendres adieux :
— Fil le vilain ! qui va nous oublier..., qui dira dans huit jours : la grosse maman Poulou, que que c'est que ça? s'écrie l'excellente femme, en mouchant bruyamment sa face apoplectique.
— C'est qu'il va revoir sa bonne amie, aussi ! continue Célestine. Ah mon Dieu ! quand elle le verra (ici elle prend une petite voix flûtée) : 0 mon Landry... (elle imite le bruit d'une foule de baisers). Qu'est-ce qu'ils ont fait de toi là-bas?... (nouvelles imitations). As-tu été sage ^au moins?... (nouvelles imitations). As-tu bien pensé à moi?... (nouvelles imitations). Comme il est devenu noir ! Comme il est maigre ! Comme il est sec à embrasser!... (elle termine par une intarissable série d'imitations).
— Allons, les femmes, allons!... Aidez-moi donc, Diou vivan! Vous voyez bien que je n'en viendrai jamais à bout tout seul 1 grogne le père Poulou, (|ai sue sang et eau pour faire tenir sur le dos du baudet la valise du voyageur.
— Ce ([ue c'est, pourtant, qu'un bagage littéraire! s'écrie Gabriel. Que c'est laquin et animé d'un mauvais esprit! Que c'est dilTicile à discipliner et à mettre en place !
A ce moment, le maudit bagage, qui avait l'air d'être solidement arrimé, donne raison au bossu en faisant une culbute complète et venant se loger, sens dessus dessous, entre les quatre pattes de l'immobile baudet.
Hélas ! ce bas monde est si mal fait, qu'un a beau être immobile, cela ne suffit pas toujours pour éviter les horions. Le baudet l'apprit à ses dépens : on l'accusa de se gonfler le ventre pendant qu'on serrait les cordes et il reçut pour récompense une maîtresse volée de coups de bâton. L'àne du sieur Poulou n'avait pas été à l'école, et l'histoire de la grenouille qui veut se faire aussi grosse qu'un bœuf, lui était inconnue.
Cependant la faconde de Gabriel était intarissable ce soir-là, et il reprit en riant.
— Voyez pourtant, Landry, si au lieu de se loger sous le ventre de l'àne, vos œuvres étaient venues se placer entre ses deux pattes de devant, vous aviez votre premier lecteur !
— En revanche, j'ai mon premier critique ! s'écria l'auteur en montrant du doigt le baudet : le bagage littéraire avait glissé à terre et l'animal sournois en témoignait tout le soulagement possible, sans égard pour la reliure... pardon ! pour la valise.
— Ah vous êtes beau joueur ! déclara Gabriel devant le calme de Malemort.
— Vous l'avez dit, mou ami ! répliqua celui-ci en le regardant fixement.
Enfin tout rentra dans le devoir, àue, charge et le reste. Le moment suprême de la séparation était venu. La mère Poulou prit Landry par les épaules et le considéra avec attendrissement :
— C'est vrai, pourtant, que notre soleil l'a rendu tout noir. On dira qu'il a embrassé des charbonnières !
Pour toute réponse, il embrassa cordialement quatre joues de meunières, serra la main de Gabriel et partit d'un pas rapide. Il avait les larmes aux yeux et le cœur gros.
Autour de lui, les oiseaux favoris de M^^ Poulou se balançaient sur les branches de lilas et de pommiers en chantant leurs chansons d'été. Ce n'étaient plus les roulades enflammées, les appels plaintifs, les égosillements passionnés, les mélodies expirantes du printemps. C'étaient de petits coups de sifflet brefs et légers, des trilles moqueurs, qui semblaient narguer son àme en deuil. Les nichées s'étaient envolées; les jeunes, un peu niais, cramponnés aux branches pour ne pas perdre l'équilibre, écoutaient les conseils des vieux. Ils apprenaient sans doute que, lorsqu'on arrive à l'âge d'aimer, le secret du bonheur est de savoir tirer des accents d'une harmonie divine d'un cœur glacé. Un vieux merle surtout, perché au faîte d'un orme, sifflait toutes ces choses d'une façon si comique, que Landry, le poète, lui jeta un triste regard de reproche; car Landry, le poète comprenait passablement le langage des oiseaux qui gazouillent dans les buissons et de la brise qui fait vibrer les arbres.
Au moment où il disparaissait à l'angle de la haie du jardin, il s'entendit appeler et tourna la tête. Sur le seuil du moulin, la meunière et Célestine agitaient les bras en signe d'adieu, elle gentil moulin lui-même, avec de joyeux éclairs de soleil plein ses vitres et des paillettes diamantées s'envolant de sa roue, avait l'air de lui sourire. Il essaya, mais vainement, de rendre un sourire à ces démonstrations amicales, tandis que le père Poulou disait à l'oreille de son âne : — Quelle race que les femmes! Quand on s'en va, ça
L'ETK DES KliriTS SECS. 277'
fail des tendresses à n'en plus finir, quand on revient, (;a ne vous connaît plus !
Le baudet n'eut pas l'air d'entendre, Landry non plus, chacun marchant le Iront penché vers le sol, chacun portant sa lourde charge.
Après avoir serré la main de son ami, Gabriel alla rejoindre sa mère dans l'ancienne chambrette de l'exilé. M"'« de IMurcy était sortie très tourmentée de son entrevue avec Malemort, et son fils, malgré son aveuglement d'homme au comble de ses vœux, s'en aperçut. En vain voulut-il pénétrer la cause de cette préoccupation, sa mère resta muette, empêchée, par un sentiment de compassion, de venir alarmer le bonheur de son enfant chéri, peut-être sans motif sérieux. Elle se promit seulement d'observer Mina de très près.
Tandis qu'elle s'absorbait dans ses réflexions, Gabriel arpentait la chambre à grands pas, visiblement impressionné par la tristesse de sa mère. 11 la connaissait assez pour sentir qu'elle cachait quelque chose, et se creusait la tête avec anxiété, sans pouvoir deviner quoi. Or il arriva que, dans son va-et-vient, il heurta du pied une boulette de papier qui traînait à terre, et qui roula devant lui. D'un mouvement machinal, il se baissa, la ramassa, la déplia et la lut. C'était le joyeux et confiant épilogue des Étapes (Vune Déroute.
A cette lecture, sans qu'il pût bien s'expliquer pourquoi, il eut un atroce serrement de cœur. Quelle était celte immense et subite joie qui avait réconcilié son ami avec un passé douloureux? Quelle relation devait-on supposer entre l'événement qui avait mis fin aux jours de déroute et les allures mystérieuses que revêtaient depuis quelque temps les rapports de Landry et de Mina.
Pour la première ibis, les serpents de la jalousie
mordaient le cœur de Gabriel, et leur venin y répandait son brûlant poison. 11 eut pourtant la force de se contenir en présence de sa mère, et de ne pas lui montrer sa funeste trouvaille. Il alla cacher ses tourments et méditer ses affreux doutes dans le coin le plus reculé du jardin.
La nuit était déjà noire lorsque Landry arriva devant le chalet. Une lumière hrillait aux fenêtres du salon, et le reste de la maison dormait d'un profond sommeil. Le moment était venu, pour le poète, d'aller au rendezvous de son adorable amante.
Il la trouva au haut de l'escalier. Elle l'attendait, la tète enveloppée d'une mantille blanche, qui se détachait au milieu des ténèbres comme l'impalpable suaire d'un fantôme. Pourtant, jamais réalité ne fut plus tangible que la jeune et jolie femme qui se jeta dans les bras de Landry et lui donna un baiser où elle mit toute son à me.
Il l'entraîna dans le salon, et là, ils se regardèrent pendant longtemps, les yeux dans les yeux, sans rien dire, mais se comprenant à merveille , car ils avaient l'air aussi triste l'un que l'autre.
Le cœur de Mina, comme celui de toute femme qui aime d'un amour ardent et impétueux, était capable dans le même instant du plus grand héroïsme et des plus étranges défaillances. C'est une chose si rare et belle qu'un ardent et impétueux amour dans un cœur de femme, qu'on ose jeter les yeux sur les combats intimes de Mina, sans crainte de la dépoétiser.
Oui, elle avait pu, dans le premier mouvement de terreur et de désespoir, proposer à Landry de rester son amant, tandis que Gabriel goûterait son bonheur en aveugle. Elle, qui avait déjà fait le triste apprentissage
■im L'ETE DES FRUITS SECS.
des révoltes de conscience et des déchirements de cœur d'une femme infidèle, avait été prèle à recommencer son épouvantable existence de trahison et de fausseté, lorsque ce Landry, qu'elle aimait plus que tout au monde, était venu furieux, affolé de rage, de passion et de désespoir, lui demander compte de sa faiblesse. Ce délire avait été de courte durée. Depuis le matin, un peu de calme était rentré dans son âme. L'idée que par le sacrifice absolu de son bonheur, elle allait reconquérir l'estime d'elle-même et se rendre la délicate fierté qui faisait le fond de sa nature, eût presque mis une sorte de douceur dans sa désespérance, sans la pensée qu'elle brisait l'avenir de Landry en même temps que le sien. Aussi, lorsqu'elle se trouva en face de lui et jeta les yeux sur son visage rendu méconnaissable par les angoisses de la journée, ce dernier sentiment s'empara d'elle avec une si poignante violence, qu'elle resta un instant défaillante et se laissa peser sur la poi'rine de Landry, non pas avec un abandon de femme, mais avec une inertie d'agonisant. Enfin les forces lui revinrent, et elle murmura de la voix des gens qui se réveillent :
— La dernière fois, Landry I
— Ma pauvre Mina, c'est vous qui vous le voulez ! Alors elle se redressa, prise d'un retour d'énergie ;
comprenant que si elle restait un instant de plus avec cette parole dans l'oreille, sa résolution l'abandonnerait et qu'elle livrerait son avenir à Landry, sans conditions, sans le moindre souci de Gabriel, de sa mère, ni du monde entier. Elle, qui se sentait si peu de vaillance au fond du cœur, eut recours au touchant stratagème de prêcher le courage à son amant. Avec un sourire navré, elle leva sur lui ses yeux bleus, et se donna un petit ton de bravoure pour dire :
— Mon cher Landry, mon vieil ami, vous ne devriez
L'ÉTK DES PHUITS SECS. 281
pas avoir l'air si triste, vous qui jadis approuviez tant ma théorie. Vous souvenez-vous V
Mina s'en vient en tapinois,
Au clair de lune, Donner, pour l.i demicn; fuis, ^ bonne fortune,
A celui qui, dans le Ijois noir.
Se prend à rire, C-oinnie si finissait ce soir
l^n long martyre!
iMais riez donc. — C'est le moment !
La plaisanterie n'était pas heureuse ; le chagrin la rendait folle et lui faisait perdre la tète. Landry répondit par un regard de reproche, qu'elle reçut avec une muette désolation.
Il est des situations si douloureuses, que toute parole est impossible parce qu'elle touche forcément quelque plaie secrète de l'âme. Le mieux est alors de faire comme Landry. Doucement il attira Mina contre sa poitrine, et ils restèrent ainsi, étroitement enlacés, ne disant rien. Hélas ! les battements de leurs cœurs, qui se soulevaient l'un contre l'autre, protestaient assez éloquemment pour les dispenser de phrases inutiles.
Soudain Mina fit un etïort pour s'échapper des bras de son amant, avec une sourde exclamation de terreur.
— Avez-vous entendu?... On a poussé la porte d'entrée !
— C'est que nous l'aurons mal fermée, répondit Malemort. Il fait un peu de vent ce soir!
— Tenez, écoutez encore ! reprit brusquement Mina. On frôle les murs du vestibule... Quelqu'un tâtonne dans l'obscurité pour trouver la...
Elle n'eut pas le temps d'achever, la porte vola sur ses gonds, et Gabriel apparut sur le seuil, livide, se
soutenant à peine, fixant ses yeux, démesurément agrandis, sur sa fiancée etMalemort.
D'un bond, les amants se dressèrent en face de lui, et pendant un instant réo^na un silence terrible. Gabriel, le premier, parla très doucement; sa voix semblait venir d'une chambre éloignée, tant elle était assourdie.
— Mina, dit-il, qui vous forçait à me tromper?... Qui vous obligeait, lorsque vous êtes venue me rejoindre sur la lande, à vous jouer cruellement de moi?... La passion d'un pauvre bossu est sans doute chose fort ridicule, mais si vous aviez eu un peu de cœur...
— Oh! ne dites pas de mal de mon cœur! s'écria Mina en fondant en larmes. Vous en avez le droit moins que personne !
— Moins que personne !... reprit-il avec un sourire méprisant. Oh ! je vous en prie, ne jouez pas la comédie... Je vois clair .maintenant... je lis dans le passé... je vous revois tous deux, ici,... dans la forêt,... partout, vous dévorant du regard,... vous moquant de moi,... vous racontant les illusions du bossu!... Et ma mère, dont vous avez accepté aujourd'hui la tendresse et la reconnaissance enthousiaste!... Tenez, Mina, la dernière des femmes qui se vendent joue un rôle moins odieux...
— Halte-là ! s'écria Landry blanc de rage. Dites un mot de plus pour insulter celle qui était prête à vous sacrifier sa vie et je vous assomme sur place, je vous tue comme un chien!... Tournez plutôt votre colère contre moi!... Moi seul la mérite! Moi seul vous trouvais souverainement ridicule ! Moi seul ai ri de votre outrecuidance de croire qu'une femme comme Mina pouvait aimer un monstre de votre espèce!...
Et comme Mina voulait parler, il reprit avec violence.
— Apprenez ce qu'elle a iait, celte femme que vous traitez comme la dernière des misérables... Elle m'aimait et ne se croyait pas aimée de moi, tandis que, de mon côté, j'étais dans une erreur analogue... C'est pendant cette période fatale que vous lui avez avoué votre passion, et que, par pitié, — entendez-vous? — uniquement par pitié, elle s'est promise à vous... Le hasard a voulu, le jour oîi je devais partir, que, dans l'attendrissement des adieux, nous nous soyons compris... Savezvous bien que, pour garder sa parole envers vous. Mina renonçait à moi? Savez-vous que nous étions en train de nous voir pour la dernière fois, qu'elle et moi disions adieu aux espérances de bonheur du reste de notre vie, quand vous êtes entré?...
Il s'arrêta hors d'haleine, le bras levé dans un geste foudroyant, comme s'il voulait ponctuer la fin de son discours, en écrasant tout ce qui tenterait de se mettre désormais entre sa bien-aimée et lui,
Pendant que Landry parlait, le bossu était resté immobile, le visage baigné d'une sueur glacée, les yeux hagards, les membres convulsés. Il sentait que Landry disait la vérité ; il n'avait qu'à se souvenir des larmes que Mina ne pouvait réprimer les jours précédents, chaque fois qu'il lui parlait d'avenir, et puis il n'avait qu'à regarder les visages défigurés des deux amants, pour voir combien ses illusions avaient été grandes, et combien elles avaient coûté cher à d'autres que lui.
Quant à Landry, dt'jà mis dans un état voisin du délire par les souffrances et les angoisses de la journée, il en était arrivé à un paroxysme de rage qui l'empêchait de voir qu'il frappait un vaincu. Sans remarquer l'attitude défaillante du bossu, sans prendre garde à l'horrible anéantissement qui s'emparait de sa misérable petite personne, il prit Mina contre son cœur,
l'embrassa dans un accès de violence furieuse; puis, regardant Gabriel, s'écria la bouche tordue, l'écume aux lèvres :
— Mais pourquoi étes-vous encore ici?... Comment n'avez-vous pas la pudeur d'aller cacher votre honte?... Ne voyez-vous pas que vous jouez un rôle piteux?... Que Mina est à moi, à moi pour toujours? Ne voyezvous pas que votre vue lui est odieuse?... Qu'elle lui rappelle des hésitations et des dégoûts sans nom?... Que votre départ nous semblera la fin d'un rêve affreux !
Gabriel ne répondit pas : il fixa Landry de ses yeux énormes, pareils à des foyers de fièvre et d'agonie; tendit la main comme s'il allait parler, trébucha avec un gémissement sourd, et serait tombé la face contre terre, si Mina, s'arrachant à l'étreinte de Landry, ne l'avait reçu dans ses bras.
Elle rétendit sur un canapé, s'agenouilla près de lui, ses mains réchauffant les siennes, son visage contre sa joue, parlant avec la tendresse d'une mère pour son enfant, le conjurant de se remettre, de prendre courage, de vivre... Elle ne l'avait pas aimé d'amour, mais elle éprouvait pour lui une affection si profonde, disait-elle, que bien des amants s'en contenteraient... Tant qu'elle le verrait malheureux, nul bonheur ne serait possible pour elle... Il fallait qu'il pût la bénir plus tard, lorsqu'il regarderait en arrière sur sa vie... Pauvre femme, que ne murmura -t-elle pas, dans sa terrible agitation, auprès de ce corps chétif, aux joues pâles, aux yeux immobiles comme des miroirs, aux membres d'une rigidité cadavérique !
Enfin, Gabriel tourna de son côté des regards empreints d'une douceur passionnée :
— Mina, dit-il, vous me pardonnerez, n'est-ce pas? ce que vous ont fait souffrir mes illusions, en voyant
L'KTK DKS PUriTS SKT.S. 28o
combien elles m'étaient chères!... Vous avez été très bonne pour moi..., plus que vous ne le deviez... II faut, quoi qu'il arrive, que vous n'oubliiez jamais que ce sont mes dernières paroles en vous quiltaul !... Soyez heureuse !... Nous ne nous verrons plus ici-bas!... Merci de m'avoir fait la charité d'un peu d'affection si tendre, qu'on pouvait la prendre pour de l'amour!...
Il avait parlé d'une voix entrecoupée, très faible et résignée. A la fin, vaincu par l'émotion, exténué par la douleur, il se leva, passa devant Mina, et se dirigea vers la porte, la tête humblemenf, baissée, sa bosse haute comme la besace d'un mendiant qu'on renvoie.
Au moment de sortir, on l'entendit murmurer :
— La charité!... Ce n'était que la charité!... d'un accent si déchirant, que Mina, frappée au cœur, se redressa toute droite, tremblante de terreur, comme si elle eût deviné la voix d'un mort dans la plainte de cette petite créature qui partait écrasée et humiliée.
Revenue à elle. Mina se précipita derrière Gabriel, arriva dehors, au haut de l'escalier, et là, environnée de ténèbres que tachait à peine d'une teinte plus sombre le noir bataillon des arbres du parc, elle appela d'une voix désespérée :
— Gabriel ! Gabriel ! par pitié, revenez !
Rien ne lui répondit. L'oreille tendue, elle écouta longtemps le bruit des cascades qui mugissaient au loin dans la montagne, renouvelant par intervalles son appel d'une voix dolente, et tressaillant d'espérance chaque fois qu'une feuille de herre agitée par la brise bruissait contre le rocher.
Landry l'avait suivie, et attendait, debout à ses côtés, sans qu'elle s'aperçût seulement de sa présence. Enfin, craignant pour elle celte longue et inutile anxiété, et entendant le nom de Gabriel sortir de sa bouche, entrecoupé de frissons, il voulut la faire rentrer :
— Ma bien-aimce, dit-il tout bas, venez... La fraîcheur de la nuit vous fera mal... Gabriel est loin maintenant!
Mais elle ne se retourna même pas.
Alors Landry la prit par la taille, et voulut l'entraîner doucement vers la maison. Elle se cramponna des deux mains à la rampe de l'escalier, résistant sans savoir pourquoi, presque folle.
— Non, disait-elle, laissez-moi!... Je veux l'attendre !... Le malheureux, où est-il maintenant ?
— Probablement au moulin ! répliqua Landry. Mina, je vous en supplie, laissez-vous soigner et conduire ! Rentrez avec moi... Je vous donne ma parole que je vais courir à l'instant au moulin; je saurai si Gabriel y est de retour.
Cette promesse lui rendit un peu de calme.
— Merci ' C'est bien a vous de m'offrir cela ! J'accepte... Vous irez tout de suite, n'est-ce pas?,..
— Oui, dès que je vous aurai mise en sûreté !
Ils rentrèrent. Mina se laissa tomber sur un fauteuil.
— Attendez, murmura-t-elle, ne partez pas encore. Je voudrais vous parler !
Il resta debout, dans une affreuse angoisse. Elle semblait réfléchir profondément, la poitrine pliée en deux, la tête un peu penchée, la respiration courte et sifflante.
Soudain, dans ses yeux, passa un éclair d'indignation, et attachant sur Landry un regard brillant de colère :
— C'est vous, avouez-le, qui avez prévenu Gabriel, par quelque odieux moyen, de votre présence ici cette nuit... Comment l'aurait-il sue sans cela?... Vous pensiez amener un dénouement, qui se terminerait pour vous par un mariage? dit-elle avec un rire atroce.
— Non, Mina ! Devant Dieu, je vous jure que je ne suis pas coupable de cela... J'ignore absolument comment il a pu être instruit.
Elle lui tendit la main.
— Pardon de vous avoir soupronné... N'importe !... Pauvre enfant, c'est nous qui l'avons tué !
— Mais, c'est absurde de parler comme s'il était mort!... Sans doute son chagrin est immense...
Elle l'interrompit d'un geste, comme pour demander le calme de réfléchir, et longtemps elle resta plongée dans sa méditation. Une fois elle se parla haut.
— Je voulais tant être bonne, et j'aurai passé ici-bas en faisant du mal à tout le monde!
Ensuite elle retomba dans sa mortelle délibération, immobile, avec de grosses larmes qui coulaient silencieuses le long de ses joues.
Elle songeait aux inconséquences de sa vie, qui avaient fait de sa personne un être fatal à tous ceux qui s'étaient confiés à elle. Sur son passage, elle avait semé partout les larmes^, le désespoir et la haine. Avec toute sa conscience, sa délicatesse de sentiments, sa nature fière et loyale, elle n'avait su montrer en toute circonstance, que faiblesse et lâcheté. Elle n'oserait plus désormais lever les yeux sans lire sur les visages méprisants, sa honte, son déshonneur et son ignominie. Fiévreuse, délirante à la suite de la scène qui venait d'avoir lieu, plus elle s'enfonçait dans ces terribles pensées qui résumaient sa vie en un tableau sinistre, plus croissait dans son âme un écœurement exalté, qui bientôt se transforma en véritable folie. « Mourir! Il faut mourir! » se; disait-elle en contemplant avec dégoût ce qu'elle avait été, ce qu'elle serait. Oui, elle était folle! Toutes les exagérations de sentiment qui jadis l'avaient jetée dans les bras de ses amants, la poussaient maintenant, avec une irrésistible violence, dans les bras de la mort!
Enfin elle se leva, prit les deux mains de Landry et le regarda avec une indicible tendresse, comme si elle
eût voulu graver cette image chérie dans son cœur, de façon que la mort même ne pût l'en effacer. |
— Maintenant, allez, mon ami!... Vous ne pouvez ! vous montrer à Gabriel; votre vue lui ferait mal; mais, | au moins, soyez une providence invisible qui veillera ; sur lui! j
— Quand faudra-t-il revenir, chère Mina?... Pas cette nuit, je pense?... Vous me verrez demain de bonne j heure. D'ici là, comptez sur moi et tâchez de vous re- \ poser un peu... '
— C'est cela, répondit-elle avec un calme admirable. \ J'ai pleine confiance dans ce que vous ferez. Songez \ que vous avez mission de soulager ma conscience vis- \ à-vis de ce pauvre garçon... Quelle plus grande preuve ' d'amour puis-je vous donner?. . . Allez ! . . . Adieu, Landry ! \
— Au revoir. Mina!... A demain matin!
Suspendue à son cou, elle lui donna un long et amou- '
reux baiser, puis le poussa dehors. Lorsqu'il fut parti, ; elle resta un instant debout au milieu du salon, comme frappée de stupeur; mais elle eut aussitôt un geste de j résolution :
— Non, non!... Ce n'est plus le moment de réfléchir! dit-elle à mi-voix.
Elle se dirigea rapidement vers son secrétaire et se mit à écrire d'une main très ferme :
« Mon cher Gabriel,
« Je n'espère pas que ce souvenir, écrit dans un mo- I ment suprême, rende moins terribles les jours qui sui- \ vront la chute de vos espérances et moins amer votre ' premier jugement sur moi... Mais, dans longtemps i peut-être, vous éprouverez quelque consolation à son- ' ger que cette Mina, qui n'a pu vous donner de l'amour,
a cependant trouve dans son amitié l'obligation de ne pas survivre au désespoir qu'elle vous a causé... C'est pour vous que je meurs; j'ai le droit de vous demander mon pardon, si j'ai brisé votre vie. »
Elle cacheta celte première lettre et aussitôt se mit à en écrire une autre :
« Monsieur le curé,
« J'éprouve un adoucissement à l'angoisse de mes derniers moments, à remettre entre vos mains le sort d'une personne qui m'a montré un constant et fidèle attachement.
« Vous trouverez sous ce pli 20,000 francs qui constituent la dot de ma chère Agnès. Je vous la confie; choisissez un brave et honnête garçon qui la rende heureuse.
« Je joins aussi à cette lettre une somme de 5,000 francs pour vos pauvres,... pour nos pauvres, puis-je dire, puisque nous nous sommes bien souvent rencontrés dans leurs masures.
« C'est là que j'ai appris à connaître votre charité chrétienne, à laquelle j'ose m'adresser, certaine que vous accomplirez de grand cœur les dernières volontés de votre indigne servante.
« Mina Maelstrom. »
Avec le sang-froid d'un caissier, elle vérifia si les sommes annoncées se trouvaient dans un portefeuille qu'elle glissa sous une grande enveloppe avec sa lettre. Alors, seulement, elle perdit un peu de son impassibilité,
et sa main tremblait bien Tort, tandis qu'elle écrivait cet illisible billet :
« J'ai tort, cher Landry, d'essayer de traduire en langage humain mes derniers adieux ; je suis si près de la mort!... Je suis folle de me tuer, folle et coupable envers vous qui avez droit à ma vie, puis [u'elle fait partie de la vôtre...
« Oui, s'aimer comme nous nous aimons, c'est n'avoir plus qu'une âme... Landry, si j'emporte une partie de la vôtre^ vous garderez une partie de la mienne, n'est-ce pas?... Je vivrai toujours en vous, je vivrai dans votre poésie, je vivrai dans vos créations, je vivrai dans vos rêveries de solitaire... Ah! je n'ai jamais eu besoin de croire à l'âme immortelle comme en ce moment!... Adieu!... »
A peine si elle eut la force de tracer ce mot suprême au milieu des larmes qui tombaient à grosses gouttes sur le papier et lavaient les phrases écrites en lettres heurtées, comme les idées de celte pauvre folle de trop de cœur.
Elle resta un instant presque anéantie. Qui peut dire les combats qui se livraient en elle? Qui sait si elle ne fut pas bien près d'être sauvée par l'aiïreuse épreuve d'un éternel adieu adressé à son amant? 11 est certain qu'elle tendit à la flamme de sa lampe la lettre qu'elle venait d'écrire; mais elle la laissa retomber sur la table en secouant tristement la tète.
— Hélas! c'est à moi-même que je dois de mourir!... murmura-t-elle. Que serais-je aux yeux de Gabriel et de sa mère si je laissais peser sur ma vie le poids de deux fautes!... Non, pas de lâcheté!
Elle se leva résolument et, une lampe à la main, traversa le vestibule jusqu'à la porte d'uuc chambre ex-
posée du cote de la montagne. C'est là que dormait Agnès. Les yeux de l'Aliomande, subitement IVappés à travers leurs paupières par la lumière que porlait Mina, s'ouvrirent tout grands e' , dans la première minute de stupeur, croyant sans doute avoir alïaire au soleil matinal, la poétique cuisinière commença d'une voix endormie, avec un sourire de somnambule : « Da gUinzen... »
Mais elle n'acbcva pas, et l'Iiymne à l'astre du jour se convertit dans sa boucbe en exclamation d'épouvante.
— Madame est sûrement malade, s'écria-t-elle en allemand, à peine si je la reconnaîtrais dans la rue, tant elle est changée.
— Oui, ma bonne Agnès, oui, je me sens très mal. Tu vas te lever tout de suite; tu iras au moulin dWngostrina et feras atteler immédiatement une voiture pour aller dans la vallée chercher un médecin. A ton retour, tu m'entends, pas avant ton retour! tu mettras ces lettres à leur adresse : l'une à M, le curé, les deux autres au moulin.
— Mais si madame allait se trouver plus mal en mon absence?... Dois-je prévenir le jardinier en traversant le parc? 11 viendrait veiller ici jusqu'à mon retour.
— Non, ce n'est pas la peine... Je préfère rester seule dans la maison; je suis très nerveuse, le moindre bruit me brise la tèle!
— C'est que je ne serai pas revenue avant quatre ou cinq heures d'ici.
— N'importe! n'envoie personne.
Tout en parlant, Agnès s'était levée et s'habillait à la hâte. Tandis qu'elle se dépêchait, sa maîtresse ne cessait de parler, multipliant les recommandations, détaillant les ordres, comme si elle eût cherché un moyen, la pauvre femme, de ne pas rester en contact intime avec ses pensées.
Enfin Agnès se déclara prête à courir au bout du monde pour le service de sa maîtresse.
— Avant de partir Agnès, prépare-moi, au salon, la lampe à esprit-de-vin et une bouilloire pleine d'eau ; je ferai du thé pendant ton absence.
Elle ajouta encore :
— Pose sur la cheminée la bouteille d'esprit-de-vin, pour que je puisse alimenter la lampe et avoir de l'eau chaude jusqu'au matin.
Agnès exécuta cet ordre, et, lorsqu'elle fut sur le point de sortir, Mina, dans un étrange mouvement de surexcitation, prit la figure joufflue de la servante entre ses deux mains et l'embrassa.
— Tu as toujours été une bonne fille, Agnès!... Je t'aime bien ! . . . J 'espère que plus tard tu seras heureuse, que tu épouseras un brave garçon et penseras quelquefois à moi !...
— Mon Dieu, madame, vous pleurez!.,. Vous vous sentez plus mal!... Seigneur Jésus, comment faire?... Je ne puis pourtant vous laisser seule!...
— Mais, Agnès, je t'assure que je me sens plutôt mieux. Pars sans crainte.
— Alors, madame, pourquoi m'avoir parlé ainsi? reprit Agnès d'un air de doute. Vous savez bien que je ne vous quitterai de ma vie !
— Je crois que la fièvre me fait battre la campagne! dit Mina en riant d'une façon si naturelle, que f Allemande, à peu près rassurée, partit, sans hésiter davantage, à la recherche du docteur.
Mina, portant la lampe, l'éclaira jusqu'à la porte du chalet, et, quand elle vit sa grosse carrure s'effacer dans l'ombre, elle balbutia :
— Allons, j'ai vu pour la dernière fois une créature humaine !
Elle ferma les yeux dans un éblouissement, à la
L'ETE DES FRUITS SECS. i><ia
pensée qu'avant l'aurore elle se trouverait fare à face avec d'autres êtres.
— iMon Dieu! Mon Dieu ! murmura-t-elle d'une voix suppliante.
Quand elle rentra au salon, et vit dans une glace se refléter son visage d'une pâleur cadavérique, aux yeux gonflés, entourés d'un cercle bleuâtre, il lui sembla voir un spectre s'avancer à sa rencontre... elle eut peur, peur de la mort.
Pourtant, une minute après, penchée à la fenêtre, elle contemplait avidement le gouffre noir qui l'attirait... Soudain, prise de vertige, elle se rejeta en arrière.
— Il faut que je disparaisse tout entière, dit-elle. Je ne veux pas que même mon pauvre corps inanimé appartienne à quelqu'un 1
Elle se le cachait sous un grand sentiment ; mais la pensée que son image resterait sanglante et brisée dans le souvenir de Malemort lui causait une indicible horreur.
— C'est ici que sera mon tombeau ! pensa-t-elle, en fermant la fenêtre.
Ces mots lui rappelèrent ce qu'elle avait un jour dit à son amant :
— Les Indiens ensevelissent leurs morts dans des lianes qui les balancent entre ciel et terre, au milieu des oiseaux et des fleurs. Ne vous paraît-il pas que mon chalet, planté à la cime d'une roche, baigné d'air et de lumière, et drapé de plantes grimpantes, ressemble beaucoup à une sépulture d'Indiens?
Elle se retint aux rideaux pour ne pas tomber, ces retours sur le passé la tuaient...
Pendant que Mina Maëlstrom se tordait dans ces angoisses, son amant, fidèle à sa promesse, marchait d'un pas léger vers le moulin.
Il se sentait dans Tàme un grand repos. Sans doute, la scène avec Gabriel avait été atroce ; sans doute, le désespoir de son ami ne le laissait pas insensible; sans doute, Mina en avait ressenti de graves atteintes et de longtemps, elle ne pourrait goûter en paix les riantes promesses de l'avenir; malgré tout, il était bien forcé de considérer la catastrophe qui avait eu lieu comme la plus heureuse et -la plus désirable des solutions. Ce que Mina ne voulait pas faire, le hasard moins compatissant et moins scrupuleux s'en était chargé. Désormais, Gabriel ne pouvait plus songer à elle; et, de son côté, elle n'avait plus de ménagements à garder vis-à-vis de lui, ni d'illusions à entretenir pieusement dans son cœur.
En se disant tout cela, Landry se reprochait presque de sentir son àme déborder de joie, avant d'être tranquillisé sur le sort de Gabriel. Pauvre poète! Il jugeait xMina d'après son propre caractère d'homme supérieur: un tel homme met son orgueil dans son intelligence et, dans les momenis critiques, y puise un sang-froid qui le sauve; la femme d'élite, au contraire, met son orgueil dans son cœur et cela peut la conduire aux suprêmes folies. C'était la douloureuse et dernière leçon que l'existence tenait supendue sur celte tète de romancier qui rêvait un si facile et prochain bonheur.
Du premier coup d'œil il vit, en apercevant le moulin, que Gabriel était rantré. La lucarne de sa chambre était éclairée, et une ombre énorme, évidemment celle de la meunière, passait et repassait à chaque instant devant elle. Pour mieux s'assurer de l'état du malade, Landry grimpa sur un pommier qui étendait ses solides branches devant la maison, et du milieu du feuillage, il distingua son ami couché. Il ne put bien voir son visage , car sa mère était assise au chevet du lit, tandis que la meunière allait et venait
L'KTK l)l>:S KHCITS SECS, -290
dans la chambre, 1res alVaiiv'e, préparant des sinapismes.
— Le malheureux! dit-il, en se laissant glisser à terre. Pourquoi s'est-il avisé d'aimer?... Ici-bas, aimer c'est soulTrir, et il n'a pas la force de souffrir!
Landry s'éloigna, certain que pour le moment Gabriel ne courait pas de danger immédiat et se trouvait en bonnes mains. Les pensées de bonheur, qui s'étaient envolées un instant à la vue du triste spectacle qu'il venait d'avoir, reprirent peu à peu possession de son âme, et il descendit, plein des ravissements de l'espérance, à l'auberge oi^i il devait passer la nuit. Dans son sommeil il prononça des paroles d'amour de cette bouche qui venait de proclamer : « Ici-bas, aimer c'est souffrir 1... » Restait-il la force de souffrir encore, à celui qui avait déjà tant essuyé de larmes, sur son œil moqueur ?
Il fallait tout son dévouement à sa maîtresse, pour qu'Agnès, lorsqu'elle se trouva seule en pleine campagne, ne revînt pas à toutes jambes au chalet. C'est alors qu'elle apprit à aimer son ami le soleil, autrement que par un vague instinct poétique. A défaut du soleil, elle eût salué la lune d'un cri d'allégresse, et plus d'une fois elle tourna vers l'horizon des yeux remplis d'un désir capable d'humilier le plus ardent romantique. Hélas ! nulle pâle lueur, nul reflet lacté, n'éclairait lé ciel d'un noir intense.
Tous les dix pas, elle s'arrêtait, l'oreille tendue, écoutant les inquiétantes rumeurs qui remphssaient les ténèbres; puis elle se remettait en marche, récitant pour s'enhardir le Roi des aunes, qui lui paraissait d'une trop saisissante actualité !
Parfois elle s'interrompait frissonnante; c'est que l'orfraie venait de lancer son ricanement lugubre, ou qu'elle avait entendu contre sa figure le cliquetis osseux d'une aile de chauve-souris, ou qu'une génisse amoureuse exhalait ses transports en un long beuglement.
Elle exhala les siens en un prodigieux soupir de satisfaction lorsqu'elle atteignit le village. Les premières maisons étaient profondément endormies; mais aux environs de l'église, au fond d'une ruelle, on entendait un bruit de voix, auquel, un instant après, succéda celui du galop d'un cheval lancé à toute vitesse.
Ce cheval était celui d'un messager qu'on envoyait
chercher le médecin pour Gabriel. Aussitôt après son départ, le père Poulou, qui l'avait expédié, sortit de la ruelle comme Agnès passait devant.
Celle-ci, entendant un bruit de pas, s'arrêta court, trop heureuse de parler à un être humain.
— Mon bon monsieur, dit-elle en un jargon qu'il faut traduire en français, vous seriez bien aimable d'aller jusqu'au moulin et de me ramener le père Poulou. J'ai besoin de lui parler tout de suite, et j'ai si peur, la nuit, au milieu des champs, que j'aimerais mieux l'attendre ici. Voulez-vous aller là-bas, dites? Vous aurez une bonne récompense !
— Alors, donnez la récompense, mademoiselle Agnès, car j'ai l'honneur de vous ramener le père Poulou !
Ce que disant, le meunier, —qui l'eût cru? — se paya lui-même de deux gros baisers, sur les joues de l'Allemande.
— Ah! ce n'est pas le moment de plaisanter, monsieur ! s'écria-t-elle d'un ton de reproche. Madame est très malade, et je venais vous demander de faire atteler une voiture pour aller chercher le médecin.
— C'est fait ! Je, viens d'envoyer un homme à cheval pour le ramener au plus vite. M. de Murcy est rentré ce soir avec la fièvre et la tète toute dérangée. Bien sûr, il a eu quelque chose avec votre dame, car il n'arrête pas de parler et ne parle que d'elle.
— Il ne parle que d'elle? demanda cette femme extraordinaire, dont la curiosité s'éveillait seulement. Qu'est-ce qu'il dit?
— lié, malheureuse! si vous croyez qu'on m'a laissé écouler ! Sa mère et ma femme font bonne garde autour de lui, allez ! Dès que j'ai voulu fourrer le nez dans sa chambre, on m'a fermé la porte dessus !
Agnès n'avait plus rien à faire à Angostrina, et il
L'KTK DKS KHIITS SKCS. 29î(
lui tardait, avec im sentiment d'anxiété profonde, de revoir Mina, qu'elle se représentait soutirante, abandonnée, et, — sa tranquille imagination le lui disait enfin, — désespérée. Les lettres pour Gabriel, Landry et le curé ne devant être remises que le lendemain matin, — Mina le lui avait mille et mille l'ois recommandé, — elle les confia au père Poulou, qui promit de les distribuer « à la satisfaction générale ». Alors, au moment de recommencer son terrifiant pèlerinage à travers bois ou le long des sentiers bordés de haies, elle supplia le meunier de la reconduire, vœu auquel il se rendit avec le plus aimable empressemeut.
Comme ils approchaient de la villa, et n'en étaient plus séparés que par l'épaisseur d'un taillis, Agnès s'arrêta tout à coup, et montrant à son compagnon une lueur qui brillait à travers le feuillage des arbres les plus hauts, elle s'écria :
— Paresseuse lune, qui se lève seulement ! Elle m'aurait épargné de rudes peurs, si elle était venue il y a deux heures,
— Mais, mademoiselle, la lune ne se lève pas de ce côté-là, et, du reste, c'est nouvelle lune aujourd'hui, répondit le meunier, qui était infaillible sur les moindres particularités de l'almanach, plus que pas un paysan.
— Seigneur! reprit-il aussitôt; mais. je vois voler des étincelles par-dessus les arbres!... llegardez; c'est tout à fait la direction du chalet!... Pour sûr, il brûle! Venez vile.
Ils se mirent à/Courir et traversèrent le bois, se heurtant aux branches et trébuchant sur les pierres dans l'obscurité profonde. En arrivant de l'autre côté, ils poussèrent un cri d'épouvante.
L'escalier du chalet était en feu. Devant la porte d'entrée et jusque dans le vestibule, étaient entassés des
meubles, au-dessus desquels voltigeaient de longues flammes bleues. Sur les marches de l'escalier, ruisselait un liquide couronné des mômes flammes bleues, fluides et transparentes.
— Vite ! s'écria Agnès. On peut encore la sauver!
— Oui, avec des ailes! répondit le meunier.
Elle ne l'entendit même pas, emportée dans une course folle qui se termina par unalîreux hurlement de douleur au pied de l'escalier.
Les glycines, ces Fourches Caudines fleuries, sous lesquelles il fallait jadis que Landry se courbât pour monter chez son charmant vainqueur, venaient de prendre feu. Maintenant, une voûte embrasée, à laquelle pendaient des lianes flexibles qui se tordaient en sifflant comme de longs serpents rouges, était la seule voie ouverte pour arriver à Mina.
— C'est fini ! murmura l'Allemande.
Sa voix mourut dans un sanglot, et elle se laissa tomber à genoux, perdue dans une délirante prière, au pied du rocher, sous une pluie d'étincelles.
— Il reste encore un espoir! s'écria le meunier; je cours au village, je ramènerai des hommes, on coupera des sapins; peut-être parviendrons-nous à temps à faire une échelle suffisante..., et si elle veut se laisser sauver...! N'allez pas faire de folies, au moins, pendant mon absence; chercher à monter !...
Un craquement formidable l'interrompit; l'escalier venait de se briser par le milieu. Il n'en restait plus que quelques planches fumantes suspendues au rocher, un brasier ardent sur le sol et un panache de flammes qui s'engouffrait dans le vestibule.
Sans un mot de plus, le père Poulou, laissant sa compagne à demi morte, prit sa course du côté d'Angostrina.
L'KTK nES FRl'ITS SECS. :}Ul
Mans la chambre de Gabriel règne un calme oppressé, au milieu duquel on entend la respiration bruyante du malade, qui, les yeux grands ouverts, élincelants de fièvre, les pommettes rouges, les cheveux baignés de sueur, remue les lèvres comme s'il marmottait des paroles qui ne veulent pas sortir. Sa mère, toujours assise à son chevet, guette avec anxiété les progrès du mal, tandis que la meunière, immobile dans un coin, éponge ses paupières rougies.
La fenêtre est ouverte, et la brise, glissant avec un imperceptible froissement à travers des branches de vigne, vient soulever d'un souffle caressant les boucles blondes collées aux tempes de Gabriel. Dans le verger, une chienne, dont on a noyé les petits le malin, rôde plaintive et lamentable.
Soudain un bruit sinistre remplit la nuit. La cloche d'Angoslrina sonne le tocsin, et ses coups précipités s'égrènent avec une netteté terrifiante dans la calme atmosphère. La meunière et M"'° de Murcy vont à la fenêtre et regardent une grande lueur qui remplit le ciel, et découpe en noir le clocher du village.
— Le chalet brûle ! dit tout bas la meunière. Alors, pendant que iMina souffre les angoisses de
l'agonie, elle qui, en conscience, avait le droit de vivre heureuse, et qui, dans un affolement de fierté et de tendresse, a voulu mourir pour ne pas rester aux yeux de Gabriel et de sa mère une créature faible, égoïste et variable; pendant qu'elle se sacrifie pour obtenir un mot de regret et de pitié, M'"* de Murcy, les poings fermés tendus vers l'incendie, dit à mi-voix d'un accent implacable :
— Ah! Dieu soit béni!... Puisse-t-elle souffrir mille martyres, l'affreuse femme !
Au bruit du tocsin, toute la population d'Angostrina
avait été vite sur pied, et une dizaine des hommes les plus résolus et les plus vigoureux du village furent prêts, en moins de cinq minutes, à voler au chalet. Le bruit s'était répandu avec une étrange rapidité que Mina courait risque d'être brûlée vive, et comme elle était très aimée, comme il n'y avait pas de famille aux environs qui n'eût appris à la connaître par des bienfaits, ce fut, dans toutes les chaumières, une désolation générale, et jusqu'aux femmes et aux enfants, tout le monde se mit en devoir de se rendre sur le théâtre du sinistre. On savait qu'il ne pouvait être question de préserver le chalet des flammes; mais les hommes, qui haletaient le long du sentier, s'arrachant le visage aux épines, espéraient encore sauver Mina.
Lorsqu'ils furent au pied du rocher à la cime duquel se dressait encore le chalet, enveloppé de hautes flammes qui mugissaient avec un bruit sourd, ils virent du premier coup d'œil que leur entreprise était folle. Quand bien même ils eussent trouvé dans le bois voisin des sapins assez grands pour atteindre la plate-forme du rocher, comment eussent-ils pu traverser la ceinture de feu, qui formait une corniche ardente tout autour du chalet?
Alors ces montagnards intrépides, qui ne craignaient aucun abîme, ne redoutaient aucun précipice, dont la jeunesse s'était passée à faire la contrebande sous les balles espagnoles, se groupèrent sur la pelouse, jetèrent leurs haches et leurs cordes et attendirent dans un morne silence.
Au moment où ils renont^aient ainsi à porter secours à Mina, une femme agenouillée au milieu des décombres que faisait pleuvoir l'incendie, indifférente au danger qu'elle courait, se leva et courut à eux. Elle se jeta à leurs pieds, les suppliant de sauver sa maîtresse, de tenter au moins quelque chose, se traînant sur
LKTK DES rHUITS SKCS. :m
l'herbe, les mains Joinles, (jiianti ils su délouniaienl. Ce fut une terrible épreuve pour ces vaillants, placés devant une femme éperdue qui se tordait et saufjflutait à leurs genoux, avec la pensée qu'une autre femme mourait là sous leurs yeux. Tandis qu'ils se tenaient droits, silencieux, impassibles, plus d'une larme coula sur leurs visages bronzés...
Autour d'eux, cependant, commengaienl à arriver les habitants d'Angostrina. La foule accourait de tous côtés; à travers champs , on entendait les cris de ceux qui s'appelaient dans les ténèbres ; les bergers descendaient de la montagne frappant le roc de leurs bâtons ferrés, et leurs gros chiens, les prunelles fixées sur la fournaise, hurlaient la mort!
Mina s'était réfugiée dans une chambre haute du chalet ; là , depuis le commencement de l'incendie, agenouillée la tête dans les mains, très calme, résignée, elle se préparait à mourir.
Cette agonie tranquille ne fut pas longue ; bientôt le sourd grondement des flammes se fit entendre plus menaçant, une épaisse fumée l'environna, et des langues de feu commencèrent à lécher le plancher autour de la porte.
Un souvenir gai, — il en revient parfois dans les moments les plus terribles, avec des grâces de danse macabre — traversa son esprit. En voyant les flammes s'allonger vers elle prêtes à la dévorer, elle se rappela une parole dite en un jour de bien grande joie :
— Seigneur! (luieùlpu prévoir (jue les pauvres fruits secs flamberaient si facilement'?.
Elle fondit en larmes ; non sur elle-même, la malheureuse, son sacrifice était lait, mais à la pensée qu'elle ne reverrait plus son amant. Cette parole venait de replacer sous ses yeux, avec une poignante insistance, le souvenir de Landry. Un désir violent, insensé, irrésis-
lible de le revoir pendant celle minule qui lui restait à vivre, la saisit. Les rumeurs de la foule montaient jusqu'à,elle, un nombreux public assistait à sa mort.... Peut-être Landry était-il là, tout près, attendant, implorant un dernier regard, un éternel adieu ! Elle se précipita vers la fenêtre, et dans son impatience la brisa, pour se pencher au dehors, palpitante, un sourire d'espérance sur ses traits bouleversés.
Sur la prairie éclairée comme en plein jour, la foule lui apparut agenouillée et recueillie. Au premier rang était le vieux curé, récitant à haute voix la prière des agonisants; tous lui répondaient. Auprès de lui, Agnès, soutenue par deux femmes, essayait de prier aussi. En vain son regard chercha Landry ; Landry n'était pas là. Une inexprimable angoisse la saisit au cœur; toute vivante, elle connut la solitude de la tombe... Dieu eut pitié d'elle, le chalet s'effondra et l'engloutit dans ses flammes.
Landry s'était couché brûlant de passion, rayonnant d'espérance ; c'est dire qu'il s'endormit tard et se réveilla avant que le coq eût sonné sa matinale fanfare.
Ne voulant pas rester au moulin, il avait été chercher asile dans une petite auberge nommée l'Estanquette, placée sur la route qui suit le fond de la vallée de Refrogne. Angostrina se trouve juste au-dessus de l'Estanquette, sur un plateau masqué par un demi-cirque de rochers, dont les contreforts descendent en pente verticale jusqu'à l'auberge. Ce n'est qu'après avoir dépassé celle-ci d'un bon kilomètre, que les voyageurs aperçoivent à leur droite le clocher pointu du village et le joli moulin. Celte description était nécessaire pour faire comprendre que les habitants de l'Estanquette ne pouvaient entendre le tocsin, ni se douter que l'affreux dénouement d'une triste histoire se passait si près d'eux.
Lorsque Landry ouvrit les yeux et s'élança vers la fenêtre pour voir si l'aube montrait déjà sa grise lueur, il trouva encore la nuit noire. Si bonne envie qu'il eût de courir au chalet dès le grand matin, force lui fut de patienter. Laissant la fenêtre ouverte, il vint se remettre au lit pour rêver tout éveillé.
Cette occupation lui était facile et douce, et il s'y livra longtemps avec l'ardeur de son âme. Comment décrire son ravissement à la pensée que Mina lui appartenait désormais sans lutte possible, que le soir même
306 l'etp: des fruits secs.
du jour qui commençait, ils partiraient peut-être tous deux pour un voyage dont les étapes ne ressembleraient guère à celles d'une déroute?... Elles étaient donc finies, les années d'abandon et dé tristesse ! En reportant ses regards sur sa vie passée, il frissonnait de cette voluptueuse épouvante que donne un fantôme de chagrin. Et pourtant, il repassa par le menu les jours d'adoration où il avait dépensé sa jeunesse aux pieds d'une trop séduisante créature. Il se souvint sans pleurer du désespoir qu'il éprouva, lorsque sa capricieuse Égérie le congédia un beau jour, sa curiosité satisfaite, contente de savoir ce que renfermait cette àme de poète qui s'était donnée à elle, et lui laissant en retour cette dure conviction, qu'une femme peut tout accorder à une phrase sentimentale et enthousiaste, et rester ensuite parfaitement froide de^'ant une existence brisée et perdue pour l'amour de ses beaux yeux.
Maintenant encore, au milieu de sa joie, il se demandait par quel miracle il avait résisté à cette terrible leçon et s'étonnait de n'être pas mort à la peine, en songeant à ces journées d'àpre travail auquel personne ne s'intéressait, dans lequel personne ne le soutenait, et dont il devait goûter la gloire, — si gloire il y avait, — dans une amère solitude. Ce n'était pas un égoïste que Landry de Malemort: pour lui, un bonheur non partagé n'en était pas un. Une de ses maximes favorites était, que le désir de plaire à une seule femme a enfanté plus de chefs-d'œuvre que l'espoir de séduire une multitude. Ce sceptique avait pensé qu'un homme ne peut pas trouver d'hommage plus délicat que celui des applaudissements de la foule, à mettre aux pieds de celle qui, par une constante et fidèle affection, l'a consolé et encouragé dans ses luttes. C'avait été pour lui une peine presque mortelle que d'avoir donné son premier amour à une femme incapable de
L'ETE DES FRUITS S R es. 'M)!
comprendre un pareil dévouement, trop vaniteuse et pas assez fière pour savoir goûter dans le silence de son cœur les triomphes de son amant, et dédaij^neusc de cette exquise tendresse, dont elle n'osait se parer aux yeux du monde comme d'un collier de perles.
Landry sentait qu'avec Mina une telle déception n'eût pas été à craindre, i[uand bien même elle eût été forcée de cacher pendant toute sa vie les liens qui l'unissaient à lui. Grâce au ciel, cela n'était plus nécessaire ! Elle ne pouvait faire autrement que de devenir sa femme, sa chère et bien-aimée femme, à la face de l'univers, et avant le milieu du jour, cela serait une chose décidée, il le savait...
L'aurore brillait au-dessus des monts; on allait et venait dans l'auberge, on passait sur la route, et sous ses fenêtres. Landry entendait depuis un instant le bruit d'une conversation animée entre un palfrenier de l'Estanquette et un paysan des environs.
D'abord il n'y fit aucune attention, tout entier à ses riants projets d'avenir; mais peu à peu les mots: a Incendie,... tout en bois,... escalier brûlé,... pauvre femme... « l'arrachèrent à sa méditation.
Aussitôt un pressentiment de la vérité lui vint ; il se rappela les adieux passionnés de Mina, la veille au soir, et un trouble étrange, inexplicable, pénétra dans son âme. Il courut à la fenêtre, et caché par la persienno écouta ce que disaient les deux personnages :
— Alors on pense qu'elle a mis le feu exprès pour se tuer?
— Je crois bien!... Elle a entassé des meubles sur l'escalier et les a mouillés d'esprit-de-vin, puis y a mis le feu ; tout cela pour qu'on ne puisse monter à sou secours. Et de fait, une fois l'escalier brûlé, il a bien fallu se croiser les bras et la regarder mourir.
— Mais enfin pourquoi s'est-elle tuée?...
— Bah, des histoires d'amour!
— D'amour!... Et avec qui doue?
— Dame, je ne sais pas !... On disait comme ça, autour de moi, qu'elle devait se marier avec le petit monsieur hossu qui est au mouUn, mais qu'elle préférait tout de même l'autre.
— Qui peut en savoir quelque chose ?... Elle n'a été le raconter à personne?
— Pas à moi, bien sûr !...En tout cas, le bossu a reçu un rude coup hier, dans la soirée. Il est revenu de chez elle presque mort et comme stupide. Il en deviendra fou à ce qu'on croit... Evidemment qu'elle l'aura envoyé promener.
— Mais alors, qu'est-ce qui l'empêchait d'-épouser l'autre?
— Paraît que l'autre ne voulait pas !
— Ne voulait pas?... Une si jolie femme et si riche!... Allons donc!
— Si tu avais été là cette nuit, tu ne dirais pas: Allons donc!... Figure-toi que...
Le paysan s'interrompit, regardant au loin sur la route.
— Qu'est-ce que c'est que cette carriole qui monte si matin?
— Attends donc ! répondit le palefrenier qui distinguait à mille mètres toutes les voitures du pays ; mais c'est M. Rignac, le médecin !
— Ah! ils l'auront envoyé chercher pour le bossu! répondit le paysan.
— Achève donc ton histoire ! dit le palefrenier.
— Ah oui, je disais... Figure-toi qu'au moment où la maison était toute minée par le feu et sur le point de s'écrouler, une fenêtre s'est ouverte et la dame, qu'on croyait déjà brûlée, s'est penchée si pâle, si pâle... Elle cherchait quelqu'un, personne n'en a douté... Son quel-
qu'un n'y était pas. Si tu avais vu quel air de désespoir en lie le trouvant pas!... Tous en pleuraient de pitié... Pour rien au monde, je ne voudrais recommencer cette minute-là.
— Et alors ?... demanda le palefrenier intéressé.
— C'était la fin. Pendant qu'elle se renversait la tète pour ne plus regarder, le chalet est tombé comme un château de cartes.
— On n'a plus rien revu d'elle ?
— Imbécile!... Elle a été enterrée sous dix pieds de feu, et on ne retrouvera pas seulement gros comme ça de...
Les deux hommes s'arrêtèrent tremblants. Au-dessus de leur tète venait de retentir la détonation d'une arme à feu, aussitôt suivie du bruit d'un corps qui roulait sur le plancher.
Lorsque Landry revint à lui et entrouvrit les yeux, la première chose qu'il aperçut au-dessus de sa tète, lui cachant le plafond, les murs et toute la chambre, fut la grosse figure de la mère Poulou, flanquée de ses quatre mentons.
— Pour l'amour de Dieu ! monsieur Landry, ne dites pas un mot ! Le docteur l'a bien recommandé, si vous voulez être encore vivant ce soir !
Landry répliqua d'une voix si faible, qu'elle était à peine perceptible :
— Je n'ai aucune envie de vivre jusqu'à ce soir!... Où est le docteur?
— Seigneur, que faire?... Il parle!... Il ne veut pas m'écouter !... Use tue ! s'écria la meunière désespérée, en essuyant l'écume sanglante des lèvres de Landry.
— Où est le docteur? répéta celui-ci d'un ton monotone et opiniâtre de mourant.
— Allons, il vaut mieux répondre 1... Le docteur pus-
sait ce matin devant l'auberge, quand vous vous êtes tiré un coup de pistolet. Il est monté tout de suite, vous a soigné, a fourré un tas d'instruments dans la blessure... Pendant ce temps, j'ai appris la chose et suis venue... M. Gabriel a sa mère; mais, pauvre de vous! qui vous soignerait si je n'étais pas là?...
— Qu'est-ce que le docteur dit de moi? demanda Landry, les yeux dans les yeux de la meunière.
L'excellente et expansive créature ne savait pas dissimuler; elle devint écarlate, prit les mains du malade, les pressa sur son honnête poitrine, en murmurant :
— Ne parlons pas de cela, monsieur. Le docteur est encore en ce moment au moulin. Il doit revenir tout à l'heure, et vous lui demanderez ce que vous voudrez.
— Non, non! Il faut me répondre... vous !.., 11 a dit que je suis un homme mort, pas vrai?
La meunière ouvrit la bouche, secoua la tête pour nier et... fondit en larmes.
Landry laissa retomber sa tête sur l'oreiller et une expression do calme et de repos se répandit sur son visage, comme s'il savourait par avance le bonheur d'échapper à cette misérable vie. Il n'essaya plus de prononcer un mot, se contentant de sourire doucement quand son regard rencontrait celui de sa garde-malade.
Au bout d'une heure à peu près, la porte s'ouvrit doucement et livra passage à un homme sec, grand, mince, à ligure intelligente et sérieuse. C'était le docteur Ilignac, un excellent médecin qui, après avoir passé une partie de son existence dans une station d'eaux minérales des Pyrénées, avait acheté une petite campagne à l'entrée de la vallée de Piefrogne et y achevait tranquillement sa vieillesse, très secourable aux pauvres du canton, et très aimé de tout le pays.
— Bravo ! Je vois que mon blessé est revenu à lui ! dit-il en entrant. Chut ! ne parlez pas, ajoula-l-il en po-
L'ETK DKS J'KLMTS SECS. 311
saut un doigt sur la bouche de Landry. Laisscz-inui voir la plaie d'abord ; nous causerons ensuite.
11 défit les bandages, pansa et ausculta le malade. Celui-ci se laissa faire patiemment, pendant une minute ou deux; puis son ardent naturel prit le dessus et il dit de sa voix sans timbre :
— Dites donc, docteur, vous tripotez beaucoup Feudroit où la balle est entrée, mais je voudrais vous voir examiner par où elle est sortie.
— Taisez-vous, mauvais plaisant, vous savez bien qu'elle n'est pas sortie.
— Pardon, excuse... Elle y est encore?
— Dame ! répondit le docteur d'un ton bref, en enroulanl de nouveau les bandelettes autour de la poitrine du blessé.
— Serait-il indiscret de vous demander où elle a élu domicile? chuchota Landry qui avait retrouvé son sourire narquois.
— Au bas du poumon gauche, tout à côté du cœur.
— Et vous ne songez pas à l'extraire?
— Pour le moment, c'est impossible.
— Vous voulez dire, c'est inutile, cher docteur ^répliqua Landry en le regardant en face.
— Mon ami, je vois que vous êtes un homme et qu'on peut vous parler en toute vérité, répondit le vieillard en l'examinant à son tour de son œil perçant.
— Je suis perdu, n'est-ce pas?
— Oui.
— J'en ai pour combien d'heures?
— Votre blessure n'est pas immédiatement mortelle ; mais, mon pauvre garçon, il ne faut pas compter sur une longue existence.
Il y eut un silence. Landry tendit la main au docteur.
— Merci 1 dit-il. Vous ne savez pas le bien que vous me faites eu me parlant ainsi... Je vais donc avoir (luel-
ques jours de calme!... Car mon chagrin n'est plus qu'un souvenir d'une triste douceur, un passé sans action sur moi; je n'appartiens plus à ce monde, quoique je ne sois pas encore de l'autre !.. C'est ce qu'on peut appeler une position fausse ; mais, n'en ayant jamais connu d'autres, c'est par là que je devais finir ! ajoutat-il avec un poignant sourire.
— Avez-vous des parents à prévenir ? demanda le docteur.
— Non ! répondit Malemort. Quand serai-je transportable? reprit-il. Je voudrais me trouver le plus tôt possible à Paris, au milieu de mes livres, de mes papiers. J'ai tant de choses à revoir avant de mourir I
— Vous serez très prochainement en état de supporter le voyage; après-demain peut-être, s'il ne survient pas de fièvre. Vous n'êtes pas très faible, n'ayant perdu que peu de sang... Grâce à ma présence immédiate, l'hémorragie a pu être conjurée. Je reviendrai demain. Soyez raisonnable, ne parlez pas, ne vous agitez pas! Obéissez à M™'' Poulou! Au revoir!
Il sortit, faisant signe à la meunière de le suivre pour lui donner sans doute ses instructions sur la manière de faire rester tranquille ce remuant malade.
La première chose pour cela eût été de ne pas le perdre de vue un instant; car à peine fut-il seul, qu'il se leva, se traîna jusqu'à sa valise, — la valise du bagage littéraire, — et tira d'un portefeuille, soigneusement fermé, un portrait de Mina qu'elle lui avait donné l'avant-veille pendant leur rendez-vous dans le jardin. Muni de cette chère image, il voulut regagner son lit, mais ses forces le trahirent et il tomba presque sans connaissance sur le plancher,
— Animal de médecin, qui dit que je ne suis pas très faible! murmura-t-il.
Quand la mère Poulou rentra, elle poussa un rugis-
sèment de fureur à la vue de ce désastre; elle se précipita sur Landry, l'enleva comme une plume et le reporta sur le lit. Alors seulement elle laissa s'échapper de sa poitrine, qui bondissait d'indignation encore plus (jue d'essoufflement, toute l'expression de son courroux.
— Ah! mais non!... Si vous croyez que je vous laisserai vous tuer encore une fois!... Ce n'est pas avec moi qu'on recommence de ces coups-là!... Où est-il? ce pistolet de malheur... que je le jette par la fenêtre!
— Mais, bonne mère Poulou, ce n'est pas mon pistolet que je cherchais.
— Et quoi donc, s'il vous plait, mon joli monsieur?
— Ceci! répondit ï\Ialemort, les larmes aux yeux, en lui montrant le médaillon qu'il avait gardé caché dans sa main.
La meunière regarda le portrait de Mina, les mains jointes, le cœur tout gros.
— Pauvre de vous! dit-elle. C'est aussi dangereux pour vous qu'un pistolet!
— Oh! non!... Laissez-le-moi, par charité!
— Et si le docteur le voit?... II me fera un joli train!
— Je le cacherai sous mon oreiller. Si j'avais eu la force de revenir seul à mon lit, vous ne l'auriez jamais découvert.
La meunière hocha lentement la tète, ayant l'air de dire :
— Enfin!... Puisqu'il est perdu, je puis bien lui passer quelques folies.
Fort de cette permission tacite, Landry resta longtemps les yeux fixés sur les traits de Mina, et il fallait, comme il l'avait annoncé, qu'il ne fût déjà plus de ce monde, car sur son pâle et calme visage pas un muscle ne tressaillit pendant cette contemplation. Pourtant il est une chose dont rien, paraît-il, ne pouvait le
corriger; il porla le médaillon à ses lèvres et les II ut longtemps pressées sur la figure de Mina. v
Dieu sait de quel délire fut prise alors sa pauvre àme I f Dieu sait quelles espérances d'outre-tombe se glis- * sèrent dans sa poitrine sanglante! Avec un transport de passion tebrile, il serra le médaillon contre son cœur. g
Il l'en arracha tout aussitôt avec un cri d'angoisse. Le pauvre garçon avait oublié sa blessure, et c'est précisément là qu'il avait appliqué le portrait de sa bienaimée.
— Seigneur Jésus! Vous vous êtes fait mal? demanda la meunière.
— Non, ce n'est rien... Mais j'ai à côté du cœur un petit soldat, — un soldat de plomb, — qui fait bonne garde, je vous assure.
— Oui, je m'aperçois qu'il sait bien quand il faut crier : « Qui vive! » répondit la meunière, enchantée de voir que Landry supportait mieux qu'elle n'avait osé l'espérer la vue du dangereux portrait.
La pauvre femme ne parvint jamais à comprendre pourquoi le blessé lui répondit par un regard empreint d'une affreuse soulîrauce. Ce « Qui vive! » adressé à une morte, semblait chose toute simple à la rustique jugeolte de la Béarnaise.
Landry resta toute la journée très somnolent et accablé, si bien que sa garde n'eut pas besoin de le rappeler au repos prescrit par le médecin. Vers le soir, elle était occupée à coudre près de la fenêtre, quand elle entendit une faible voix qui partait du lit et l'appelait. Elle accourut.
— Mère Poulou, dit Malemort, vous avez quelque chose à me remettre.
— Moi, monsieur!... Et quoi? grand Dieu!
— Une lettre de M'"*^ Maëlslrom. :
I>'KTK DES Fl'.riTS SECS. :ilo
La meunière baissa la lèle.
— C'est vrai, pouriant, murimira-t-elle; qui vous l'a dit?
— Mon cœur! répondit iMalemort.
La brave paysanne sortit de sa poche le billet que l'étrangère avait écrit avant de mourir. Le meunier le lui avait confié pour le remettre quand la chose serait possible.
— J'ai peut-être tort de vous le donner, dit-elle, M. Rignac me l'avait joliment défendu!... Ça peut le tuer raide!... Ce sont ses propres paroles.
Landry arracha le billet des mains de la simple créature et le lut.
— Pauvre Mina! dit-il ensuite. Comme elle m'aimait!... Quelle folie!... Nous pouvions être si heureux, et il lui était si facile de le vouloir...
Il resta -longtemps plongé dans une triste rêverie. La nuit commençait à remplir la chambre de ses ombres, et la mère Poulou ne voyait plus que la tache noire des cheveux du malade sur la vague blancheur du lit. Ne sachant pas s'il dormait, elle n'osait apporter de la lumière. Enfin elle l'entendit pousser un grand soupir et murmurer :
— Mon Dieu! quel bon débarras que la mort!
— Comment, vous ne dormiez pas, monsieur Landry?
— Non, mère Poulou, je pensais à ma gloire!
— Votre gloire, monsieur?... Je ne comprends pas au juste...
— Je veux dire mon avenir! répondit Malemort avec un triste et fier sourire.
— Ah! oui, je devine: c'est une chose de votre métier.
— Précisément, ma brave amie, une chose dp mon métier,... une chose éternelle.
— Monsieur Landry, vous devriez respecter un peu
la religion, dans un moment comme celui-ci!... Vous savez bien que lo bon Dieu seul est éternel!
— Oui; mais la gloire est un reflet du bon Dieu, qui colore le souvenir qu'un homme laisse après lui, répondit Malemorl en souriant. Eh bien, voyez-vous, je renonce à celte chose éternelle, parce que j'en perds une autre, la plus éphémère de toutes : l'amour d'une jolie femme,... et je meurs sans regrets!
— Enfin, monsieur Landry, où voulez- vous en venir? demanda la meunière toute ahurie.
— Ma bonne mère Poulou, c'est la morale de mon histoire que je viens de vous conter; mais vous n'avez pas l'air de l'apprécier beaucoup!
— Pauvre de vous! Pauvre de vous! soupira la digne femme en joignant les mains. Au lieu de penser à tout cela, vous feriez mieux de songer à mourir en chrétien.
— S'il suffit pour cela de penser qu'ici-bas tout n'est que vanité, c'est fait, ma bonne!
Elle secoua la tête d'une façon peu crédule et s'en alla chercher de la lumière.
Le lendemain, le docteur trouva Landry aussi bien qu'on pût oser l'espérer, et autorisa son départ dès le jour suivant.
— Je vous ai trouvé, dit-il, un homme intelligent et soigneux, habitué aux malades, qui, après avoir été infirmier dans un hôpital, habite maintenant mon village. Il vous accompagnera jusqu'à Paris.
En écoutant cela, la meunière se trémoussait et devenait écarlate, comme lorsqu'elle avait quelque chose d'important à dire. Enfin, n'y tenant plus, elle s'écria :
— Mais jamais un homme seul ne pourra soutenir M. Landry, le soigner, lui donner à boire, s'occuper des bagages, des. voitures... et puis s'en aller avec un inconnu, Une tête qu'on n'a jamais vue, c'est si triste !... Non, non, cela ne se peut pas ; il faut, moi aussi, que
LKTK DKS KIUITS SKCS. Ml
je parte avec lui, et je ne le quitterai qu'à Paris, quand je le verrai entre les mains de ses amis et de braves gens en qui j'aurai conliance !
— Voilà qui est bien ! madame Poulou, s'écria le médecin. Vous êtes un digne cœur, et j'accepte au nom de mon blessé.
Landry, tout ému, tendit la main à sa grosse hôtesse et la serra autant qu'il lui restait de forces. — C'était le cas où jamais de plaisanter pour l'incorrigible sceptique :
— Et votre homme? s'écria-t-il. Que dira votre homme si vous le plantez là, demain matin, sans crier gare?
— Hé! qu'il dise ce qu'il voudra! Le diable l'emporte s'il n'est pas content !... Je ne vous laisserai ma foi pas vous en aller tout seul, malade, le désespoir dans l'a me; ça, vous pouvez y compter!.,. Du reste, je ne pourrais pas ! hurla-t-elle furieuse, en roulant de bons gros yeux pleins de larmes.
— Ces poètes ! ils font des femmes ce qu'ils veulent ! dit le docteur en souriant.
Heureusement, « le poète » était trop occupé de la mère Poulou pour entendre cette aimable apostrophe, et le docteur eut le bon esprit de se mordre la langue et de ne la pas répéter. Au moment où son médecin allait le quitter, Landry, faisant un violent effort sur lui-même au point qu'une écume sanglante reparut sur ses lèvres, dit tout bas :
— Docteur, en revenant du moulin, je vous prie de repasser ici. Je voudrais savoir très sincèrement ce que vous pensez de l'état de M. de Murcy.
— Je puis vous le dire à l'instant, répondit le docteur, car j'ai commencé par ma visite au moulin avant de venir ici. Hier, je craignais pour M. de Murcy un transport au cerveau ou une méningite. Aujourd'hui, je suis certain qu'il n'y a rien de grave... Ces natures qui
se laissent écraser dans le premier momenl sont souvent celles qui se remettent le plus vile : c'est l'histoire du chêne et du roseau.
— Je puis donc être tranquille sur son compte?
— Absolument. Je réponds de lui.
Malemorl épuisé retomba sur sa couche, la respiration sifflante, les yeux fermés. 11 venait de remplir le dernier devoir que lui avait légué Mina et trouvait maintenant une douceur extrême à sentir que Gabriel vivrait. Il lui semblait que le souvenir de sa chère morte n'appartenait plus désormais qu'à lui seul, à lui qui seul allait la rejoindre dans la tombe.
Un joyeux soleil brille sur la vallée de Refrogne, au milieu d'un ciel que traversent de petits nuages orageux, qui volent vile, traînant comme une queue de comète, le coup d'arrosoir qu'ils donnent à la terre.
Les gouttes de pluie sont énormes; elles tracent dans l'air illuminé de longues rayures de cristal, étincelantes de lumière ; parfois la brise les chasse, et on dirait alors un éparpillement de bouquets irisés; puis elles s'étalent sur les roches bleuâtres comme de grands yeux humides.
Tous ces yeux mouillés regardent une calèche qui descend au grand trot la vallée de Refrogne. Bien soutenu par des oreillers, est étendu sur un matelas Landry de iMalemort, immobile, presque agonisant. A côté de lui, M"i« Poulou compte avec eiïroi les heures de cette dernière étape et se demande si le voyageur en verra le terme.
Soudain le blessé presse faiblement la main de la meunière, qui se penche pour entendre ce que dit sa voix brisée que couvre le bruit de la voilure.
— Je voudrais que vous m'aidiez à me soulever pour regarder une dernière fois la vallée de Refrogne...
LÉÏE DES FllLlTS SECS. 319
Elle se retourne pour lui obéir, et que voit-elle, au sommet de la vallée, dominant tout le paysage? Une roche ronde comme une tour, au haut de laquelle fume encore un noir monceau de cendres.
— Pas maintenant, monsieur Landry, répond-elle; d'ici la vue ne vaut pas la peine que vous vous dérangiez... Dans un instant...
La voiture continue à descendre la pente rapide, les grelots des chevaux tintent joyeusement, les lézards dégringolent le long des talus de la route, et les petits mendiants courent après ré(iuipage, dans un nuage de poussière; ils jettent des fleurs sur les genoux du malade.
— Je vous assure, mère Poulou, qu'il est temps... Allons, aidez-moi vite, que j'emporte un souvenir dans mes yeux.
Elle jette un regard en arrière, et cette fois s'exécute. Bien péniblement elle soulève Landry au moment où la calèche débouche dans la plaine, et, en place de la pittoresque vallée, le pauvre fruit sec ne voit plus devant lui, tout crevassés de rides, tout granulés de verrues, tout hérissés de buis malingres, que les museaux sévères des deux roches maussades.