‹ L'Étoile de Séville;Chapitre 1 sur 85 · L'Étoile de Séville; · texte numérisé non relu

L'Étoile de Séville;

On a bien voulu me demander de présenter ce volume au public ; fy ai consenti d'autant plus volontiers qu'il ne s'agit pas d'une simple traduction, mais d'une œuvre qui résume un effort autrement considérable, et où Von trouvera^ soies une forme attrayante et substantielle, l'évocation précise d'une grande époque, d'une grande figure et d'une grande pièce.

En effet, si cet ouvrage apour titre /'Etoile de Séville, il ne faudrait pas C7^oire qu'il se borne à la simi^le publication du texte de la pièce récemment inscrite avec tant de succès, par André Antoine au répertoÍ7''e des matinées classiques de l'Odéon, et si les auteurs ont mis cette enseigne à leur œuvre, j'imagine que c'est pure discrétion et littét^aire modestie, ou, peutêtre, supet^stition : ils aw^ont voulu la placer sous une bonne étoile.

Mais, quand je relis leur étude, je vois qu'ils on' ont laissé peu de choses à dire, sauf, peut-être, le soin de retracer à grands traits la vie ardente, orageuse, romanesque et toute semblable à celle

de ses héros, de cet extraordinaire et fécond Lope Félix de Vega Carpió.

En considérant Vénorme bagage qu'il a laissé — tant de colis qu'à peine en avons-nous le compte — on serait tenté de ne voir en cet infatigable écrivain qu'un professionnel de la plume, ayant consacré sa vie entière à mettre du noir sur du blanc, comme Dumas père, comme George Sand, comme M. Scribe, comme Corneille lui-mêtne.

Or, c'est tout le contraire : non seulement Lope ne s'est absorbé que fort tard dans le métier des lettres, mais il fut tour à tour bachelier comme Lindor, soldat comme Cyrano, secrétaire d'un évêque, comme Gil Blas, amoureux com^ne Don Juan, prisonnier pour dettes comme Molière, proscrit comme Victor Hugo, prêtre comme l'auteur de Manon, et même familier du Saint-Office !

Cette merveilleuse aptitude à jouer tant de rôles, qui déconcerte nos habitudes modernes de classement méthodique, est, d'ailleurs, la caractéristique de tous les grands écrivains espagnols de la même époque ; Cervantes, Alarcon, Calderón eurent une existence aussi mouvementée que celle de Lope de Vega, mais celui-ci semble les résumer tous ; aussi^ MM. Camille Le Senne et Guillot de Saix ontils eu raison de nous montrer en lui le représentant de tout un cycle.

Lape, synthétise déjà au plus haut degré^ par sa naissance, les qualités prédominantes

de la race. C'est, en effet, un descendant des anciens Goths, de ces irréductibles occupants qui, réfugiés dans les monts des AslurieSy y bravèi^ent obstinément la domination arabe. Il est noble, il prétend même descendre de ce Bernardo del Carpió, héros légendaire, dont il célébrera dans deux drames épiques les exploits juvéniles.

La vocation s est déclarée chez lui dès Venfance et ses biographes nous le montrent à cinq ans, avant même de savoir écrire^ dictant à ses camarades, des couplets lyriques dont il échangeait ensuite les copies co7itre une part de ses déjeuners.

Il sera élevé chez les Jésuites, ce qui ne le rendra cependant point anticlérical comme Voltaire; il y apprendra le latin qui était alors Vessentiel des humanités, mais la vie devra bientôt Vinstruire plus fortement.

Orphelin de bonne heure, il quittera la maison de son tuteur pour partir en conquistador de quinze ans, la poche vide et le cerveau plein! Lope n'a bientôt d'autre ressource que de s'engager sous les étendards du Roy très catholique Philippe le Prudent. De là, il passera au service de Vévêque d' Avila, auquel il vouera une reconnaissance éternelle, mais qu'il n'en quittera pas moins après quelques mois de secrétariat effectif. Il traversera ensuite une période un peu trouble, il « jettera sa gourme », avant d'être attaché à la personne du Duc d'Albe. C'est alors que Belardo {comme

îJ LOPE DE VEGA

il se surnomine lui-même^ publiera son œy,vre de début, une Arcadia galante dans le goût de Vèpoque. Il verra se former aussitôt autour de lui une coalition d'envieux qui l'obligera à s'exiler lui-même de Madrid en s' écriant:

« 0 ma belle et ma chère Espagne, Tendre mère des étrangers Et marâtre de tes enfants, Venvie me tue en ton giron.

Car ainsi l'a voulu le sort Et toute patrie est ingrate ! »

Devancé X)ar la renommée, il recolta Valence un accueil empressé de ses célèbres précurseurs: Tarrega, Aguilar et Guillen de Castro. U parcourt le nord et Vest de V Espagne, il va^ dit-on, jusqu'en France et en Italie. Mais de nouveaux malheurs le jettent dans V expédition de ¿'Invincible Armada. Dès son retour à Cadix, avec les débris de la fameuse escadre^ il recommence sa vie errante, reciceillant en cours de route, commue Cervantes, des i'ïnpressions, des traits de mœurs, des images et des tableaux. Réintégrant enfin Madrid, il reprend son 'métier de secrétaire, puis, ayant remporté le prix dans un grand concours poétique, il s'adonne désormais à sa passion dominante pour le théâtre :

« Ainsi la pauvreté et moi Nous nous mimes de compagnie Pour le beau commerce des vers ; Nous en vînmes à publier Des comédies d'un goût meilleur

En les retirant du bourbier Dans lequel elles pourrissaient Et fat formé plus de poètes Que l'air ne renferme d'atomes.

A travers cette carrière agitée, qui devait se terminer pieusement, s'est formée une âme vraiment exceptionnelle et qui pJ'est pas du tout celle d'ion homme de lettres confiné dans son cabinet de travail, et n'en sortant que pour faire le bon placement de ses œuvres ou en surveiller Vexècution. Lope de Vega fut à la fois im grand amoitt^eux et un grand chrétien, passant tout entier de Vextase profane à l'extase mystique. Il ne se borne pas à rimer des bouquets a Chloris ou pLutùt das sonnets à Lucinda, il s'appuie fréquemment sur la méthode expérimentale, et ses 'inultiples aventures galantes ont fait de lui un psychologue averti et un véritable féministe. Deux fois marié, il restera dans le mariage même un amant passion7ié et c'est aussi ardemment qu'il comprendió la paternité. Ecoutez-le pailler du « nino » qu'il appelle « le Carlos de ses yeux » :

« Tout m'était aurore et soleil Quand je voyais l'enfant bondir Comme bondit, au point du jour, Un jeune chevreau dans les prés. . .

Toute parole de sa bouche M(hne folle, à demi formée, Etait pour nous comme lui oracle.

Et le petit, de mes baisers, Passait aux baisei^s de sa mère...

On m'appelait pour le dîner, Je répondais avec humeur Parfois qu'on me laissât tranquille.

Tant Vétude est forte et puissante !

Mais alors arrivait Carlos,

Mon Carlos tout fleurs et tout perles,

Sa petite voix m'appelait

Et j'ouvrais mes bras à ses bras,

J'éclairais mes yeux de ses yeux ! »

Quant à sa fille Marcella, elle tenait à lui 'par un lien moral si puissant que^ même consacrée à Jésus et n ayant pu assister le poète à ses de7^niers moments, elle voulut dire un suprême adieu à sa dépouille mortelle ; selon son désir, le convoi funèbre se détourna de sa route pour jmsser devant le cloître des Trinitarias descalzas, aftn que la religieuse, debout derrière la grille, put voir son père passer devant elle, porté dans son cercueil, à visage découvert, suivant V usage, et la foule entière s'associa à cette douleur filiale, témoignant par son deuil que VEspagne venait de peindre un de ses plus nobles enfants.

Ainsi la Religion et V Amour s' étaient partagé Vâme de Lope de Vega.

Ame mystique, âme héroïque aussiy et chevaleresque, âme poétique et parfois galante, voire un peu cultiste sans pourtant tomber dans Vexcès des contemporains, notamment de cet Antonio Ferez, à la fois grave et madrigales' que à qui nous devons ce petit chef-d œuvre de mauvais goût :

« TI %>6ut ai^river qiion s'ècorche pour faire faire des gants à sa dame, et si je vous offrais des gants taillés dans ma peau, ils vous assm^eraient, tout en n'étant pas de chien, que f al pour vous du chien rattachement et la fidélité. »

Cest même ce gongorisme, issu des concetti italiens, que Lope de Vega raillera joliment dans ce passage de « Amistad y obligación » : « Ecris-tu en style vulgaire ou cultiste ? — Cuitiste. — Eh bien, tu écriras mes secrets. — Pourquoi ? — Parhleu, pour que pe?'sonne ne puisse les comprendre ! »

Voilà V homme, tel qu'il apparaît quand on consulte les documents qui le concernait. Quant à son œuvre, il faut V étudier en elle-même et la dégager du fatras dliyperholes dont elle a été immédiatement recouverte et sous lequel ses admirateurs ont failli Vétouffer, comme un arbre vivace envahi par un lierre parasite. Les thuriféraires ont montré en Lope de Vega, non seulement « le phénix des esprits, le prodige de la nature », mais un être fabuleux, un improvisateur inépuisable, « ayant V habitude de composer une pièce en deux jours », dit Vun, « en vingt-quatre heures » dit Vautre; € ses pièces ne lui coûtaient que le temps de les écrire » surenchérit un troisième.

Lope n'eut garde de démentir une légende qui servait sa gloire ; aussi bien lui-même n'avait-il pas horreur des vantardises, étant de ce pays, où de nos jours encore, la formule la, plus simple s'enveloppe d'emphase.

Ches nous, par exemple, quand on refuse un candidat universitaire, on Vavertit brièvement et sèchement qu'il est ajourné. Là-bas, au contraire ^ainsi qu'on me Va r apporté, Vhuissier chargé de transmettre à l'élève cette fâcheuse nouvelle, s'exprime en ces termes fleuris : « Malgré les mérites excessifs de votre Excellence, les examinateurs ont la douleur de ne pas être tout à fait d'accord avec elle. »

— Dans ces conditions, qui n'aimerait mieux être refusé avec un tel luxe de politesse, que froidement admis, comme en France, même avec les meilleures notes du monde ? —

Toute l'âme espagnole est dans l'œuvre de Lo2)e de Vega. Malheureusement cette œuvre était restée jusqu'ici presque inaccessible à ceux qui ne "pouvaient la lire d'original et qui devaient s'en rapporter à la bonne foi des traducteurs. Or, dans tout ce répertoire, ainsi que l'ont très bien dit MM. Camille Le Senne et Guillot de Saix, « le rythme est la respiration du texte. » Ajoutant excellemment l'exemple à la théorie, ils se sont appliqués, en la version française de la Estrella de Sevilla qu'ils publient aujourd'hui, à rendre le texte vivant en lui 7-'edonnantlesouffle,ainsiqu'ilsl'ont faitnaguère si heureusement pjour El mejor Alcalde el Rey. Grâce à eux, les Français pourront donc mieux connaître Lope de Vega, dans cette Etoile de Séville prise comme pièce type de V ancien théâtre espagnol où puisa pour sa gloire le théâtre français.

Loin de sortir diminuée de celte compm^aison avec une Littérature étrangère^ d'ailleurs de même source latine, noire littératm^e classique en tire un nouvel éclat. L'Etoile de Séville ne fait point pâlir le Cid, et, quelle que soit notre admirât ion pour les génies rivaux, notre Pierre Corneille, demeure le grand chêne, au tronc robuste, aux rameaux toujours verts, et qui domine de toute sa hauteur Vimmense forêt dramatique.

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