‹ L'étude expérimentale de l'intelligenceChapitre 19 sur 55 · Si je suis libre demain, j'irai à l'exposition · texte numérisé non relu

Si je suis libre demain, j'irai à l'exposition

19. Jamais le courage n'est blâmable, même lorsqu'il est poussé trop loin (a pensé un peu à L...).

20. Le souffle du vent a effeuillé la dernière rose (a pensé un peu au jardin d'ici).

Marguerite a mis beaucoup plus de temps à trouver ie complément des phrases écrites; elle a un seul temps de recherche inférieur à 5”; elle a 7 temps de recherche inférieurs à 10”; le reste est au-dessus, et souvent les temps sont très longs, de 20, 25, 50 et même 70”. Si on lui demande d’apprécier la facilité avec laquelle elle a trouvé les phrases, on est surpris de l’entendre dire qu'elle a jugé le travail facile pour des phrases qui lui ont coûté 20 et même 28 secondes d'efforts, il est évident que les points de comparaison qui servent à ses jugements sont tout autres que ceux d’Armande; un temps de recherche, qui paraît long à Armande, et qui représente pour elle un effort pénible, est au contraire court pour Marguerite. Le caractère des phrases écrites diffère sensiblement de ce qui à été trouvé par Armande. Les phrases ne sont pas dépourvues d'imagination cependant, mais cette imagination est moins abondante et surtout moins poétique. Ainsi le mot « l'étoile », qui est essentiellement poétique et avait suggéré un petit tableau assez réussi à Armande, ne réveille chez Marguerite qu’un souvenir d’érudition: « l'étoile polaire fait partie de la petite Ourse ». Quelques commencements de phrases évoquent un simple souvenir. « La maïson est chauffée par un bon calorifère, » ce qui est vrai de la maison que nous habitons. D’autres fois, il se produit un développement imaginatif, mais combien ce développement ressemble peu à celui d’Armande. La, première phrase: Je suis entré dans. et qu'Armande finit par les mots : dans la forêt par un sentier couvert, incite Mar-

guerite à écrire pratiquement dans une épicerie et j'ai acheté pour deux sous de chocolat. Même contraste pour les phrases, 3, 7, 15, 17. Marguerite, tout compte fait, n’a composé qu’une seule phrase poétique, la 20° « le souffle de la brise a effeuillé la dernière rose ». Nous voyons donc s’accuser encore, dans cette expérience, la différence * mentale si caractéristique de nos deux sujets. Marguerite est moins portée que sa sœur à faire usage de son imagination, et son imagination est de nature toute différente: plus précise, plus pratique, plus rapprochée de la vie réelle et, par conséquent, moins vague, moins HP moins émotive.

Un an après. — C’est exactement la même expérience que je reprends en vue d’un contrôle. Cinq commencements de phrase sont donnés pour être terminés. Armande a des temps de recherche qui restent toujours plus rapides que ceux de sa sœur; ils vont de 1” à 2”; ceux de Marguerite vont de 5” à 33”. Sur les cinq phrases écrites, Armande a deux phrases machinales, sans pensée spéciale, un souvenir datant de quatre ans, et deux phrases évoquant des tableaux imaginaires. Marguerite a trois phrases machinales, aucune invention, une phrase ambiguë qui peut être un souvenir, et un souvenir datant de 3 jours. Le temps n'a donc pas modifié le mode d’idéation des deux sœurs, autant qu’on en peut juger par cet examen rapide.

3° Sujets à développer Je donne le sujet par écrit.

Ce travail a été fait sous forme de rédaction; il a tout à fait le caractère d’un travail scolaire. L'exercice répété ne m'a pas paru aboutir à un résultat bien nouveau. Le développement de Marguerite est toujours plus copieux que celui d'Armande. La comparaison des idées est à peu

près impossible; et tout ce qu'on pourrait faire, c'est de la critique littéraire.

Prenons par exemple la rédaction sur le sujet suivant :! La mort d’un chien.

Voici le commencement de la rédaction de Marguerite:

6 heures du soir, à Paris.

Il pleut, c'est un vilain temps d'hiver, on est au mois de janvier...

La boue couvre la chaussée, les trottoirs sont de vrais ruisseaux...

Les passants sont rares, et ceux qui passent encore n'ont pas un regard de pitié pour l'être malheureux qui gît à terre souillé de boue, grelottant de froid sous un banc de bois qui lui sert d'abri…

Un seul cependant lui jette un regard de compassion en murmurant : 2 — Pauvre bête!.….

Le récit de Marguerite a 8 pages bien remplies; il a l'allure d’un feuilleton de petit journal, avec ses petits points, ses phrases coupées, ses détails précis et pratiques, et un ton de mélodrame.

Voici le commencement du récit d'Armande:

La mort d’un chien, durée : 16 m. 15 secondes. — C'était par une froide matinée du mois de janvier. La neige et le givre couvraient les chemins, les maigres arbres étendaient avec désespoir leurs brazches dépouillées vers le ciel. La Seine était gelée, on aurait presque pu patiner dessus. A l’angle d'un pont se tenait blotti contre la froide pierre un vieillard aveugle. Il s'emmitouflait de son mieux dans un fichu humide de brouillard et tout percé par le temps.

D'un moment à un autre il baissait la tête comme s'il regardait à terre; comme si ses yeux eussent pu voir encore.

De temps à autre aussi un faible gémissement s’échappait de ses lèvres glacées.

La rédaction d’Armande est plus brève et plus vague que celle de sa sœur; c’est moins un récit d'événement qu’un tableau; il y a quelques expressions curieuses, beaucoup de banalité comme dans la rédaction précédente, peu de faits précis, un ton émotionnel évident (1).

(1) J’ai essayé d’étudier les procédés imaginatifs de mes deux sujets en leur faisant imaginer des objets et des formes avec des taches d’encre. Ce

4° Evocation libre de souvenirs

L'épreuve de recherche des mots nous a montré que Marguerite écrit surtout des mots se référant à des souvenirs récents, tandis qu’Armande préfère les souvenirs anciens. Cette différence de date n'est peut-être pas apparente dans la lecture d’une série isolée, mais elle apparaît nettement dans le calcul total de souvenirs faisant partie de nombreuses séries. J'ai voulu confirmer le fait, en demandant à mes sujets d'évoquer des souvenirs. Sur ma demande, les fillettes ont écrit chacune une liste de 19 souvenirs, avec cette seule recommandation de ne pas faire figurer sur la liste des souvenirs du jour même; je leur ai fait répéter cette épreuve quatre fois, les obligeant ainsi à consigner sur leur papier 40 souvenirs. Il fallait éviter de faire faire de suite cette série d’évocations, pour que chaque sujet ne se laissâät pas guider par une orientation d'idées particulières qui aurait influencé la nature de tous les souvenirs. J'ai donc divisé l'expérience en quaire essais que j'ai espacés pendant le cours d’une année entière; le premier essai date du 5 avril 1901, et le dernier essai a eu lieu le 30 août de l’année suivante. La différence de date des souvenirs que les deux sœurs ont évoqués est extrêmement frappante. Je ne puis présenter une moyenne, qui serait dépourvue de toute signification; mais des exemples sont bons à citer. Dans la dernière série écrite par Marguerite, il y a 5 souvenirs qui se réfèrent à des événements de la veille, 4 qui datent d’une quinzaine de jours, et le plus ancien remonte à 2 mois. Tout cela est donc bien récent, c’est du passé immédiat. La série

test, quoique longuement continué, ne m’a point réussi, en ce sens que les images perçues par les deux enfants sont analogues. Mais je n’en conclurai pas que ce test est mauvais d’une manière générale ; avec des enfants d’école, il m’a donné des résultats bien intéressants.

d’Armande est plus archaïque; elle comprend 2 souvenirs de 8 jours, un souvenir de quinze jours, 3 souvenirs de 7 à 8 mois, 1 souvenir de plus d’un an, 2 souvenirs de plus de deux ans, et enfin un souvenir de 4 ans. Même différence dans la série écrite le 5 avril 1901; celle de Marguerite se réfère tout entière à de menus incidents de la journée de la veille, tandis que celle d’Armande contient un seul souvenir de la veille, les autres datent de 8 mois, 1 an, 2 ans, 3 ans, et même 5 ans.

Je vais donner, comme exemple, les deux séries AR

en août 1901. Je fais suivre chaque souvenir de sa date,

La date n'est pas écrite par le sujet, mais par moi; pour plus de prudence, je ne l'ai pas écrite sous les yeux du sujet; je ne voulais pas exciter son attention sur ce point et lui montrer que j'y attachais quelque importance. Voici les souvenirs évoqués par Marguerite :

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