RÉDACTION DE MARGUERITE
Vraiment, ma fille, je m'en vais encore vous parler de M. de Turenne. Me d'Elbeuf, qui est chez M. de Bouüllon, m'a prié hier d'aller auprès d'elle; il y avait aussi Mr° de La Fayette nous ne fimes que soupirer la mort de M. de Turenne, et nos yeux ne se séchèrent pas. Elle avait un portrait divinement bon de notre héros, il vint trois gentilshommes qui pensèrent mourir de douleur à sa vue. Hs nous apprirent que tout le train était arrivé et que tous les gens, Les trompettes, etc., étaient fondus en larmes et faisaient fondre tous les autres.
J'ai mis en italiques tous les mots des deux rédactions qui appartiennent au texte ; Armande en présente 29, et Marguerite 60; la différence est énorme. Inutile d'ajouter que j'ai pris cette rédaction au hasard parmi plusieurs autres, c’est la plus récente.
Si nette qu’elle soit, la différence de ces deux rédactions ne peut pas être considérée comme significative par elle-
même, car on ignore quel est exactement le temps qu'ont …
mis les deux enfants à lire et à apprendre le morceau qu'elles devaient ensuite rédiger de mémoire, Si Marguerite, par exemple, a mis une demi-heure à l’'apprendre, tandis qu'Armande n° a mis qu’un quart d’heure, il seraït na-
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turel, même en supposant les deux jeunes filles douées de mémoire égale, que la copie de la première se rappro-
chât plus du modèle que celle de la seconde. Toutes les
fois que les conditions précises d’un phénomène ne sont pas données — comme c’est ici le cas — ce n’est plus de lexpérimentation, ce n'est que de l'observation. Mais l’observation a bien son prix. Voilà deux enfants qui certainement font de leur mieux pour satisfaire un professeur dont elles redoutent la sévérité. Quel que soit le temps qu’elles mettent à leur travail, ce temps leur paraît suffisant, et elles sont satisfaites du résultat qu’elles obtiennent; elles sont satisfaites, l’une de donner le sens général du morceau en laissant tomber beaucoup de détails précis, l'autre de s’astreindre autant que possible à ce détail précis. Ce n’est qu’une ‘observation, soit, mais elle a une valeur suggestive des plus nettes, et depuis que mon attention se porte sur ce point, je retrouve cette différence de type intellectuel non seulement dans beaucoup de rédactions écrites, mais aussi dans les leçons orales d'histoire et de géographie. Marguerite, très souvent, s'arrange pour savoir presque par cœur une lecon de géographie dont on
- ne lui demande cependant que de retenir le sens. Armande
n’emploie jamais la mémoire littérale, quand elle n’y est expressément forcée.
Le lecteur ne manquera pas de remarquer qu’il y a quelque analogie entre cette orientation de l’attention dans la mémoire et l'orientation de l'attention des deux mêmes
- sujets pendant une description. Nous avons vu que Mar-
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guerite, en décrivant, s'attache aussi à la lettre, c'est-àdire au caractère matériel de l’objet, tandis qu’'Ar-
* mande décrit plutôôt sa signification et les idées qu’il
évoque. Enfin, ce qui donne pleine valeur aux observations précédentes, c'est qu’elles se trouvent tout à fait
d'accord avec des expériences méthodiques rappelées plus haut.